Part 3
Lorsque cédait son désir de jouer un rôle, une douceur le touchait. Sylvie d’Argé était la dame de ses pensées. Depuis qu’il avait faussé compagnie au curé Broussel, il s’était mêlé davantage aux gens du château. Il n’oubliait pas la naissance d’un sentiment audacieux. Parfois il aidait Sylvie à monter en carrosse. Il voyait avec feu se tendre la jambe dans le bas de soie et se courber la taille de cette merveilleuse enfant. Un jour, il trébucha maladroitement comme il ouvrait la portière. Elle avait jeté un cri de compassion en lui tendant ses mains, comme elle aurait offert des roses. Là, peut-être, était le secret de sa jeunesse contractée. Cette folie le poussant, il avait dérobé dans le boudoir une miniature qui représentait Sylvie en corsage bas d’où sortaient les rondes épaules soutenant la précieuse tête, éclairée par les yeux, couleur d’un ciel si pur que toute peine s’y fondait. La disparition de cette peinture mit le château en émoi. Claude interrogea en vain les gens d’Argé. Puis, il crut se souvenir qu’il l’avait perdue en l’emportant à Paris pour en faire peindre une copie que son père désirait. Jacques la cachait dans une poche de sa veste. De son refuge, il découvrait un horizon de bois et de prairies, et la coupe de l’étang de Bonnal. Il appelait la nature à l’aide; Sylvie était une fée des eaux et des herbages; il la mêlait aux contes de son pays, que les enfants et les vieilles gens écoutent au coin du feu. Longtemps, il contempla le portrait brillant dans son cadre d’ébène cerclé d’or, sans oser y appuyer ses lèvres. Pour lui, Sylvie n’était pas une mortelle. Peu à peu, il la regarda avec d’autres yeux. Le trouble, la nouvelle des coups de force lui portèrent de l’audace; et maintenant, quand il lisait des pages de _Manon Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_, il achevait sa lecture en baisant les traits adorés.
Sa tanière, il la peuplait de ses rêves. Sa mère, que le travail et les privations avaient épuisée; ses deux petits frères, Hubert et Jean, toujours déguenillés; son père, sorte de colosse fait pour battre le fer, il les transfigurait, voyait en eux l’image de la vertu. S’il apprenait que des gens de la ville voisine avaient pillé les convois de grains ou molesté des hommes riches, il s’en attristait. Voilà qui entachait cette révolution qu’il voulait pure. Le roi allait établir l’égalité des rangs, il ne fallait pas le décourager.
Quelquefois, Jacques Chabane regrettait de vivre en ces temps où il importait de montrer une âme héroïque. La robe de Manon Lescaut bruissait, changeait en parquet précieux la terre battue. Ah! la maison écartée, le petit bois, le ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, quelques amis vertueux et de bon sens, une table frugale et modérée... Ah! les folles agitations des hommes... Mais ce jardin, il faut le mériter et sa voix où tournent les feux de la passion, quand elle dit: «Mon amour...»
X
Sylvie, en ces jours de trouble, montra, sans raison apparente, beaucoup de gaieté. Claude retrouvait dans ses gestes les mouvements de puérilité et d’insouciance qu’elle avait au temps des premières amours. Elle s’habillait avec coquetterie, mêlait ses doigts aux satins et aux soies de ses robes choisies selon la couleur du jour. Au soleil de ce juillet, elle présentait ses épaules nues que la lumière aimait en s’y mêlant. Chansons, jeux, espiègleries, elle éparpillait le trésor de son enfance. Et, peut-être, étouffait-elle un sanglot, comme si elle parait de ses atours, une dernière fois, une adorable morte que l’on va emporter. A la cuisine, elle commandait des mets coûteux et faits pour les heures galantes. Près de Claude, elle mangeait des choses succulentes en babillant; et ils mordaient au même fruit en buvant un vin doré de Bergerac. Elle faisait naître des disputes qu’elle dénouait par un baiser. La harpe et le clavecin s’émouvaient de nouveau sous leurs doigts et formaient ces chants où deux cœurs amoureux se complaisent. Le soir venu, on allumait les girandoles et les lustres pour chasser la mélancolie. On ne savait plus que le petit chien était mort; et l’âme de Mme de Flamare revenait aux souffles de la fantaisie.
Sylvie devinait le tourment caché de Claude; et touchant son front de sa main gracieuse, elle dit un soir, comme le dîner s’achevait, et que les grenouilles coassaient dans les mares:
--Claude, mon amour, n’ayez pas de méchant souci. Nous nous aimons et cela suffit. Les redevances ne sont plus payées; les gens prennent une mine du diable, mais le beau temps reviendra.
--Sylvie, le roi est entouré d’ennemis! De toutes parts arrivent de mauvaises nouvelles. J’ai mesuré l’insolence des gens de Bonnal, lorsqu’ils ont rempli ma cour de leurs cris.
Les croisées étaient ouvertes; la nuit de juillet faisait sa vapeur où clignait l’étincelle des étoiles. Sylvie chanta au clavecin l’air si doux de _Chérubin_ et Claude vint s’asseoir à ses pieds sur un coussin de soie.
Comme la chanson s’achevait, quelque chose qui était lancé du dehors tomba dans la salle. Claude bondit et, se penchant, il vit sur le parquet un pigeon mort, à demi écrasé, les plumes blanches souillées de terre et de sang. Il pâlit, tira son épée pour punir la folle insulte; mais sur le seuil, au milieu de ses gens accourus, il ne remarqua rien d’insolite dans la nuit d’été qui couvrait la campagne endormie.
XI
Le 29 juillet, vers les 10 heures du matin, Sylvie se promenait dans le parc, qui brillait sous la rosée. Une odeur de feuilles et de fleurs la charmait; à l’ombre d’un vieil ormeau d’où pleuvait une paix fraîche, elle lisait un de ces livres galants qui étaient imprimés à Londres. Pourquoi le tourment des hommes? Elle arrivait à ce point du cœur où l’on donnerait un royaume pour un plaisir cueilli avec humilité, comme on prend une fleur secrète dans l’herbe.
Elle achevait un chapitre charmant: une princesse défaisait son collier de diamants et l’abandonnait au fil d’un ruisseau; puis elle entrait dans une chaumière où l’attendait un berger bien fait. Elle prononçait des paroles plus légères que l’air de la belle saison, et elle mangeait du pain bis dégouttant d’un lait embaumé.
Sylvie, refermant le petit livre, se demandait: «Que va faire la princesse? Comment couleront désormais ses jours? Voilà que tout est simple pour elle.»
Tout à coup vint jusqu’au parc et sur la tête de Sylvie le murmure des cloches de Bonnal. Ce n’était pas l’heure de l’Angélus aux trois notes pures. Une sorte de vent, qui soufflait sans qu’une feuille ne bougeât, chassa Sylvie.
Les gens du château se précipitaient au dehors, armés de broches, de couteaux à couper les viandes, de hallebardes rouillées, de masses de bois. Les plus heureux couraient sur la route, en élevant dans chaque main une paire de pistolets. Seuls demeuraient les femmes et les enfants qui gémissaient. Un grand cri se perdait au loin:
--Aux armes! Les voilà, les voilà!
Les cloches sonnaient toujours; Sylvie appela Claude, mais Jeanne Cabiaud, sa nourrice, l’avertit qu’il était monté à cheval et la supplia de ne point sortir, car elle serait égorgée sans pouvoir se défendre. Des brigands mettaient à feu et à sang le pays. Du Dorat, il ne restait que des pierres noircies; Confolens était un monceau de cendres; Bellac en péril, et bientôt ils cerneraient l’étang de Rouilles, pour y noyer les captifs, qu’ils avaient ravis en si grand nombre que leur marche en était ralentie. Les cheveux, à cette pensée, se dressaient tout droits.
Sylvie cria:
--Ils le tueront! Ils le tuent!
Elle voulut se précipiter au dehors, mais ses jambes se dérobèrent et Jeanne Cabiaud la tenait fortement embrassée, pour qu’elle ne pût sortir.
Claude d’Argé avait gagné, à cheval et tout armé, la place de l’église de Bonnal; Jacques Chabane et son père, plus de trois cents paysans se serraient autour de lui. Du clocher sortait une clameur continue que lançaient des sonneurs affolés, comme s’ils pouvaient ainsi repousser l’armée mystérieuse.
Le curé Broussel éleva un crucifix de cuivre et dit les prières qui préparent aux affres de la mort violente.
Des envoyés, l’œil écarquillé comme par les hallucinations de la faim, survenaient de moments en moments. On apprit que Champagne-Mouton et Allou brûlaient ainsi que bottes de paille. Des femmes qui portaient un petit enfant, imploraient secours. De vieux hommes poussaient devant eux des vaches maigres, rassurés par l’épée nue que gardait au défaut de l’épaule Claude d’Argé.
Enfin, il ébranla son cheval et s’avança, suivi de sa troupe en armes, sur la route de Bellac. Tous se taisaient et, sous le soleil de juillet, marchaient avec prudence. A une lieue de Blond parut sur la route un homme nu et qui dansait une sorte de bourrée, en chantant des paroles inintelligibles. On voulut lui porter secours, mais il s’enfuit à travers champs avec une agilité surprenante. Chacun pensait que la seule vue des brigands l’avait rendu fou. Du clocher de Blond sortait le tocsin. Claude d’Argé arrêta son cheval.
--Mes amis, revenons à Bonnal. Le courage grandit près du foyer en péril.
--Est-ce que vous auriez peur? répondit le père Chabane, qui fit tourner entre ses mains une énorme barre de fer, comme il eût fait d’une canne de jonc.
Claude d’Argé ne répondit pas, mais il entraîna vers Bonnal la compagnie rustique. Jacques Chabane l’admirait, comprenant bien que la sérénité est le propre des bons capitaines.
Le soleil déclinait, et le tocsin sonnait toujours. Sur le parvis de l’église, le curé Broussel priait encore. Enfin, les sonneurs lâchèrent les cordes, car leurs mains saignaient.
Claude d’Argé mit pied à terre. L’espérance renaissait; on se demandait si la horde n’avait pas été décimée. A ce moment, on vit venir, par une ruelle grimpante, un bourgeois de Blond, qui montait une mule pacifique. Il était fort gras et, dans son visage bien nourri, ses yeux brillaient. Il poussa sa monture vers Claude.
--Ah! monseigneur, soyez vigilant! Les brigands s’avancent. Un bruit comme peut en répandre le feu de l’enfer étant venu jusqu’à mes oreilles, j’ai eu l’audace de m’approcher de la ville de Bellac. Hélas, j’ai vu s’obscurcir le jour d’une prodigieuse fumée qui montait sans doute d’un amoncellement de cendres.
Claude d’Argé, après huit heures de cette comédie, interrogeait en vain l’horizon.
--Je crois bien qu’il s’agit d’une armée fantôme.
--Monsieur, repartit l’arrivant, en abandonnant les rênes de sa mule pour élever ses bras vers le ciel, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. J’ai lié un commerce agréable et sévère avec les esprits du feu et des eaux. Ils reconnaissent ma sagesse que l’âge a scellée; et ils m’avertissent par grâce et bonté de tout ce qui peut réjouir ou navrer la boule terrestre. Les anciens lisaient le futur dans le vol des oiseaux ou dans leurs entrailles répandues. Je peux dire sans orgueil que j’ai le pouvoir de découvrir l’avenir dans la graisse bouillante d’un cochon de lait. Ce qui arrive ne m’a point surpris. Veillez, messieurs! Je reviens vers ma cité de Blond qui est préservée, car elle cache, en ma personne, un enchanteur. Je vais célébrer le mariage du roi avec la Liberté qui est bonne fille. Bonjour, messieurs.
Il tourna bride, peu soucieux d’ouïr des paroles inconsidérées. Le vent, qui annonçait la nuit, dissipa les dernières fumées de la peur. Chacun regagna son gîte.
Claude d’Argé, avant de remonter à cheval, demanda à Jacques Chabane de l’avertir en hâte s’il arrivait du nouveau:
--Ah! monsieur! Quoi qu’il advienne, cette leçon portera ses fruits. Il faut prévenir ces paniques en restant prêts à affronter le danger.
Claude l’approuva et se hâta vers le château. Il fut étonné de voir venir vers lui Jeanne Cabiaud:
--Arrivez vite, notre gentille Sylvie a mis au monde un garçon beau comme le jour. Ça l’a prise d’un coup, il y a une heure. J’ai fait tout ce qu’il fallait. Il est lourd et gros.
Elle pleurait de joie. Claude se précipita dans la chambre où Sylvie gisait sur un lit, entourée de chambrières et de bonnes femmes qui mêlaient leurs propos. Dans un berceau de chêne sculpté, on devinait l’enfant plus qu’on ne le voyait. Jeanne Cabiaud, qui avait couru sur les pas de Claude, chanta:
Ha, le petit, ha, le petiot! Ti, ti, ti, to, to, to, Sur un beau petit chevau, Hue, hue, hue, ho, ho, ho, Ha, le petit, ha, le petiot!
Dans le château passait le souffle qui porte la fleur de vie. Claude, à genoux au chevet du lit, murmura, tandis que les suivantes et les commères sortaient à pas étouffés:
--Amour, vous avez souffert et je n’étais pas là...
Elle répondit, tournant vers lui sa mignonne figure pâlie:
--Le ciel m’a aidé, mon bien-aimé; en ce temps furieux, la vie survient sans crier gare.
Alors, il embrassa Jeanne Cabiaud, humble femme desséchée par quarante années de dévouement; et, penché sur son enfant, il pria Dieu de le garder. Et il s’émerveillait dans le nouveau tremblement de son cœur.
Quelques jours après la naissance de l’enfant, le curé Broussel le baptisa dans l’église de Bonnal. Le comte d’Argé écrivit de Paris qu’il ne pouvait, à cause des troubles, traverser la province pour embrasser son petit-fils, qu’il bénissait malgré l’éloignement.
Jeanne Cabiaud porta l’enfant et s’arrêta un moment sur le seuil de l’église, selon les rites. Peu de parents l’entouraient. Le parrain était le comte Anselme de Montval, ancien colonel au régiment de chasseurs à cheval de Franche-Comté, chevalier de Saint-Louis; la marraine, tante de Sylvie à la mode de Bretagne, marquise de Charvigny. L’enfant allait s’appeler Paul-Marie-Gabriel. L’église était ornée de guirlandes de fleurs et magnifiquement illuminée. Le curé Broussel, revêtu de l’étole violette, reçut le nouveau-né, mais arrivé aux fonts, il prit l’étole blanche en signe de joie, et il prononça les paroles d’introduction:
--Éloigne-toi, esprit immonde, de cette image de Dieu et cède la place au Dieu vivant et véritable.
Ayant délivré Marie-Gabriel, par le baptême, il présenta le cierge allumé et, s’approchant de l’autel, il posa sur la tête de l’enfant son étole blanche en récitant l’évangile de saint Jean: _In principio_... La cérémonie achevée, il rappela que, s’il mourait, il verrait Dieu.
XII
Le soir de la grande alerte, Jacques Chabane mangea de bon appétit la potée habituelle de légumes que sa mère apprêtait. Il répondit à peine aux réflexions naïves de son père. Il avait hâte d’être seul et de retracer les événements singuliers de la journée. Ayant allumé une chandelle, il veilla dans le silence nocturne. Il avait tenu un rôle d’importance et bénie était la peur qui lui avait permis de montrer au soleil son courage. Claude d’Argé le considérait avec attention. Il était assez fort pour transpercer vingt brigands. Que n’avaient-ils paru! Comme il souhaitait de les voir! Mais ce Claude dirait-il à Sylvie qu’il avait lu dans ses yeux de grands sentiments? Non, sans doute.
Il plongea ses regards dans la profondeur du ciel; il y découvrit les signes de la Liberté que ponctuaient les étoiles.
Brusquement, il se souvint d’avoir erré sous les croisées du château d’Argé, poussé par un sentiment trouble. Les chants qui arrivaient jusqu’à lui l’avaient insulté. Pourquoi, ayant découvert ce pigeon mort, tombé dans le piège de quelque paysan affamé, l’avait-il lancé dans la salle illuminée, comme s’il eût voulu tuer ce qu’il admirait et qui le fascinait?
--J’étais un gredin et un lâche, gronda-t-il. Je dois paraître au soleil.
Il lui sembla que ce geste allait s’étendre sur sa vie, il aurait voulu l’effacer.
--La tyrannie appelle la bassesse, murmura-t-il, pour tâcher de s’apaiser.
Il ouvrit le livre du _Contrat social_, qu’il avait acheté à un colporteur, un volume édité à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, édition sans carton, à laquelle on a ajouté une lettre de l’auteur au seul ami qui lui reste en ce monde. Il l’éleva dans ses paumes, comme il eût fait d’une lampe qu’aucun orage ne peut souffler. Et, l’approchant de la chandelle, il lut, réchauffé par un feu sourd: «On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit, mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère le désolent plus que ne le feraient leurs dissensions? Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité est une de leurs misères?... Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme.»
Il lut d’un trait le chapitre IV: _De l’esclavage_; et, quand il eut achevé cette prose qui le brûlait, il répéta à voix basse:
--Être un homme et non pas un mouton dans le troupeau...
Au dehors, des grenouilles radotaient sur les étangs invisibles.
XIII
Une fille de Jeanne Cabiaud, femme d’un garde du château, avait été mandée en toute hâte. Elle s’appelait Marie et montrait cet embonpoint modéré, ce teint clair qui sont un des signes de la bonne nourrice. Ses seins, assurait sa mère, avaient la grosseur voulue et contenaient un lait délicieux; ils n’étaient point trop pesants ni durs, ce qui peut rendre l’enfant sauvage et camus. A peine eut-elle commencé d’allaiter le petit que sa mère, qui gouvernait la cuisine, veilla à ce qu’elle mangeât du pain fait de pure fleur de blé, bien levé et bien cuit, quelques chairs de veau, d’agneau ou de volaille, en bannissant les épices et les viandes salées. Peu de vin, aucune chose lourde, et penser uniquement au nourrisson en éloignant les songes et les faits amoureux. Les œufs mollets, les bouillies de farine et les pieds de cochon d’Inde devaient garder au lait sa blancheur et sa douce force.
Sylvie aurait voulu nourrir son enfant, mais Claude ne l’avait pas permis, lui trouvant trop de fragilité.
Elle gisait sur une chaise longue, dans un amas de dentelles. Les femmes du pays la visitaient, quittant leurs sabots et entrant nu-pieds ou en chaussettes de laine. Elles donnaient des conseils, cherchaient et retrouvaient le bon chemin des coutumes. Mais Jeanne Cabiaud était maîtresse en ces choses. Déjà l’enfant avait mangé un morceau de pomme cuite le vendredi qui avait suivi sa naissance et il serait fort pour toute sa vie. Il faudrait lui tailler les ongles sous un rosier blanc, pour qu’il ait une voix qui répande un charme.
Sylvie chantait, pour l’endormir, ces berceuses qui se balancent sous le seuil entr’ouvert de la vie, des chansons simples avec des silences; il n’est pas besoin d’élever la voix, quand le jour d’un petit enfant blanchit le ciel.
Elle et Claude, ils s’en revenaient, tout émerveillés, vers le temps de l’enfance. Ils repoussaient les inquiètes pensées; de la blancheur les couvrait. Jeanne Cabiaud avait conjuré le mauvais sort en attachant au cou de la nourrice un sachet d’étoffe plein de gros sel.
* * * * *
Le comte annonça son retour par une lettre de Paris. A peine était-il revenu en ses terres de Villemonteil, qu’il fut attaqué par une troupe de paysans armés de faulx et qui avaient juré d’arracher des tourelles et des toits les girouettes dont ils étaient ornés. Il rassembla ses gens, fit déployer le drapeau rouge et lut à haute voix la loi martiale. Puis il donna l’ordre aux agresseurs de se retirer. Comme ils refusaient, il monta à cheval, et les dispersa sans effusion de sang. Le lendemain, au point du jour, ils assaillirent Villemonteil, au nombre d’environ trois cents. Ils incendièrent une aile du château qui, en cette saison chaude, brûla avec une effrayante rapidité. Le comte, surpris sans armes, eut le temps de sauter à cheval et de s’enfuir sur la route de Poitiers. Ces sinistres nouvelles furent cachées avec soin à Sylvie.
Un matin du mois d’août, Jacques Chabane vint au château d’Argé. Il était vêtu pauvrement, mais avec beaucoup de propreté et quelque recherche. Il osait enfin se servir de ces paroles inutiles et polies qui distinguent les hommes de qualité. Il présenta ses respects à Sylvie et son regard était plein de gravité. Claude refrénait son impatience en l’entendant dérouler son discours. Mais il lui prêta une grande attention quand il s’écria:
--Les événements qui viennent de se passer à Villemonteil sont déplorables. Il faut que l’ordre ne soit point troublé. Aussi, en suivant l’exemple que nous donne la ville de Limoges, ai-je assemblé de bons garçons, dans le dessein de former une milice à Bonnal, dont j’ai l’honneur de vous offrir le commandement.
Ayant prononcé ces paroles, il tremblait d’une secrète fierté. Ainsi, il avait le pouvoir d’honorer Claude d’Argé. Le feu caché qui couvait dans les livres de Rousseau était saisi par le souffle du siècle finissant, qui le porterait au nouveau. On ne les avait écrits ni lus en vain.
Claude d’Argé prit familièrement par le bras Jacques Chabane et sortit dans la cour. Il le remercia avec bonté et dit:
--Il faut que nous préservions le pays et, partant, le roi.
Il appuya, à dessein, sur le mot «nous»; et Jacques en aurait crié de joie. Il poursuivit sur le ton de la conversation, comme s’il eût parlé à un égal:
--Les nouvelles qui sont arrivées de Limoges nous ont appris que les compagnies de garde nationale se sont assemblées sur le cours Tourny, à l’ombre de leurs drapeaux. Que n’y étions-nous? Une grand’messe, m’a rapporté le curé Broussel, a été chantée par l’abbé Tanchon, chanoine de la collégiale, en l’église de Saint-Martial. Un festin a rassemblé dans la salle des Feuillants officiers et sous-officiers. Ceux de royal-Navarre y étaient conviés. On a bu sans économie au roi, à la nation, à l’Assemblée et à la garde civique.
Puis il parla de l’agression qui avait ruiné Villemonteil.
--Si vos terres étaient menacées, je saurais les défendre, repartit Jacques.
Il maîtrisa ce premier mouvement et ajouta:
--Pourquoi le comte a-t-il quitté Villemonteil? L’absence est chose terrible.
Claude d’Argé ne répondit pas à cette question âprement posée. Mais il parla de la malice qui allait se former.
--Je sais que l’uniforme blanc est aujourd’hui remplacé par l’uniforme de la garde parisienne: bleu de roi, revers et parements blancs, collet rouge montant, doublure blanche avec passepoil rouge, veste et culotte de drap blanc à boutons dorés, chapeau bordé d’un galon noir et paré de la cocarde tricolore. Je ferai les dépenses qu’il faudra pour que notre troupe soit bien équipée. Adieu, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
Il avait hâte de le congédier, car il ne pouvait plus soutenir son regard.
XIV
La fin de l’année 1789 fut marquée par maintes violences. Une bande avinée assaillit l’église dans la semaine de Noël. Des bouviers, des artisans, des femmes traînèrent les bancs de la maison d’Argé à travers la nef et les brisèrent sur la place. Le curé Broussel tenta de s’y opposer. On le repoussa et un langueyeur menaça de lui arracher la langue; il s’agenouilla alors devant l’autel et pria, tandis qu’une ronde se formait autour des bancs, que l’on avait enflammés. La milice accourut pour dissiper les factieux. Claude d’Argé fut entouré d’énergumènes et frappé. Jacques Chabane le sauva en appelant à l’aide son père qui, de ses bras noueux, le dégagea. La danse reprit de plus belle et des filles haut troussées, au milieu des rires, sautèrent le bûcher. Jacques Chabane, dans l’uniforme que Claude d’Argé avait payé, s’effrayait de ce brusque débordement.
La nuit arriva et, dans l’église, le curé Broussel, soutenant son corps de ses mains jointes et appuyées sur les marches de l’autel, priait toujours. Quand il monta à la tribune pour sonner l’Angélus, il vit avec douleur que l’on avait coupé les cordes. Il dit à genoux la prière angélique et la cloche sonnait quand même dans son cœur.
XV