Part 8
La mère Chabane prenait sur ses genoux Marie-Gabriel et gourmandait Hubert et Jean, ses garçons, quand ils jouaient trop rudement avec le petit. Ils n’étaient pas encore assez âgés pour travailler avec leur père à la forge. Bientôt Sylvie voulut aider la mère Chabane dans les soins du ménage. Elle la remerciait en rougissant:
--Petite dame, c’est pas pour vous, ces choses.
Elle s’émerveillait comme si quelque fée l’eût secourue. La Révolution avait eu beau passer, elle n’avait guère touché le cœur de cette femme. Elle continuait à prier la bonne Vierge pour son garçon qui était soldat.
Tous les matins, elle allait chercher très loin du lait pour Marie-Gabriel.
Quand elle apprenait que le sang des suspects ou des riches coulait à flots, elle hochait la tête un moment et elle disait:
--On ne peut tuer tout ce qui est gras...
Ou bien:
--Si ça continuait, les lièvres poursuivraient les chiens, m’est avis.
Lorsqu’elle s’asseyait en tricotant un bas, elle demandait:
--Racontez-moi ce qui se passait chez vous autres, petite dame.
Sylvie lui découvrait que l’on y riait, travaillait ou pleurait, comme chez les pauvres. Alors, la mère Chabane murmurait:
--Ce qui est dessous le gilet, c’est toujours fait de la même façon. Seulement change ce qui le couvre.
Depuis le terrible coup qui l’avait frappée, Sylvie se taisait des journées entières, se contentant de répondre brièvement quand la mère Chabane l’interrogeait, et il semblait aussi que le malheur précoce avait enlevé à Marie-Gabriel cette pétulance qui est le propre des petits garçons. Mais la bonne femme, voyant que Sylvie n’avait guère le cœur à l’amuser, s’en chargeait bien. Elle lui faisait remarquer que si le chat passe la patte sur son oreille, la pluie va tomber. Elle chantait d’une voix égale des refrains comme celui-ci:
Quand souffle Jean d’Auvergne, Vieux, serrez-vous dans le canton, Et là-bas, sous le grand vergne, Plus de bourrées, plus de chansons.
Lorsque son homme était absent du logis, elle osait dire sa pensée. On vivait un méchant temps, on voulait tout avaler; mais le morceau qui étrangle est toujours trop cher.
--Je me fais deuil, quand je vous vois dans votre robette noire, petite dame.
Sylvie était émue plus qu’elle ne pouvait le dire, par cette bonté naïve.
Un soir, comme le forgeron s’attardait dans la salle commune, où Forclos faisait sa prédication habituelle, la mère Chabane, en taillant le pain de la soupe, dit à Sylvie:
--Il avait bien raison de vous donner amitié, mon garçon. M’est avis qu’il grimpera haut. Voilà du temps qu’on n’a pas de ses nouvelles, depuis qu’il est fait lieutenant. Ah! petite dame, on n’a jamais pris garde à moi; une bonne femme, c’est pour apprêter le manger et c’est tout. Mais quand je suis seule, je vois toujours beaucoup de choses dans ma tête; je le dis pas, le monde en rirait. Me semble que j’aurais porté drap et soie; le gazouillement des belles paroles me fait tant plaisir. Des fois, la nuit, j’ai rêvé que je montais dans un château tout brillant, et autour, il y avait de mignons messieurs qui sautaient sur des chevaux si doux à voir que du velours. Je n’ai jamais conté ça qu’à vous, petite dame.
Sylvie, en regardant attentivement le visage de cette femme coloré par le rêve, pensait du même coup à Jacques si hardi et gauche à la fois, et qui aimait tant à venir au château d’Argé.
Chaque soir, on veillait jusqu’à une heure avancée de la nuit. Jean Chabane tressait un panier en parlant des événements de la révolution sans cette fougue qu’on lui voyait aux séances communales. Sa rudesse cachait un bon cœur; et quand il regardait Sylvie qui se chauffait devant le feu claquant de châtaignier, il s’attendrissait et s’étonnait. Il parlait souvent de son fils qui sauvait la patrie; celui-là, rien ne le ferait reculer. Sylvie l’écoutait alors avec attention et un plaisir secret; Jacques n’avait-il pas été le seul ami quand le bonheur se dissipait? Marie-Gabriel agrippait les jupes de la mère Chabane et il demandait des histoires.
Elle commençait d’une voix étouffée, en assurant que l’on aurait des portes de fer si l’on savait ce qui se passe la nuit. Il y avait de méchantes fées qui hachaient avec des couteaux la chair tendre des petits enfants qu’elles pouvaient attraper. Il en était aussi de très bonnes qui bercent les poupons quand ils s’éveillent et que leur maman a sommeil. Mais le drac qui ressemble à une guenon velue sortait, en ce temps d’hiver, sous le clair de lune, pinçait les reins des chevaux, tirait la barbe des voyageurs, faisait cent malices. On le repoussait en mêlant de la cendre à de la balle de blé noir que l’on place sur le bord des fenêtres pour l’empêcher d’y sauter; ou bien on lui offrait sur le seuil une jatte de lait.
--Il est très sale et il fait sa lessive dans l’étang de Bonnal. Le matin, l’espace d’un moment, on peut voir que les eaux sont rouges, jaunes et vertes, avec des tremblements de feu blanc. Le bon Dieu te garde, petit!
Marie-Gabriel levait vers la bonne femme des yeux agrandis par cette peur et ce mystère qui travaillent le cœur de l’homme jusqu’à son dernier battement.
Le forgeron montrait à ses garçons comment on assouplit le brin. Il avait donné à Sylvie un panier où l’on voyait au fond une fleur tressée. Il n’interrompait pas sa femme, puisqu’elle intéressait l’enfant. Elle reliait maintes histoires comme celle de la fille assassinée, dont on devine dans l’ombre la plaie du cœur, comme une tache rouge qui tourne entre la terre battue et les solives du plafond. Puis le vent qui grondait dehors la faisait penser à la chasse volante, à cette course galérienne qui promène le cri des enfants morts sans baptême.
--On entend pleurer dans l’air, et, des fois, il tombe une pluie de sang. J’ai vu de ces gouttes, au matin, dans le verger.
Le lutin, qui prenait la forme d’une pelote noire qui se déroulait sans fin dans la campagne et s’enroulait de nouveau, un homme avait voulu le mettre dans sa poche pour que sa femme en reprisât ses bas, mais il eût porté plus facilement un millier de livres. Et cette histoire de la princesse qui dansait une bourrée si douce, dans une robe tissée avec des fils qui sortaient du blanc cocon d’une lune d’avril, la connaissait-il, Marie-Gabriel? S’il était sage, on la lui ferait voir.
Sylvie écoutait avec plaisir la mère Chabane et s’émerveillait de voir briller, sous ce toit rustique, une source vive de rêves; au fond du puits, dans le verger, tremble ainsi, encerclé d’ombres, un miroir d’eau que la lune touche un moment pour l’éveiller, quand elle arrive au milieu du ciel.
XXXVI
Au printemps, Sylvie vint habiter une maison qui dépendait du presbytère. Elle paya à la commune un loyer de cent cinquante livres. Un certificat de civisme lui avait été délivré. Jeanne Cabiaud, qui s’était louée quelque temps dans un domaine de Villemonteil, accourut pour la servir. L’hôtel de Flamare avait été vendu et Sylvie touchait du directoire du district une pension de douze cents livres.
La maison était cachée sous un rideau de tilleuls qui la séparait de la rue; les murs épais retenaient de l’ombre et du silence. Sylvie passait ses journées à prier Dieu et à enseigner à Marie-Gabriel les lettres de l’alphabet. Quand parut la belle saison, elle se promena dans le jardin que Jeanne Cabiaud planta de légumes et de ces fleurs simples qui ne craignent pas les frimas: soucis, giroflées, tournesols.
Parfois, la mère Chabane lui tenait compagnie. Sylvie l’accueillait avec joie, car elle se sentait bien seule. Un soir de mai, elle se tenait assise sur un banc de bois, à l’ombre légère d’une tonnelle, quand la bonne femme parut à la porte du jardin.
--Petite dame, dit-elle avec mystère, Jacques nous a envoyé une lettre. Le père a mis longtemps à la lire; il y en avait des feuilles larges comme un journal. Il paraît qu’il s’est battu aussi bravement qu’un vrai lion. Il a pris un grade, je crois que c’est chef de bataillon. Mais il va changer de pas; il veut devenir riche, le pauvre enfant. Il fournira de tout ce que le soldat en guerre a besoin. Petite dame, il ne vous oublie pas. Il y a une moitié de page pour vous. Il est bien content qu’on vous ait tirée de peine. Quand il reviendra, il sera bien changé, il me semble, comme s’il avait passé par le pays des fées... Moi, j’ai toujours été amie des fées, et ceux qui s’en moquaient c’étaient des sots.
Elle regarda Sylvie pour juger de l’effet de ses paroles, et s’écria:
--Vous êtes contente, petite dame!
Sylvie ne cachait pas son plaisir; une légère rougeur colora son visage amaigri.
--Jacques a été très bon pour nous, quand chacun nous fuyait. Puis-je l’oublier?
La mère Chabane remarqua que Sylvie n’était pas assez couverte:
--Prenez bien garde, ma mie, dit-elle en s’en allant. Vous aurez froid à vos petites épaules. Les chevaliers du printemps Tropet, Georget, Tounet, Marquet, Crucet, n’ont pas encore fondu leurs couteaux de glace.
* * * * *
Elle avait accepté les épreuves envoyées par Dieu qui la torturait admirablement, selon la parole biblique. Dans la maison retirée, elle ouvrait son cœur sur son enfant, comme un manteau, se souciant peu d’être soi-même pauvre et nue. Marie-Gabriel allait avoir cinq ans, il annonçait un corps robuste, mais il montrait la fine coupe du visage de Claude d’Argé. Docile, plein de gravité précoce, il avait déjà reçu au fond de lui le reflet du visage de sa mère, tant de fois ému par les larmes et contracté. Il lisait d’habitude dans une Bible illustrée d’images et, comme il hésitait un jour à épeler les mots, il dit avec une profonde crainte:
--Si je sais pas, vous allez point pleurer, maman?...
Sauf quand il dormait dans son petit lit, il ne voulait jamais la quitter, saisissant à deux mains sa robe, si elle sortait dans la rue pour quelques achats chez le marchand d’épices ou le boulanger.
L’été passa. La frénésie du temps semblait toucher au suprême accès. On avait posé une affiche à la porte de la salle commune. On y pouvait lire: «Dernière publication. Vente de biens nationaux provenant d’émigrés. Désignation des biens.» Suivait la liste des domaines avec l’estimation. Le château d’Argé et le mobilier étaient estimés soixante mille livres. Mais les acquéreurs ne se présentaient pas. Cette richesse spoliée et brusquement offerte à vil prix avait encore figure de sinistre aubaine; il y fallait la lessive du temps, qui est galant homme.
Quelquefois, Sylvie, après le repas de midi, les journées étant longues, prenait la route d’Argé et Marie-Gabriel trottinait auprès d’elle. Quand il était las, elle le portait quelque temps dans ses bras, mais le reposait vite à terre, car il était lourd. Elle cueillait pour lui une fleur dans les buissons, la lui nommait, riant quand il écorchait le nom en le répétant. Elle pénétrait furtivement dans la cour d’honneur que l’herbe avait verdie. La haute demeure avec ses volets clos lui semblait morte. Elle en baisait le seuil en se souvenant que Claude l’avait franchi une dernière fois, comme il faisait nuit, allant vers l’inconnu et murmurant les dernières paroles d’amour.
XXXVII
La Révolution touchait à son terme. La terre n’était plus assez profonde pour boire tant de sang et elle le rendait. Forclos, dans la salle commune, s’écria que la justice succédait à la terreur. Et l’on compara aux plus vils pourceaux ceux que, hier encore, on traitait de dieux. Mais le bruit que faisait l’aile des victoires couvrait le râle des bourreaux. Le Limousin Jourdan avait gagné la bataille de Fleurus, comme montait le soleil d’été.
Par un matin de nivôse, la mère Chabane entra précipitamment dans la maison où habitait Sylvie; il fallait qu’elle fût bien émue.
--Ah! petite dame, cette fois notre Jacques devient riche tellement que j’en suis apeurée. Il travaille le jour et la nuit pour fournir les armées. Il a connu du beau monde à Paris. Je pensais toujours qu’on lui ferait fête, car il est fièrement tourné et il veut bien ce qu’il veut. Il mourrait plutôt que de quitter le morceau qu’il a mordu. Il nous a envoyé plus d’argent, en un coup, que nous en avons vu pendant dix années. Il parle toujours de vous dans ses mots d’écrit. Ah! vous avez là un ami!
Ces paroles attristèrent Sylvie, comme si elles l’éloignaient de Jacques Chabane. Il lui apparaissait maintenant dans une atmosphère trop brillante.
* * * * *
Des mois passèrent; le printemps de l’an IV parut. A Bonnal, on parlait avec envie et fierté de Jacques Chabane, qui était l’ami de hauts personnages. On exagérait le chiffre de sa fortune rapide, comme on fait d’habitude en des pays où chacun se plie au commun destin. La violence faisait place à des mœurs plus douces et un peu fantasques. Forclos lui-même montrait une nonchalance qu’il jugeait fort distinguée.
Sylvie continuait de vivre dans la pauvreté et les soins domestiques l’occupaient. Elle arrivait à l’âge où sa grâce s’alourdissait. Elle montrait cette beauté mûre qui répand plus d’émotion que d’émerveillement.
Par un soir de floréal, elle entendit le pas d’un cheval qui s’arrêtait sur le seuil et le bruit que peut faire un cavalier qui saute à terre. Son cœur se serra quand retendit le heurt du marteau. Elle ouvrit en hâte la porte et reconnut Jacques Chabane; il lui parut qu’il avait grandi. Il dit en entrant, d’une voix étouffée:
--Je n’ai jamais cessé de penser à vous, Sylvie. J’ai plus tremblé pour votre vie que pour la mienne, bien que souvent j’aie marché au canon. Et vous, m’avez-vous accordé un souvenir?
Elle leva ses yeux vers lui; elle vit alors seulement qu’il était vêtu comme un homme de qualité.
--Oui, Jacques, murmura-t-elle, j’ai pensé à vous.
Il entra dans une salle qu’elle avait arrangée en manière de salon et où l’on voyait quelques fauteuils de paille jaune. Il lui baisa les doigts et s’assit près d’elle. Il parla avec un feu voilé.
--J’avais peur de ne plus vous revoir. Et voilà que je vous ai devant mes yeux! Comme c’est triste, ici; vous ne pourriez y vivre. Votre jeunesse et votre beauté s’y faneraient...
--Qu’importe, une femme et un petit enfant ne tiennent pas beaucoup de place.
--Ah! vous avez souffert! dit-il en s’approchant d’elle comme d’un mystérieux miroir.
La tête dans les mains, il se mit à sangloter. Ce chagrin émut Sylvie et quand il releva son visage, elle admira en secret des traits que la volonté la plus dure avait modelés.
--Sylvie, dit-il, j’étais chef de bataillon, mais j’ai pensé que vous étiez pauvre; alors, j’ai consenti à descendre au rôle de fournisseur aux armées. Je ne suis à Bonnal que pour un mois bien court. J’ai su que le château d’Argé et la réserve étaient en vente. Je les achèterai cette semaine.
Il s’agenouilla aux pieds de Sylvie:
--Sans vous, Argé est sans âme. Je vous supplie d’y rentrer. Je ne me relèverai que si vous acceptez d’y vivre. Je ne suis toujours que votre très humble serviteur.
Il tendait vers elle son visage que colorait la plus grande passion.
--Jacques, vous m’effrayez. Quel gage d’amitié... Puis-je l’accepter?
Elle lui demanda de se relever. Alors il montra une joie si sombre qu’elle en fut saisie. Elle parla quelque temps de choses banales qui l’éloignaient du sentiment nouveau qu’elle maîtrisait. Quand il prit congé, elle lui dit sur le seuil:
--Au revoir, noble ami. Pourrai-je reconnaître vos bontés?
Et lui, il la regardait avec avidité, plein d’un tremblement d’amour et d’orgueil.
XXXVIII
Le 21 mai 1795 (ancien style), le château d’Argé, meubles et dépendances furent adjugés au citoyen Jacques Chabane, fournisseur aux armées, pour la citoyenne Sylvie Dargé, habitant au bourg de Bonnal.
En hâte, il vint lui annoncer la nouvelle:
--J’ai osé racheter à votre nom. Daignez me pardonner: j’ai voulu réparer tant d’injustices...
--N’avez-vous obéi qu’à ce sentiment?
Il vit qu’elle pleurait.
--Ah! permettez-moi de vous aimer et de vous servir...
Il la prit dans ses bras avec douceur; elle se défendait faiblement, effrayée, ravie. Il la baisa sur les tempes, près des cheveux tordus en masses blondes, à la place où vient battre le sang. Il dit des paroles ardentes, légères, essayant de voiler tant de gravité, et il essuya les larmes de Sylvie d’une bouche que la passion séchait.
--Laissez-moi, Jacques, murmura-t-elle. Donnez-moi le temps de découvrir votre cœur. Je crois le bien connaître, cependant; mais moi, puis-je de nouveau regarder la vie?
Alors, il voulut la charmer par des accents où la fragilité s’allie aux jeux puérils. A Paris, il avait pu se polir dans une société qui gardait les grâces du siècle, bien que le triangle de la guillotine montrât près d’elle ses froideurs et s’emperlât de sang. La prose que Prévost avait ourdie sur le corps de Manon et son cœur pas plus lourd qu’une noisette où l’enchanteur enferma le flot de la passion, Jacques la déroulait sur soi. Il aimait. Quand le presserait-elle sur son sein que le malheur n’avait point fané? Saurait-elle jamais par quelles routes nocturnes, quels dangers, quelles espérances jamais lasses de tenir leurs ailes en croix, il avait pu apparaître aujourd’hui à ses yeux? En ces heures, il pesait sa force; il songeait: «Elle est à moi. Le miracle s’est accompli», tandis qu’il contait des anecdotes agréables. Et quand elle souriait, il lui semblait qu’elle venait à lui davantage.
Il ferait commencer sans retard, au château d’Argé, les réparations nécessaires. La pluie et l’humidité avaient causé de grands ravages. Le parc devait retrouver son ancienne ordonnance et les terres de la réserve seraient cultivées comme il fallait. Marie-Gabriel, qui jouait dans le jardin, parut, et les dernières hésitations de Sylvie tombèrent. Il lui rappelait qu’elle n’était que faiblesse et douleur, sans un bras fort qui la soutînt. Comment, seule, élèverait-elle dignement son enfant? Marie-Gabriel regarda Jacques Chabane et dit:
--Bonjour, monsieur.
Puis il pencha la tête gentiment, en croisant derrière lui ses mains. Il rougissait et Sylvie ne put obtenir d’autres paroles.
Ce jour-là, Jacques Chabane ne prolongea pas sa visite. Il fit ouvrir les fenêtres du château d’Argé, au soleil de ce printemps. Il avait réuni des maçons et des plâtriers, qui rendraient à la noble demeure son ancien lustre. Par les ruelles de Bonnal, on le vit, vêtu d’étoffe brillante, tout à l’aise dans du linge d’une finesse et d’une blancheur merveilleuses. A son poing solide, il faisait tournoyer et ronfler un gourdin et l’on devinait en lui une sorte de férocité joyeuse qui imposait une crainte salutaire et beaucoup de respect.
Il avait acheté pour ses parents une bonne prairie et un grand jardin qui étaient situés près de leur maison. Jean Chabane se trouvait assez heureux de posséder cette terre qu’il n’aurait jamais pu acquérir avec le salaire qu’il gagnait en forgeant de l’aube au soir. Quand son fils acheta le château d’Argé et la réserve, il grogna:
--Tu es le diable.
Mais, blâmant secrètement ce qu’il appelait une folie, il se garda de montrer son humeur. Il était flatté que son garçon aimât une fille de nobles. Quant à la mère Chabane, elle ne cachait pas sa joie; elle ne connaissait pas sous le soleil une femme plus aimable que Sylvie.
Le congé de Jacques allait expirer. La commune avait tenu à fêter son glorieux enfant dans la salle publique. Forclos le compara à ces héros de l’antiquité qui reviennent tout attendris à leur terre natale. Un soir, comme Jacques avait daigné trinquer à l’auberge en compagnie des officiers municipaux, l’un d’eux, que l’envie dévorait, gronda:
--A cette heure, tu es pis qu’un noble, me semble.
Il ne put continuer; Jacques leva sur l’insolent son poing massif; mais se maîtrisant, il déboutonna le col de son habit et montra à la clarté de la fumeuse chandelle, la cicatrice d’un coup de sabre qui lui barrait la gorge.
--Ça, tu le saluerais sans me l’envier, si j’étais resté pauvre. Je vais repartir bientôt, mais retiens cela: s’il t’arrivait de causer la moindre peine à ceux que j’aime, je jure que je ferais sauter ta pauvre cervelle.
L’homme assura en tremblant de peur qu’il avait voulu plaisanter, mais chacun lui donna tort et il quitta la table tout déconfit.
XXXIX
Comme il est doux au voyageur qui a cheminé longtemps dans la nuit, étouffé par l’ombre, de voir grandir le jour et reparaître la beauté du monde, ses vergers, ses prairies, les bois clairs, le nuage et la source, toutes les formes qui se reflètent au fond de l’homme et sans lesquelles il mourrait! Pourtant, il garde la blessure de son cœur, qui ne peut guérir, mais s’apaise. Ainsi de Sylvie.
C’est au milieu de l’été qu’elle reprit possession du château d’Argé. Tout lui paraissait nouveau; les fleurs brillaient dans le parc, les allées avaient été sablées, les arbres taillés et la demeure s’animait dans un cadre charmant, de la tiédeur de la richesse. Marie Cabiaud, mandée en hâte, revint à Argé, près de sa mère, et montra une naïve joie en revoyant Marie-Gabriel, qu’elle avait nourri de son lait. Jacques Chabane était revenu aux armées; il voulait achever sa fortune, afin de vivre en paix auprès de Sylvie. Il s’était gardé d’implorer ces promesses qui lient autant que des serments et il n’avait pas quitté l’humble maison de ses parents jusqu’à l’heure de son départ.
Peu à peu, Sylvie goûta le plaisir de revivre parmi de chers objets et des meubles tout pénétrés de son passé. Le moment arriva où elle sentit qu’elle ne les pourrait plus quitter. Elle qui n’avait jamais osé dénombrer ses douleurs, elle tremblait à la pensée que le miracle s’évanouît et qu’elle pût reprendre le courant de tant de pauvres journées. Elle pensait à Claude et demandait qu’il lui permît d’écouter Jacques Chabane et de lui laisser une part d’amour. Mais rien ne lui répondait et à ses questions succédait un grand silence. Jacques Chabane lui écrivait de longues lettres où il lui découvrait son désir avec mille détours et digressions. Sylvie songeait qu’il était d’une étoffe rare, celui qui s’élevait ainsi, sans les appuis d’une richesse depuis longtemps acquise. Parfois, quand le soir tombait, elle revoyait sa figure dont certains traits d’angoisse demeuraient en elle. Elle démêlait qu’elle avait été l’objet de ses constantes pensées, le feu secret dont il était chargé et qui lui avait permis de renverser tout obstacle. Elle en était flattée. Comme insensiblement, elle lui répondit avec moins de calme et laissa percer une tendre ardeur. Maintenant, quand Marie-Gabriel jouait près d’elle ou lisait dans un livre d’images, elle se disait, comme si elle avait pu en douter: «C’est Jacques qui l’a sauvé de la mort.» Dans ses prières, elle murmurait:
--Mon Dieu, il faut bien que nous tendions à votre bonheur éternel, car, ici-bas, des liens que nous savons si fragiles nous retiennent encore. Après qu’ils ont été brisés, nous les renouons en hâte...
Jacques Chabane lui écrivait tantôt de Paris, tantôt des bourgades où les armées de la République enfonçaient la hampe de leurs drapeaux. Toujours il montrait qu’il était à ses genoux et ne vivait que pour elle. Il fit envoyer à Argé des monceaux de dentelles et de soie, des éventails et des objets précieux, des meubles nouveaux dont les lignes alliaient la sévérité à la grâce. Tout cela était couvert de billets d’amour où quelques mots avaient la beauté d’un cri.