Part 6
La voix se perdait, puis redevenait claire:
--Une glace de cheminée, une pendule sur une console dorée, cent et trois tableaux de la maison, un guéridon, un écran de damas vert...
Choses immobiles, dénombrées; un muet troupeau que l’on va tuer.
Le commissaire gagna la chambre qui s’ouvrait à côté du salon, où il trouva sept chaises et deux fauteuils de canne; un sopha aux bandes de panne rouge et de tapisserie, une table de laque, fond noir, une pendule de marqueterie, un tableau d’Italie représentant le Seigneur et saint Thomas, un trumeau sur la cheminée en quatre glaces. Il recensa dans le cabinet de la Chine où volait encore l’âme fantasque de Mme de Flamare: une tapisserie de toile de perles encadrée de baguettes dorées, deux banquettes de basin brodé, couvertes de toile à carreaux; un écran de découpures, une table de marbre, deux chandeliers de cristal, un trumeau sur la cheminée, en trois glaces. Il entra dans la chambre de damas cramoisi où la soie était galonnée d’or. Foulant de ses gros souliers le tapis de Turquie, il saisissait d’un œil vif le moindre objet qu’il notait avec tranquillité. Il ouvrit les armoires pleines de toiles, de couvertures, d’étoffes de toutes sortes.
--Est-il besoin de tant de choses pour vivre? gronda-t-il.
Il remarqua que six chambres s’ouvraient sur le corridor du deuxième étage. Il nota: première chambre du corridor; sous cette mention, il inscrivit quatre pièces de tapisseries de vendangeurs, six fauteuils de drap olive, un à cartouches de tapisseries. Il était gros et commençait à souffler. Il dit à Jacques Chabane, sans prêter attention aux deux officiers municipaux qu’il jugeait seulement capables de tirer le pis de leurs vaches:
--Je suis un artiste qui sais travailler le bois. Le district a compris que moi seul je pouvais dresser un inventaire convenable. Mais c’est dur; un broc de vin ferait bien mon affaire.
Laclôtre, ayant inventorié les six chambres, arriva dans une salle qu’il appela: chambre au-dessus du cabinet. Six pièces de tapisseries de l’histoire d’Esther l’illuminaient; un cabinet d’ébène se dressait dans un angle. Laclôtre le caressa de la main et soupira:
--Ça, c’est du bois! Il s’est vendu au ci-devant diable, celui qui l’a sculpté!
Il monta au grenier et, dans une mansarde, il découvrit avec stupéfaction six pièces de tapisseries écarlate brodées aux armes de la maison. L’inventaire formait déjà un épais cahier couvert d’une écriture serrée. Laclôtre descendit l’escalier en s’écriant qu’il ne pouvait dresser qu’une liste sommaire. Le garde-meuble regorgeait de tapis de Turquie, d’indienne, de tapisseries, de meubles divers, tous d’un très grand prix. Il entra dans la cuisine, où Jeanne Cabiaud et sa fille étaient blotties sous le manteau de la cheminée. Il écrivit en hâte: une marmite de cuivre, une moyenne, cinq plus petites, deux brasières, cinq poissonnières, deux casseroles sans queues, plus quatre marmites, une poupetonnière, trois cuillers à pot, quatre écumoires, deux passoires, cinq couteaux à hacher, trois poêles, quatre grils, quatre flambeaux de fer.
Jeanne Cabiaud pleurait dans ses mains:
--Ah! miséricorde! soupira-t-elle.
Puis Laclôtre inventoria la vaisselle d’argent et d’étain. La nuit venait; on entendait, quand le vent s’apaisait, le chant d’une goutte d’eau, d’une larme qui dansait. Sylvie était saisie d’un grand froid; et craignant qu’on ne prît le tremblement de ses mains pour une marque de faiblesse, elle vint se chauffer dans la cuisine, en portant le petit dans ses bras. Jean Laclôtre lui demanda de signer l’inventaire, ce qu’elle fit en protestant au nom de son mari absent et en son nom propre. Les officiers municipaux écrasèrent leur plume sur le papier. Laclôtre apposa son paraphe; il avait hâte de quitter le château et de boire une pinte de vin à l’auberge de Bonnal. Il fut ébaubi quand Sylvie dit d’une voix apparemment calme, avec une grâce infinie:
--Messieurs, je regrette qu’il n’y ait pas ici de quoi vous restaurer...
Jacques Chabane, qui voulait demeurer quelque temps auprès d’elle, fut tellement courbé par cette maîtrise, qu’il s’en alla en compagnie du commissaire. Que de siècles de civilisation il avait fallu pour qu’une femme sans défense pût atteindre à cette humaine hauteur, songeait-il. Comme il partait, il aperçut Sylvie qui élevait sur le seuil une petite lanterne pour éclairer la marche de ceux qui lui avaient apporté la douleur.
XXVII
Depuis que le malheur s’acharnait sur la frêle Sylvie, Jacques Chabane pensait à elle avec plus de passion. Celle qui l’avait émerveillé par sa beauté, l’inclinait à présent par la noblesse qu’elle montrait naturellement en des heures où tant d’autres se fussent abîmées dans le désespoir: un blanc roseau que la tempête courbait sans le briser. Comment, revêtu de prestige, éveillerait-il en elle un grand sentiment? Il aurait abandonné les rêves qui lui ouvraient des horizons glorieux; et toutes les richesses du monde ne l’eussent pas empêché de la suivre dans la pauvreté, si elle avait pu lui dire: «Venez, ami, j’ai deviné que vous m’aimiez et je réponds à votre cœur qui est tout plein de moi.» Et soudain il aurait été comme un petit enfant, léger, joyeux, tout plein d’une sorte de douce flamme. Et même il aurait accepté la mort, pourvu qu’en mourant elle lui soufflât son âme par les lèvres, en l’embrassant de ses bras nobles et purs. Ce désir qui le travaillait, l’éloignait des mouvements furieux qui soulevaient un beau peuple. Les paroles des clubs que rapportait avec emphase Pierre Forclos l’irritaient, et il se montrait moins assidu aux séances de la salle commune.
Il espérait que Sylvie, un jour, lui permettrait de s’agenouiller à ses pieds. Près d’elle, à présent, il gardait longtemps le silence; et quand elle le considérait avec douceur, il croyait voir dans son regard cet éveil qu’il attendait. Il multipliait les attentions, les présents qui chargeaient une table trop frugale. Il pêchait dans l’étang de Bonnal des carpes qu’il portait à Jeanne Cabiaud et il ne voulait pas qu’on le remerciât. Les paroles aimables de Sylvie augmentaient son trouble. Il pensait avec colère à Claude d’Argé, qui trahissait la patrie et qui avait abandonné cette femme divine. Celui-là méritait la mort. Mais Sylvie, quelle figure céleste! Le glaive de la loi n’avait pu la déchirer. Sans jamais montrer ni morgue ni faiblesse, elle avait assisté aux inventaires du château mi-ruiné de Villemonteil et de l’hôtel de Flamare. Pauvre et comme ligotée, elle portait ces richesses éternelles dont parle l’Évangile. Parfois, il s’étonnait que les prestiges de la terre dont elle avait été couronnée et qu’il appelait furieusement soi-même, fussent tout à coup moins forts que l’âme qui s’élève et accepte, comme si elle était délivrée, loin d’être appesantie et désolée. Heureuse et bénie celle que les biens du monde qui soufflent l’envie des misérables n’avaient jamais dominée et qui le prouvait aujourd’hui avec cette grâce! Mais il n’était pas assez pur pour recevoir une telle leçon. Tandis que l’époque devenait plus frénétique, Sylvie arrivait aux cimes qui dominent l’humaine vallée. Dans ses veilles nocturnes, il murmurait:
--Sylvie, que n’ai-je le cœur doux et pur comme le vôtre! Hélas, ne suis-je pas d’une étoffe trop rude et plein de la violence de ceux qui sont trop proches de leurs racines? Ah! Sylvie, quand serai-je digne de vous!
Il songeait à ces livres de l’abbé Prévost et de Rousseau, où le râle des impurs s’accorde à de trop délicieuses musiques; mais Sylvie, c’était une enfant solitaire dans la forêt et elle entrait, ainsi qu’un rayon de l’aube, dans les domaines interdits aux hommes pesants. Et repris par la fureur de son sang, il chassait, à l’appel du jour levant, ces rêves où l’innocence valait plus qu’un grand peuple en armes.
XXVIII
Un soir de décembre, Jeanne Cabiaud vint à Bonnal. Elle frappa à la maison des Chabane; la mère lui répondit que Jacques travaillait avec son père à la forge. Elle y courut.
--Le petit est malade, on a besoin de vous.
Le père Chabane était irrité que son fils fréquentât ce repaire de nobles, mais il n’osait le réprimander.
Jacques se lava les mains et suivit en hâte Jeanne Cabiaud, qui gémissait:
--Ça l’a pris au milieu de la nuit... La pauvre Sylvie est folle...
Chemin faisant, il se maîtrisait. Sylvie criait au secours; elle s’était tournée vers lui, comme vers le seul ami! Par de telles voies, il s’approcherait d’elle. Pourtant, ce Marie-Gabriel était le fils de celui qu’il abhorrait et qui élevait une barrière qu’il ne pourrait franchir. Et elle aimait cet homme qui trahissait la nation! Il s’apaisait en pensant que l’enfant est toujours plus près de la mère. Et qu’elle l’appelât, cela suffisait pour qu’il accourût.
Comme il arrivait dans la cour, Sylvie parut sur le seuil et Jacques vit qu’un sentiment bien fort la bouleversait; à la faveur de cette angoisse, l’atteindrait-il par surprise?
--Jacques, venez vite! s’écria-t-elle. Je meurs de tourment. Mon petit Marie-Gabriel est pris d’une mauvaise fièvre et tousse sans arrêt, on dirait qu’il va étouffer. Sauvez-le... Conseillez-moi, aidez-moi. Je suis seule.
Elle l’entraîna dans la chambre où l’on entendait un souffle pressé qui sortait d’un lit à l’ange. Sur des oreillers élevés, roulait la tête de Marie-Gabriel. Il toussait et respirait avec peine; ses mains s’agitaient sur le drap et son visage était empourpré.
--Maman, de l’eau, de l’eau, j’ai chaud, chaud, pleurait-il.
--Jacques, implora Sylvie en lui serrant les mains avec force, venez à mon secours. Je perds la raison. Que l’on me prenne tout, mon Dieu, mais qu’on me laisse mon enfant.
En hâte, elle expliqua que Marie-Gabriel avait pris froid. Jacques Chabane considérait avec une folle jalousie ce petit être qui tenait sous son empire cette belle Sylvie.
--Madame, dit-il, il faut agir sans retard. Il n’y a pas de médecin à plus de cinq lieues à la ronde. Il faudrait aller jusqu’à Bellac; je vais me procurer un cheval et je ramènerai un médecin.
Il sortit sans attendre qu’elle le remerciât. Il courut jusqu’à Bonnal, et il eut bientôt fait d’emprunter un cheval.
Sur l’accotement de la route, il poussa la bête au trot dans ses jambes dures. Quand il se mettait un moment au galop, il voyait devant lui, malgré la nuit qui tombait, les yeux de Sylvie pleins de larmes. Il exhortait de la voix sa monture, qu’il sentait plier sous lui. Bientôt il serait mêlé à quelques assauts militaires, mais ce soir il allait vers le cœur de Sylvie. La mort qui s’approche d’un petit enfant, comme son pas sonne haut et couvre tous les bruits de la terre! Ce pas sonnait dans les sabots du cheval que Jacques jetait sans trêve en avant...
... Il ralentit son allure; il entrait à Bellac; on lui montra la maison de M. Ramond, qui était sise dans la rue de la Chapelle. Il attacha sa monture près du seuil de l’hôtellerie du «Mouton blanc».
Ayant frappé à la porte du médecin, il fut introduit dans une salle meublée de chaises de paille et d’une table que seul ornait un buste d’Hippocrate.
M. Ramond entra, petit homme robuste au visage coloré.
--Je ne viens pas pour moi-même, monsieur, dit Jacques Chabane, mais j’ai fait près de huit lieues pour vous supplier de m’accompagner à Bonnal, au château d’Argé, où se meurt un enfant d’une sorte d’inflammation de poitrine.
--Vous ne pensez pas que je puisse aller, à mon âge, par ce temps et à cette heure, jusqu’à Bonnal? dit le médecin avec froideur. Demain, je le pourrai.
Alors, il se jeta aux genoux de M. Ramond et s’écria:
--Ah! monsieur, c’est mon fils! Si vous ne me suivez dès ce soir, il sera trop tard pour le sauver. Vous ne pouvez refuser!
M. Ramond le releva et comme il pleurait, il dit:
--Allons, ne vous désespérez pas, je vous suis.
Il prit un coffret où il entassa des remèdes et il alla seller sa mule. Jacques Chabane courut détacher son cheval, mais, cette fois, il devait se régler sur le pas de la sage monture de M. Ramond, qui s’était mise au petit trot. A la lueur de la lanterne que portait le médecin, on voyait à peine la route. La nuit était noire et le vent du Nord y tournait.
--Je serais bien loti, monsieur, dit le médecin en soupirant, si quelque brigand passait par là. L’époque en est fertile.
--Vous pouvez aller en paix, j’ai deux bons pistolets chargés dans mes fontes et mes bras qui sont solides.
M. Ramond murmura:
--J’ai connu à votre regard que vous étiez un garçon décidé.
Il but une lampée de rhum de la Martinique pour combattre les souffles du Nord. Jacques Chabane n’avait pas envie de parler. Sylvie se mourait d’angoisse; elle étendait jusqu’à lui les battements de son cœur à travers la froide campagne. Que l’enfant mourût, il n’en eût pas été bien attristé et il refoulait cette amère pensée; mais puisqu’elle l’avait appelé au secours, il ne pouvait accepter de la voir à genoux et désespérée près de Marie-Gabriel inanimé.
L’étang de Bonnal parut sous le ciel qui s’éclairait; quelques étoiles mêlaient une limaille blanche à ses eaux que soulevait le vent.
Bientôt, Jacques Chabane aperçut la faible lueur qui éclairait la chambre où veillait Sylvie. Il sauta à terre. Attachant près de la porte son cheval, il entra et s’écria d’une voix claire:
--Courage, madame!
Sylvie accourut en élevant un flambeau. Le médecin grommelait et demandait une couverture pour en couvrir sa bonne mule. Jeanne Cabiaud lui en apporta une tout en soie. Il ne craignit pas de l’étendre sur le poil rêche de sa bête. Alors, il vint dans la chambre où l’on avait approché le lit de l’enfant, gardé par un paravent, de la cheminée qu’un feu de bois embrasait. Sylvie implora:
--Sauvez-le, monsieur.
Il examina Marie-Gabriel et dit:
--Il est encore temps, un jour de plus et il était perdu.
Et se tournant vers Jacques:
--Monsieur, je sauverai votre enfant.
Sortant, du coffret qu’il avait apporté, des toiles propres, il demanda une bouilloire qu’il remplit d’un vinaigre de bon vin. L’ayant approché des braises, il attendit que le liquide fût assez chaud. Il en imbiba les linges fumants, dont il emmaillota la poitrine nue de l’enfant.
Sylvie se taisait, mais elle était portée vers Jacques par une reconnaissance émerveillée. Marie-Gabriel se plaignit quelque temps, puis sa respiration devint moins précipitée. Le médecin renouvela les linges et les trempa de nouveau dans le vinaigre bien chaud. Il dit:
--Vous ferez ainsi trois fois par jour et même la nuit, s’il en est besoin, jusqu’au soulagement marqué du petit. Vous lui donnerez de ce sirop de violettes qui adoucira la gorge, ainsi que des décoctions d’orge un peu épaisses. Je ne vous recommande pas l’esprit de soufre, l’enfant est d’un âge trop tendre. Si vous suivez mes avis, dans une semaine, il sera guéri. Réjouissez-vous, monsieur, et vous aussi, madame. Et faites donner, je vous en prie, à ma mule une mesure d’avoine. Elle couchera dans vos écuries, car elle ne pourrait fournir sans souffler une pareille traite. Elle et moi, nous repartirons demain matin, au petit jour.
Sylvie fit préparer une chambre où coucherait M. Ramond. Quand le médecin fut parti, Sylvie, près du lit de Marie-Gabriel, murmura:
--Jacques, vous m’avez sauvé plus que la vie, puisque vous avez sauvé celle de mon enfant.
Il lui demanda pardon d’avoir osé dire qu’il s’agissait de son fils, afin que le médecin fût touché davantage et vînt sans retard; mais elle le remercia en l’admirant. Avant de revenir à Bonnal, il lui prit les mains qu’elle lui abandonna et, les baisant, il lui parut qu’il s’élevait librement jusqu’à son cœur.
XXIX
Le 26 novembre, la municipalité de Bonnal posa la première affiche qui proclamait la confiscation des biens des émigrés. A partir de ce jour, les citoyens étaient avertis que tout créancier d’émigré devait faire sa déclaration entre les mains du secrétaire du district et y déposer ses titres, à peine d’être déchu de sa créance. Les biens-fonds appartenant à Jean et Claude d’Argé et situés dans la commune étaient séquestrés entre les mains de la citoyenne Sylvie d’Argé: réserve consistant en jardins, granges, prés, pacages, terres labourables, bois châtaigniers, bois semis, quatre poulains et une jument, deux bœufs, cinq vaches avec leurs suites, deux brettes et quatre petits cochons, un moulin et six domaines dont suivait l’énumération.
Les élections eurent lieu le 3 décembre. Pierre Forclos fut réélu. Il parlait bien, savait lire et écrire à merveille; au milieu de ses officiers municipaux, qui pouvaient à peine tracer les lettres de leur nom, il pérorait comme un homme éloquent qui prend à témoin des hommes parfaitement sourds. Il ne redoutait que Jacques Chabane et il le comblait de menues flatteries dont il ne lui était pas rendu monnaie. Le nouveau curé qui avait prêté le serment, Anselme Fanlac, ancien religieux, disait-on, se plaignit au maire que l’abbé Broussel lui enlevait un nombre important de fidèles.
Pierre Forclos fit mander Jacques Chabane:
--Je ne veux pas sévir contre cet homme qui a l’insigne folie de mépriser la loi. Son culte ne vaut rien, puisqu’il n’est pas approuvé par la nation. Je sais qu’il n’est pas un méchant homme; aussi l’avertirai-je de cesser ses prières, qui ne sont pas légales, et c’est toi que je charge de ce soin.
Jacques Chabane, qui gardait à l’abbé Broussel une grande amitié cachée, accepta cette mission en pensant qu’il pourrait écarter le péril qui le menaçait. Il vint à cheval à La Fourcade; comme il mettait pied à terre, il entendit du bruit sous les combles de la métairie. Il entra et s’écria:
--Je ne viens pas en ennemi!
Il monta d’un pas rapide au grenier. Des femmes poussèrent des cris étouffés, mais il se mit à genoux, comme l’abbé Broussel achevait de dire la messe. Cette attitude apaisa les fidèles. Quand le curé eut enlevé l’aube et la chasuble, il récita les prières d’action de grâces. Bientôt, il resta seul avec Jacques Chabane, qui s’approcha de lui avec respect, car il n’était pas un homme commun celui qui s’offrait tranquillement au glaive de la loi. Il l’avertit de prendre garde et de ne plus célébrer la messe sur le territoire de la commune.
--Tu me demandes ce que je ne peux accorder à personne; et je tremble de te voir devant mes yeux en ces jours de deuil, car je lis le désarroi de ton âme. L’instruction que je t’ai donnée, tu la détournes de son cours. Pauvre enfant, tu es emporté!
Jacques Chabane repartit:
--Non, je suis libre.
--Libre comme le vent; mais qu’est-ce donc que cette liberté?
Alors, Jacques Chabane s’en alla précipitamment; et il pensait que cet homme était bon, mais faible d’esprit; il en pâtirait.
* * * * *
En ce temps de Noël le ciel s’éclaira. Les jours étaient d’un bleu glacé, la nuit haute et pure, brillante d’étoiles. Jacques Chabane allait souvent veiller au château d’Argé. Sylvie lui montrait une ardente amitié. Elle s’appuyait à ce garçon qui, dans sa solitude, sans défense, l’avait secourue. Il écoutait avec respect ses moindres paroles, et il se mouvait doucement dans sa vie, attendant l’heure... Cette force qu’elle devinait, elle l’aimait comme un gage de sécurité. Elle ne lui parlait pas de Claude d’Argé, car elle savait qu’il blâmait son départ. Il prenait sur ses genoux Marie-Gabriel à présent guéri, et il l’amusait en riant. Mais Sylvie, il faudrait bien qu’elle lui appartienne un jour. Il s’unirait, ayant franchi tous les obstacles, à cette femme qui portait en elle la grâce et la gloire de plusieurs siècles.
Un soir, il fut mis à une grande épreuve. Elle avait reçu des nouvelles de Claude et il le devina. D’une voix calme, il lui demanda:
--Avez-vous reçu des lettres de M. d’Argé? Vous l’aimez beaucoup!
--Comment ne l’aimerais-je pas! s’écria-t-elle, le visage en feu; l’éloignement, le danger grandissent encore mon amour!
Longtemps, elle dit pourquoi elle admirait Claude et l’aimait, sans voir, emportée par sa passion, la figure contractée de celui qui l’écoutait. Si elle avait pu prêter attention au regard de Jacques tandis qu’elle parlait, elle se fût arrêtée soudain. Quand elle se tut, il repoussa l’enfant, comme s’il le brûlait tout à coup, et il baissait les yeux. Puis il se mit à sourire, murant sa colère, et il changea doucement le cours de la conversation. Ce soir, elle accepta de chanter un air de Rameau, au clavecin si longtemps fermé.
* * * * *
Triste fête de Noël que celle de 1792! Les fidèles que rassemblait l’abbé Broussel entendirent la messe de minuit dans le grenier de La Fourcade, tout paré de branches de sapin et de houx. Les cloches sonnaient au fond du ciel et ne descendaient plus sur la terre. En ce temps où l’Enfant divin apporte la puissance et la paix, le pays était plein de guerre. Les anges s’enfuyaient dans les hauteurs. On égorgea quelques volailles; on bourra de leur sang les petits boyaux des cochons, le cidre coula dans les gobelets, mais on ne voyait pas le rire de l’étoile au sommet des airs. Et la chair est triste, abandonnée à son poids et sans lumière.
Jacques Chabane veilla cette nuit. Il n’entendait pas son père qui chantait des refrains gaulois au coin du feu, tandis que la mère contait à Hubert et Jean de vieilles légendes limousines. Il lut, comme autrefois, l’Évangile, quelques pages du _Contrat social_. Puis il songea. Il devait être mécontent de soi-même. Sylvie était une femme adorable, mais lui, il avait montré trop de faiblesse; elle aimait son mari, elle osait l’aimer quand il perçait le sein de la patrie! Mais elle n’était pas coupable, ignorant les vertus de la révolution. Bonne et pure, elle ne voyait pas le crime de Claude d’Argé... Cet homme qui ne craignait pas d’abandonner un ange et un fable enfant! Ah! Sylvie, qui la délivrerait? Son amour était misérable. Il vaudrait mieux qu’elle mourût ou qu’elle brisât ces liens... Elle ne le pouvait et, pourtant, il le fallait.
Elle avait reçu des nouvelles de Claude; malgré la distance, il exerçait sur elle une influence coupable. Peut-être même rôdait-il dans la province pour conspirer contre la nation et perdre Sylvie avec lui. Et la vrille du soupçon tournait.
XXX
Le lendemain de Noël, vers les huit heures de relevée, comme Sylvie couchait Marie-Gabriel dans le lit à l’ange, elle étouffa un cri et s’appuya à la cheminée pour ne pas tomber de saisissement. Claude avait paru sur le seuil de la porte; il étreignit Sylvie, puis se pencha sur Marie-Gabriel, comme un homme que tient une soif terrible et qui ne peut parler. Enfin, elle regarda Claude; dans le premier trouble, ses yeux s’étaient comme voilés. A la clarté de la seule bougie qui brûlait, il lui sembla qu’il avait beaucoup changé; un visage tiré, desséché et, dans les orbites plus creuses, un regard plus grave. Il dit:
--J’ai été malade. Je vous ai vue, Sylvie, près de notre enfant, et j’aurai plus de courage. Je vous apporte de méchantes nouvelles. M. d’Argé, mon père, est mort. Son âge, déjà avancé, ne lui a pas permis de soutenir la vie des camps. Il est enseveli en terre d’exil. Félicité de Flamare est arrêté... Il faut prier pour lui.
Il parlait avec une sorte d’humilité, vêtu de pauvres habits, comme en portent les gens de petit négoce. Ses souliers étaient déformés et ses bas montraient un tissu grossier. Sylvie le considérait avec étonnement. Où était celui dont la vivacité s’alliait à tant d’élégance, le page en veste de soie, et qui aimait à tourner sur un talon en souriant à la vie? Elle ne voyait plus qu’un homme doublement chéri et elle avait envie de pleurer, mais elle refoulait ses larmes, de peur de l’attrister davantage.
Il demanda à manger et la pria de donner des ordres. Il ne savait pas que la demeure était séquestrée et elle ne parlait pas des épreuves que Dieu lui avait envoyées.