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Part 7

--Sylvie, il faut allumer d’autres bougies, c’est du soleil que je voudrais voir sur votre visage bien-aimé.

Il ouvrait vers elle ses mains où tremblait son cœur.

--Je ne suis pas libre, Sylvie; je ne veux point vous dire comment je suis arrivé jusqu’à vous. Plus tard, je vous conterai cela.

Elle l’attira contre elle et appuya sa tête sur son épaule; elle ne disait rien, car le passé emportait toute parole. Jeanne Cabiaud prépara dans la chambre une table qu’elle chargea de mets apprêtés en hâte. Elle ne savait que dire en servant:

--Ho! notre maître!

La bonne chère, une bouteille de vin de Bourgogne réchauffèrent Claude et, tout à coup, repoussant avec douceur Sylvie:

--Il faut sauver le roi. Nous avons juré de l’arracher à ses ennemis. Demain, je serai à Poitiers, où je m’arrêterai une journée pour rallier quelques garçons de mon étoffe.

Il leva son verre:

--Vive le roi, Sylvie! Vive le roi, Marie-Gabriel!

Et son regard étincela.

--Ah! Claude, plus bas! implora Sylvie, car il lui semblait entendre parler Jacques Chabane.

Elle descendit à la cuisine et Jeanne Cabiaud, qu’elle interrogea, lui dit que Jacques était monté jusqu’à la porte de la chambre, mais ne voulant pas se présenter, il était parti en s’excusant.

Sylvie revint auprès de Claude. Il était assis sur un sopha et goûtait le délice d’ouïr le vent d’hiver battre les volets, tandis qu’il tenait sa femme embrassée, dans une chambre paisible. Il lui conta à grands traits comment il était arrivé au château d’Argé. Sans ressources, il avait dû gagner quelque argent en donnant des leçons de musique.

--Malade, j’ai voulu regagner mon pays, où, ne pouvant servir militairement le roi, je le servirai par la ruse... Pour manger du pain, je jouais à des étrangers les airs que nous chantions ensemble. Parfois, au milieu des rires, je m’arrêtais; le souvenir m’étouffait. Je disais que j’étais pris d’un malaise passager.

Sylvie était inquiète. Pourquoi Jacques Chabane n’était-il pas entré dans la chambre pour saluer Claude? A la réflexion, elle admira sa délicatesse. Claude éveilla l’enfant et Sylvie lui demanda de faire quelques gestes qu’elle lui avait appris. Pour envoyer un baiser, il couvrait d’un doigt sa bouche ronde, écarquillait ses yeux et le lançait soudain en l’air, en agitant ses petites mains. Claude le reposa sur son lit, quand il eut dit sa prière à Dieu et aux anges.

Le soir était avancé. Marie et Jeanne Cabiaud allèrent se coucher. Le silence de la pleine nuit arrivait. Claude regarda Sylvie avec angoisse:

--Mon amour, je n’attendrai pas le matin pour partir. Je vous mets en danger et je dois accomplir ma mission. Sylvie, j’ai pensé que vous rempliriez ma ceinture de cet or qui doit être répandu pour le roi.

Elle ne voulut pas dire la pauvreté où elle était elle-même plongée; mais elle ouvrit une cassette et lui donna douze rouleaux de louis, qui formaient tout son avoir. Il trouva que c’était bien peu; elle devina sa déception et le pria d’accepter une bague qui était illuminée par un gros diamant solitaire que Mme de Flamare portait avec orgueil, une pierre admirablement taillée et d’une eau bleuâtre.

Claude la prit et dit:

--Sylvie, votre cœur est plus beau que ce diamant.

Le souci barra d’une ride profonde son front. Il considéra avec passion sa femme, son enfant. Il voulut parler, il ne le put. Sylvie appuyait sa main sur sa bouche pour refouler un sanglot.

Elle l’accompagna jusqu’à la porte maîtresse. Il murmura:

--Je reviendrai bientôt. Au revoir, Sylvie, amie de mon cœur...

Elle pleurait en silence dans l’ombre, sur le seuil; des gouttes de pluie se mêlaient à ses larmes. Il sella son cheval; il y monta d’un bond et gagna la route de Nouic, vers Bussière-Poitevine.

La nuit était sombre; il allait au trot; comme il arrivait à Nouic, il crut entendre derrière lui, à une bonne distance, le pas d’un cheval, étouffé par l’herbe du talus. Il s’arrêta, prêta l’oreille et le bruit cessa. Il repartit, se mit au galop, et il semblait, malgré le souffle d’Ouest mêlé de pluie, que sa chevauchée éveillait un étrange écho qui tantôt le précédait, tantôt le suivait. Il s’accusa de folie, prit le pas pour ménager sa monture, qui devait fournir une longue traite; et il respirait avec force le vent de son pays.

XXXI

Le printemps de 1793 plongea son soleil dans les hommes; par les bourgs et les villes, la gloire et la mort, sœurs jumelles, commencèrent de battre les premiers coups de cette charge qui pousserait douze années, sans trêve, des garçons par myriades à l’assaut de l’Europe surprise. Les cordes du tambour éternel étaient de nouveau serrées à fond. Le grondement entra dans la maison des Chabane. Sans attendre, Jacques annonça à son père sa résolution de s’engager dans l’armée de Dumouriez et de partir sans retard.

--Va, mon garçon, dit Jean Chabane, nous ne pleurerons pas, la nation te veut. Depuis quelques mois, ta mine est plus sombre.

Cette matinée d’avril était belle, la terre environnante se montrait dans sa claire nouveauté. Jacques, ayant fait un paquet de ses hardes, l’éleva au bout d’un bâton d’épines qu’il appuyait à son épaule. Il embrassa sa mère et les enfants, et demanda à son père qu’il voulût bien l’écouter. Ils vinrent dans le jardin; Jacques ne prenait pas garde à la treille qui verdissait, aux pommiers qui formaient leurs boutons dans une sorte de fumée bleuâtre et dorée, à cette jeune lumière qui semblait sortir de terre et glissait avant de s’ouvrir au fond du ciel.

Il était anxieux; quelque chose l’avait durci.

--Père, dit-il, je ne pourrais partir, si tu ne jurais de protéger Sylvie et son enfant.

Il tournait le dos au soleil qui montait et il retenait une grande douleur cachée et vive.

--Le désir de mon garçon qui va défendre la patrie est sacré. Je fais le serment que tu me demandes.

On entendait sonner les grelots du coche qui allait à Limoges. Jacques cueillit un bouton de rosier dont il mordit la tige, et prenant place dans la voiture, il n’écoutait pas Pierre Forclos qui le saluait en criant, la main ouverte sur son gilet à fleurs:

--Bon courage, ô fier garçon de la patrie!

XXXII

Jacques Chabane, après la fête de Noël, n’était venu que rarement au château d’Argé. Sylvie avait remarqué que son humeur s’était assombrie. Il parlait avec une sourde fureur de son prochain départ vers les frontières menacées. Il ne se livrait plus à des jeux de paroles, mais il regardait Sylvie si fixement qu’elle baissait soudain les yeux; ou bien il se jetait à ses genoux, lui baisant les mains et jurant de veiller sur elle. Elle le priait de se relever; alors, il lui montrait un visage en feu où coulaient des larmes. Puis des semaines passaient sans qu’elle le vît paraître au château. Jamais il ne lui parlait de Claude et elle s’en félicitait. Lorsqu’il lui fit ses adieux, elle le trouva beau, et la flamme qui le portait la toucha secrètement.

Quand il fut parti, elle éprouva un sentiment de plus grande solitude. Il avait été le seul ami et le seul compagnon en des jours terribles. Sa force répandue lui soufflait de la sécurité et, lui présent, nul n’avait osé lui manquer d’égards. Peu à peu, elle connut que ses visites fréquentes l’avaient soutenue et charmée. Sa rudesse, mélangée d’admiration tendre et maîtrisée, lui manquait ainsi que ses boutades de garçon au visage formé pour la passion la plus humaine. A présent, il était grandi par le danger qu’il courait; et bien qu’il défendît une cause qu’elle détestait, son courage l’émouvait. En rêvant, elle l’opposait à Claude le bien-aimé à l’âme si noble, mais si peu servie par un corps trop gracieux. Dans la demeure spoliée, une peur confuse la prenait, glissait dans ses os. Cette fois, elle était bien seule et pauvre comme elle ne l’avait jamais été. Quand le soir tombait, elle n’allumait que très tard une pauvre chandelle de village. Et, dans l’ombre, elle prenait les petites mains de Marie-Gabriel, comme si, tous les deux, ils allaient mourir doucement, emportés par les anges qui dénombrent les douleurs et annoncent que la mesure est pleine. Le matin revenait, comme pour la courber davantage sous sa trop claire lumière. Elle n’avait pas reçu de nouvelles de Claude depuis qu’il était parti au temps de Noël. Reviendrait-il victorieux, quand on jetait contre les défenseurs du roi tant de violents garçons?

* * * * *

En floréal, ayant fait le calcul de ses ressources, elle congédia Marie Cabiaud, qui trouva une place à Limoges, grâce à l’appui de Jean Chabane.

Marie-Gabriel entrait dans sa quatrième année; il égayait sa mère et la vieille Jeanne Cabiaud, mais sa gaieté, ses paroles vives, s’arrêtaient net quand Sylvie se mettait à pleurer. Alors, il se blottissait contre elle, levait sa petite figure anxieuse et ses yeux où grossissaient des larmes.

Elle ne sortait que pour entendre la messe de l’abbé Broussel en des lieux qui changeaient chaque semaine et qu’il annonçait aux fidèles comme autrefois les nouvelles du prône. Elle n’osait se plaindre quand cet homme si frêle couchait dans les champs, de peur qu’on ne l’arrachât à son troupeau; mais autour d’elle tournait un souffle de frénésie, une sorte de vent noir.

* * * * *

Un soir de messidor, Pierre Forclos se rendit au château. Il entra avec superbe et trouva Sylvie dans la cuisine, où elle apprêtait elle-même son repas; Jeanne Cabiaud travaillait au jardin. Elle dit:

--Que voulez-vous, monsieur?

--Citoyenne, ne m’appelez point monsieur, mais citoyen.

Forclos chassa, d’une chiquenaude, les grains de tabac qui souillaient son jabot.

--Citoyenne, je n’ai pas une nouvelle agréable à t’apporter, bien au contraire.

Sylvie se leva, toute pâle.

--On a fusillé ton mari.

Elle porta ses mains à sa gorge, mais ne put étouffer un grand cri. Elle s’appuya sur une chaise pour ne pas tomber.

--Respire du vinaigre, s’écria Forclos.

Quand elle vit qu’il se penchait sur elle avec une étrange avidité, elle se roidit. Et l’on n’entendit plus que le rauque battement de ses sanglots.

--Il n’était pas digne de toi, car tu n’as pas trahi la nation, toi... Il a été arrêté à Poitiers, au début de nivôse, comme il mangeait à l’hôtel du Plat-d’Étain, en compagnie de traîtres.

Repoussant la chaise où il s’était assis, il lut:

--Le 20 avril 1793 (vieux style), je soussigné Marcel Cluzère, officier civil de la commune de Poitiers, ayant été averti que Marie-Claude Dargé--on a enlevé l’apostrophe, il ne nous apostrophera plus--né à Bonnal, département de la Haute-Vienne, et ancien lieutenant au ci-devant régiment Bouflers-dragons, marié à la citoyenne Flamare, était décédé aujourd’hui à midi, à l’âge de vingt-trois ans, à la porte de Limoges de cette commune; je m’y suis transporté et, m’étant assuré du décès au désir de la loi, j’en ai dressé le présent acte, en présence et sur la déclaration des citoyens Hubert-André Corlier, instituteur, et Jules Dupré, menuisier, ces témoins majeurs et domiciliés en ce lieu et soussignés avec moi...

C’est une copie de l’acte, tu peux la garder, citoyenne.

Sylvie ne l’entendait pas et cachait sa tête dans ses bras.

XXXIII

L’an III de la République, Bonnal trembla de terreur. Par-dessus les plus humbles bourgs, une déesse au rire furieux portait au ciel, dans ses poings fermés, une motte brûlante de la terre patrie; et cent mille garçons criaient dans sa bouche. Le craquement des os et des muscles que l’on force, la lueur du sang répandu couraient dans l’air. Le soupçon s’aiguisait; les troupes effrayantes du mystère ralliaient celles des vivants. Ce qui est effréné montait dans les cœurs dont le battement se déréglait; la colonne de feu marchait aux frontières en tournant, avec un nœud de foudre à son faîte.

La nouvelle de grands événements arrivait à Bonnal, murmure d’orage lointain dont on ne voit qu’une bande cuivrée sur la ligne de l’horizon. La peur frappait sourdement de sa cognée enveloppée d’étoupe.

Le curé jureur Fanlac annonça qu’il ne dirait plus sa messe et prit le coche sans avertir la municipalité. L’abbé Broussel fut arrêté. Le 19 frimaire an III, des gens sans aveu forcèrent le château d’Argé. Sylvie put se réfugier dans un souterrain, sauver sa vie et celle de Marie-Gabriel. Jeanne Cabiaud s’était échappée et avait prévenu Jean Chabane de ce qui arrivait. Il accourut accompagné d’hommes décidés, et mit en fuite les bandits. Forclos réunit sans retard les officiers municipaux dans la salle des séances et déclara que Sylvie Dargé et son fils se mettaient sous la protection de la commune. Jean Chabane, obéissant à la volonté de Jacques, qui ne manquait jamais dans ses lettres de lui recommander de protéger Sylvie, la pria de se réfugier sous son toit.

--Argé est trop éloigné de Bonnal, on ne pourrait vous porter secours. Dans ma maison, votre vie sera sauve et celle de votre enfant. Je ne risque rien, puisque vous n’avez pas conspiré contre la nation. Il ne faut point me remercier. C’est Jacques qui le veut. Il est à cette heure sous-lieutenant, et c’est un garçon courageux.

Sylvie hésitait; sur le seuil de cette salle publique, dans le vent pluvieux, elle tenait embrassé Marie-Gabriel, sans prendre garde aux gens qui l’entouraient. Elle était sans force; d’une main amaigrie, elle enveloppait dans son manteau le petit enfant qui se serrait contre sa jupe. On voyait à peine son visage à demi caché par une dentelle noire. Une seule pensée l’avait empêchée de mourir; elle devait sauver Marie-Gabriel. Claude enseveli dans la fosse commune, mais dont l’âme volait dans ce pays de Bonnal, le lui criait. Elle suivit Jean Chabane. Quand elle entra dans la maison basse et comme accroupie sur la terre battue, qu’une chandelle de cire guère plus grosse qu’une corde éclairait, il lui parut qu’elle faisait un songe douloureux.

* * * * *

La fièvre ne tombait pas, les ordres de réquisitions arrivaient sans cesse à Bonnal: réquisition des grains que l’on conduisait à Bellac, des cendres à mesurer et à inscrire, des bœufs et des juments, des toiles, des draps bleus et blancs, des laines de toutes couleurs, des vieux tonneaux, des barriques et des charrettes, fers, fontes, poteries de fer, plaques de cheminées; chanvre, cuir, chapeaux et tout ce qui peut servir à l’équipement. On requit des ouvriers pour faire des baïonnettes.

Forclos tenta d’apprendre aux citoyens de Bonnal comment on fabriquait le salpêtre; il lut le rapport de Robespierre sur les idées religieuses et morales, les principes républicains et les fêtes nationales. On lui répondit par le cri de liberté que chacun poussait d’une poitrine fière. Après l’inventaire de l’église, il fut remis à la commune un calice avec sa patène, une grande custode, un soleil et une petite custode pour la campagne, le tout d’argent; une chasuble rouge garnie d’or faux, une blanche avec une croix rouge au centre, une autre avec une croix en tapisserie, aubes, surplis, nappes, étoles, bannières.

Forclos, de sa belle plume, ne cessait de donner des ordres: «Suivant l’arrêté du Comité de Salut public de la Convention nationale du 22 germinal, tendant à mettre en réquisition tous les cochons existant dans la République, tant mâles que femelles, âgés de plus de trois mois, avons nommé pour procéder au dit recensement Joseph Boilier, Jacques Bonfils, aux fins de porter chacun, selon leur arrondissement, le recensement des dits cochons, avant la fin de la prochaine décade.»

Il regrettait le temps où il réquisitionnait d’autres oiseaux pour un poème duveté. Et il soupirait: «On ne pourra jamais recenser tous les cochons de la République.» Le 20 nivôse, il donna l’ordre de «descendre» la cloche de la paroisse. Ce n’était pas facile. Léonard Prufaud, sabotier, Victorin Chansac, Joseph Duchamp, maçon, et Jean Chabane, entrèrent dans l’église vers les neuf heures du matin. Depuis le départ du curé jureur Fanlac, elle était fermée. Quand on ouvrit la porte, une odeur aigre s’éleva; les murs se moisissaient et, dans le chœur, l’eau des pluies fréquentes avait coulé sur les marches. L’autel était nu, le tabernacle ouvert comme en ces heures de ténèbres où le Christ est au Sépulcre, avant le samedi de la résurrection. Mais cette fois, la douleur veillait plus longtemps; le divin blé que talonnaient des furieux dormait dans la terre. Un vitrail où l’on voyait saint Martin, le doigt levé pour bénir, était troué; une des mules rouges qui le chaussaient avait été emportée par le jet d’une pierre sacrilège. Victorin Chansac pénétra dans le chœur et, sortant de sa poche un couteau, il coupa le nez et les oreilles d’un saint de bois. Il croyait rendre ainsi un grand hommage à la vérité. Jean Chabane l’appela rudement. Forclos donnait de la voix, mais l’écho lui déplut sans doute, car il se tut et gravit le premier escalier qui menait au clocher. Les leviers et les câbles étaient prêts; à coups de pioche, on avait frayé un passage.

La cloche apparut, bellement suspendue; sur sa robe étaient représentés un Christ en croix, la Vierge portant l’Enfant-Jésus et saint Martin bénissant. Précédé d’une croix grecque, se lisaient en caractères d’un fin relief les noms des parrain et marraine et celui du curé qui l’avait bénite en un jour de joie. Forclos l’émut d’une chiquenaude; elle murmura.

On glissa un fort câble sous les tenants et, au moyen d’un levier, Jean Chabane la souleva; puis les quatre hommes, accordant l’effort, maîtrisèrent son poids et elle descendit lentement. Ils avaient la prudence du fossoyeur qui hale un cercueil.

--Doucement, cria Jean Chabane.

Peut-être étouffait-il un regret qui montait de quelque profondeur, et certainement l’église était pleine de tous les morts dont cette cloche avait sonné le départ; du chœur jusqu’au cimetière, leur peuple se répandait. Ils demandaient compte de ces battements qui avaient ému le cœur de Dieu, à leur naissance, sur la terre. La cloche glissa vers le plancher de la tribune où saignait le vitrail du seuil; son battant heurtait de temps à autre le bronze et faisait une plainte, un halètement. Enfin elle reposa sur le plancher. On la coucha sur les marches de l’escalier, et, retenue par le câble, elle roula et gronda.

--On aurait dû enlever d’abord le battant, dit Forclos, les mains dans ses poches.

On lâcha sa robe d’airain et elle bondit sur les dalles. Prufaud et Victorin Chansac la poussèrent dehors. Sur la place, le citoyen François Clouzaud, métayer aux Vergnes, attendait levant sa guyade devant ses bœufs liés à une forte charrette. Il évitait de regarder la cloche que l’on mettait debout.

Victorin Chansac blasphéma et, saisissant un lourd marteau pour la fêler, il frappa de toutes ses forces le bronze qui cria. Il asséna un second coup, mais le marteau, en rebondissant, l’atteignit rudement au front. Il gronda, tout étourdi:

--Elle se venge, mais faudrait la fêler pour la tuer.

Forclos se plaignit d’avoir froid aux pieds.

--Allons, hâtez-vous, citoyens!

Au moyen d’un levier, la cloche fut hissée sur la charrette. François Clouzaud n’avait pas voulu la toucher:

--Je suis pour la conduire au département, rien que pour ça!

Il exhorta ses bœufs et s’en alla. Alors Forclos s’écria:

--C’est un grand jour, citoyens, elle sonnera dans la panse de nos ennemis, sous la forme d’un boulet.

XXXIV

Forclos, dans une séance mémorable, demanda à ses concitoyens que la fête de la Raison, à l’exemple des plus nobles cités, fût dignement célébrée. Il avait résolu de faire pâlir d’envie les citoyens de Bellac. Un grand enthousiasme naquit; un plan à observer pour la cérémonie fut dressé avec un soin jaloux.

Par un décadi clair et froid, dès neuf heures du matin, Léonard Prufaud, de Villemonteil, ancien tambour au régiment royal-Navarre, tricota sur la peau d’âne sans craindre de la crever. Le cortège se forma dans un ordre très admirable. Non loin du drapeau déployé, Jean Chabane, de Bonnal, élevait entre ses fortes mains l’acte constitutionnel et les enfants de deux officiers municipaux soutenaient les rubans qui voltigeaient à la brise. Pierre Forclos, maire, tendant ses jambes maigres dans des bas de soie chinés, parut la tête assez roide, comme si elle avait été fixée à l’échine par une latte de bois invisible. Moins majestueux, venait le corps municipal en écharpe. Il n’en fallait pas moins pour permettre à Léonarde Viger, qui représentait la Raison, de cheminer dignement, vêtue d’une blanche robe, et le chignon couronné du bonnet de la liberté. A sa gauche, du côté du cœur, logis des grands sentiments, marchait Catherine Ploumaud, mère de deux enfants à la frontière. Quatre belles jeunes filles portaient sur une table le flambeau. La Raison était grasse et blonde; c’était Pierre Forclos qui l’avait choisie. Elle ne cessait de sourire et son regard était calme comme celui de la génisse dans une prairie printanière. Elle ne prêtait point l’oreille aux propos des mortels qui célébraient son culte sur un ton un peu familier. Derrière elle, la société populaire de Bonnal, formée par Pierre Forclos, se divisa en deux lignes; un écriteau élevé par un paysan grave où le mot: «VÉRITÉ» paraissait en gros caractères, montrait bien que le cortège ne pouvait errer. Fermant la marche, au nom de l’Égalité, une troupe de citoyens et de citoyennes fort animée se réjouissait au son de quatre chabrettes dont se mariaient les chants et les chansons.

Le cortège vint se replier et s’enrouler dans la salle commune où l’on put admirer à l’aise la belle Raison. Puis le peuple, au signal du maire, reforma ses rangs et entra dans l’église. Léonarde Viger s’assit en face de l’autel sur un fauteuil d’aristocrate, et l’on reposa sur les dalles la table où brillait le flambeau. Pierre Forclos, ayant coiffé sa tête d’un bonnet trop large qui lui couvrait le front jusqu’à la naissance du nez, parla avec force. Les préjugés dont le visage est noir et ridicule s’enfuyaient; le rayon du flambeau les transperçait; les chaînes se brisaient et l’on entendait des cris de douleur et de joie. Le fanatisme, la superstition, la tyrannie, étaient foulés aux pieds qui désormais couraient aux plus doux des bonheurs, dans les sentiers fleuris de la vertu. Alors, on cria: «Vive la Montagne... de Blond, vive la République une et indivisible! Vive la Raison!»

Léonarde Viger tourna son visage vermeil vers les fidèles. Elle était extrêmement flattée. S’élever à ce faîte après avoir gardé les troupeaux et tiré le fumier de l’étable! Mais cette Raison demeura bonne fille et distingua entre tous, dans la nombreuse assemblée, son galant qui cultivait d’habitude un humble domaine.

Le soir fut marqué par des beuveries, des bals et des chansons. On célébra la République sur l’air de _Colinette au bois s’en alla_. Quand vint le matin, Léonarde avait tellement dansé au bras des citoyens qui imploraient cet honneur et ce délice, car on ne danse pas tous les jours avec la Raison, et elle tenait des propos si fantasques que son galant l’attendit pour la battre au coin du bois des Verrières.

XXXV

Jean Chabane avait arrangé en façon de chambre le réduit où rêvait jadis son garçon. Sylvie y plaça un lit qu’on lui avait permis d’emporter, une commode, quelques chaises, un tapis dont les couleurs étaient combattues par la froideur des murs blanchis à la chaux. Quelque temps, elle s’attrista d’être ainsi transplantée, mais le sentiment de sa sécurité l’emporta sur le regret d’avoir quitté une demeure fastueuse et d’ailleurs séquestrée. Elle ne craignait plus pour la vie de Marie-Gabriel.

En cet hiver de l’an III, elle se chauffait dans la cheminée paysanne et s’asseyait sur le coffre à sel. La mère Chabane lui montrait de ces délicatesses que, souvent, cachent d’humbles cœurs. Ce nivôse était pluvieux et Sylvie, malgré son deuil, souriait quand elle entendait dire avec gravité par la bonne femme:

--Janvier veut être sec et ne veut voir pisser un rat.