Part 5
Il démêla vite que le comte et son fils quitteraient la France, mus par des desseins inavoués. Ils allaient vers la défaite, car la nation était souveraine et serait terrible. Ces nobles se prenaient en des lacets de procureur. S’ils étaient montés à cheval, d’un seul élan, pour défendre, épée à la main, pistolet au poing, leurs privilèges, qui les aurait arrêtés? Le marteau bien manié assouplit le fer, à coups redoublés. Tant pis pour ceux-là qui n’avaient pas su garder leur pouvoir. Il sentait avec force que la considération de ses compatriotes l’entourait à présent comme celle qu’il eût reçue étant noble, avant la révolution. Quand il passait dans les ruelles de Bonnal, il voyait bien qu’on l’admirait. Dans la salle commune, sa parole était écoutée des vieillards; et des femmes l’applaudissaient.
Sylvie était seule; il désira de courir vers elle, et plein d’une joie si sombre de savoir qu’elle veillait sans défense, sublime et fragile, sur le berceau de Marie-Gabriel, qu’il en fut effrayé. Le cœur ne devait pas sauter comme le chevreau. Il attendrait, en se maîtrisant, d’aller la voir en cet air nouveau qui l’entourait depuis que Claude était parti. Une espérance folle se levait dans le silence de ses nuits; il baisait la miniature qu’il glissait sous son oreiller. Malgré l’ombre, la couleur du visage chéri rayonnait comme d’un soleil caché.
Après une semaine d’attente volontaire, il prit la route d’Argé. L’automne soufflait ses cendres; dans les brouillards qui se déroulaient en fumées, des arbres dépouillés de leurs feuilles ressemblaient avec leurs ramilles serrées à quelques filets qu’un gel fabuleux aurait durcis au point de les empêcher de retomber sur des océans de brume. Dans leurs mailles ne se prenaient que les vapeurs de la nuée ou quelques corbeaux croassant.
Si Jacques Chabane, qui avait lu les _Rêveries d’un promeneur solitaire_, découvrait un peu du mystère de la nature, la mélancolie du sol et des eaux ne pouvait rien contre son cœur trop vif. A son gré, Sylvie lui souriait, oubliait Claude, et elle ne souffrait pas de son départ. Mais vite il rappelait la réalité dont on sent le poids. Il se demandait comment il occuperait la vie de celle qu’il osait aimer, comme les grands capitaines, mêlant force et ruse, occupent la plus belle des villes. Il se méfiait de soi-même et des premiers mouvements qui l’agitaient, pour n’en garder que l’utile et le possible.
Quand il pénétra dans la cour d’Argé, une sorte de tristesse sortait des murailles et des fenêtres mi-closes. De la meute des chiens, ne restait qu’un vieux labri à la gueule enrouée. L’herbe poussait entre les pavés; l’immense verger n’était plus cultivé, sauf une parcelle.
Il attendit à la porte et frappa plusieurs coups qui éveillaient de longs échos. Il découvrait la misère de ce manoir formé pour des hommes puissants et qui n’était plus habité que par une femme et un petit enfant.
Jeanne Cabiaud, en ouvrant la porte verrouillée, s’écria d’une voix plaintive:
--C’est toi, Jacques Chabane, je ne sais pas si la pauvre Sylvie a le cœur d’écouter quelqu’un.
--J’ai à lui parler de choses pressantes, dit-il avec fermeté.
Jeanne Cabiaud le fit entrer, ne voulant pas mécontenter ce garçon. Il entendit la voix de Sylvie; elle jouait sans doute avec Marie-Gabriel. Il monta le grand escalier tournant, jusqu’au seuil d’un boudoir plein des grâces finissantes du siècle. Comme il frappait à la porte, il entendit les coups de son cœur et s’efforça en vain de l’apaiser. Sylvie vint ouvrir; elle ne s’étonna point. Et comme pour prévenir toute question, elle dit:
--M. d’Argé, vous le savez peut-être, est à Paris pour régler des affaires d’intérêt. Je ne sais quand il reviendra. Il aurait voulu vous voir avant de partir.
Jacques Chabane regretta de n’avoir pu le saluer.
--Cette absence, dit-il, ne sera pas longue. De méchants propos courent déjà. Je saurai les étouffer.
Elle leva sur lui un regard d’amitié assombri par le souci. Jacques admirait en secret cette femme que la douleur avait mûrie. Un feu de châtaignier craquait dans la cheminée et le jour mourait. Dans une girandole d’argent, elle alluma trois bougies:
--On a posé les scellés au château de Villemonteil et fait l’inventaire. Cela est indigne.
Il écoutait avec ravissement le son de sa voix; tant de beauté effaçait les mouvements de la révolution.
--Madame, dit-il, je suis votre serviteur et si vous daignez le permettre, votre humble ami. Vos grâces valent plus qu’un royaume. Moi vivant, il ne vous sera fait aucun mal.
--Je pense surtout à mon enfant.
Comme elle prononçait ces mots, deux gouttes d’un ciel infini brillèrent dans ses yeux, et un soupir gonfla sa gorge peu découverte. Le malheur ne pouvait flétrir la fleur de jeunesse en sa première saison. Jacques Chabane la regardait, émerveillé. Être un homme de qualité et se jeter aux pieds de cette femme, essuyer un refus, mais en formant un aveu plein d’orgueil et de douceur!
Il s’humiliait devant elle, baissait les paupières pour cacher des regards de feu et son amour le brûlait. Il éloigna enfin tant de trouble et, cruellement, il sentait que Sylvie n’aurait pu croire qu’il osât l’aimer.
L’enfant s’éveillait; elle balança le berceau et chanta un de ces airs qui sont marqués d’un rythme bourdonnant et voilé. Elle considérait Jacques avec des yeux pleins de la clarté des cœurs purs.
--Mon enfant est beau, murmura-t-elle.
--Il vous ressemble, madame, dit-il d’une voix rauque.
Elle se tourna vers Marie-Gabriel, dont on ne voyait que les petites mains fermées.
Il se leva et dit tout bas:
--Le départ de M. d’Argé, c’est chose bien grave, madame.
S’il n’émouvait Sylvie par l’amour, il la toucherait du moins par la crainte; ainsi, l’atteindrait-il au fond du cœur. Elle tressaillit et il eut la joie non pareille de l’entendre murmurer, penchée vers lui:
--Jacques, je vous supplie de nous protéger. Notre sort est entre vos mains. Je sais que Pierre Forclos est notre ennemi juré. Soyez notre ami.
Il crut défaillir dans le souffle de sa bouche. Il vit se lever, à la lueur des bougies, la lumière de ses mains tendues; et voilà que paraissait la peur, une alliée qui rapprochait de lui celle qu’il considérait jadis comme une fée et qui était à présent une femme mortelle, de chair et de sang, implorant secours.
XXIII
Pierre Forclos se présenta au presbytère. L’abbé Broussel le reçut dans une chambre aux tentures moisies. Il se tenait assis auprès d’un feu de branches qui fumait. Il ne se leva pas de la chaise où il tremblait de froid.
--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en tournant la tête.
--Citoyen, repartit Forclos, en ôtant à regret son chapeau, je dois vous rappeler que le jour est proche où vous devez prêter le serment d’égalité et de liberté. La loi, vous le savez, a été sanctionnée et acceptée par le roi, en date du 26 décembre 1790. Nous avons eu la bonté de vous donner le temps de réfléchir. J’ai pensé que ce serment devait être entouré d’une certaine pompe, dimanche prochain, dans l’église, en présence de la municipalité.
L’abbé Broussel se leva et considéra Pierre Forclos.
--Monsieur, vous me demandez ce que je ne peux vous accorder. Le procureur-syndic m’a dicté des ordres, mais j’ai conclu un pacte avec mon Seigneur en dehors des hommes. Une âme sous l’empire de Dieu, vous ne pouvez qu’en briser la chaîne misérable qui est mon corps.
--Vous commettez là, citoyen, s’écria Forclos, une insigne folie.
--La folie de la Croix, dont parle l’apôtre Paul. Que pouvais-je donner quand les temps étaient faciles? Je bénis mon Seigneur qui éprouve son serviteur très humble.
Forclos haussa les épaules et dit en tournant sur les talons:
--Vous ferez donc connaître votre refus.
Et il gagna la porte d’un pas rapide.
Le soir de ce jour, il reçut la lettre suivante, qu’il lut publiquement dans la salle commune: «Je soussigné, considérant qu’il m’est impossible de garder le troupeau confié à mes soins, contraint d’obéir à la Loi, je déclare à messieurs les officiers municipaux de Bonnal, que je quitterai ce soir le presbytère, me conformant ainsi aux ordres auxquels je ne défère que contraint et sans approuver la légitimité de la nomination qui sera faite à ma cure...»
Il commenta avec sévérité cet acte d’insoumission et l’assemblée, où la plupart ne savaient ni lire ni écrire, manifesta un violent mécontentement. Mais Jacques Chabane éleva la voix avec force. Il ne fallait pas montrer au curé Broussel des sentiments de haine qu’il ne méritait pas. Il avait été toujours bon et secourable aux pauvres gens.
--Citoyen, cria Forclos, tu déplaces la question. Je devrais te demander de retirer ces paroles, mais je ne le ferai, car je connais tes sentiments véritables.
Les regards de Jacques Chabane étincelaient. Il sortit de la salle en grondant que nul n’avait le droit de lui donner des leçons de civisme.
A la nuit tombante, le curé Broussel quitta le presbytère. Une métayère de La Fourcade, aidée de son homme, chargea sur une charrette quelques meubles et une caisse pleine de livres. Le curé suivit l’attelage. Il allait se réfugier sous le toit de ces bonnes gens. Il marchait en silence près des vaches maigres, dans le vent froid qui se levait, et il appuyait un coin de son manteau sur sa bouche.
Comme il arrivait près de l’étang de Bonnal, Jacques Chabane vint le saluer.
--Ha! mon fils, ne me plains pas... Je vois les larmes de Dieu tomber sur la foule...
Jacques avait préparé des paroles de respect et d’orgueil. Au bord de la route, il s’arrêta jusqu’à ce qu’il ne vît plus l’homme courbé qui portait son âme, comme on cache sous son manteau une lampe qui rallumera le feu, pour la garder de la colère du vent.
XXIV
Le 15 mars 1791, Sylvie reçut des mains d’un inconnu déguisé en colporteur une lettre de Claude. Il était à l’armée du duc de Bourbon, dans le régiment de Conti-infanterie où son père commandait. Il annonçait à sa femme que l’hiver avait été dur; bientôt le roi serait délivré et tout le pays avec lui. Le comte, malgré le poids des années, montrait la plus belle vaillance; mais il avait tellement vieilli que Sylvie ne pourrait le reconnaître. Quelques mots d’amour éclairaient la fin de cette lettre. Deux lignes de tendresse fidèle et plus de cent d’un esprit guerrier. Il avait bien changé. «Mourrait-il pour moi avec autant de feu que pour le roi?» se demandait Sylvie en se reprochant vite cette question qu’elle posait à son cœur plein du souvenir d’un Claude enjoué. Que deviendrait ce page charmant, plus fait pour être vêtu de satin et de soie que de drap rude?
Sylvie, esseulée dans ce château trop vaste depuis que le tourment l’habitait, découvrait la dure condition des humains. Le prix du bois qu’elle faisait couper à ses frais, du pain et des aliments les plus simples, lui apparaissait cruellement, comme si, étant assise devant une table chargée des meilleurs mets du monde, un terrible hiver l’avait surprise, l’entourant d’un brusque désert. Elle avait vendu quelques bijoux qu’elle aimait, pour payer les dettes de la maison. Ceux qui travaillaient les terres ne portaient plus argent, volailles et paniers d’œufs. La plupart des domaines d’où sortait une vie fastueuse et facile restaient en friche. Elle n’osait rien demander. Elle qui n’avait jamais été très pieuse, élevée par une mère au cœur délicieux mais léger, elle se réfugiait dans la prière.
L’abbé Broussel disait chaque dimanche la messe à La Fourcade, sous le toit des métayers qui l’abritaient. Sylvie lui avait porté un calice d’argent et l’ornement blanc dont il se parait pour les offices des semaines de joie, dans la chapelle d’Argé. Elle cheminait par des sentiers détournés, pleine d’une crainte qu’elle offrait à Dieu en sacrifice, dans la campagne où elle n’était plus qu’une petite brebis isolée allant vers le bon Pasteur. On avait nommé à la cure de Bonnal un homme accommodant, mais le seul prêtre nommé par les âmes, c’était l’abbé Broussel. Dans le grenier de la maison paysanne qu’une lucarne éclairait faiblement, des planches qui avaient soutenu des sacs de blé, portaient à présent le Pain de vie. De vieilles gens et des enfants qui reformeraient le troupeau désolé, répondaient aux prières. Quand l’abbé, les mains ouvertes et élevées, se tournait vers les fidèles agenouillés et les invitait à prier avec lui, Sylvie découvrait sur son visage, éclairé d’une lumière intérieure, la preuve même de Dieu. Au fond des livres sacrés, il puisait les paroles où la douleur terrestre monte et va toucher le Saint des saints. Il gardait les vivants unis aux morts qui dormaient dans le cimetière de Bonnal. L’office achevé, il apparaissait vêtu de droguet, comme le plus humble berger; il se rendait utile à ceux qui le nourrissaient en menant leurs troupeaux dans les champs.
XXV
Jacques Chabane voyait venir le temps où il pourrait montrer quelque héroïsme, mais les jours lui semblaient d’une monotonie odieuse. Ah! la nation allait-elle crier au secours? Aurait-on fini d’ergoter, de payer en paroles? Avec des grappes d’hommes, ferait-on le vin des dieux? Ils se tairaient, les fous, quand on leur enfoncerait un poing de bronze dans la bouche. Le sang du peuple, enfin versé, brûlerait la pourpre des rois. Les étendards de la mort et de la liberté arrivaient, penchés à l’horizon, sortes de grands feux couchés au souffle furieux qui sortait de poitrines si nombreuses qu’on ne les pouvait compter.
Dans la salle commune, Jacques Chabane, en qualité de secrétaire, recopiait les lettres que les administrateurs du directoire de Bellac adressaient à MM. les officiers municipaux de Bonnal, qui cultivaient leurs champs. C’étaient des mandements de l’imposition foncière que devait supporter la paroisse et de l’imposition mobilière de ladite, un état à remplir pour les charges locales de la municipalité. «Ne perdez pas de temps, citoyens, pour vous occuper de toutes les opérations préliminaires et indispensables!» La missive demandait de la vigilance et de l’exactitude. Il s’agissait de patriotisme et de zèle pour la chose publique.
Jacques Chabane grondait de colère en remuant tant de papier. On parlait donc encore d’impôts? Un bon sabre remplacerait parfaitement la plume que l’on arrache à l’aile des oies domestiques qui ne voleront jamais dans le ciel.
Pierre Forclos venait à son aide et blâmait ce qu’il appelait sa pétulance. Il s’asseyait gravement, chaussait ses besicles; il aimait le murmure du bec de la plume taillée. Sur la table s’amassaient des pétitions qui demandaient des dégrèvements d’impôts, ou des suppliques pour des indemnités, quand une vache, un cochon avaient péri de mort accidentelle ou de maladie. Forclos, ayant travaillé quelque temps, repoussait les liasses de papier et faisait à Jacques Chabane des discours qu’il bouclait avec art. Il trouvait qu’on ne prêtait pas assez souvent le serment d’égalité et de liberté. Il aimait les serments répétés; trop rares, ils perdaient leur pouvoir.
--A la façon dont un homme lève le bras ou présente la main, plus ou moins ouverte, je juge de la sincérité de son civisme. J’ai écrit, jadis, en des temps d’esclavage, quelques poèmes qui valaient bien ceux de Jean-Baptiste Rousseau. L’académie de Choufise, une admirable ville de trois mille feux, les a couronnés. Je les envoyai à M. de Voltaire, qui ne me répondit pas; et j’ai connu dans la suite que le génie de ce prétendu grand homme était plus fait de carton que d’or pur. Le propre du génie est de rester ignoré; dès qu’il est connu, il faut s’en méfier. Ainsi la lumière pâlit les beaux coquillages. C’est pourquoi j’ai voulu demeurer dans l’ombre. Mais j’ai écrit pour moi-même un poème sur la beauté que le bras donne au serment. Si Corneille vivait, il en serait jaloux.
Pendant qu’il parlait de la sorte, Jacques Chabane pensait: «Qu’arriverait-il si je baillais une chiquenaude sur le nez petit de cet homme?» Et, plein de mépris, il souriait d’un sourire que Pierre Forclos prenait pour une marque d’admiration.
* * * * *
Il s’asseyait, le soir venu, près de la cheminée, dans la salle enfumée et basse où sa mère préparait de pauvres repas et vaquait aux besognes domestiques. Il contait à ses petits frères l’histoire des grands capitaines, qu’il arrangeait en forme de légende. Son père le regardait avec orgueil; mais sa mère regrettait les beaux contes où les fées filent leurs quenouillées dans les landes et où les galants soupirent en rêvant à la bonne amie. Le règne de la liberté était venu; le pot de la soupe bouillait toujours avec une noisette de lard et sans poule. La mère n’osait s’en plaindre à haute voix. Son fils, qui l’aimait, n’aurait pas craint de lui imposer silence au nom de la nation.
XXVI
Claude d’Argé et son père furent inscrits sur la liste générale, par ordre alphabétique, des émigrés de toute la République. Un arrêté du département avait constaté leur émigration, le 28 juillet 1792. Jacques Chabane savait que le directoire du district allait procéder à l’inventaire d’Argé et à l’estimation des domaines. Chaque semaine il venait au château et ne craignait pas d’être traité en suspect. Sylvie l’accueillait avec joie; il était le seul ami qui lui restât fidèle dans la douleur. Elle en était très émue. Il s’asseyait près d’elle; et, sous les regards de celle qu’il aimait plus que tout au monde, il devenait élégant et spirituel, comme un de ces hommes de qualité qu’il avait tant de fois enviés. Sa passion secrète répandait sur son visage un beau feu. Il arrivait que Sylvie oubliait le malheur des temps pour ne voir en lui qu’un aimable garçon. Quelquefois, il cessait de dire ces jolies paroles qu’il avait apprises dans les livres de l’abbé Prévost. Il laissait paraître son cœur ambitieux; mais bientôt il modérait sa voix, adoucissait son regard, sentant bien qu’il faisait peur à Sylvie et que, à l’imitation des grands, il faut s’élever sans révéler son effort et son tourment.
Elle lui offrait quelques menus gâteaux où il baisait la trace de ses doigts. Il feignait d’admirer Marie-Gabriel, qui jouait près de sa mère. Un jour, Sylvie lui prit les mains dans un mouvement de reconnaissance:
--Jacques, vous êtes bon. Quand la révolution cessera et que l’ordre régnera de nouveau, je saurai reconnaître l’amitié et le dévouement que vous me montrez aujourd’hui.
Il aurait voulu l’étreindre et lui crier qu’il l’aimait. Il se maîtrisa à grand’peine et, pour cacher son trouble, il s’inclina en silence. Ce Claude d’Argé était un criminel qui trahissait la nation, mais cette femme était admirable!
* * * * *
Le 20 octobre, Jacques se présenta dans la matinée au château d’Argé, car, le soir même, le commissaire désigné par le district allait procéder à l’inventaire. Il dit à Sylvie d’un air grave:
--Madame, vous pouvez peut-être cacher quelques objets auxquels vous attachez une valeur particulière. C’est pourquoi je vous ai prévenue à l’avance.
Elle remercia dignement et pria Dieu de lui donner la force de supporter cette épreuve. Et lui, il la regardait, porté vers elle par une grande flamme qui le contractait.
Vers les quatre heures de relevée, le commissaire du district, qui se nommait Jean Laclôtre, se rendit à Argé, étant accompagné de Victorin Chansac et de Joseph Duchamp, conseillers municipaux à Bonnal. Le commissaire était un homme sanguin et vif, habillé de gros drap et portant haut la tête, comme si la hache de la loi le précédait. Jacques Chabane marchait à ses côtés et frappa à la porte maîtresse; il n’eut qu’à la pousser, car elle était entrebâillée.
Jean Laclôtre attendit quelque temps dans le vestibule; il s’impatientait; bientôt Jacques Chabane vit avec saisissement paraître en haut de l’escalier qui enroulait la dentelle de fer de sa rampe, Sylvie qui tenait son enfant par la main. Elle descendit les marches dans une longue robe de soie, et si majestueusement, que les trois hommes se découvrirent; c’était une petite princesse qui s’en allait, comme dans les grandes histoires du monde. Elle tourna vers Jacques ses yeux assombris. La première, elle parla:
--Vous venez, messieurs, pour faire l’inventaire du château qui appartient à Claude d’Argé?
Elle eut la pensée de déclarer que son mari n’était pas émigré, mais elle la rejeta, ne voulant pas dissimuler quand Dieu lui envoyait de tels hôtes.
Jean Laclôtre annonça qu’il était en ces lieux pour exécuter la loi, datée des 12 et 24 mars 1792, et qu’il allait opérer en conformité d’icelle. Il sortit d’une poche de son habit une écritoire de cuivre et il tailla sa plume.
--J’obéis, messieurs, à la force de votre loi, dit Sylvie. Les portes ne sont pas fermées à clef; souffrez que je ne vous suive pas.
Elle s’assit sur une banquette et elle tenait embrassé Marie-Gabriel. Elle pensait aux paroles que l’abbé Broussel redisait aux fidèles qui priaient dans le grenier de La Fourcade. Elle avait retrouvé dans un livre de la bibliothèque d’Argé le texte d’un sermon qu’il aimait à commenter, sur les âmes qui sont plongées dans la familiarité des ténèbres du purgatoire ou du monde. «Que cherchez-vous? Pour voir où sont vos honneurs?--Ah! ne m’en parlez point; ils ne sont plus.--Pour voir où sont ces beautés que vous avez idolâtrées?--Hé! elles se sont évanouies.--Pour voir enfin où sont vos biens?--Je n’en ai plus.--Que cherchez-vous donc et que désirez-vous voir?--Ah! ce que je cherche et ce que je désire de voir, c’est Dieu seul; c’est lui que je souhaite de voir, connaître, aimer et posséder.--Mais il faut encore fermer les yeux.--Hélas, après que mes yeux ont demeuré tant ouverts sans rien voir, il faut encore que je les ferme. Hé! quelle peine et quel tourment.--C’est qu’il n’est pas encore temps de voir ce que vous désirez.» Sylvie sentait rôder autour d’elle ce feu purificateur dont parle l’homme de Dieu. Elle se repliait et souffrait dans une grande paix. Elle entendait à peine le commissaire qui désignait les meubles et les objets avant de les inscrire sur le cahier qu’il appuyait contre une planchette de bois. Il y avait tant de richesses qu’il aurait fallu plusieurs jours pour les inventorier avec un peu d’exactitude.
Jean Laclôtre dénombra à voix haute dans la galerie: huit pièces de tapisseries en découpures, quatre banquettes de moquette, une porte de toile piquée, une de serge verte, quatre fauteuils. Dans la chambre de M. d’Argé: six pièces de tapisseries, fond écarlate brodé aux armes de la maison; une portière à bandes de moire, une commode en bois des Iles, avec un dessus de marbre; un miroir à bordure de glace; un coin de bois, une table verte; cinq fauteuils en point de Hongrie, un autre couvert de toile, deux en paille; un lit en niche, petit point or et argent, doublé de damas vert, la courtepointe et un soubassement de damas. Un bois de lit et deux matelas, un lit de plumes, un traversin, une couverture de laine d’Angleterre, une blanche piquée, un couvre-pieds en taffetas rayé, une table de nuit, quatre rideaux de fenêtre en deux pièces encadrés d’indienne. Dans la chambre de la petite niche: un lit de damas bleu et blanc, brodé de guirlandes, la courtepointe pareille...
Sylvie n’entendit plus la voix du commissaire du district. Marie-Gabriel se tourna vers elle comme pour l’interroger. Elle murmura en lui souriant:
--Sois bien sage, mon amour chéri... Ferme les yeux, dors, mon petit!
Et elle le berçait pour l’éloigner de ce monde.
Le pas de Laclôtre et des officiers municipaux retentit de nouveau. Sylvie perçut une plaisanterie étouffée et la réplique sévère de Jacques Chabane. Elle tressaillit quand elle put ouïr encore la suite de l’inventaire.
--Dans le grand cabinet: une tapisserie de camelot vert, la portière pareille, un paravent peint, une commode à dessus de marbre, deux tables de quadrille, une bergère couverte d’indienne, une duchesse tendue de taffetas vert, un gros carreau couvert d’indienne bleue, un sopha de damas brodé et paré de quatre mouchoirs des Indes...