Part 4
Par une journée de janvier 1790, un homme à cheval porta une lettre au comte d’Argé et repartit à la nuit tombante. Elle était datée d’une ville des Flandres. Le comte mandait à son fils qu’il avait quitté la France pour mieux servir le roi. Le temps était proche où il serait délivré et le pays avec lui. «Songez, monsieur, écrivait-il, en terminant une longue lettre où il exhalait sa colère et son espoir, songez, le moment venu, à rallier les fidèles troupes qui vont sauver, aux regards de l’Europe indignée, l’honneur du royaume.» Ce ton élevé cédait en s’achevant sur la plainte d’un vieil homme qui n’avait pu embrasser son petit-fils.
Claude était déchiré par des sentiments contraires: devait-il abandonner, même un jour, Sylvie et son fils, en ces temps de trouble?
Il avait commandé quelque temps la troupe qui se décorait du titre de milice et qui obéissait avec impatience. Il la confia aux soins de Jacques Chabane.
Le 18 janvier, des femmes hardies pénétrèrent dans la cour, et demandèrent qu’on leur montrât Marie-Gabriel. Sylvie eût volontiers contenté leur désir où il entrait bien peu d’amour. Mais Jeanne Cabiaud parut sur le seuil, la coiffe en bataille, et les traita de gourgandines qui n’étaient pas dignes d’approcher un ange du bon Dieu. Mal lui en prit. Elle fut troussée en plein air, fouettée avec des baguettes vertes, et laissée pour morte après avoir crié les injures les plus sanglantes. Claude, pendant ce temps, était à Bonnal et, revenu au château, il trembla en pensant que ces folles eussent pu renverser le berceau de Marie-Gabriel, et malmener Sylvie.
Le curé Broussel trouvait à peine le morceau de pain qui le nourrissait. Il vint à Argé, après avoir dit la messe de la Chandeleur, où n’assistaient que peu de fidèles.
Comme il entrait dans la chambre où dormait Marie-Gabriel, Sylvie ne put retenir un cri. Il était décharné et ressemblait à un agonisant qui se serait levé pour mourir au lieu qu’il aurait choisi.
--Madame, j’ai cru tomber à l’autel en cette fête de la Chandeleur. Nous voilà arrivé au temps où le feu ne dispense plus de lumière. Les réserves de cire sont brûlées, les abeilles sont parties...
Claude fit apporter quelques aliments, qu’il mangea avec avidité, après les avoir bénits. Un peu ranimé par le feu de bois, il dit:
--L’église est déserte, et je dois m’en aller par les chemins, afin de rallier les quelques brebis qui reformeront le troupeau, plus tard, quand elles auront cessé de trembler.
Sylvie pleurait et ne pouvait parler.
--Il ne faut pas pleurer, mon enfant, mais plutôt se réjouir. Peut-être nous sera-t-il donné de souffrir et de mériter. Je ne veux pas encore mourir, car, au penchant de mon âge, je vois se lever le soleil des martyrs dont je désire recevoir quelques rayons sur ma tête, si Dieu pourtant m’en fait la grâce. Je vous demanderai un peu de ce pain que les hommes ne me donnent plus, me jugeant inutile et fâcheux. Il apparaît que les âmes n’ont plus faim.
Claude et Sylvie s’indignaient; il leur imposa silence. Et avant de partir, il fit avec le pouce le signe de la croix sur le front de Marie-Gabriel, qui dormait et ne s’éveilla pas.
XVI
Suivant l’institution de l’Assemblée nationale du 11 décembre 1789, les habitants propriétaires de Bonnal furent convoqués par les syndics pour la nomination du premier maire. Ils se réunirent dans la maison commune le 21 février, afin d’accomplir ce devoir. Jacques Chabane faisait l’admiration de tous dans son uniforme neuf. Il portait haut la tête et criait sa fidélité à la Nation et à la Loi. Il regretta que Claude d’Argé ne fût pas présent, pour qu’il pût voir en quelle considération on le tenait, lui, fils d’un forgeron de village. Au milieu de ses compatriotes, il goûtait le règne du peuple.
Une table ayant été recouverte d’un mauvais tapis et entourée de chaises où des privilégiés pouvaient s’asseoir, on procéda à la nomination d’un président et d’un secrétaire. La pluralité des voix fut en faveur de Jean Chabane, forgeron, et de Victorin Chansac, marchand d’épices au bourg. Ils prirent place au bureau et Jean Chabane, président, jura de maintenir de tout son pouvoir la constitution du royaume, d’être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de choisir les plus dignes de la confiance du peuple. Cela fait, trois scrutateurs furent nommés, au nombre desquels se trouvait Jacques Chabane. Les billets recensés, leur nombre étant égal à celui des votants, le nom de Pierre Forclos, ancien greffier à la lieutenance d’Uzerche, qui vivait bourgeoisement à Bonnal, fut retenu et mis en lumière. L’assemblée allait nommer le maire par liste individuelle. Chacun porta son billet dans un pot de faïence, que surveillait Jean Chabane. Les billets recensés, comptés, ouverts et vérifiés, la majorité absolue se prononça en faveur de Pierre Forclos.
Jean Chabane proclama son nom. Il accepta l’honneur et la charge. Sortant d’un groupe de paysans où il se tenait caché, il vint au centre de la table. Le jour baissait et l’on ne voyait que bien peu un petit homme à la figure jaune sous des cheveux poudrés. Mais quand on alluma les chandelles, que l’on avait plantées dans des goulots de bouteille, ses yeux brillèrent d’un éclat froid sous des paupières clignantes de vieux matou. Un sourire démentait son air modeste et une sorte de lueur glissait entre ses lèvres serrées.
Il parla sur un ton aigre. Les hommes devaient s’unir et ils seraient forts en restant fidèles à la fraternité jurée. Amitié, union, fraternité, voilà qui tiendrait la nation, le peuple et le roi en un très bon point.
--Nous sommes les amants de la Liberté. Si quelque tyran la violait, cette vierge très pure, nous saurions la défendre jusqu’à la mort.
Jacques Chabane donna le signal des applaudissements et l’assemblée admira cet homme passionné, sans bien comprendre le sens des paroles qu’il prononçait en avançant la mâchoire, comme on mord une balle avant de faire feu.
Il s’étonna que le seigneur d’Argé fût absent. Puis il déclara:
--Le peuple ne doit pas se livrer à des violences, qui sont éloignées de son âme bonne et sensible. La loi est un glaive suffisant. La nation ne craint pas ses ennemis; elle saura les réduire en poussière, mais avec ordre.
La flamme des chandelles, que l’on oubliait de moucher, s’étirait et allumait d’étranges reflets. Il fallait terminer cette soirée mémorable. L’élu parla de lui-même. Il n’était pas digne de l’honneur qui lui était fait, mais il s’efforcerait de le mériter.
--Ne m’avez-vous pas vu cheminer dans les sentiers de la vertu, porter dignement un veuvage précoce, garder dans une sublime pauvreté un silence de réprobation, quand les nobles régnaient avec impudence? Je suis venu parmi vous après une carrière d’esclavage et je savais bien que cette heure sonnerait.
Jacques Chabane vint l’embrasser dans un premier mouvement d’enthousiasme. Des hommes l’emportèrent sur leurs épaules, comme ils auraient fait d’un petit gibier, mais avec plus d’orgueil.
--Il est maigre et fier comme le coq, cria-t-on.
Victorin Chansac précédait le cortège qui se formait. La municipalité se rallia autour d’une table longue, à l’auberge. Les pots de vin apparurent et l’on donnait à boire par la fenêtre basse, aux citoyens qui n’avaient pu pénétrer dans la salle.
XVII
Le 20 avril, l’état-major de la garde nationale de Limoges envoya aux citoyens et aux camarades de Bonnal une lettre qu’un homme éloquent avait dictée. Pierre Forclos en donna lecture dans la salle commune, avec tant de feu que les larmes montaient aux yeux de ceux qui l’écoutaient.
«Union, force, fidélité, voilà notre devise. Son emblème doit être tracé sur tous les drapeaux de la garde nationale, comme il se trouve figuré sur la poignée de nos sabres. Gravons-le à jamais, cet emblème précieux, sur nos armes et surtout dans nos cœurs. Il soutiendra le courage qui nous anime. Il en imposera aux ennemis qui voudraient l’abattre et nous les verrons peu à peu se désespérer d’être isolés, foulant aux pieds les diatribes que le souvenir des préjugés leur dictait, se mêler à nos concerts de félicitations pour l’Assemblée nationale et pleurer d’attendrissement de se voir admis à participer au serment d’une inviolable fidélité, à la nation, à la loi et au roi. Nous les verrons pénétrés du bonheur général, se présenter devant l’autel de la patrie, y faire le sacrifice honorable de leur fortune et de leur vie. Pour les y engager, empressons-nous, chers camarades, de leur donner l’exemple.»
Pierre Forclos osait à peine commenter cette lettre auguste. Une sorte de divinité se levait et il tremblait d’idolâtrie. Son trouble se dissipant, il prononça un discours coupé d’exclamations et il frappa du poing sa poitrine creuse avec tant de force qu’une femme s’écria:
--Oh! Pas si fort, tu vas te tuer!
Il poursuivit, dressé sur la pointe des pieds:
--Je ne vois pas le seigneur d’Argé! Sa place est au milieu de nous. Nous mépriserait-il? A-t-il oublié qu’il commande la compagnie de Bonnal? Si cela était, il mériterait la mort.
Victorin Chansac gronda des paroles de menaces:
--On pourrait bien lui faire danser la bourrée d’Auvergne!
Une rumeur de colère s’éleva de l’assemblée peu nombreuse, mais résolue. Quelques garçons se précipitaient vers la porte. Jacques Chabane les arrêta. Sa haute taille, son regard en imposèrent aux plus effrénés. Il pensait à Sylvie, qui veillait près de son enfant.
--Camarades, cria-t-il, Claude d’Argé n’est pas un ennemi de la nation, bien au contraire! Il n’a pu venir parmi nous, car il est au chevet de sa femme, qui est d’une santé fragile. Si nous avons l’étoffe de vaillants soldats, nous ne sommes pas des hommes sans entrailles! En l’absence de Claude d’Argé, je demande que six gardes nationaux soient envoyés à la fête qui se déroulera à Limoges le 9 mai prochain.
Pierre Forclos approuva prudemment Jacques Chabane et la réunion s’acheva sur des paroles de bonhomie.
XVIII
Claude ne s’abandonnait pas aux regrets. Lui qui avait été formé pour les douceurs et les harmonies de la vie, il était à présent plein de courage. Il évitait de considérer Sylvie avec des regards trop tendres, et il s’appliquait à refouler son amour quand le service du roi l’appelait.
Tout était préparé pour qu’il pût quitter le château, à la faveur de la nuit. Il gagnerait les Flandres, muni de passeports, et voyagerait sous les apparences d’un marchand. Il fallait sauver le roi et le sang de sa noblesse le couvrirait de la plus belle des pourpres.
Sylvie cachait ses craintes. Une grande angoisse la tenait parfois, quand elle veillait près de Marie-Gabriel. Mais si elle avait voulu retenir Claude, elle sentait bien qu’elle ne l’aurait pu. Il était bien changé. Son visage devenait sévère; il avait l’aspect d’un homme qui écoute une voix incessante.
Un soir de mai, il la conduisit dans le parc, comme autrefois. Les jeunes fleurs ouvraient leurs boutons, la feuille des chênes se dépliait aux rayons de la belle saison.
Ils vinrent s’asseoir sur un banc de bois, qui était niché dans une charmille. Sylvie ne parlait pas; elle levait la tête vers celui qui allait partir. Elle appuyait ses mains jointes sur son épaule.
--Sylvie, lui dit-il, ne nous plaignons pas; le danger nous mesure. Fasse le ciel qu’il ne nous trouve pas de chétive qualité.
Elle se taisait, recueillant l’accent de la voix chérie.
--Quelques combats, une chevauchée, et nous reviendrons. Vous ne resterez pas longtemps seule.
Elle lui souriait, refoulant sa peur et lui, il la regardait pour emporter ce sourire, une rose blanche coupée dans un bosquet de féerie, quand la première étoile tremble et que l’on s’en va.
XIX
Jacques Chabane parut au château d’Argé l’avant-veille de son départ pour Limoges, où le drapeau d’union serait levé sur le peuple.
Il fut introduit dans la grand’salle. Où était la splendeur passée? Jeanne Cabiaud et sa fille servaient sans faste, aidées par quelques jeunes chambrières. Il salua Sylvie et attendit que Claude lui offrît un siège. Puis il annonça que six gardes nationaux avaient été désignés pour assister à la fête de la Fédération; il acceptait l’honneur de les conduire.
--On s’est étonné, monsieur, de votre absence. Il s’en est fallu de bien peu que des garçons excités ne vinssent attaquer Argé et demander raison de ce qu’ils considéraient trop vite comme une marque de mépris. J’ai su les en empêcher.
Il se tourna vers Sylvie, qui le remercia avec bonté.
--Ils se seraient bien trompés; on ne méprise que ce qui compte! dit Claude.
--Ah! monsieur, repartit Jacques Chabane, je prends vos paroles comme une simple boutade!
Mais sa colère se fondit dans le doux regard de Sylvie.
--Je n’ai pas voulu parler de gens qui sont attachés au roi, mais de factieux qui ont ruiné Villemonteil.
--Il ne faut pas trop parler de Villemonteil, dont le maître est absent. Mais j’ai désapprouvé ces désordres.
Sylvie changea le cours de ces paroles; elle s’anima de gaieté factice et brillante.
--Monsieur, faites-nous ce soir le plaisir de manger avec nous un bien modeste repas.
Jacques fut si interdit de cette invitation, qu’il s’inclina sans pouvoir répondre. Elle le considérait d’un œil clair, heureuse du trouble qu’elle éveillait en lui. Il maîtrisait avec peine son orgueil. Pour la première fois, il allait s’asseoir à la table des maîtres d’Argé.
Claude appela des jours où le roi et le peuple formeraient une grande harmonie.
Le soleil descendait; par les fenêtres de la salle où le couvert était mis, il répandait sa pourpre, mêlée à la verdeur des prairies. Et du foyer des collines, la première étoile gagna le ciel, où elle trembla comme une pointe d’épi.
--Comment ne pas se sentir plein de paix, dit Jacques. La nature, selon Rousseau, nous y invite! Qui peut songer à cette heure qu’un renard rêve d’égorger quelque lièvre innocent et que le reptile va dormir pour mieux fasciner demain l’oiseau sans défense!
Il cherchait une réponse dans les yeux de Sylvie, qui ne se détournaient pas. Quand le repas fut annoncé, elle pria Jacques, avec une grâce merveilleuse, de s’asseoir. Elle lui demandait s’il préférait tel mets à tel autre et s’efforçait de voiler sous des paroles ravissantes tout signe de hauteur. Au dessert, Claude déboucha un flacon d’un vin de Montbasillac.
--Je sens, mon cher Jacques, dit-il, que vous êtes attaché à notre maison. Il me plaît de voir en vous un défenseur de ma chère Sylvie et de notre petit Marie-Gabriel, si ce n’est de moi-même.
Jacques Chabane se leva pour mieux l’assurer de son dévouement. Et, s’asseyant de nouveau, il écoutait le charmant langage de Sylvie et il était éclairé d’une lumière enchantée. Le repas achevé, il osa demander à Sylvie qu’elle daignât jouer de la harpe. Elle accepta et le rayon de ses bras nus vibrait au regard de Jacques, plus que les cordes harmonieuses.
--Autrefois, murmura-t-elle, nous aimions, Claude et moi, à chanter de beaux airs, jusqu’au soir où nous avons senti se lever la haine près de nous.
Claude raconta comment un rôdeur avait jeté dans la salle un oiseau mort et souillé.
--Cela est triste, soupira Jacques Chabane.
Bientôt, il prit congé et s’en revint dans la nuit, où la lune, entre les arbres, mettait un accent de glace. Un moment, il s’arrêta de marcher et pleura.
XX
Quand Jacques Chabane regagna Bonnal, ayant joué son rôle dans les scènes de la Fédération, qui s’étaient déroulées à Limoges, il ne put reprendre tout de suite son marteau. Il médita sur cette journée pour ordonner les sentiments qui l’avaient traversé et il aperçut dans des profondeurs sa fortune qui lui faisait signe.
Il voulut retracer par écrit, sur un petit cahier, les phases de cette fête.
Le canon avait tonné dès le point du jour et les tambours battaient la générale. Les fédérés s’étaient massés sur la place d’Aisne et Jacques voyait encore se ranger avec superbe le régiment de cavalerie royal-Navarre.
Un chef qui caracole sur un cheval, en présentant au soleil sa poitrine où brille la goutte d’or d’une croix; des soldats amis du danger; un prêtre passionné qui chante sa messe devant quatre mille hommes en armes; un général vieilli sous le harnois qui redresse sa taille pour prononcer son serment à la face de l’Éternel; le cri: «Je le jure!» qui sort de quatorze mille bouches; ce spectacle formé par les hommes s’effacerait-il? Ah! vivent la nation, le roi, l’Assemblée, Lafayette, les gardes nationaux, le royal-Navarre! Ah! liberté chérie!
Quand tomba la nuit, les rues, les places s’éclairèrent de chandelles qui brûlaient aux fenêtres. La ville du feu qui nourrit la fleur de l’émail montrait son ardeur. A tous les carrefours, des chabrettes, des vielles jouaient des bourrées, le pélélé, l’aigue de rose; et les danseurs se démenaient comme de beaux diables. Les Limougeaudes qui ont la jambe si fine, tournaient sans fatigue au bras de leurs galants. Jacques et ses compagnons s’en étaient donné à cœur joie.
Il tenta de réveiller ces heures qui avaient coulé trop vite. Il jeta sa plume avec colère; tous les mots étaient vains. Jean-Jacques Rousseau, le sorcier, n’aurait pu que pleurer d’amour. Une seule tache, le silence du royal-Navarre et sa bouderie. Il n’avait pas courbé son étendard sur le passage de la bannière fédérative! Une sorte de rocher humain; quelques hommes seulement s’en étaient détachés! Mais ces soldats étaient superbes. Il faudrait reformer leurs rangs.
«Il me semble que je me suis bien tenu, songeait Jacques. Sylvie m’aurait trouvé beau; des femmes m’admiraient.»
Il s’accouda sur sa pauvre table. La liberté était reine, mais il importait de lui former une couronne d’épées. Ceux qui ne voulaient pas de ses bienfaits devraient mourir. Ce royal-Navarre, quelques coups de canon l’eussent mis à la raison; une fusillade et il aurait aimé la Liberté. Ceux qui refusent de voir, il vaudrait mieux leur couper les paupières.
Comme il rêvait ainsi, son père entra:
--Jacques, la soupe est prête. Tu peux venir la manger. Il y aura du travail demain à la forge. Tu m’as manqué tous ces jours-ci.
Il vint s’asseoir près du feu chiche de la cheminée; et sa mère tricotait en silence, près des enfants, qui jouaient sur la terre battue.
XXI
L’automne de 1790 arriva. Quelque temps, Claude avait espéré que l’ordre serait rétabli sans coup férir, mais à présent se resserraient autour du château la suspicion et l’envie. A Bonnal, il ne pouvait servir le roi. Le 8 novembre, tout fut préparé pour son départ. Il allait rallier l’armée des princes. Dans l’écurie, un homme tenait prêts deux chevaux de selle, qui feraient la route jusqu’à Poitiers. Tout avait été prévu. A Paris, des gens de confiance, envoyés par le comte d’Argé et Félicité de Flamare, faciliteraient l’émigration de Claude.
Ce soir, à la nuit tombante, le curé Broussel vint au château. Il était plus hâve que jamais.
--Je me demande, l’abbé, dit Claude, comment le vent qui souffle ne vous a pas emporté.
Le curé ne releva pas cette boutade; il savait bien que Claude allait partir et il était triste.
--Les desseins de Dieu sont impénétrables, murmura-t-il. Vous quitterez pour un temps votre terre, et moi je dois abandonner l’église où j’ai beaucoup prié. Je ne prêterai pas le serment de liberté et d’égalité. Le trouble est partout, la paix cependant éclaire mon cœur et rien ne saurait l’en arracher, si ce n’est moi-même, en écoutant les conseils d’un siècle effréné.
On servit le repas du soir. Sylvie contenait des sanglots et mangeait avec peine. Le sourire qu’elle voulait garder à ses lèvres éclairait faiblement sa figure pâlie et creusée. L’abbé Broussel, en rompant le pain de celui qui allait partir, priait en silence, et Claude affectait quelque gaieté. Dans trois mois, sans doute, le bon peuple acclamerait le bon roi. Il aiguisait son courage. Jeanne Cabiaud gardait l’enfant et pleurait sans bruit. Sylvie se taisait, de peur que sa douleur ne se répandît à la faveur des paroles. Elle se repliait, ayant appris à souffrir.
L’abbé Broussel se leva et dit les grâces. Claude l’accompagna jusqu’au seuil; la nuit d’automne froide et ventilée poussait la porte. Il se tourna vers le curé:
--Bénissez-moi, mon père, comme on bénit ceux qui vont au loin.
Il s’agenouilla et sur sa tête s’ouvrit le signe de Celui qui est mort pour le salut du monde. L’abbé s’éloigna dans le vent qui soufflait de l’Ouest.
Il pouvait être huit heures de relevée. Jeanne Cabiaud mordait son tablier pour s’empêcher de crier.
Claude prit dans ses bras Marie-Gabriel et le petit dodelinait sa tête où les cheveux faisaient comme une touffe de plumes. Il le reposa dans son berceau; et il le caressa sous le menton pour le faire rire. Puis il le balança, pour qu’il s’endormît. Sylvie le considérait avec ardeur; elle découvrait la fragile élégance de celui que la nature avait formé pour une vie facile. Le corps aurait-il la force de l’âme?
Il s’habilla à la façon des hommes de négoce. Il sourit de se voir ainsi accoutré.
Dans la cour, deux chevaux sellés attendaient. Il voulut parler, mais il ne put que tenir embrassée Sylvie. Et, en étouffant le bruit de son pas, de peur d’éveiller Marie-Gabriel, il s’en alla.
XXII
Jacques Chabane apprit le départ de Claude d’Argé, mais, pour le moment, il lui plaisait d’en ignorer les vrais motifs. Il se traçait une ligne de conduite, à l’exemple des héros dont il avait lu l’histoire. Il délaissait la forge où le travail n’abondait pas, les terres demeurant en friche, par grandes étendues. Il passait des journées et des nuits de veille, à lire pêle-mêle les livres de _l’Encyclopédie_, qu’il avait empruntés à la bibliothèque d’Argé. Il repoussait à présent les _Mémoires d’un homme de qualité_, où il méprisait une vie trop facile; cette Manon, qui l’avait fait tant pleurer, il la plaignait d’être tombée dans les pièges de l’or et du plaisir, tendus par un garçon que les vices de la noblesse avaient corrompu, et qui, en d’autres temps, eût fourni l’étoffe d’un héros. Il apprit les lois de la physique et de la chimie, les éléments de la philosophie; il poussait son intelligence dans ces domaines jusque-là fermés. Les hommes étaient malheureux parce que trop ignorants; la religion attachait un bandeau sur le front de ceux qui tournaient à la meule. Et quand il démêlait quelque problème, une chaleur d’orgueil lui montait aux joues.
Pousser en avant son esprit, cela était nécessaire, mais il fallait aussi endurcir le corps, le préparer aux combats. Cette garde nationale, ce n’était qu’un troupeau; il entrerait dans les cohortes et retrouverait le pas romain qui fit trembler l’univers.
Il s’exerçait à tirer au pistolet et il cassait une branchette d’arbre à une bonne distance. Il élevait et abaissait, pour le roulement de ses muscles, un fort essieu de voiture qui se rouillait devant la forge de son père. Il s’habituait à courir d’un pas cadencé dans la campagne, en des solitudes. Il éprouva ainsi le souffle de ses poumons. Bientôt, peut-être, il bondirait pour des assauts ou se plierait au rythme des longues marches dans la nuit. Sur un vieux cheval de trait, il aimait à sauter et à réussir ces mouvements de voltige qu’un ancien dragon lui avait appris.