CHAPITRE LXI.
INVESTISSEMENT ET SIÉGE DE CALAIS; PREMIÈRE PÉRIODE: DU 3 AOÛT A LA FIN DE DÉCEMBRE 1346[1] (§§ 288 à 291).
[1] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXXIII et LXXIV, p. 95 à 103.
Édouard III investit Calais[2], dont la garnison, composée surtout de chevaliers de l’Artois, a pour capitaine Jean de Vienne, d’une famille de Bourgogne[3]. Entre les remparts, la rivière[4] et le pont de Nieuley[5], le roi anglais fait construire une véritable ville pour y loger son armée. Le plan des assiégeants est d’affamer cette place qu’ils n’espèrent point prendre d’assaut. Jean de Vienne, de son côté, donne l’ordre de sortir à tous ceux des habitants de Calais qui ne sont point suffisamment approvisionnés pour un long siége; le roi d’Angleterre laisse passer généreusement ces malheureux à travers son armée après les avoir fait manger et leur avoir distribué quelque argent. P. 1 à 3, 201 à 205.
[2] D’après Michel de Northburgh, chapelain et confesseur d’Édouard III, qui accompagnait ce prince dans l’expédition de 1346, les Anglais arrivèrent devant Calais le 2 septembre 1346. (_Hist. Ed. III_, par Robert de Avesbury, p. 140 et 141.) Ainsi le roi d’Angleterre mit le siége devant cette place forte une semaine seulement après sa victoire de Crécy. On nous permettra de citer ici une pièce d’une importance capitale, relative à l’incident le plus décisif de cette dernière bataille, que nous avons connue postérieurement à la publication du troisième volume de notre édition. En novembre 1375, des lettres de rémission furent octroyées à Pierre Coquet, âgé de cinquante ans, de l’Étoile (Somme, arr. Amiens, c. Picquigny), «_du fait de la mort des Geneuoiz_ et autres estrangiers qui, après la desordenance qui fu sur la rivière de Somme quant Edwart d’Angleterre nostre adversaire et ses alliez passèrent la Blanche Tache, et au retour du conflict de la bataille de Crecy, _trente ans a_ ou environ, avint _en plusieurs lieux_ ou pais de Picardie, POUR CE QUE RENOMMÉE ET VOIX PUBLIQUE COUROIT QUE YCEULX GENEUOIS ET ESTRANGIERS AVOIENT TRAY LE ROY PHELIPPE NOSTRE AYEUL, que Dieu absoille, nostre dit ayeul fesist dès lors general remission et abolicion.... de ce que ou temps dessus dit _ot aucuns des diz Geneuoys ou autres estrangiers occis, en la ville de l’Estoille sur la dite rivière de Somme, à une lieue de Lonc en Pontieu ou environ où il demouroit et encore demoure, par les habitanz d’icelle_. (Arch. nat., sect. hist., JJ107, fº 150, p. 310.)
[3] D’après la plupart des manuscrits de Froissart, Jean de Vienne aurait appartenu à une famille de Champagne; mais c’est une erreur: le défenseur de Calais descendait d’une des plus illustres familles de Bourgogne. Jean de Vienne, de la branche des seigneurs de Pagny et de Seignelay, l’un des quatre fils de Jean de Vienne et de Jeanne de Genève, seigneur de Pollans et de Rothelanges, reçut le 14 novembre 1338 une pension sur le trésor royal de cent livres portée à trois cents le 17 septembre 1340 et à six cents en 1348; il mourut à Paris le 4 août 1361 (Anselme, _hist. généal._, t. VII, p. 806). Il faut bien se garder de confondre le héros du siége de Calais avec Jean de Vienne, amiral de France sous Charles V, de la branche des seigneurs de Rollans, de Clairvaux et de Listenois.
[4] Il s’agit sans doute ici de la rivière de Hem qui passe à Guines et vient se jeter dans la mer à Calais.
[5] Le pont de Nieuley se trouvait près de remplacement qu’occupe aujourd’hui le fort de Nieuley, au sud-ouest de Calais, dans le voisinage de la _basse ville_, du côté de Sangatte; il était jeté sur la rivière de Hem.
Sur ces entrefaites, Philippe de Bourgogne[6] meurt d’une chute de cheval au siége devant Aiguillon, que Jean, duc de Normandie, lève par l’ordre de son père, à la suite du désastre de Crécy. Le capitaine de la garnison d’Aiguillon, Gautier de Mauny, en harcelant la retraite des Français, fait prisonnier un des chevaliers de l’entourage du duc de Normandie nommé Grimouton de Chambly[7]; informé par ce chevalier de la victoire des Anglais à Crécy, il promet de le mettre en liberté sans rançon, si Grimouton réussit à obtenir du duc un sauf-conduit qui permette à Gautier de Mauny de chevaucher à travers la France avec une escorte de vingt compagnons, pour aller rejoindre à Calais le roi d’Angleterre, son maître. Jean accorde de très-bonne grâce le sauf-conduit, moyennant quoi Grimouton de Chambly recouvre sa liberté; mais au moment où Gautier de Mauny, muni de ce sauf-conduit, traverse la France, il est arrêté à Orléans[8] et amené prisonnier à Paris par l’ordre de Philippe de Valois qui veut le faire mettre à mort. Le chevalier anglais doit son salut à l’intervention chaleureuse du duc de Normandie en sa faveur; il est mis en liberté et dîne à l’hôtel de Nesle à la table du roi, qui lui fait au départ de magnifiques présents; Gautier les renvoie, sur l’invitation de son souverain, aussitôt après son arrivée à Calais. P. 3 à 10, 205 à 218.
[6] Le siége d’Aiguillon fut levé dès le 20 août (v. t. III de notre édition, sommaire, p. XXXII, note 2 [note 132 de l’édition Gutenberg]); et Philippe de Bourgogne ne mourut que le 22 septembre 1346. Par conséquent si Grimouton de Chambly fut fait prisonnier avant le 26 août, il ne put donner à Gautier de Mauny des nouvelles de la journée de Crécy. Froissart se trompe en attribuant à Philippe le titre de duc de Bourgogne. Philippe, marié en 1338 à Jeanne, comtesse d’Auvergne et de Boulogne, était simplement le fils et l’héritier présomptif du duc Eudes IV qui ne mourut qu’en 1350.
[7] Philippe de Chambly, dit Grismouton, était, comme le dit Froissart, un des favoris du duc de Normandie. Par lettres datées d’Arras en août 1347, Jean, duc de Normandie, céda à son amé et féal chevalier Philippe de Chambly, dit Grismouton, frère de son amé et féal Pierre de Chambly, chevalier, moyennant 1000 livres tournois, une rente de 100 livres sur les halles et moulins de Rouen achetée 1000 livres de Pierre de Chambly et donnée par Philippe de Valois à son fils aîné (Arch. nat., sect. hist., JJ68, p. 198, fº 108).
[8] Nous apprenons par une lettre de Derby (Robert de Avesbury, p. 143) qu’avant le 20 septembre des gens de la suite de Gautier de Mauny avaient été arrêtés, malgré leur sauf-conduit, à Saint-Jean-d’Angély d’où Gautier lui-même s’était sauvé à grand’peine avec deux compagnons.