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CHAPITRE LXXIV.

1355. TRAITÉ D’ALLIANCE ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE NAVARRE.--CHEVAUCHÉE DU ROI D’ANGLETERRE EN BOULONNAIS ET EN ARTOIS; CONCENTRATION A AMIENS ET MARCHE DES FRANÇAIS CONTRE L’ENVAHISSEUR.--PRISE DU CHÂTEAU DE BERWICK PAR LES ÉCOSSAIS; RETOUR D’ÉDOUARD A CALAIS[190] (§§ 345 à 351).

[190] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. XC, p. 177 à 183.

Les frères de Navarre se rendent en Angleterre où ils concluent une alliance offensive et défensive avec Édouard contre le roi de France[191]; à leur retour en Normandie, ils mettent en état de défense les châteaux d’Évreux, de Breteuil et de Conches. Le roi d’Angleterre lève trois armées à la fois: la première, composée de cinq cents hommes d’armes et de mille archers sous la conduite du duc de Lancastre, doit opérer en Bretagne contre Charles de Blois qui vient de recouvrer sa liberté moyennant une rançon de quatre cent[192] mille écus; la seconde, dont l’effectif ne s’élève pas à moins de mille hommes d’armes et de deux mille archers, est dirigée sur la Guienne et placée sous les ordres du prince de Galles[193] et de Jean Chandos; la troisième enfin, forte de deux mille hommes d’armes et de quatre mille archers, est commandée par le roi d’Angleterre en personne et doit débarquer en Normandie. P. 133 à 136, 351 à 354.

[191] Les actes ne font aucune mention de ce voyage du roi de Navarre et de son frère en Angleterre. On voit seulement par la déposition en date du 5 mai 1356 de Friquet, gouverneur de Caen pour le roi de Navarre, que le duc de Lancastre, qui était alors en Flandre, fit offrir à Charles le Mauvais le secours de son cousin Édouard contre la vengeance du roi Jean, que le roi de Navarre se réfugia aussitôt auprès du pape à Avignon d’où il se rendit en Navarre, et que ce fut de là qu’il expédia un de ses agents, nommé Colin Doublet, en Angleterre pour annoncer au roi qu’il se rendrait par mer avec des troupes à Cherbourg afin de recouvrer ses places occupées par le roi de France. Cette déposition de Friquet a été publiée par Secousse, _Preuves de l’histoire de Charles le Mauvais_, p. 49 à 57.

[192] Les lettres de sauvegarde données par le roi d’Angleterre à Charles de Blois pour aller en Bretagne assister au mariage de sa fille Marguerite avec le connétable Charles d’Espagne et chercher l’argent de sa rançon, sont datées du 10 novembre 1354 (Rymer, vol. III, p. 290). Des lettres de sauf-conduit furent aussi délivrées le même jour à seize seigneurs bretons qui, après avoir accompagné Charles sur le continent, devaient revenir en Angleterre se constituer otages, en cas de non-payement de la rançon, si Charles lui-même n’était pas de retour avant le 24 juin 1355. Parmi ces seigneurs figurent Jean, vicomte de Rohan, banneret, Thibaud, sire de Rochefort, banneret, Bonabbé de Rougé, sire de Derval, banneret, Jean de Beaumanoir, Yvain Charuel, Bertrand du Guesclin. En même temps, par acte daté du 11 novembre 1354, il fut convenu qu’il y aurait trêve en Bretagne entre les Anglais et les partisans de Charles de Blois jusqu’au 24 juin 1355 (_Ibid._, p. 290 et 291). Le 8 février 1355, Thomas de Holland avait été nommé pour un an capitaine et lieutenant en Bretagne (p. 295), mais Édouard lui notifia, le 14 septembre suivant, qu’il eût à livrer les places fortes à Henri, duc de Lancastre, appelé à le remplacer dans le commandement de cette province et des pays adjacents (_Ibid._, p. 312).

[193] Dès le 27 avril 1355, Édouard donne des ordres pour rassembler la flotte qui doit transporter en Guienne le prince de Galles et son armée; le 6 mai il fait préparer pour l’expédition de son fils deux mille cinq cents claies et quinze équipages de ponts (Rymer, vol. III, p. 298 et 299).

Édouard s’embarque à Southampton[194] et fait voile vers Cherbourg où l’attend le roi de Navarre; mais les vents contraires l’obligent à relâcher quinze jours à l’île de Wight, puis à Guernesey. Le roi de France est informé de ces préparatifs ainsi que de la prochaine descente des Anglais en Normandie; il envoie à Cherbourg l’évêque de Bayeux et le comte de Saarbruck qui parviennent à détacher le roi de Navarre de l’alliance d’Édouard et le décident à faire la paix[195] avec Jean son beau-père; toutefois Philippe de Navarre reste attaché au parti anglais. P. 136 à 138, 354 à 356.

[194] Le 1er juin 1355, le roi d’Angleterre demande des prières à l’archevêque de Cantorbéry, primat du royaume, à l’occasion de la guerre contre la France qui va recommencer (_Ibid._, p. 303); le 1er juillet suivant, il nomme gardiens du royaume pendant son absence Thomas son fils, les archevêques de Cantorbéry et d’York, l’évêque de Winchester, Richard comte d’Arundel et Barthélemy de Burghersh (_Ibid._, p. 305).

[195] Un traité fut conclu à Valognes le 10 septembre 1355 entre Charles II, roi de Navarre, et le roi Jean; il avait été négocié au nom du roi de France par Jacques de Bourbon, comte de Ponthieu, connétable de France, et par Gautier, duc d’Athènes, comte de Braine. Ce traité a été publié par Secousse, _Preuves de l’histoire de Charles le Mauvais_, p. 582 à 595.

A la nouvelle de la défection de son allié, le roi d’Angleterre renonce à descendre en Normandie et débarque à Calais. Il entreprend une chevauchée à travers la France, passe devant Ardres[196] et la Montoire[197], court devant Saint-Omer, dont Louis de Namur est capitaine, et s’avance tellement dans la direction de Hesdin que les habitants d’Arras s’attendent à être assiégés par les Anglais[198].--Le roi de France, de son côté, fait de grands préparatifs pour repousser l’envahisseur; il appelle à son secours ses bons amis de l’Empire, entre autres Jean de Hainaut; il convoque à Amiens tous les chevaliers et écuyers depuis quinze jusqu’à soixante ans; il se rend lui-même dans cette ville avec ses quatre fils, le roi de Navarre son gendre, le duc d’Orléans son frère et l’élite de la noblesse du royaume; il parvient à réunir sous ses ordres une armée de douze mille hommes d’armes et de trente mille gens des communautés. P. 138 à 141, 356 à 359.

[196] Ardres-en-Calaisis, Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer.

[197] Auj. hameau de Zutkerque, Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, c. Audruicq.

[198] D’après Robert de Avesbury, Édouard fit crier dans les rues de Londres le 11 septembre que tous chevaliers, gens d’armes et archers se tinssent prêts à partir le 29 septembre de Sandwich pour Calais; le 15 et le 26 de ce mois, il défendait de faire sortir des ports aucun navire jusqu’à la Saint-Michel (Rymer, vol, III, p. 313). Grâce à ces mesures, une armée de plus de trois mille hommes d’armes, avec deux mille archers à cheval et un grand nombre d’archers à pied, était réunie à Calais avant la fin d’octobre. Ce qui avait déterminé le roi d’Angleterre à lever des forces si considérables, c’était sans doute la célèbre ordonnance par laquelle le roi Jean son adversaire avait convoqué à Amiens, dès le 17 mai de cette année, le ban et l’arrière-ban, c’est-à-dire tous les hommes valides depuis dix-huit jusqu’à soixante ans (Arch. nat., sect. hist., K47, nº 35); mais nous apprenons par des lettres de rémission, octroyées en décembre 1355 aux habitants de Paris, que les contingents des communes, outre qu’ils étaient très-incomplets, n’arrivèrent pas en temps (JJ84, p. 456). S’il fallait en croire Robert de Avesbury (v. p. 205 à 207), Édouard serait entré en campagne et aurait marché sur Saint-Omer le 2 novembre. Le roi Jean, arrivé dans cette ville avec une puissante armée, n’aurait osé attendre les Anglais et se serait retiré devant eux en ayant soin d’enlever tous les approvisionnements pour les affamer. La disette de vivres seule aurait forcé Édouard à s’arrêter à Hesdin et à regagner, par la route de Boulogne, Calais, où il serait rentré après dix jours de chevauchée le jour de Saint-Martin d’hiver (11 novembre). L’itinéraire du roi Jean, que nous avons dressé d’après les actes, prouve que le récit du chroniqueur anglais est de toute fausseté, du moins en ce qui concerne la marche de l’armée française. Le roi de France, en effet, est à l’abbaye de Saint-Fuscien (Somme, ar. Amiens, c. Sains) le 28 octobre (JJ84, p. 352), à Amiens le 5 (JJ84, p. 335) et le 7 novembre (JJ84, p. 412), à Coisy près Amiens (Somme, ar. Amiens, c. Villiers-Bocage) en novembre (JJ84, p. 419), à Lucheux (Somme, ar. et c. Doullens, sur les confins de l’Artois) le 9 novembre (JJ84, p. 445), à Aire et à Saint-Omer en novembre (JJ84, p. 371, 233, 330, 365). On voit par ces étapes que, du 2 au 11 novembre, le roi Jean, loin de se retirer devant les Anglais en s’enfuyant de Saint-Omer à Amiens, ne cessa au contraire de s’avancer à leur rencontre.

Sur ces entrefaites, les Écossais, qui reçoivent des renforts du roi de France[199], profitent de l’absence d’Édouard, du prince de Galles et du duc de Lancastre, pour attaquer, sous les ordres de Guillaume de Douglas, Roxburgh et Berwick; ils échouent devant Roxburgh, mais ils s’emparent du château de Berwick[200] et sont sur le point de prendre la cité elle-même dont les bourgeois demandent du secours au roi d’Angleterre. P. 141 à 143, 359 à 361.

[199] D’après la _Scala Chronica_, le roi de France avait envoyé en Écosse le sire de Garancières avec cinquante hommes d’armes et une somme de dix mille marcs à partager entre les barons d’Écosse, à condition qu’ils violeraient la trêve.

[200] D’après Robert de Avesbury (p. 209), les Écossais s’emparèrent par surprise, le 6 novembre, de la ville de Berwick, et non du château, qui resta au pouvoir des Anglais. Il ne fallait pas moins de trois jours pour faire parvenir cette nouvelle à Édouard; et en effet le roi d’Angleterre, interrompant sa marche en avant à travers l’Artois, se mit en devoir de regagner Calais dès le 9 novembre.

Dans le même temps, un chevalier français nommé Boucicaut, prisonnier des Anglais, qui lui ont permis seulement d’aller quelques mois dans son pays mettre ordre à ses affaires, vient rejoindre le roi d’Angleterre devant Blangy, beau château et fort du comté d’Artois. Édouard met Boucicaut en liberté sans rançon, à condition qu’il ira de sa part offrir la bataille au roi de France[201] qui se tient toujours à Amiens où il achève de rassembler ses forces. P. 143 à 146, 361 à 363.

[201] Robert de Avesbury prétend (p. 206) que Jean fut effrayé en apprenant par Boucicaut, qu’il appelle «sire Bursyngaud», combien était forte l’armée anglaise qui marchait en bon ordre, divisée en trois batailles.

Le roi Jean laisse sans réponse le défi de son adversaire. Ce que voyant, Édouard rebrousse chemin à travers le comté de Fauquembergue, passe à Licques[202] dans le pays d’Alquines, contourne la bastide d’Ardres, et, par le beau chemin de plaine dit de Leulingue, rentre tout droit à Calais. Arnoul d’Audrehem, capitaine d’Ardres[203], se jette sur l’arrière-garde anglaise et fait dix ou douze prisonniers. Jean fait défier à son tour Édouard par Boucicaut et Arnoul d’Audrehem; mais les mauvaises nouvelles reçues d’Écosse empêchent le roi d’Angleterre d’accepter ce défi[204]. Le roi de France licencie son armée.--Au retour de cette expédition, Jean de Hainaut meurt dans la nuit de la Saint-Grégoire en son hôtel de Beaumont; il est enterré en l’église des Cordeliers de Valenciennes. Il laisse pour héritiers ses petits-fils Louis, Jean et Gui, fils du comte de Blois tué à Crécy et de Jeanne de Beaumont. P. 146 à 150, 363 à 368.

[202] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Guines.

[203] Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, qui avait été nommé, le 1er janvier 1355, lieutenant ès parties de Picardie, d’Artois et de Boulonnais (Arch. nat., JJ84, p. 181) tenait habituellement garnison à Saint-Omer (JJ85, p. 132) ou à Ardres (JJ84, p. 461). Philippe, duc d’Orléans, ayait été nommé aussi lieutenant du roi ès dites parties le 6 juillet 1355 (JJ84, p. 499).

[204] Robert de Avesbury raconte aussi que le lendemain du retour d’Édouard à Calais, c’est-à-dire le 12 novembre, le connétable de France et d’autres seigneurs vinrent au bout de la chaussée de Calais offrir la bataille pour le mardi suivant 16 novembre; mais le duc de Lancastre, le comte de Northampton et Gautier de Mauny, chargés de s’entendre avec les envoyés français, répondirent à ceux-ci par des faux-fuyants, de telle sorte que l’entrevue n’aboutit à aucun résultat. Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 207 à 209.