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CHAPITRE LXIII.

1346. INVASION DES ÉCOSSAIS EN ANGLETERRE; VICTOIRE DES ANGLAIS A NEVILL’S CROSS[28] (§§ 295 à 299).

[28] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXXVI, p. 109 à 114.

David Bruce, roi d’Écosse, à l’instigation du roi de France, son allié[29], profite de l’absence d’Édouard III retenu au siége de Calais pour envahir l’Angleterre à la tête d’une puissante armée. Le rassemblement se fait à Édimbourg: les forces des Écossais s’élèvent à trois mille armures de fer[30], sans compter trente mille d’autres gens tous montés sur haquenées selon l’usage d’Écosse. David Bruce, laissant derrière lui Roxburgh[31], la forteresse la plus avancée de l’Angleterre du côté de l’Écosse, dont la garde a été confiée à Guillaume de Montagu, entre en Northumberland, et, après une halte entre Percy[32] et _Urcol_[33], sur une rivière, vient camper à une journée de Newcastle-upon-Tyne. P. 17 à 20, 226 à 231.

[29] Les Écossais, qui avaient été compris dans la trêve de Malestroit du 18 janvier 1343 comme alliés de la France (Arch. nat., sect. hist., J636, nº 17), furent aussi compris au même titre dans la trêve de Calais du 28 septembre 1347 (J636, nº 21). Dans le poëme de Laurent Minot sur la campagne qui aboutit à la victoire des Anglais à Nevill’s Cross, le poëte prête à David Bruce des paroles où le roi d’Écosse, vaincu et prisonnier, attribue son malheur aux conseils de Philippe de Valois et de Jean son fils.

[30] Un clerc du diocèse d’York, nommé Thomas Samson, dans une lettre conservée à la Bibliothèque Bodléienne, à Oxford, qui est relative à la bataille de Durham ou de Nevill’s Cross et contemporaine de cet événement, Thomas Samson, dis-je, fait ainsi le dénombrement des forces écossaises: «baronets, chivalers et gents d’armes noumbrés entour deux mille, et alteres armés envirun vingt mille, et des comunes ou lances, haches et arcs, près de quarante mille.» Kervyn de Lettenhove, _Œuvres de Froissart_, t. V, p. 489.

[31] Old Roxburgh, château aujourd’hui détruit, non loin de Kelso, près du confluent des rivières de Teviot et de Tweed.

[32] Aujourd’hui Alnwick, dans le Northumberland, entre Berwick-upon-Tweed et Newcastle-upon-Tyne. Ce fief devint au commencement du quatorzième siècle la propriété de lord Henri de Percy, et prit le nom de cette illustre famille normande, tige des ducs de Northumberland.

[33] Sur _Urcol_, voy. le tome I de notre édition, sommaire, p. CLXX, note 1 [note 225 de l'édition Gutenberg].

Philippe de Hainaut, reine d’Angleterre, chargée de la défense du royaume en l’absence de son mari, fait les plus grands préparatifs pour repousser l’invasion des Écossais et rassemble ses forces à Newcastle-upon-Tyne. Elle divise son armée en quatre corps[34]: le premier est commandé par l’évêque de Durham et le sire de Percy, le second par l’archevêque d’York et le sire de Nevill, le troisième par l’évêque de Lincoln et le sire de Mowbray, le quatrième par Édouard Baillol, gouverneur de Berwick et l’archevêque de Cantorbéry. Écossais et Anglais en viennent aux mains, à quelque distance de Newcastle-upon-Tyne[35], le mardi après la Saint-Michel[36] 1346. Les Écossais sont vaincus et laissent quinze mille des leurs sur le champ de bataille. David Bruce est fait prisonnier par Jean de Copeland, écuyer de Northumberland[37], qui se hâte d’emmener le roi d’Écosse, de peur qu’on ne lui dispute sa capture, loin du champ de bataille, et l’enferme dans un château appelé _Chastel Orgueilleux_[38].

[34] D’après la lettre de Thomas Samson, citée plus haut, l’armée anglaise, composée de mille hommes d’armes, de mille _hobbiliers_ ou cavaliers armés à la légère, de dix mille archers et de vingt mille gens des communes, fut divisée en trois corps ou _échelles_: la première sous les ordres des seigneurs de Percy et de Nevill, la seconde que commandait l’archevêque d’York en personne, la troisième, qui formait l’arrière-garde, sous la conduite du seigneur de Mowbray.

[35] La bataille se livra, non dans les environs de Newcastle, comme Froissart semble l’indiquer, mais beaucoup plus au sud et tout près de Durham, en un lieu de la banlieue méridionale de cette ville, appelé Nevill’s Cross: _ad crucem Nevyle in campo juxta Durham_, dit Robert de Avesbury. Aussi tous les historiens anglais désignent-ils cette bataille sous le nom de bataille de Durham ou de Nevill’s Cross.

[36] D’après Thomas Samson, Robert de Avesbury et Knyghton, la bataille de Durham ou de Nevill’s Cross se livra le 17 octobre 1346, veille de Saint-Luc. Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 145.

[37] Le château de Copeland ou Coupland, qui appartenait à cet écuyer, est situé dans le comté de Northumberland et le district de Kirk-Newton, sur la rivière de Glen; il a été rebâti par les Wallace au commencement du dix-septième siècle.

[38] Aujourd’hui Ogle ou Ogles, dans le comté de Northumberland, au nord de Newcastle et au sud-ouest de Morpeth; on voit encore les ruines du château à motte féodale où Jean de Copeland mit en sûreté sa royale capture.

Du côté des Écossais, les comtes de Fife[39], de Buchan[40], de Sutherland[41], de Strathdearn[42], de Marr[43], Jean[44] et Thomas de Douglas, Simon[45] Fraser et Alexandre de Ramsey[46] sont tués; les comtes de Murray[47] et de March[48], Guillaume[49] et Archibald de Douglas, Robert de Vescy, les évêques d’Aberdeen et de St-Andrews sont faits prisonniers. P. 20 à 24, 231 à 239.

[39] Le comté de Fife, en Écosse, est borné au nord par le golfe de Tay, à l’est par la mer du Nord, au sud par le golfe de Forth, à l’ouest par les comtés de Perth, de Kinross et de Clackmann. Duncan, comte de Fife, ne fut pas tué, comme le dit Froissart, mais seulement fait prisonnier; et ordre fut donné le 8 décembre 1346 de le conduire à la Tour de Londres. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 95.

[40] L’ancien comté de Buchan formait autrefois une des quatre subdivisions du comté d’Aberdeen; il correspond aux districts actuels de Deer et d’Ellon.

[41] Le comté de Sutherland est, comme chacun sait, à la pointe septentrionale de l’Écosse. Walsingham et Boethius disent que le comte de Sutherland fut fait prisonnier.

[42] Ancien comté, aujourd’hui district des comtés de Nairn et d’Inverness, en Écosse, à l’ouest du comté d’Elgin ou de Moray. Maurice de Murray, comte de Strathdearn, fut tué à Nevill’s Cross, au témoignage non-seulement de Froissart, mais encore de Robert de Avesbury (p. 14) et de Thomas Samson.

[43] La seigneurie de Marr, à laquelle était attaché le titre de comte, est un ancien district du comté d’Aberdeen, en Écosse.

[44] Jean de Douglas ne fut pas tué, mais fait prisonnier par Robert de Ogle et Robert Bertram. Rymer, vol. III, p. 95.

[45] Ce fut Guillaume Fraser, et non Simon Fraser, qui fut tué à la bataille de Nevill’s Cross. Voyez _Annals of Scotland_ by lord Hailes, éd. de 1797, vol. III, p. 108.

[46] Alexandre de Ramsey ne fut pas tué, mais fait prisonnier par Jean de Ever. Rymer, vol. III, p. 95.

[47] Jean ou John Randolph, comte de Murray, fut tué et non fait prisonnier. Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 145.

[48] Il s’agit ici de Patrick, comte de Dunbar et de March. Dunbar, siége d’un comté et forteresse très-importante au moyen âge, est aujourd’hui une ville du comté de Haddington, en Écosse. Patrick de Dunbar, comte de March, ne fut pas tué, mais fait prisonnier par Raoul de Nevill. (Rymer, vol. III, p. 95.)

[49] Guillaume de Douglas l’aîné fut en effet fait prisonnier par Guillaume Deincourt. (Rymer, vol. III, p. 95.) Thomas Samson mentionne un autre Guillaume Douglas qu’il appelle «monsir William Douglas le frère» et «monsir Henri Douglas, le frère monsir William» comme ayant été faits prisonniers à Nevill’s Cross.

«Et moi Jean Froissart[50], auteur de ces Chroniques et Histoires, je fis un voyage en Écosse en 1365, et je fus de l’hôtel de David Bruce pendant quinze semaines. Ma très-honorée dame, la reine Philippe d’Angleterre, m’avait donné des lettres pour le roi et les barons d’Écosse, qui, à sa recommandation, me firent très-bon accueil, spécialement le roi, qui parlait fort bien français, car il avait été dès sa jeunesse élevé en France, ainsi qu’il a été dit plus haut en cette histoire; et j’eus cette bonne fortune que, tout le temps que je fus auprès de lui et de son hôtel, il visita la plus grande partie de son royaume. J’appris ainsi à connaître l’Écosse en l’accompagnant dans ses excursions, et je l’entendis souvent parler, ainsi que plusieurs gens de sa suite, de la bataille où il avait été fait prisonnier. Il y avait là, entre autres chevaliers qui avaient combattu à Nevill’s Cross, messire Robert de Vescy, qui y fut fait prisonnier par le seigneur de Sees en Northumberland, messire Guillaume de Glaudigevin, messire Robert Bourme et messire Alexandre de Ramsey; quant aux comtes de Douglas et de Murray que je trouvai en Écosse, ils étaient les fils de ceux qui avaient été à la bataille. Je dis ceci, parce que le roi d’Écosse avait encore à la tête la pointe de la flèche dont il fut atteint; et à toutes les nouvelles lunes, il avait coutume de souffrir beaucoup à la partie de la tête où le fer était resté; il n’en vécut pas moins encore douze ans après mon voyage d’Écosse: il porta donc ce fer trente-deux ans.» P. 235 et 236.

[50] Ce curieux passage ne se trouve que dans la rédaction de Rome.

La reine d’Angleterre, qui s’est tenue à Newcastle[51] pendant la bataille, informée que le roi d’Écosse a été pris par un écuyer nommé Jean de Copeland, écrit à celui-ci pour l’inviter à lui amener son prisonnier. Jean de Copeland répond qu’il ne livrera David Bruce qu’au roi d’Angleterre lui-même; il est mandé par Édouard et se rend à Calais. P. 24 à 26, 239 à 244.

[51] Cette mention de la présence de Philippe de Hainaut à Newcastle pendant que se livrait la bataille de Nevill’s Cross est une erreur que Froissart a empruntée à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 110). La reine d’Angleterre dut passer la mer vers le 10 septembre, car des lettres de sauvegarde furent délivrées à quatre personnes qui devaient l’accompagner dans son voyage sur le continent, et ces lettres devaient avoir leur effet depuis le 10 septembre jusqu’à Noel 1346. (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 90). On conserve d’ailleurs aux archives de Mons une charte qui prouve que le jour même où se livrait la bataille de Nevill’s Cross, c’est-à-dire le 17 octobre 1346, Philippe de Hainaut se trouvait à Ypres avec sa sœur l’impératrice Marguerite.

Édouard III comble Jean de Copeland de félicitations[52] et d’honneurs; il l’invite à livrer à la reine son prisonnier, lui assigne cinq cents livres[53] sterling de pension annuelle et l’attache à son service personnel. Philippe de Hainaut fait enfermer à la Tour de Londres David Bruce et le comte de Murray[54], met des garnisons à Berwick, à Roxburgh, à Durham, à Newcastle et en général dans toutes les forteresses des frontières d’Écosse dont elle confie la garde aux seigneurs de Percy et de Nevill; puis elle passe la mer avec une nombreuse suite de dames et de damoiselles pour aller rejoindre son mari; elle débarque à Calais trois jours avant la Toussaint: le roi Édouard célèbre cette fête, à l’occasion de la venue de sa femme, avec un éclat inusité. P. 26 à 29, 244 à 247.

[52] Des lettres de félicitation et de remerciment, datées de la Tour de Londres le 20 octobre 1346, furent adressées à l’occasion de la victoire de Nevill’s Cross par Lionel, régent du royaume en l’absence du roi son père, à Guillaume de la Zouche, archevêque d’York, et à onze seigneurs du nord de l’Angleterre parmi lesquels figure Jean de Copeland. Rymer, _Fœodera_, vol. III, p. 91 et 92.

[53] Le 20 janvier 1347, le roi d’Angleterre assigne à son amé Jean de Copeland, qui lui a livré David Bruce, roi d’Écosse, son prisonnier, cinq cents livres de rente annuelle et perpétuelle sur les ports de Londres et de Berwick et en outre cent livres de rente annuelle et viagère sur le port de Newcastle pour son service de banneret. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 102 et 103.

[54] Ce n’est pas le comte de Murray tué à la bataille, mais les comtes de Fife et de Menteith qui furent enfermés à la Tour de Londres.