CHAPITRE LXVI.
1347. SIÉGE DE CALAIS, TROISIÈME PÉRIODE: DE MAI A AOÛT 1347.--ARRIVÉE PRÈS DE CALAIS ET RETRAITE SANS COMBAT DE PHILIPPE DE VALOIS A LA TÊTE D’UNE NOMBREUSE ARMÉE.--REDDITION DE CALAIS (3 AOÛT); DÉVOUEMENT D’EUSTACHE DE SAINT-PIERRE ET DE CINQ AUTRES BOURGEOIS[82] (§§ 306 à 314).
[82] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. LXXX et LXXXI, p. 127 à 142.
Philippe de Valois entreprend de réunir une armée pour marcher au secours de Calais; il donne rendez-vous à ses gens à Amiens[83] pour le jour de la Pentecôte. Il n’adresse son mandement qu’aux gentilshommes, car il pense que les gens des communautés, à la guerre, ne sont qu’un obstacle et un encombrement: ces gens-là fondent dans une mêlée comme la neige au soleil, ainsi qu’on l’a vu à Caen, à Blanquetaque, à Crécy et dans toutes les affaires où ils ont figuré. Le roi de France n’en veut plus avoir, excepté les arbalétriers des cités et des bonnes villes. Il veut bien leur or et leur argent pour subvenir aux frais et payer les gages des gentilshommes: voilà tout. Qu’ils se contentent de rester chez eux pour garder leurs femmes et leurs enfants, labourer la terre et faire le commerce: le métier des armes n’appartient qu’aux gentilshommes qui l’ont appris et s’y sont formés dès l’enfance[84]. Jacques de Bourbon, comte de Ponthieu, connétable de France par intérim en l’absence du comte d’Eu, prisonnier en Angleterre, les seigneurs de Beaujeu et de Montmorency, maréchaux de France, le seigneur de Saint-Venant, maître des arbalétriers, sont à la tête des forces françaises réunies à Amiens. On n’y compte pas moins de douze mille heaumes, ce qui fait soixante mille hommes, car chaque heaume suppose au moins cinq hommes, et en outre vingt-quatre mille arbalétriers génois, espagnols et hommes des cités et bonnes villes. P. 44, 269 à 272.
[83] Philippe de Valois était à Montdidier le 27 avril 1347 (Bibl. nat., dép. des mss., _Chartes royales_, t. III, p. 70; Arch. nat., JJ68, p. 281); il était à Moreuil, entre Montdidier et Amiens, au mois de mai (JJ68, p. 140); il passa la plus grande partie du mois de mai à Amiens (JJ68, p. 167); il quitta cette ville avant la fin de mai, car plusieurs actes qui portent la date de ce mois sont donnés, soit sur les champs entre Beauquesne (Somme, arr. et c. Doullens, entre Amiens et Doullens) et Lucheux, soit à Lucheux (Somme, arr. et c. Doullens, entre Doullens et Arras) JJ68, p. 137, 272, 301.
[84] Ce curieux passage, où l’on voit si bien les préventions passionnées de Philippe de Valois et de sa noblesse contre l’emploi des villains à la guerre, ne se trouve que dans la rédaction de Rome (p. 270 et 271 de ce volume). Des trois combats cités, il y en a un au moins où les villains firent très-bonne figure, c’est celui de Caen, dont les bourgeois, d’après les propres paroles d’Édouard III lui-même, «se defenderent _mult bien et apertement_, si que la melle fut _très fort et lung durant_.» Voyez Jules Delpit, _Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre_, in-4º, 1847, p. 71.
Le roi de France, qui voudrait bien envoyer une partie de ses gens du côté de Gravelines[85] et qui a besoin pour cela du concours des Flamands, essaye de détacher ceux-ci de l’alliance d’Édouard III; il n’y réussit pas et se décide alors à se diriger du côté de Boulogne.--Informé de ces préparatifs de son adversaire, le roi d’Angleterre redouble d’efforts pour réduire Calais par la famine; il fait construire sur le bord de la mer, à l’entrée du havre, un énorme château muni d’espringales, de bombardes, d’arcs à tour, et il y établit soixante hommes d’armes et deux cents archers: aucune embarcation ne peut entrer dans le port de Calais ni en sortir sans s’exposer à être criblée par l’artillerie de ce château. En même temps, les Flamands, à l’instigation d’Édouard III, viennent, au nombre de cent mille, mettre le siége devant Aire[86]; ils brûlent tout le pays des environs, Saint-Venant[87], Merville[88], la Gorgue[89], Estaires[90], Laventie[91], localités situées sur une marche qu’on appelle Laleu[92], et ils se répandent jusqu’aux portes de Saint-Omer et de Thérouanne.--Sur ces entrefaites, Philippe de Valois vient camper à Arras[93] et envoie Charles d’Espagne tenir garnison à Saint-Omer. P. 45, 46, 272 à 274.
[85] Nord, arr. Dunkerque, à l’est de Calais.
[86] Aire-sur-la-Lys, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, au sud-est de Calais et de Saint-Omer, entre Thérouanne à l’ouest et Saint-Venant à l’est. En novembre 1348, Philippe de Valois accorda aux maire, échevins et commune d’Aire, en récompense de leur fidélité, des priviléges confirmés en 1350 par le roi Jean (JJ80, p. 97). En novembre 1353, le roi Jean accorda à la ville d’Aire au comté d’Artois, en considération de ce qu’elle avait souffert pendant les guerres, une foire annuelle durant quatre jours, à partir du lundi avant la Pentecôte (JJ82, p. 151).
[87] Pas-de-Calais, arr. Béthune, c. Lillers.
[88] Nord, arr. Hazebrouck.
[89] Nord, arr. Hazebrouck, c. Merville.
[90] Nord, arr. Hazebrouck, c. Merville.
[91] Pas-de-Calais, arr. Béthune.
[92] Le pays de Laleu, au diocèse d’Arras, était situé à peu près au point de jonction de ce diocèse avec ceux de Saint-Omer, d’Ypres et de Tournai.
[93] Philippe de Valois et son fils Jean passèrent à Arras la plus grande partie du mois de juin (JJ68, p. 170, 300, 323); le roi de France était à Hesdin à la fin de ce mois (JJ68, p. 335).
Philippe de Valois apprend que la position des habitants et de la garnison de Calais est de plus en plus critique[94]; il quitte Arras et prend le chemin de Hesdin[95], où il s’arrête pour attendre ceux de ses gens d’armes qui ne l’ont pas encore rejoint; puis il passe à Blangy[96], à Fauquembergue[97], à Thérouanne[98], traverse le pays qu’on appelle l’_Alequine_[99], et vient camper sur la hauteur de Sangatte[100], entre Wissant et Calais. P. 46, 47, 274 à 276.
[94] Le roi de France reçut sans doute à Arras l’admirable lettre que lui adressa Jean de Vienne dans le courant du mois de juin 1347. Les Anglais interceptèrent une copie de cette lettre le 26 juin, et voici dans quelles circonstances. Le lendemain de la Saint-Jean (25 juin 1347), les comtes de Northampton et de Pembroke surprirent, à la hauteur du Crotoy, une flotte de quarante-quatre vaisseaux français envoyés pour ravitailler Calais et la mirent en déroute. Le 26, à l’aube du jour, les Anglais s’emparèrent d’une embarcation, montée par des Génois, qui essayait de sortir du port du Crotoy. Le Génois qui commandait cette embarcation, n’eut que le temps de jeter à la mer, attachée à une hache, une lettre très-importante adressée par Jean de Vienne, capitaine de Calais, au roi de France, pour lui exposer sa détresse et celle des habitants de Calais; on la retrouva à marée basse. «Sachiés, disait Jean de Vienne, que ly _n’ad rieus qui ne soit tut mangé et lez chiens et les chates et lez chivaux si qe de vivere nous ne poions pluis trover en la ville si nous ne mangeons chars des gentz_, qar autrefoiz vous avez escript que jeo tendroy la ville taunt que y aueroit à mangier; sy sumes à ces points qe nous n’avoms dount pluis vivere. Si avons pris accord entre nous que, _si n’avoms en brief socour, que nous issiroms hors de la ville toutz à champs pour combatre, pour vivre ou pour morir_, qar nous avoms meulz à morir as champs honourablement que manger l’un l’autre.» (Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 157 et 158.) Si l’on songe que ces lignes étaient écrites dès le mois de juin et que Calais se rendit seulement le 3 août, on ne saurait trop admirer la résistance vraiment héroïque de Jean de Vienne, de la garnison et des bourgeois de Calais.
[95] Philippe de Valois s’arrêta en effet assez longtemps à Hesdin (auj. Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais, arr. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq); car, arrivé dans cette ville dès la fin de juin (JJ68, p. 335), il y était encore le 10 juillet (JJ68, p. 321), il campa ensuite près d’Auchy (auj. Auchy-lès-Hesdin, au nord-est de Hesdin; JJ68, p. 337), et il était devant _la Coupele_ (auj. Coupelle-vieille, Pas-de-Calais, arr. Montreuil-sur-Mer, c. Fruges, entre Hesdin au nord et Fauquembergue an sud) les 17 et 18 juillet (JJ68, p. 288 et 289).
[96] Auj. Blangy-sur-Ternoise, Pas-de-Calais, arr. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq.
[97] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer. Philippe de Valois était campé près de Fauquembergue le 20 juillet (JJ68, p. 316).
[98] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Aire-sur-la-Lys.
[99] Alquines est aujourd’hui un village du Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Lumbres. Froissait se sert, en plusieurs passages de ses Chroniques, du mot _Alequine_ pour désigner l’ancien pays des Morins. Philippe de Valois était près d’Ausques (auj. Nordausques, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres, sur la voie romaine de Leulingue, au nord-ouest de Saint-Omer et au sud-est de Guines), le 24 juillet (JJ68, p. 299{2} et 310), le même jour entre Ausques et Tournehem (JJ68, p. 299{2}), enfin près de Guines (Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, à trois lieues environ au sud de Calais) le 26 juillet (JJ68, p. 261).
[100] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Calais, à 10 kil. de cette ville. Ce que Froissart appelle le _mont de Sangatte_ est une falaise haute de 134 mètres, située entre la mer et de vastes marécages, aujourd’hui desséchés en partie. Puisque Philippe de Valois était encore à Guines le 26, il ne put arriver à Sangatte que le vendredi 27 juillet au plus tôt: c’est du reste la date donnée par Édouard III lui-même dans une lettre rapportée par Robert de Avesbury: «ceo darrein vendredy proschein devant le goul d’aust.» _Hist. Ed. III_, p. 163.
Les assiégeants ont eu soin d’établir leurs campements dans une situation si favorable à la défense qu’on ne peut s’approcher d’eux, pour les attaquer, que par trois côtés: ou, par le grand chemin[101] qui va tout droit à Calais, ou par les dunes qui bordent le rivage de la mer, ou par Guines[102], Marck[103] et Oye[104], mais les routes qui vont en ligne directe de ces trois forteresses à Calais sont impossibles à suivre, tant elles sont coupées de fossés, de fondrières et de marécages. Du côté le plus accessible, il n’y a qu’un pont où l’on puisse passer, qu’on appelle le pont de Nieuley[105]. Le roi d’Angleterre fait ranger en ligne tous ses navires sur la grève et charge les bombardiers, les arbalétriers, les archers qui montent ces navires, de garder le passage des dunes. Quant au pont de Nieuley, le comte de Derby en garde l’entrée à la tête d’une troupe de gens d’armes et d’archers, afin d’en interdire l’accès aux Français et de ne leur laisser d’autre moyen d’approche que des marais impraticables. En même temps, à l’appel d’Édouard III, les Flamands du Franc, de Bruges, de Courtrai, d’Ypres, de Gand, de Grammont, d’Audenarde, d’Alost et de Termonde, passent la rivière[106] de Gravelines et se postent entre cette ville et Calais. Grâce à ces mesures, l’investissement est si complet qu’un oiselet n’aurait pu s’échapper sans être aussitôt arrêté au passage. P. 47, 48, 276, 277.
[101] Froissart veut sans doute désigner ici l’antique voie de communication, marquée sur la carte de Cassini comme _Chemin de Leulingue, ancienne route des Romains_, qui aboutit à Sangatte et dont une prolongation va tout droit, comme dit le chroniqueur, de Sangatte à Calais.
[102] Guines est au sud de Calais; Marck et Oye sont à l’est de cette ville, du côté de la Flandre.
[103] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Calais.
[104] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Audruicq.
[105] Le pont de Nieuley devait être situé, comme nous l’avons dit plus haut, non loin de l’emplacement du fort actuel de Nieuley, au sud-ouest de Calais, près de la _basse ville_, du côté de Sangatte. Ce pont était jeté sur la rivière de Hem qui, des environs d’Ardres où elle prend sa source, passe à Guines et vient se jeter dans la mer à Calais.
[106] La rivière de Gravelines est l’Aa.
Entre la hauteur de Sangatte et la mer s’élève une haute tour, entourée de doubles fossés, où se tiennent trente-deux archers anglais pour interdire le passage des dunes aux Français. Les gens de la communauté de Tournai aperçoivent cette tour, s’en emparent après un assaut meurtrier, et la jettent par terre aux applaudissements des Français. P. 48, 49, 277, 278.
Les seigneurs de Beaujeu et de Saint-Venant, qui sont allés, aussitôt après l’arrivée des Français à Sangatte, examiner la position des Anglais, déclarent au roi que cette position leur paraît inexpugnable. Philippe de Valois envoie le lendemain Geoffroi de Charny, Eustache de Ribemont, Gui de Nesle et le seigneur de Beaujeu, offrir la bataille au roi d’Angleterre en tel lieu qui serait choisi par quatre chevaliers de l’un et l’autre parti. Édouard refuse d’accepter cette proposition[107]. P. 49 à 51, 278 à 281.
[107] D’après la lettre d’Édouard III déjà citée, ce défi ne fut porté que le mardi 31 juillet, après trois jours de négociations infructueuses. «Et puis le marsdi vers le vespre, viendrent certayns graunts et chivalers de part nostre adversarie, à la place du treté, et offrirent à nos gentz la bataille de part nostre adversarie susdit par ensy que noz vousissoms venir hors le marreis, et il nous durroit place convenable pur combatre, quele heure qe nous pleroit, entre cele heure et vendredy à soir proschein suaunt (3 août); et vorroient que quatre chivalers de noz et aultre quatre de lor esleirent place covenable pur l’une partie et pur l’autre.» Le roi d’Angleterre prétend qu’il fit répondre dès le lendemain mercredi 1er août à Philippe de Valois qu’il acceptait son défi; Jean le Bel (t. II, p. 130 et 131) et Froissart rapportent le contraire. Il y a lieu de croire, comme l’ont pensé Bréquigny (_Mémoires de l’Académie des inscriptions_, t. L, p. 611 à 614) et Dacier (p. 346 de son édition de Froissart, note 1) qu’Édouard III dut accepter en principe le défi du roi de France: le point d’honneur chevaleresque exigeait impérieusement cette acceptation qui au fond n’engageait à rien le roi anglais, puisqu’il lui restait mille moyens d’éluder ou de différer le combat, quand on en viendrait à la mise en pratique, à l’exécution. Il semble, à vrai dire, que le défi n’avait guère été porté plus sérieusement par Philippe qu’il ne fut accepté par Édouard; et le roi de France ne proposa sans doute la bataille à son adversaire que pour dérober sa retraite ou du moins se ménager une explication honorable.
Grâce à la médiation de deux cardinaux envoyés[108] par le pape Clément VI, les ducs de Bourgogne et de Bourbon, Louis de Savoie et Jean de Hainaut[109], du côté des Français, les comtes de Derby et de Northampton, Renaud de Cobham et Gautier de Mauny[110], du côté des Anglais, passent trois jours en conférences pour traiter de la paix, mais ces négociations restent sans résultat. Philippe de Valois, qui ne voit aucun moyen de faire lever le siége de Calais ni d’en venir aux mains avec les Anglais, prend le parti de décamper brusquement[111] et de reprendre le chemin d’Amiens. Ce départ précipité de l’armée, dont ils attendaient leur délivrance, met les habitants de Calais au désespoir, tandis que les assiégeants qui poursuivent les Français dans leur retraite font un grand butin. P. 51 à 53, 281 à 283.
[108] Ces deux légats étaient Annibal Ceccano, évêque de Frascati, et Étienne Aubert, cardinal prêtre du titre des Saints Jean et Paul. Du reste, Clément VI n’avait pas cessé, depuis le commencement de la guerre, d’intervenir pour la conclusion d’une paix entre les deux rois. Il avait même adressé des reproches assez vifs au roi d’Angleterre, par lettres datées d’Avignon le 15 janvier 1347, au sujet du peu d’égard que ce prince avait eu à la médiation des légats du saint-siége. Voyez Robert de Avesbury, p. 146 à 153 et Rymer, vol. III, p. 100 et 101.
[109] Les plénipotentiaires français étaient, d’après la lettre d’Édouard, les ducs de Bourbon et d’Athènes, le chancelier de France (qui était alors Guillaume Flotte, sire de Revel), Gui de Nesle, sire d’Offémont, et Geoffroi de Charny.
[110] D’après la lettre d’Édouard, les plénipotentiaires anglais étaient bien ceux indiqués par Froissart; il y faut ajouter seulement le marquis de Juliers et Barthélemy de Burghersh, chambellan du roi anglais. Voyez Robert de Avesbury, p. 164.
[111] Édouard dit que Philippe de Valois décampa précipitamment le jeudi (2 août) de grand matin: «.... jeosdi, devaunt le jour.... s’en departi od toutes ses gentz auxi comme disconfit, et hasterent taunt qu’ils arderent lor tentes et graunt partie de lor herneys à lor departir; et noz gentz lez pursuerent bien près à la cowe: issint, à l’escrivere de cestes, n’estoient ils mye unqore revenuz....» (_Ibid._, p. 166). Nous devons dire que la date des actes émanés de Philippe de Valois, au commencement d’août, s’accorde bien avec le témoignage du roi anglais. Plusieurs pièces ont été données devant Calais (JJ68, p. 297) ou près de Sangatte (JJ68, p. 132) «ou mois d’aoust» c’est-à-dire le 1er août; mais il résulte de deux actes (JJ68, p. 122 et 283) que, _dès le 3 août_, le roi de France était à Lumbres (Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, au sud-ouest de cette ville), après avoir passé (JJ68, p. 290) à Ausques (auj. Nordausques, Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, c. Ardres ou Zudausques, c. Lumbres), et que le 7 août il était à Hesdin (JJ68, p. 271) après avoir passé à Fauquembergue (JJ68, p. 292 et 207).
Le départ du roi de France vient de faire perdre aux habitants de Calais leur dernier espoir, et, pendant ce temps, la famine, qui sévit avec une rigueur croissante, est arrivée à tel point que les riches eux-mêmes ne sont pas épargnés. C’est pourquoi les assiégés prient Jean de Vienne de s’aboucher avec les Anglais pour traiter de la reddition de la ville. Le gouverneur de Calais fait signe, du haut des remparts, aux assiégeants qu’il a une communication à leur faire. Le roi d’Angleterre charge Gautier de Mauny de recevoir les ouvertures des Calaisiens. Jean de Vienne propose de rendre la ville à la condition que la garnison et la population auront la liberté et la vie sauves. Gautier de Mauny répond que la volonté bien arrêtée d’Édouard est que les assiégés se rendent sans conditions. Le capitaine de Calais s’élève contre une telle prétention, et l’envoyé anglais s’engage à user de toute son influence pour obtenir des conditions moins dures. De retour auprès du roi son maître, Gautier de Mauny plaide avec tant d’habileté et de chaleur la cause des habitants de Calais qu’Édouard, se relâchant de ses premières exigences, promet de faire grâce aux habitants de Calais à la condition que six des plus notables bourgeois viendront, tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, lui présenter les clefs de leur ville et se mettre entièrement à sa discrétion. P. 53 à 57, 283 à 287.
Gautier de Mauny retourne porter à Jean de Vienne l’ultimatum du roi d’Angleterre qui plonge dans la consternation les Calaisiens. A la vue de l’affliction générale, un des plus riches bourgeois, nommé Eustache de Saint-Pierre, n’hésite pas à exposer sa vie pour sauver ses concitoyens: il s’offre le premier pour être l’une des six victimes; et bientôt Jean d’Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et André d’Ardres, entraînés par l’héroïque exemple d’Eustache, veulent bien se joindre à lui et s’associer à son dévouement[112]. Ces six bourgeois se mettent tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, comme l’a ordonné le vainqueur; puis, au milieu de toute la population de Calais qui leur fait cortége et éclate en sanglots, ils se rendent, dans cet appareil, jusqu’aux remparts. Là, ils sont livrés par Jean de Vienne à Gautier de Mauny, qui les amène en présence d’Édouard. Ils se prosternent devant le roi d’Angleterre, lui présentent les clefs de Calais et le supplient à mains jointes d’avoir pitié d’eux. Édouard reste sourd à leurs prières et donne l’ordre de leur faire trancher la tête, malgré les représentations de Gautier de Mauny. La reine Philippe, qui est enceinte et assiste tout en larmes à cette scène, se jette alors aux pieds de son mari, et, à force d’instances, parvient à lui arracher la grâce des six bourgeois; elle distribue ensuite des vêtements à ces malheureux, les fait dîner à sa table et les renvoie en donnant à chacun six nobles. P. 57 à 63, 287 à 293.
[112] Cet épisode du dévouement des six bourgeois de Calais est emprunté à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 135 et 136). Un savant académicien du dernier siècle, Bréquigny, a élevé des doutes sur l’exactitude du récit de Froissart dans deux dissertations, l’une relative à des recherches sur l’histoire de France faites à Londres (_Mémoires de l’Académie des inscriptions_, t. XXXVII, p. 538 à 540), l’autre consacrée au siége et à la prise de Calais par Édouard III (_Ibid_, t. L, p. 618 à 621). Bréquigny se fonde, pour mettre en doute le dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons, sur les quatre actes suivants qu’il avait eu le mérite de découvrir dans les Archives de Londres et de signaler le premier: 1º Une concession à vie faite le 24 août 1347 à Philippe, reine d’Angleterre, des maisons que Jean d’Aire possédait à Calais avec leurs dépendances (Cales. Rol. pat., an. 21 Ed. III, memb. 2);--2º une pension de 40 marcs sterling constituée le 8 octobre 1347 au profit d’Eustache de Saint-Pierre «pro bono servicio nobis pro custodia et bona disposicione ville nostre Calesii impendendo, _pro sustentacione sua_.... quousque de statu ejusdem Eustacii aliter duxerimus providendum.» (Rymer, vol. III, p. 138.)--3º La restitution faite le 8 octobre 1347 au dit Eustache de Saint-Pierre de quelques-unes des maisons qu’il possédait à Calais et qui avaient été confisquées «dum tamen erga nos et heredes nostros [Eustachius et sui heredes] bene et fideliter se gerant et pro salva custodia et municione dicte ville faciant debite quod debebunt» (_Ibid._);--4º la concession faite à Jean de Gerwadby en date du 29 juillet 1351 des biens situés à Calais qui avaient appartenu à Eustache de Saint-Pierre et qui avaient été confisqués après sa mort sur ses héritiers «que per forisfactum heredum ipsius Eustachii, qui adversariis nostris Francie contra nos adherentes existunt, ad manus nostras devenerunt....» (Rot. Franc., an. 25 Ed. III, memb. 5). Bréquigny aurait pu ajouter que le jour même où Édouard restituait à Eustache quelques-uns de ses biens, c’est-à-dire le 8 octobre 1347, il distribuait encore à trois Anglais, à Jean Goldbeter, à Jean Clerc de Londres, à Jean Dalmaigne, des propriétés qui avaient appartenu à ce même Eustache de Saint-Pierre. Il suffit de citer les arguments de Bréquigny pour montrer qu’ils n’infirment nullement le témoignage de Jean le Bel et de Froissart. Eustache de Saint-Pierre, âgé de soixante ans lors de la capitulation, puisque dans un acte de 1335, où il figure comme témoin, il déclare avoir quarante-huit ans, aura voulu mourir dans sa ville natale, dans cette ville qui lui avait inspiré son dévouement: en quoi cela est-il en contradiction avec le récit de Froissart? Voyez l’excellent livre de M. Auguste Lebeau, intitulé: _Dissertation sur le dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons en 1347_, Calais, 1839, in-12 de 232 pages.
C’est ainsi que la ville de Calais, qui avait été assiégée au mois d’août[113] 1346, vers la fête de la Décollation de Saint-Jean, fut prise dans le courant de ce même mois d’août de l’an 1347.--Par l’ordre du roi d’Angleterre, Jean de Vienne et tous les gentilshommes de la garnison sont faits prisonniers, tandis que l’on somme les autres gens d’armes, venus là comme mercenaires, et tous les habitants, hommes, femmes et enfants, d’évacuer la ville que l’on veut repeupler de purs Anglais. On ne garde[114] qu’un prêtre et deux autres personnes âgées et expérimentées, dont le vainqueur a besoin pour se renseigner sur les propriétés, les lois et ordonnances. Édouard fait son entrée solennelle à Calais dont il va habiter le château et où la reine sa femme met au monde une fille qui a nom Marguerite. En même temps, le roi anglais donne quelques-uns des plus beaux hôtels de la ville à Gautier de Mauny, à Renaud de Cobham, à Barthélemy de Burghersh, au baron de Stafford et à d’autres chevaliers de son entourage. P. 63 à 65, 293 à 297.
[113] Comme l’a fait observer Dacier (p. 354 de son éd. de Froissart, note 1), cette date n’est pas tout à fait exacte: c’est une des nombreuses erreurs empruntées par Froissart à Jean le Bel (t. II, p. 139). La tête de la décollation de Saint-Jean tombe le 29 août, et le roi d’Angleterre, au rapport de Robert de Avesbury (_Hist. Ed. III_, p. 140) n’arriva devant Calais que le 3 septembre. D’après le même historien (_Ibid._, p. 166), cette ville se rendit le vendredi 3 août, le lendemain du décampement de Philippe de Valois et de son armée: le siége avait duré par conséquent juste onze mois.
[114] «Dominus rex, semper misericors et benignus, _captis et retentis paucis de majoribus_, communitatem dictæ villæ cum bonis suis omnibus graciose permisit abire, dictamque villam suo retinuit imperio subjugatam.» (Robert de Avesbury, p. 167.) D’après Gilles li Muisis, Édouard III laissa à Calais vingt-deux des plus riches bourgeois «pour rensegnier les hiretages», selon l’expression de Froissart. Eustache de Saint-Pierre était désigné par sa position de fortune et la considération qui l’entourait pour être l’un de ces vingt-deux; ainsi s’expliquent les faveurs, _très-relatives_, d’Édouard en faveur d’Eustache: «.... _pro bona dispositione villæ Calesii_, quousque de statu ejusdem Eustachii duxerimus providendum.»
Les habitants de Calais ne reçoivent aucun dédommagement[115] du roi de France pour qui ils ont tout perdu; la plupart d’entre eux se retirent à Saint-Omer.--Grâce à la médiation du cardinal Gui de Boulogne[116], légat du Saint-Siége, une trêve de deux ans est conclue entre les rois de France et d’Angleterre: la Bretagne seule est exceptée de cette trêve.--Édouard repasse en Angleterre, après avoir confié la garde de sa nouvelle conquête à un Lombard nommé Aimeri de Pavie[117]; il ne se contente pas d’envoyer à Calais, qu’il veut repeupler[118], trente-six riches bourgeois anglais, dont douze de Londres; il octroie à cette ville de grandes libertés et franchises[119] pour y attirer des étrangers.--Charles de Blois, fait prisonnier à la Roche-Derrien, et Raoul, comte d’Eu, tombé à Caen au pouvoir des Anglais, que l’on détient alors à la Tour de Londres avec David Bruce, roi d’Écosse, et le comte de Murrey, sont traités avec beaucoup de courtoisie[120], Charles de Blois, à la prière de la reine d’Angleterre, sa cousine germaine[121], Raoul d’Eu, parce qu’il a su gagner par sa galanterie les bonnes grâces de toute la cour. P. 65 à 67, 297 à 299.
[115] Cette erreur a été empruntée par Froissart à Jean le Bel (t. II, p. 140). Philippe de Valois, par une ordonnance antérieure au 7 septembre 1347 et qui fut renouvelée en septembre 1349 (Arch. nat., JJ78, p. 162 et 169) fit don de toutes les forfaitures qui viendraient à échoir dans le royaume aux habitants de Calais chassés de leur ville par les Anglais; le 7 septembre 1347, il accorda aux dits habitants, en considération des pertes que leur avaient fait éprouver les ennemis, tous les offices dont la nomination lui appartenait ou au duc de Normandie, son fils aîné (Arch. nat., K187, liasse 2, p. 97; une copie de cette pièce originale: JJ68, p. 245, est datée d’Amiens le 8 septembre). Enfin le 10 septembre suivant, il leur octroya, par une nouvelle ordonnance, un grand nombre de priviléges et franchises qui furent confirmés sous les règnes suivants (_Recueil des Ordonnances_, t. IV, p. 606 et suivantes). Ces promesses ne restèrent pas à l’état de lettre morte; un grand nombre d’actes authentiques attestent qu’elles furent tenues. En mai 1348, le roi de France donne une maison sise à Provins à Thomas de Hallangues, bourgeois et habitant de Calais (JJ76, p. 10); en septembre 1349, il concède les biens confisqués d’un usurier lombard, sis au bailliage de Vitry, à Colart de Londeners, jadis bourgeois de Calais, «en consideration de ce qu’il a souffert au siège de cette ville» (JJ68, p. 390); le 9 mars 1350, il indemnise Mabille, veuve d’Enguerrand dit Estrecletrop et Marguerite, fille de feu Lenoir, sœurs, lesquelles avaient perdu leurs biens durant le siége de Calais (JJ80, p. 226). En juillet 1351, Jean de Boulogne, comte de Montfort, lieutenant du roi Jean, son neveu ès parties de Picardie et sur les frontières de Flandres, donne à Jean du Fresne le Jeune, fils de Jean du Fresne, à présent prévôt de Montreuil, _jadis bourgeois de Calais_, des biens sis à Bouvines et en la comté de Guines confisqués sur Gillebert d’Aire qui est allé demeurer à Calais avec les Anglais. JJ82, p. 271.
[116] Gui de Boulogne n’eut aucune part à ces trêves qui furent conclues le 28 septembre 1347. Les médiateurs furent les cardinaux Annibal Ceccano et Étienne Aubert. La trêve ne devait durer que quinze jours après la fête de Saint-Jean-Baptiste de l’année 1348, c’est-à-dire environ dix mois, et non pas deux ans, comme l’avance le chroniqueur trompé sans doute par les prolongations accordées à différentes reprises. Froissart se trompe aussi en disant que la Bretagne fut exceptée de ces trêves. (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 136 à 138.) Dacier avait déjà rectifié Froissart sur tous ces points. Voyez son édit. de Froissart, p. 356, note 2.
[117] C’est Jean de Montgommery, et non Aimeri de Pavie, qui fut nommé capitaine de Calais, avant le départ du roi d’Angleterre, le 8 octobre 1347 (Rymer, vol. III, p. 138). Jean de Montgommery fut remplacé le 1er décembre de cette même année par Jean de Chivereston (_Ibid._, p. 142). C’est seulement le 24 avril 1348 qu’Édouard nomme son amé Aimeri de Pavie, non capitaine de Calais, mais capitaine et conduiseur de ses galées et de tous les arbalétriers et mariniers montant les dites galées (_Ibid._, p. 159). Aimeri de Pavie, chargé sans doute comme capitaine des galées de défendre les approches de Calais du côté de la mer, remplit-il en outre par intérim ou autrement les fonctions de gouverneur de cette ville? On en est réduit sur ce point à des suppositions.
[118] Le 12 août 1347, le roi d’Angleterre fit annoncer par tout son royaume qu’il concéderait des maisons, des rentes et ferait toute sorte d’avantages à ceux de ses sujets qui voudraient s’établir à Calais avant le 1er septembre suivant. V. Rymer, vol. III, p. 130.
[119] Le 3 décembre 1347, Édouard confirma les statuts donnés à la ville de Calais en 1317 par Mahaut, comtesse d’Artois. (Rymer, vol. III, p. 142 à 144.) Les dispositions que le roi avait ajoutées à ces statuts dès le 8 octobre 1347 sont relativement libérales. (_Ibid._, p. 139.) V. Bréquigny, _Mém. de l’Académie des Inscriptions_, t. 50, p. 623 à 627.
[120] Le témoignage de Froissart est contredit par George de Lesnen, médecin de Charles de Blois, et Olivier de Bignon, son valet de chambre, qui déclarent, dans l’enquête faite pour la canonisation de ce prince, que les Anglais le soumirent à une captivité très-dure. V. dom Morice, _Hist. de Bretagne_, t. II des _Preuves_, p. 6 et 7.
[121] Charles de Blois était fils de Marguerite, et Philippe de Hainaut était fille de Jeanne, toutes deux sœurs de Philippe de Valois.