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Part 10

Quelques semaines plus tard, par une tiède matinée de juin,--marchant toujours vers le jardin de la Joie et des Rêves,--il traversait une vaste plaine où il n’y avait pas une maison, pas un arbre. Il s’étonna d’apercevoir, au loin, vers la ligne de l’horizon, quelque chose de long, de sombre et de lisse, avec des blancheurs par endroits, qui s’avançait peu à peu, comme un rempart vivant détaché du ciel, dans un profond et grossissant murmure. Il ne tarda pas à reconnaître que, ce qui s’approchait, c’était une masse énorme d’eau! Une inondation, telle que jamais encore il n’y en avait eu de pareille, envahissait irrésistiblement la plaine; et toute la terre, dans un instant, ne serait plus qu’une mer immense. L’enfant trembla de peur; non pas pour lui-même, mais pour la petite flamme. Elle serait vaincue par l’onde, si elle avait été victorieuse du vent. Il se mit à fuir, courant à perdre haleine. Vainement. Le flux énorme le suivait, le suivait, le gagnait de vitesse, l’atteignit, l’emporta. Pendant bien des heures,--tantôt surnageant, tantôt couvert par l’humide lourdeur,--il fut une épave roulant dans l’eau qui coule; et, quand l’inondation eut atteint un désert brûlant dont les sables la burent, quand il fut couché sur les fleurs d’une oasis, il sanglota, navré de n’avoir point péri. Car, cette fois, c’en était fait, il était sûr de ne plus avoir la douce lueur au front. Elle avait dû s’éteindre, à jamais, dans la froideur de l’eau. Il poussa un cri de joie. Là, dans la flaque d’un creux de sable, tremblait un reflet d’or et d’azur. Elle vivait toujours, la petite flamme bleue!

Dès lors il connut le bonheur de l’espoir sans trouble et de la certitude. Ayant répudié tous les doutes, il marcha fièrement à la conquête de son rêve. Puisque la vivace clarté avait triomphé de la rafale et des flots, il était sûr d’entrer dans le miraculeux Jardin qui ouvre, de l’autre côté de l’ombre, sa porte de diamant.

IV

Après avoir traversé toutes les villes et toutes les solitudes, après avoir défié des ténèbres plus denses que la poix et des incendies plus furieux qu’un coucher du soleil, il s’arrêta, ébloui, car il voyait enfin, lumineuse et diaphane, la porte diamantine. Il était arrivé! il allait pénétrer dans l’auguste paradis de la Joie et des Rêves; là, il vivrait éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde obscur, respirant un air subtil fait de l’âme des roses et de la claire haleine des étoiles; et d’angéliques lys, par milliers, seraient les encensoirs de sa gloire.

Comme il pressait le pas, il tourna la tête, à cause d’un petit rire. Une jeune femme lui faisait signe, à demi nue sur un lit d’herbes fleuries, montrant, dans toute sa blancheur grasse, une bouche pareille à une rose un peu grande et des bouts de seins, pareils à deux petites roses.

--Eh! bel enfant, dit-elle, que vous avez donc là, au front, une jolie flamme bleue!

--Oui, dit-il, elle est jolie.

--Vous ne savez pas ce que vous feriez si vous étiez courtois et complaisant comme il faut l’être avec les dames?

--Que ferais-je? demanda-t-il.

--Vous me laisseriez regarder de plus près cette petite lueur; et, pour prix, je vous donnerais un baiser de ma bouche sur votre front. Il n’est rien de plus agréable que les baisers que je donne.

L’enfant ne vit aucun inconvénient à faire ce que voulait la jeune femme demi-nue. Quel péril y avait-il à laisser admirer, par cette belle créature sans méchanceté l’invincible lumière qui avait triomphé des bourrasques et de l’eau furieuse? et il se sentait doucement ému à cause de l’espoir du baiser.

Il inclina son front pour qu’elle y mît sa bouche, pour qu’elle regardât à son aise la clarté d’or et d’azur.

De son côté, elle s’approchait, souriante, ouvrant ses lèvres roses.

O délicieux instant! Mais sous le souffle de la jeune femme, pendant le baiser, la petite flamme bleue s’éteignit. Et, tout à coup, le voyageur fut enveloppé d’une nuit profonde. Et depuis bien des années il se lamente, marchant à tâtons, se heurtant à d’invisibles murs, roulant dans des précipices imprévus. Et jamais plus il ne retrouvera la route de l’incomparable Jardin.

MARTINE ET SON ANGE

I

En ce temps-là, dans ce pays, il y avait une enfant de quinze ans, appelée Martine, qui était sur le point de rendre l’âme. La maladie l’avait prise tout à coup; maintenant elle allait trépasser. Ses parents, de pauvres campagnards qui ne possédaient rien autre chose qu’une vieille chaumière au milieu d’un maigre champ, éprouvaient une cruelle affliction; car ils aimaient tendrement la jolie moribonde. La mère surtout se désespérait; d’abord, parce qu’elle était la mère, et puis parce que, la chaumière se trouvant très loin du village, elle craignait que M. le curé n’arrivât pas avant la mort de Martine. Très dévote, elle pleurait en songeant que sa fille cesserait de vivre sans s’être confessée et sans avoir reçu l’absolution.

--Pour ce qui est de cela, n’ayez point de souci, madame, dit une voix si douce que les parents, malgré leur douleur, en eurent l’ouïe enchantée.

En même temps, ils voyaient, derrière le lit de l’agonisante, se lever une forme blanche, un peu vague, avec des ailes.

La voix reprit:

--Je suis l’ange gardien de Martine, et je pense qu’un ange peut remplacer un prêtre sans aucun désavantage. Tenez-vous dans ce coin, là-bas, ne retournez pas la tête. Votre enfant me dira ses péchés: comme elle est tout à fait innocente, ce sera l’affaire d’un moment.

II

Il arrive peu souvent qu’une jeune fille se confesse à un ange; la chose arriva en ce temps-là dans ce pays. Martine eut bientôt fait d’avouer ses menues peccadilles; le divin messager allait la bénir, pardonnée, non des mains, mais des ailes, lorsqu’elle se souvint d’une grosse faute qu’elle avait commise, la semaine passée. Envieuse d’un mouchoir de cou, en soie rose, si joli, que lui avait montré une voisine, elle l’avait dérobé pour s’en parer. Double crime: coquetterie et larcin. L’ange demeura perplexe.

--Je ne sais, dit-il, si je dois vous absoudre d’un tel péché. Où est-il, ce mouchoir?

--Sous l’oreiller, mon bon ange.

--Il faudrait le restituer.

--Oh! ce serait de grand cœur. Mais le puis-je? Malade comme je suis, je ne saurais faire un pas ni même descendre de mon lit; et la maison de la voisine est de l’autre côté du petit bois.

--Qu’à cela ne tienne, dit l’ange gardien qui avait réponse à tout. Faisons un troc, pour un instant: donnez-moi votre maladie, prenez ma bonne santé; et je resterai dans le lit au lieu de vous, tandis que vous irez rapporter le mouchoir. Vos parents ne s’apercevront de rien; je cacherai mes ailes sous le drap.

--Je ferai comme il vous plaira, dit Martine.

--Mais surtout gardez-vous de perdre le temps en chemin! Imaginez ce qui arriverait si l’heure marquée pour votre mort sonnait avant votre retour: il me faudrait mourir à votre place; ce qui serait tout à fait malséant, puisque je suis immortel.

--N’ayez crainte, mon ange! Je ne vous exposerai pas à un si grand malheur. Quelques minutes suffiront pour que j’aille et revienne.

Là-dessus, se sentant aussi dispose qu’il est possible de l’être, elle sauta du lit et se vêtit à la hâte, en silence, pour ne pas attirer l’attention de ses parents; quand ceux-ci se retournèrent, ils virent sur l’oreiller un doux visage pâle, avec des cheveux blonds; sans doute c’était l’ange, qui cachait ses ailes sous le drap.

III

Courant à travers les branches, sautant les fossés, Martine faisait toute la diligence possible. Bien que ce fût déjà nuit noire, elle connaissait trop bien la route pour qu’il y eût le moindre risque qu’elle s’égarât. Elle arriva sans retard à la maison de la voisine, entra sans frapper, glissa dans un bahut le mouchoir de soie rose,--par bonheur, il n’y avait personne au logis,--et s’en revint sur ses pas. A vrai dire, elle marchait un peu moins vite que tout à l’heure. Était-ce qu’elle hésitait, au moment de rendre à son ange la santé qu’il lui avait prêtée? Pas du tout. Elle lui gardait une grande reconnaissance de ce qu’il avait fait pour assurer le salut éternel d’une pauvre fille, et se sentait résolue à tenir sa promesse. Non certes, non, elle ne le laisserait pas mourir au lieu d’elle! Si elle ne courait point, à présent, c’était à cause de la fatigue. Puis, un rossignol chantait dans les branches nocturnes tout argentées de lune, et qu’y a-t-il de plus doux à écouter que ce chant la nuit? Elle l’entendait, hélas! pour la dernière fois. En même temps une tristesse lui venait à penser qu’il y aurait demain un ciel de lune et d’étoiles, qu’elle ne verrait point. C’était affreux, ce lit, si proche, où elle s’endormirait pour toujours. Mais elle secoua ces lâches regrets! Elle s’élança, et, déjà, elle apercevait dans l’ombre la vieille chaumière au milieu du champ, lorsqu’une musique de violon sonna dans le lointain. On dansait, là-bas, dans le hangar d’une ferme. Elle s’était arrêtée. Elle écoutait, troublée, ravie. Elle se disait que c’était tout près, cette ferme; qu’une valse,--une toute petite valse,--ne dure pas longtemps; rien de plus mal sans doute que de faire attendre l’ange qui souffrait pour elle; mais enfin, l’heure où elle devait mourir n’était pas, peut-être, si proche qu’on le croyait...

IV

Après une valse, ce fut une autre valse, une autre, une autre encore! Avant chacune, «la dernière! pensait Martine, puis je m’en irai mourir.» La musique recommençait; l’enfant n’avait pas la force de s’éloigner. Elle avait des remords, certainement, mais des remords qui dansaient avec elle. Pourtant, quand minuit sonna, elle réunit tout son courage. Elle ne resterait pas une minute de plus! Elle reprendrait sa place dans le lit mortuaire! Comme elle sortait du bal, elle se trouva en face d’un jeune homme si beau qu’elle n’avait jamais rêvé qu’il en pût exister de pareil. Et ce n’était pas un paysan, ni l’un des seigneurs des châteaux voisins, mais le roi lui-même qui, revenant cette nuit-là d’une chasse où il s’était égaré avec quelques courtisans, avait fait halte devant la ferme pour voir comment se divertissent les gens de la campagne. A l’aspect de Martine, il demeura ébloui,--jamais il n’avait admiré à la cour une princesse aussi belle que cette fillette des champs,--et il devint tout pâle tandis qu’elle devenait toute rose. Après un silence, où ils achevèrent de s’éprendre l’un de l’autre à un point qu’on ne saurait dire, le roi n’hésita pas à s’écrier que son cœur était fixé pour toujours, qu’il n’aurait point d’autre femme que cette exquise bergère. Il ordonna qu’on fît approcher un carrosse où elle prendrait place pour venir à la cour. Hélas! Martine, délicieusement émue, ne put s’empêcher de monter dans la royale voiture; en même temps, elle avait le cœur bien gros en songeant à l’ange gardien qui se mourait dans la chaumière, qui était peut-être mort, maintenant.

V

Elle fut reine, elle eut des palais merveilleux, et la joie des fêtes, et la gloire d’être la plus illustre avec l’orgueil d’être la plus belle. Mais ce qui la ravissait surtout, ce n’étaient pas les louanges des chambellans et des ambassadeurs, ce n’était pas de marcher sur des tapis de soie et d’or, de porter des robes fleuries de toutes les roses et constellées de tous les diamants, non, c’était l’amour toujours vivant, toujours grandissant, qui brûlait pour le roi, dans son cœur, qui brûlait, dans le cœur du roi, pour elle. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une tendresse non pareille. Dans tout le vaste monde, ils ne voyaient qu’eux seuls. Les affaires de l’État étaient le moindre de leurs soucis; qu’on leur permît de s’adorer en paix, ils n’avaient pas d’autre désir; et, sous leur règne, on ne fit point la guerre, tant ils s’occupaient à faire l’amour. Au milieu d’une telle joie, Martine songeait-elle au céleste messager qui avait pris sa place, par charité pure? Rarement. Son bonheur ne lui laissait pas le temps de ce chagrin. Que si,--parfois,--un remords lui venait de n’avoir pas accompli sa promesse, elle s’en délivrait en se disant que Martine, dans la chaumière, n’était peut-être pas aussi malade qu’il paraissait, et que l’ange avait dû guérir. D’ailleurs, elle ne s’inquiétait guère de ce passé si obscur, si lointain, et elle ne pouvait pas avoir de tristesse puisqu’elle s’endormait tous les soirs, la tête sur l’épaule de son royal époux. Mais il advint une chose terrible: le roi disparut un jour, pour ne plus reparaître, et personne ne put savoir ce qu’il était devenu.

VI

Dès qu’elle fut seule, dès qu’elle fut malheureuse, Martine se souvint de l’ange qui l’avait attendue en vain. Quand on est à plaindre, on est enclin à avoir pitié. Elle se reprocha amèrement d’avoir condamné au trépas le miséricordieux immortel,--car, depuis longtemps, sans doute, il avait cessé d’exister,--et, un jour, s’étant revêtue d’un habit de pauvresse, d’un habit pareil à ceux qu’elle portait jadis, elle s’achemina vers la chaumière au milieu du champ. Espérait-elle qu’il serait temps encore de reprendre sa place dans le lit fatal? Oh! non, elle savait bien qu’elle avait commis une faute irréparable; mais elle voulait revoir, pèlerine repentante, le lieu où avait souffert celui qui s’exposa pour elle. La chaumière n’était plus que décombres dans la plaine en jachère. En s’informant chez les voisins qui se gardèrent bien de la reconnaître, Martine apprit que les habitants de la demeure aujourd’hui ruinée avaient quitté le pays, autrefois, après la mort d’une fille chérie; et l’on ne savait pas quel chemin ils avaient suivi. Quant à l’enfant, elle était enterrée dans le petit cimetière, au flanc de la colline. Ainsi, c’était certain, le céleste remplaçant était mort à l’heure où elle aurait dû mourir elle-même, et on l’eût ensevelie si on ne l’avait pas enseveli. Du moins elle irait prier sur la tombe de l’ange. Elle entra dans le cimetière, s’agenouilla devant une croix basse où on lisait le nom de Martine parmi les hautes herbes fleuries. Comme son cœur se déchirait! Comme elle se jugeait coupable! Avec quels sanglots elle implorait la divine clémence! Mais une voix lui dit, une voix si douce que, malgré sa douleur, elle en eut l’ouïe enchantée:

--Ne vous désolez pas, Martine; les choses n’ont pas aussi mal tourné que vous pouvez le croire.

En même temps, elle voyait, derrière la croix, se lever une forme blanche, un peu vague, avec des ailes.

La voix reprit:

--Je suis votre ange gardien, et tout est bien puisque vous voilà. Hâtez-vous de vous coucher sous cette pierre, et j’emporterai votre âme au paradis, afin de l’y épouser.

--Hélas! mon bon ange, combien vous avez dû souffrir, par ma faute, en mourant, et combien vous avez dû vous ennuyer, seul si longtemps, dans cette tombe!

--Bon! dit-il, je m’étais bien douté que vous ne reviendriez pas de sitôt, et j’avais pris mes précautions en conséquence. Une vaine forme abusa vos parents, sous le drap, sur l’oreiller; je vous ai suivie à travers les branches; et, pendant le temps où j’aurais dû dormir à votre place dans la fosse, sous les hautes herbes fleuries...

--Oh! pendant ce temps, en quel lieu étiez-vous, mon ange?

--J’étais dans notre royal palais, ma reine, où vous m’aimiez presque autant que vous m’aimerez tout à l’heure au Paradis!

LA DERNIÈRE FÉE

Un jour, dans une calèche faite d’une coquille d’aveline et attelée de quatre coccinelles, la fée Oriane,--qui n’était pas plus grande que l’ongle du petit doigt,--s’en retournait vers la forêt de Brocéliande où elle avait coutume de vivre avec ses pareilles. Elle revenait d’un baptême de trois rouges-gorges, qu’on célébrait dans le creux d’un mur tout fleuri de glycines; la fête avait été fort agréable dans le nid sous les feuilles; les jolis cris des oiseaux nouveau-nés remuant leurs ailerons roses à peine duvetés, avaient permis d’espérer que les filleuls de la fée seraient un jour des chanteurs excellents. Oriane était donc de très belle humeur, et, comme la joie fait qu’on est bon, elle rendait service en chemin à toutes les personnes et à toutes les choses qu’elle rencontrait; fourrant des bouquets de mûres dans le panier des gamines qui s’en vont à l’école, soufflant, pour les aider à éclore, sur les boutons d’églantines, mettant des brins d’avène par-dessus les gouttes de rosée, de peur que les cirons courussent le risque de se noyer en les traversant. Deux amoureux, paysan et paysanne, s’embrassaient dans un champ où le blé vert leur venait à peine aux chevilles; elle fit mûrir et grandir les blés afin que, de la route, on ne vît point les baisers. Et comme, à faire le bien que vous conseilla la joie, on devient plus joyeux encore, la fée Oriane était à ce point pleine d’aise que, si elle n’avait pas craint de renverser la voiture, elle se serait mise à danser dans la coquille de noisette. Mais, bientôt, ce ne fut plus le temps d’être contente. Hélas! qu’était-il arrivé? Elle était bien sûre d’avoir suivi la bonne route, et là où naguère la forêt de Brocéliande remuait dans la brise les mystères enchantés de ses profondes verdures, il n’y avait plus qu’une vaste plaine, avec des bâtisses éparses, sous un ciel sali de noires fumées. Qu’étiez-vous devenues, clairières vertes et dorées où l’on dansait au clair des étoiles, fourrés de roses, buissons d’épines épanouies, grottes où le sommeil souriait sur les mousses d’or, dans les parfums et les musiques, et vous, palais souterrains aux murailles de cristal, qu’illuminaient, les jours de fêtes, mille lustres de vivantes pierreries? Qu’étiez-vous devenues, Urgande, Urgèle, Alcine, Viviane, et Holda la païenne, et Mélusine la charmeuse, et vous, Mélandre, et vous, Arie, et vous aussi Mab et Titania? «C’est en vain que tu les appellerais, pauvre Oriane, dit un lézard qui s’arrêta de fuir entre les pierres. Des hommes se sont précipités en grand nombre à travers vos chères solitudes; pour qu’on pût bâtir des maisons, pour ouvrir un passage à d’affreuses machines soufflant des vapeurs et des flammes, ils ont abattu les arbres, incendié les fourrés de roses et les buissons d’épines, comblé des pierres de vos grottes vos mystérieux palais de cristal, et toutes les fées ont succombé dans les désastres, sous les écroulements. J’ai vu Habonde, qui allait s’échapper, mourir avec un petit cri sous le pied d’un passant, comme une cigale qu’on écrase.» Entendant cela, Oriane se mit à pleurer amèrement sur la destinée de ses compagnes chéries, sur son propre destin aussi; car, vraiment, c’était une chose bien mélancolique que d’être la seule fée qui demeurât au monde.

Que ferait-elle? Où se cacherait-elle? Qui la défendrait contre la fureur des hommes méchants? La première idée qui lui vint, ce fut de s’enfuir, de n’être plus dans ce triste lieu où ses sœurs avaient péri. Mais elle ne put pas voyager en carrosse, comme c’était sa coutume; les quatre coccinelles,--pour qui elle s’était toujours montrée si bonne,--avaient entendu le discours du lézard et venaient de prendre leur vol, avec l’ingratitude de toutes les ailes. Ce fut un coup très dur pour la malheureuse Oriane; d’autant plus qu’elle ne détestait rien davantage que de marcher à pied. Elle s’y résigna cependant, et se mit en route, à pas menus, parmi les herbes plus hautes qu’elle. Elle avait résolu de se rendre chez les rouges-gorges du mur fleuri de glycines; le père et la mère de ses filleuls ne manqueraient pas de la bien accueillir; leur nid lui serait un asile, du moins jusqu’à l’automne. On ne va pas si vite, avec de toutes petites jambes, que dans une coquille d’avelines, emportée par des bêtes-à-bon-Dieu qui voltigent. Trois longs jours se passèrent avant qu’elle aperçût la muraille en fleur; vous pensez qu’elle était bien lasse. Mais elle allait pouvoir se reposer enfin. «C’est moi, dit-elle en s’approchant, c’est moi, la fée marraine; venez me prendre, bons oiseaux, sur vos ailes, et portez-moi dans votre logis de mousse.» Point de réponse; pas même une petite tête de rouge-gorge, sortant d’entre les feuilles pour regarder qui est là; et, en écarquillant les yeux, Oriane vit qu’on avait accroché au mur, à la place où fut le nid, un morceau de faïence blanche, qui traversait le fil d’une ligne de télégraphe.

Comme elle s’en allait, ne sachant ce qu’il adviendrait d’elle, elle remarqua une femme qui portait dans les bras une corbeille pleine de blé et poussait, pour entrer, la porte d’une grange. «Ah! madame, dit-elle, si vous me gardez avec vous et si vous me protégez, vous n’aurez point sujet de vous en repentir; les fées, comme les lutins, s’entendent mieux que personne à démêler les bons grains d’avec la fâcheuse ivraie, et à vanner, même sans van. Vraiment, vous aurez en moi une servante qui vous sera très utile et vous épargnera beaucoup de peine.» La femme n’entendit point ou feignit de ne pas entendre; elle poussa tout à fait la porte et jeta le contenu de sa corbeille sous les cylindres d’une machine qui nettoie le blé sans qu’on ait besoin des lutins ni des fées. Oriane, un peu plus loin, rencontra sur le bord d’une rivière des hommes qui se tenaient immobiles autour de ballots énormes, et il y avait, près du bord, un navire; elle pensa que ces gens ne savaient comment s’y prendre pour embarquer leurs marchandises. «Ah! messieurs, dit-elle, si vous me gardez avec vous et si vous me protégez, vous n’aurez point sujet de vous en repentir. J’appellerai à votre aide des gnomes très robustes, qui peuvent sauter même avec des fardeaux sur les épaules; ils auront bientôt fait de transporter toutes ces lourdes choses. Vraiment, vous aurez en moi une bonne servante qui vous sera très utile et vous épargnera beaucoup de peine.» Ils n’entendirent point, ou feignirent de ne pas entendre; un grand crochet de fer, qu’aucune main ne tenait, s’abaissa, s’enfonça dans l’un des ballots, et celui-ci, après un demi-tour dans l’air, s’abattit lentement sur le pont du navire, sans qu’aucun gnome s’en fût mêlé. Le jour montant, la petite fée vit par la porte ouverte d’un cabaret deux hommes qui jouaient aux cartes, penchés vers une table; à cause de l’obscurité grandissante, il devait leur être fort difficile de distinguer les figures et les couleurs. «Ah! messieurs, dit-elle, si vous me gardez avec vous et si vous me protégez, vous n’aurez point sujet de vous en repentir. Je ferai venir dans cette salle tous les vers-luisants qui s’allument aux lisières des bois; vous ne tarderez pas à y voir assez clair pour continuer votre jeu avec tout le plaisir possible. Vraiment, vous aurez en moi une servante qui vous sera très utile et vous épargnera beaucoup de peine.» Les joueurs n’entendirent point, ou feignirent de ne pas entendre: l’un d’eux fit un signe, et trois grands jets de lumière, hors de trois pointes de fer, jaillirent vers le plafond, illuminant tout le cabaret, beaucoup mieux que ne l’auraient pu faire trois mille vers luisants. Alors Oriane ne put s’empêcher de pleurer, comprenant que les hommes et les femmes étaient devenus trop savants pour avoir besoin d’une petite fée.

Mais le lendemain, elle se reprit à espérer. Ce fut à cause d’une jeune fille qui rêvait, accoudée à sa fenêtre, en regardant voler les hirondelles. «Il est certain, pensait Oriane, que les gens de ce monde ont inventé beaucoup de choses extraordinaires, mais, dans le triomphe de leur science et de leur puissance, ils n’ont dû renoncer à l’éternel et doux plaisir de l’amour. Je suis bien folle de n’avoir pas songé plus tôt à cela.» Et, parlant à la jeune fille de la fenêtre: