Chapter 7 of 11 · 3953 words · ~20 min read

Part 7

On ne saurait se faire une idée du chagrin qu’éprouvèrent les bonnes fées! Ce n’était pas qu’elles fussent tristes outre mesure de perdre leurs gloires et leurs privilèges; cela leur coûterait peu de renoncer aux danses dans la forêt de Brocéliande et aux fêtes dans les palais souterrains où s’allument des soleils de rubis; ce qui les navrait, c’était que, déchues, elles ne pourraient plus secourir les misérables. «Quoi! pensait Abonde, des hommes, des femmes mourront de froid et de faim dans les mansardes des faubourgs et je ne les consolerai plus!» Myrtile se disait: «Que deviendront, dans leurs chaumières, les paysans, et les paysannes, quand les averses de grêle auront cassé les branches des pommiers fleuris? Combien de petits enfants pleureront abandonnés dans les broussailles sans chemin, n’apercevant d’autre clarté pendant que le loup les guette, que la lampe allumée, au loin, par la femme de l’ogre!» Et Caricine, toute sanglotante: «Que d’amoureux vont souffrir! songeait-elle. Justement, j’étais informée qu’un pauvre petit chanteur des rues, sans maison ni famille, languit de tendresse pour la princesse de Trébizonde. Hélas! Il ne l’épousera donc point?» Et, toutes trois, les bonnes fées se désolèrent, longtemps, longtemps, comme souffrant toutes les douleurs dont elles ne feraient pas des joies, comme versant toutes les larmes qu’elles ne pourraient pas essuyer.

A vrai dire, elles avaient, dans leur désespoir, une petite consolation. Il leur était permis de désigner les apparences sous lesquelles elles vivraient parmi les humains; leur bonté, grâce à un heureux choix, trouverait peut-être encore le moyen de s’exercer. Quoique réduites à l’impuissance des personnes mortelles ou des choses périssables, elles ne seraient pas tout à fait inutiles aux pauvres gens. Elles se mirent donc à réfléchir, se demandant ce qu’il valait mieux être pour ne pas cesser d’être secourable. Abonde, qui se rappelait les pauvretés des faubourgs, conçut d’abord le désir de se voir muée en une riche personne qui répand les aumônes sans compter; puis songeant aux fourneaux qui s’éteignent, aux grabats sans couvertures, il ne lui aurait pas déplu de devenir une flamme réchauffante, un bon lit où se reposeraient les travailleurs harassés. Myrtile rêvait d’être une reine qui ferait des chambellans chamarrés de tous les laboureurs vêtus de loques, ou le rayon qui écarte les mauvais nuages, ou la bûcheronne qui ramène au logis les enfants égarés. Quant à Caricine, dans son dessein d’être douce aux cœurs, elle eût volontiers consenti à être changée en une belle épouse, fidèle, sincère, ayant pour seul souci le bonheur de l’époux, ou en une timide et aimante fiancée. Puis, d’autres pensées leur venaient, et elles hésitaient, comparant les avantages des diverses métamorphoses.

Cependant l’Enchanteur cria:

--Eh bien! êtes-vous résolues? Voilà trop longtemps que vous réfléchissez, et je n’ai pas de temps à perdre. Que désirez-vous être? Allons, il le faut, parlez vite.

Il y eut encore un long silence; mais, enfin:

--Que je sois donc, dit Abonde, le vin que l’on boit dans les cabarets des faubourgs! Car, mieux que le pain de l’aumône et la tiédeur des poêles, et le repos dans un lit, l’ivresse consolatrice charme les corps et les cœurs las.

--Que je sois, dit Myrtile, les cordes du violon d’un vieux ménétrier! Car, bien plus que des habits dorés remplaçant des haillons, et que la fuite des nuages menaçants, et que le retour au logis des enfants perdus, la chanson qui fait danser est bonne aux misérables.

--Que je sois, dit Caricine, la belle fille bohème des carrefours, qui offre aux passants son rire et ses baisers! Car, c’est dans le libre amour, fou, changeant, hasardeux, sans déceptions ni regrets, que l’homme oublie l’ennui ou le désespoir de vivre.

Depuis ce temps, Abonde rit dans les verres pleins sur la table des cabarets, et Myrtile fait danser les noces paysannes sous les arbres de la grande place ou dans la cour des auberges; elles sont heureuses, les bonnes fées déchues, de la joie qu’elles donnent, mais jalouses aussi, jalouses de Caricine, parce qu’elles savent bien que c’est elle qui fait la meilleure charité.

LE RAMASSEUR DE BONNETS

Je suis en mesure de donner des nouvelles de Puck aux personnes curieuses de savoir ce qu’il est devenu depuis qu’il quitta la forêt près d’Athènes. On supposait généralement,--et j’étais moi-même enclin à cette erreur,--que, puni pour une espièglerie un peu trop hasardeuse, il languissait exilé dans un verger des îles d’Avalon; des gens qui se prétendaient bien informés racontaient qu’il avait commis l’imprudence de s’endormir, un soir, dans une rose amoureuse, et que la rose, s’étant fermée, ne s’était plus rouverte. D’autres bavards répandaient d’autres histoires. Tout le monde se trompait. La vérité, c’est que le compagnon de Fleur-des-Pois et de Grain-de-Moutarde n’a jamais cessé de vivre parmi les hommes; je l’ai rencontré, un matin de printemps, dans une venelle d’aubépines, suspendu, comme un gymnaste au trapèze, à un fil tremblant d’araignée. Mais il s’est rendu assez différent du Robin Bonenfant de jadis; ce n’est plus lui qui hennit comme une pouliche coquette pour tromper un cheval gras et nourri de fèves; ce n’est plus lui qui s’insinue dans la tasse d’une commère sous la forme exacte d’une pomme cuite, ou qui, s’offrant pour escabeau à une grasse matrone, se retire tout à coup, de sorte qu’elle tombe sur son derrière aux grands éclats de rire de l’assemblée. Non, Puck a des soins plus sérieux à présent; il exerce une fonction grave; il est,--de son état,--ramasseur de bonnets de l’autre côté des moulins!

D’abord, l’aveu de cette profession, assez étrange en apparence, ne laissa pas de me surprendre; je fus tenté de croire que Robin m’en voulait donner. On sait qu’il n’a pas de plus grand plaisir que de bafouer les gens; il ne faut pas toujours s’en fier à sa parole. Mais, après réflexion, je fus contraint d’admettre qu’un tel métier pouvait exister; même il serait tout à fait inexplicable qu’il n’existât point. Car, enfin, en vous promenant derrière les moulins, ou dans les sentiers environnants, avez-vous jamais vu des bonnets, répondez-moi? Non, vous n’en avez jamais vu. J’entends: par terre. Pour ce qui est d’en apercevoir sur les cheveux bruns ou roux, ébouriffés, des belles filles qui passent, il n’y a rien de plus fréquent, grâce à Dieu. Mais des bonnets tombés sur l’herbe, ou accrochés aux branches, on n’en remarque point. Il est cependant avéré qu’il s’en envole chaque jour,--et chaque nuit,--un nombre considérable, et l’on marcherait à tout instant sur des ruches, des dentelles, des blondes,--comme un méchant oiseleur piétinerait des colombes,--si quelqu’un ne ramassait pas les bonnets! Vraiment, je fus très penaud de n’avoir pas pensé depuis longtemps à la nécessité de cette fonction; je l’aurais peut-être sollicitée,--bien qu’il doive y avoir quelque chose de pénible, d’humiliant aussi, à constater la chute de tant de pudeurs et d’innocences, lorsqu’on n’y a été pour rien. Le charmant, ce n’est pas de ramasser un bonnet après qu’il a fait sa culbute d’oiseau blessé, c’est d’en dénouer les brides. D’ailleurs, les regrets n’eussent pas servi à grand’chose, puisque Puck était en place et ne montrait aucune envie de donner sa démission malgré les grandes peines qu’il était obligé de prendre.

--On ne saurait s’imaginer, me dit-il, combien est assujettissant l’emploi qui me fut confié. Je ne trouve plus le temps de bavarder près des sources avec les fauvettes des roseaux, ni de rire avec les ruisselets caillouteux, ni de guerroyer contre les scarabées pour leur voler l’émail de leurs ailes, dont on se ferait une si belle cuirasse; dès que je commence à délacer le corset vert des roses en bouton, mon devoir m’oblige à courir de-ci de-là, et les jeunes roses me gardent rancune de n’avoir été déshabillées qu’à moitié, étant comme les femmes, qui veulent absolument qu’on achève tout ce que l’on a entrepris. Ah! il est fort heureux qu’il me suffise du quart d’un tiers de seconde pour voler d’un bout de la terre à l’autre bout, car, presque à la fois, dans tous les pays, des bonnets s’envolent et se posent. Depuis quelque temps surtout, je ne sais, en vérité, où donner de la tête. Une neige de coiffes bat de l’aile par-dessus les moulins, palpite, hésite, choit. Avant-hier, je fus comme enseveli sous la légère avalanche. Je ramassais vingt bonnets, il en tombait mille, et il en tombait d’autres, toujours! J’ai pensé étouffer. Mais une telle mort ne m’eût pas déplu, parmi les rubans, les batistes et les malines, à cause de cette odeur de cheveux et de nuques, si grisante, que tu sais bien.

--Mais, Robin, dis-je à Puck, il y a une chose que je ne m’explique pas. Tu ramasses les bonnets, à la bonne heure; une fois ramassés, où les mets-tu? Si tu as coutume de les ranger sur des tablettes ou dans des tiroirs, comme font les bonnes ménagères, il faut que tu aies un bien grand nombre d’armoires ou de commodes.

Puck éclata de rire.

--Trois millions d’ébénistes, travaillant pendant trois millions d’années, ne suffiraient pas à faire assez de commodes et d’armoires pour que l’on pût, même en les serrant beaucoup, ranger tous les bonnets jetés par-dessus les moulins! Viens avec moi, tu verras une chose qui ne manquera pas de t’intéresser.

Quand on voyage avec Puck, on voyage très vite; une belle-de-nuit ne se serait ouverte qu’à demi pendant le temps que nous employâmes à nous rendre, de la venelle où nous étions, dans un étrange et vaste jardin, si vaste que vous l’auriez cru à peine moins grand que toute la terre. Et ce jardin, plein d’innombrables arbustes entrelacés, avait pour jacinthes, pour roses, pour camélias, pour œillets, d’adorables petits bonnets qui frémissaient au vent. Il faisait venir l’idée d’un immense Eden qui serait une boutique de modistes. Je voyais, accrochés à des aubépines, des bonnets de toile, sans rubans ni fleurs; bonnets de pauvres filles, qui s’étaient envolés, un jour de moisson, après un faux pas derrière une meule de blé. Il y avait des bonnets de guipure, des bonnets de valenciennes, fleurant le white-rose et l’opoponax; des bonnets qui étaient des coiffures de nonnes, et gardaient, avec une odeur d’encens, une ressemblance de lys; il y avait aussi, plus impossibles à nombrer que les étoiles du ciel et les grains de sable de Nubie, des bonnets qui, au lieu d’être des bonnets, étaient des chapeaux, des voilettes, des corsets, des jupes, des chemises! Car le respect d’une proverbiale métaphore a des bornes après tout; on ne peut exiger des jeunes personnes qui veulent jeter leur bonnet par-dessus les moulins, qu’elles aient toujours un bonnet à leur portée; on jette ce qu’on peut. Cependant, l’âme attendrie, je songeais à tant de baisers donnés et reçus dans les bois, dans les ruelles, dans les cloîtres, dans les boudoirs, et j’admirais la Femme et l’Homme, toute l’aimante humanité.

--Oui, reprit Puck, ce jardin est agréable; on éprouve quelque satisfaction à se promener dans ces allées; c’est une heureuse imagination que j’ai eue d’accrocher aux arbrisseaux, chaque matin, les bonnets de la veille.

--De la veille? m’écriai-je, stupéfait. Tu ne veux pas dire, je pense, que tu me montres ici ta récolte d’un seul jour?

--Mais si, je veux le dire, et je le dis. Dès que l’aube se lève, je remplace par des bonnets nouveaux les bonnets anciens. La journée d’hier, relativement, n’a pas été très bonne.

O joie! ô orgueil! ô infini de l’amour! Combien de cœurs échangés! combien d’âmes qui se mêlent! combien de bouches sur des bouches! Ah! que les Dieux sont bons!

Je dis à Puck, quand je fus revenu de mon extase:

--En ce cas, tu me dois une explication encore. Les bonnets d’hier, d’avant-hier, de jadis, de toujours, où les mets-tu, Robin Bonenfant?

--Où je les mets? partout! et, bientôt, il n’y aura plus de place.

Il continua, en s’amusant à faire grimper une coccinelle sur le petit doigt de sa main gauche:

--J’en fais d’autres bonnets pour les ingénues au cœur encore introublé, et ceux-là me reviennent vite, sachant déjà le chemin. J’en fais des chemises de noces et des draps de lit nuptial, pour les amoureuses qui sanctifient leur péché en devenant épouses. J’en fais des robes de bal qui conseillent, par leur frôlement, les abandons de la valse, des rideaux pour les alcôves, et, j’en fais aussi,--car je ne sais où les fourrer,--des nappes de festin et des nappes d’autel. Mais il ne suffirait pas, pour les employer tous, d’en vêtir toutes les femmes et tous les hommes, d’en parer tous les appartements, d’en orner tous les temples. Je les mêle à la nature, pour m’en débarrasser. Grâce à moi, ils fleurissent en églantines, s’éparpillent en giboulées, s’égouttent en rosée matinale, s’effiloquent en fils de la Vierge; je les déchire en papillons qui aiment les roses, se souvenant des lèvres; l’oiseau s’en sert pour que son nid soit plus doux; leur mousseline frissonne dans les buées du matin, glissant sur les prairies; ce sont leurs pâles rubans qui se déroulent dans l’interminable longueur des grandes routes plates, leurs rubans bleus ou verts qui se prolongent dans le lisse éloignement des fleuves; quand il neige, quelqu’un qui saurait les choses reconnaîtrait leur blancheur dans les légers flocons. De sorte que vous vivez, vous autres hommes, sans le savoir, au milieu de tant de bonnets devenus fleurs, averse de grésil, aiguail, papillons, mousses des nids, brouillards lointains, eau fuyante, et neige lente aussi! Et, quand j’ai fini d’en emplir l’univers terrestre, j’en emplis le ciel, de ces bonnets. Ils sont l’aurore,--ceux des fillettes,--le crépuscule du soir,--ceux des vieilles filles, qui tardèrent longtemps; ils sont le rose et l’azur des profondeurs mystérieuses; ils brûlent dans le soleil, pâlissent dans la lune, voyagent avec les comètes, flamboyent en météores; et c’est des bonnets jetés par-dessus les moulins,--blancheurs éparses et fourmillantes,--qu’est faite la Voie lactée!

LES TROIS SEMEURS

Trois jeunes compagnons s’en allaient à travers le monde. Comme c’était l’hiver, il pleuvait, ventait, neigeait sur tout le pays environnant; mais la route où ils passaient se dorait de soleil, et les touffes d’aubépines fleuries secouaient, à chaque souffle de la brise, des envolées de papillons et d’abeilles, parce que c’étaient des enfants de seize ans; pour que le printemps rie autour des voyageurs, il suffit qu’ils l’aient en eux; au contraire, si un vieillard entre dans un jardin d’avril, par une rose matinée, le jour s’éteint, le ciel se voile, les églantines blanches sont de petits flocons de neige.

Donc, ils s’en allaient sans savoir où, et c’est la meilleure façon de suivre son chemin. L’un se nommait Honorat, et l’autre Chrysor; le plus jeune avait nom Aloys. Ils étaient beaux, tous trois, avec leurs cheveux en boucles, que débouclait le vent, avec la fraîche santé de leurs joues et de leurs bouches. Les voyant marcher sur la route ensoleillée, vous auriez eu peine à faire quelque différence entre eux; pourtant Honorat avait l’air plus hautain, Chrysor l’air plus sournois, Aloys l’air plus timide. Ce qu’ils semblaient au dehors, ils l’étaient au dedans. Le corps n’est que la doublure de l’âme, mais les hommes ont la mauvaise habitude de porter à l’envers leur naturel habit. Honorat, dans ses chimères, ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était le fils de quelque puissant roi! Client affamé de l’auberge Hasard, mangeant les croûtes de pain que jette par la fenêtre la satiété des gens riches, buvant l’eau des sources dans le creux de sa main, dormant sous l’auvent des granges, n’importe, il se voyait enveloppé de somptuosités et de gloires; ce qu’il rêvait, c’étaient des courtisans éblouissants de chamarrures, qui s’agenouillaient dans la salle du trône, entre des colonnades de jaspe ou de porphyre; et, par une grande porte ouverte à deux battants, entraient des ambassadeurs accourus des contrées les plus lointaines, tandis que, derrière eux, des esclaves africains, vêtus de satin rouge, portaient des coffres où s’entassaient, merveilleuses et charmantes, pierreries, perles fines, étoffes de soie et de brocart, les humbles redevances de l’empereur de Trébizonde et du roi de Sirinagor; ou bien il s’imaginait qu’il menait à la victoire d’innombrables armées, qu’il enfonçait, l’épée au soleil, les masses en déroute des troupes ennemies, et que ses peuples le portaient en triomphe sous des arcs décorés de bannières claquantes où battaient les ailes de la gloire! Chrysor, lui, songeait des songes moins épiques. Des monnaies, beaucoup de monnaies, des monnaies toujours, d’argent et d’or, d’or surtout, et des diamants sans nombre dont un seul valait tous les trésors du plus riche des monarques, voilà ce qui étincelait sous ses yeux, ce qui ruisselait entre ses doigts, à l’heure même où il tendait aux passants sa main contente de recevoir un sou de cuivre; si on l’eût placé entre deux portes, celle du paradis et celle d’un coffre-fort, ce n’est pas la porte du paradis qu’il eût ouverte. Quant au petit Aloys,--plus joli et plus frêle que ses compagnons,--il ne s’inquiétait aucunement des palais, des courtisans, des ambassadeurs, ni des armées; à une table chargée d’or, il eût préféré un coin de prairie en fleurs. Avec son air d’adolescent, d’adolescente même, il baissait volontiers ses yeux attentifs aux coccinelles qui escaladent les brins d’herbe, ne les levait que pour admirer à l’horizon la rougeur des juvéniles aurores, ou celle des couchants pensifs. La seule joie qu’il désirât,--et il l’avait,--c’était de chanter en marchant la chanson qu’il avait faite la veille, une chanson aux belles rimes, que les oiseaux approuvaient, dans les buissons de la route, en reprenant le refrain. De sorte que si, le soir, dans le clair silence des étoiles, s’éveillait, grandissait, mourait un de ces bruits qui sont les soupirs de la nature endormie, «n’est-ce pas l’écho d’une sonnerie de trompette?» demandait Honorat; «n’est-ce pas, disait Chrysor, le son lointain d’une pièce d’or qui a roulé d’un tiroir?» mais Aloys murmurait: «Je pense que c’est le petit gazouillis d’un nid qui se rendort.»

Or une vieille femme, un jour, les vit venir tandis que, dans un maigre champ, elle creusait de sa bêche de tout petits sillons pour y semer des graines. Elle était si vieille et si loqueteuse que vous l’auriez prise pour un très ancien siècle habillé de chiffons; et son antiquité se compliquait de laideur. Un œil crevé, tout jaune, l’autre à demi couvert d’une taie, trois touffes de cheveux gris se recroquevillant hors d’un foulard de sale cotonnade, la peau rouge, avec des verrues, et ses lèvres faisant flic! flac! faute de dents, chaque fois qu’elle aspirait l’air, elle était faite à souhait pour le désespoir des yeux; celui qui eût passé devant elle, aurait pressé le pas, dévoré du besoin de voir une belle fille ou une rose. Mais qui donc assumerait la tâche d’écrire des contes de fées s’il n’avait le droit de transformer, au cours de ses récits, les plus hideuses personnes en jeunes dames éclatantes de beauté et de parure? On sait bien que, dans nos histoires, plus l’on est repoussante, d’abord, plus on sera jolie, tout à l’heure. La séculaire sans-dents ne manqua point de se conformer à la poétique du bon Perrault et de madame d’Aulnoy. Quand les trois compagnons,--Honorat, Chrysor, Aloys--l’aperçurent au bord du fossé, elle s’était changée en la plus adorable fée que l’on puisse voir, et les volants de sa robe étaient si fleuris de fleurs de pierreries que les papillons voletaient à l’entour, croyant tous que le mois d’avril, dans ce maigre champ, s’était épanoui.

--Beaux enfants, arrêtez-vous, dit la fée. Je vous veux du bien parce que vous êtes jeunes,--ce qui est la plus charmante façon d’être bon,--et parce que vous prenez toujours garde, en marchant, de ne pas écraser les insectes qui traversent la venelle. Venez là, je vous le conseille, et faites vos semailles dans le sillon que j’ai creusé. Foi de bonne fée, ce vilain champ, plus fécond qu’il n’en a l’air, vous rendra au centuple tout ce que vous lui aurez donné.

Vous pensez si les voyageurs furent charmés de voir une aussi belle personne et d’entendre d’aussi obligeantes paroles; mais, en même temps, ils se trouvaient bien embarrassés, étant pauvres au point qu’ils n’avaient rien du tout à semer dans le féerique sillon.

--Hélas! madame, dit Honorat (après avoir pris conseil de Chrysor et d’Aloys), nous ne possédons aucune chose que nous souhaiterions nous voir rendue au centuple, sinon nos rêves, qui ne germeraient pas.

--Qu’en savez-vous? reprit-elle en écartant, d’un remuement de cheveux, un papillon qui lui frôlait l’oreille (et il avait cette excuse que c’était un œillet, cette oreille), qu’en savez-vous, enfants étourdis? Semez vos songes dans la terre ouverte, nous verrons bien ce qui poussera.

Alors Honorat, agenouillé, et la bouche vers le sillon, commença de conter ses chimères ambitieuses: les palais de porphyre et de jaspe où resplendissent les chamarrures des courtisans, et les ambassades entrant par la royale porte, et les nègres chargés de tributs, et les armées et les triomphes! Il n’eut pas le loisir d’achever. Des cavaliers au galop se ruèrent dans la plaine, nombreux, cuirassés d’or, empanachés d’ailes d’aigles, et proclamant qu’ils cherchaient, pour le conduire dans son royaume, le fils du roi défunt. Dès qu’ils eurent aperçu Honorat: «C’est lui!» s’écrièrent-ils, et, pleins de joie, ils emportèrent leur maître vers les belles demeures de marbre et les batailles et les trophées!

Ayant vu cela, Chrysor ne se fit point prier pour semer dans le sol ses désirs de richesse, son amour des vives monnaies sonnantes et des précieuses pierreries. Il avait à peine prononcé quelques mots que le creux se remplit d’or, d’argent, de diamants et de perles. Ivre de joie, il se jeta dessus, les empoigna, s’en remplit les poches, la bouche aussi, et s’enfuit, plus riche que les plus riches, cherchant quelque cachette sûre où enfouir ses trésors.

--Eh! bien, demanda la fée, à quoi pensez-vous, Aloys? Ne suivrez-vous pas l’exemple de vos compagnons?

Il ne répondit point d’abord, ayant à peine pris garde à ce qui se passait, occupé d’un mariage de myrtils dans un volubilis.

--Eh! dit-il enfin, je ne désire rien, sinon d’écouter les rossignols qui se plaignent, le soir, et les cigales qui crient dans le chaud midi. Tout ce que je pourrais faire, ce serait de chanter vers le sillon l’épithalame que j’ai fait hier pour l’hymen de deux fauvettes.

--Chante-le! répliqua la fée; cette semaille en vaut bien une autre.

Comme il commençait la seconde strophe, une belle jeune femme à demi nue--si belle qu’aucun rêve d’amour ne l’eût souhaitée plus parfaite,--sortit de la terre entr’ouverte, et mettant ses deux bras, lianes pour l’enlacement et lys pour la blancheur, au cou de l’enfant ravi: «Oh! comme tu chantes bien! je t’aime!» lui dit-elle.

C’est ainsi que la bonne fée vint en aide aux trois enfants vagabonds qui suivaient, sans savoir vers où, la route ensoleillée. Mais, à peu de temps de là, il se produisit des événements terribles. Vaincu dans un combat, après des prodiges de courage, par des ennemis implacables, le roi Honorat fut obligé de quitter sa capitale et de se réfugier dans un cloître où on lui coupa les cheveux non sans lui avoir ôté sa couronne; les larrons, qui sont toujours aux aguets, finirent par découvrir la cachette où Chrysor-le-Riche avait enfoui ses trésors, et il en fut réduit, haillonneux, sur les chemins, à demander l’aumône à ses voleurs, qui ne la lui firent pas. Seul, Aloys ne cessa point d’être heureux, baisé du soir au matin, et du matin au soir, par la belle jeune femme dont les bras souples comme les lianes étaient blancs comme les lys; et elle lui fut fidèle, toujours, toujours, parce qu’il avait chanté dans le sillon féerique une chanson bien rimée!

LA BELLE AU CŒUR DE NEIGE

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