Chapter 8 of 11 · 3951 words · ~20 min read

Part 8

Il y avait, dans un royaume, une princesse si belle que, de l’avis de tout le monde, on n’avait jamais rien vu d’aussi parfait sur la terre. C’était bien inutile qu’elle fût jolie, puisqu’elle ne voulait aimer personne. Malgré les prières de ses parents, elle refusait avec mépris tous les partis qu’on lui proposait; lorsque des neveux ou des fils d’empereurs venaient à la cour pour demander sa main, elle ne daignait même pas les regarder, si jeunes et si beaux qu’ils fussent; elle détournait la tête avec un air de mépris: «Vraiment, ce n’était pas la peine de me déranger pour si peu de chose!» Enfin, à cause de la froideur qu’elle montrait en toute occasion, cette princesse avait été surnommée «la Belle au cœur de neige». Vainement sa nourrice, une vieille bonne femme, qui avait beaucoup d’expérience, lui disait, les larmes aux yeux: «Prends garde à ce que tu fais, ma fille! Ce n’est pas une chose honnête que de répondre par de mauvaises paroles aux gens qui nous aiment de tout leur cœur. Quoi! parmi tant de beaux jeunes hommes, si bien parés, qui brûlent de t’obtenir en mariage, il n’en est pas un seul pour lequel tu éprouves quelque tendre sentiment? Prends garde, te dis-je; les bonnes fées, par qui te fut accordée une beauté incomparable, s’irriteront, un jour ou l’autre, si tu continues à te montrer avare de leur présent; ce qu’elles t’ont donné, elles veulent que tu le donnes; plus tu vaux, plus tu dois; il faut mesurer l’aumône à la richesse. Que deviendrais-tu, mon enfant, si tes protectrices, courroucées par ton indifférence, t’abandonnaient à la méchanceté de certaines fées qui se réjouissent du mal, et rôdent toujours, dans de mauvaises intentions, autour des jeunes princesses?» La Belle au cœur de neige ne tenait aucun compte de ces bons conseils; elle haussait l’épaule, se regardait dans un miroir; et cela lui suffisait. Quant au roi et à la reine, ils se montraient désolés plus que l’on ne saurait dire, de l’indifférence où s’obstinait leur fille; ils en vinrent à penser qu’un mauvais génie l’avait maléficiée; ils firent proclamer par des hérauts, dans tous les pays du monde, qu’ils donneraient la princesse elle-même à celui qui la délivrerait du Sort dont elle était victime.

II

Or, vers le même temps, dans une grande forêt, il y avait un bûcheron, très hideux de sa personne, contrefait, et boiteux à cause du poids de sa bosse, qui était la terreur de tout le pays; car, le plus souvent, il ne se bornait pas à bûcheronner les arbres; embusqué dans quelque ravine, il attendait, la hache levée, le voyageur sans défiance, et lui tranchait le cou, aussi habilement que l’aurait pu faire le bourreau le plus expérimenté. Cela fait, il fouillait le cadavre, et, avec l’argent qu’il trouvait dans les poches, il achetait des vivres et du vin, dont il se gorgeait dans sa hutte en poussant de grands cris de joie. De sorte que ce méchant homme fut plus heureux que beaucoup d’honnêtes gens, tant qu’il passa des voyageurs dans sa forêt. Mais elle eut bientôt si mauvaise renommée que des gens même très hardis faisaient de longs détours plutôt que de la traverser; le bûcheron chôma. Durant quelques jours, il vécut tant bien que mal du reste de ses anciennes ripailles, rongeant les os, égouttant dans sa tasse le fond des bouteilles mal vidées. C’était un maigre régal pour un affamé et pour un ivrogne tel que lui. La rigueur de l’hiver mit le comble à son infortune. Dans son repaire, où soufflait le vent, où neigeaient les flocons, il mourait de froid, en même temps que de faim; quant à demander secours aux habitants du proche village, il n’y pouvait pas songer, à cause de la haine qu’il s’était attirée. Vous pensez: «Pourquoi ne faisait-il point de feu avec des fagots et des broussailles sèches?» Eh! parce que le bois, comme les feuilles, était si pénétré de gel, qu’il n’y avait pas moyen de l’allumer. On peut supposer aussi qu’afin de punir ce vilain homme, une volonté inconnue empêchait le feu de prendre. Quoi qu’il en soit, le bûcheron passait de fort tristes journées et de plus tristes nuits, près de sa huche vide, devant son foyer noir; le voyant grelottant et maigre, vous n’auriez pas manqué de le plaindre, si vous aviez ignoré combien il avait mérité sa misère par ses crimes.

Cependant quelqu’un eut pitié de lui. Ce fut une méchante fée, appelée Mélandrine. Comme elle se plaisait à voir le mal, il était naturel qu’elle aimât ceux qui le faisaient.

Une nuit donc, qu’il se désolait de plus belle, claquant des dents, l’onglée aux doigts, et qu’il eût vendu son âme,--qui, à vrai dire, ne valait pas grand’chose,--pour une flambée de sarment, Mélandrine se fit voir à lui, sortant de dessous terre; elle n’était point belle et blonde avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, elle ne portait pas une robe de brocart, resplendissante de pierreries; mais laide, chauve, bossue aussi, haillonneuse comme une pauvresse, vous l’auriez prise pour une vieille mendiante des chemins; car, étant méchante, on ne peut pas paraître jolie, même quand on est fée.

--Ne te désespère pas, pauvre homme, dit-elle; je veux te venir en aide. Suis-moi.

Un peu étonné de cette apparition, il marcha derrière Mélandrine jusqu’à une clairière où l’on voyait des amas de neige.

--Maintenant, allume du feu, reprit-elle.

--Eh! madame, la neige ne brûle pas!

--C’est en quoi tu te trompes. Tiens, prends cette baguette en bois de cornouiller, que j’apportai pour toi; il te suffira d’en toucher l’un de ces grands tas blancs, pour avoir le plus beau feu que l’on vît jamais.

Il fit comme elle avait dit. Jugez de son étonnement! A peine la branche s’en était-elle approchée, que la neige se mit à flamber, comme si elle eût été, non de la neige, mais de l’ouate; toute la clairière fut illuminée de flammes.

A partir de ce moment, le bûcheron, tout en continuant d’avoir faim, ne connut plus du moins la souffrance d’avoir froid; dès qu’il avait un petit frisson, il faisait un tas de neige dans sa hutte ou sur le chemin, puis il le touchait de la baguette que lui avait laissée Mélandrine, et se chauffait devant un bon feu.

III

Quelques jours après cette aventure, il y avait une grande agitation dans la capitale du royaume voisin; la cour du palais était pleine de pertuisaniers qui faisaient sonner leurs hallebardes sur les dalles. Mais c’était surtout dans la salle du trône que l’émotion était grande: les plus puissants princes de la terre, avec beaucoup d’autres jeunes hommes, s’y étaient donné rendez-vous pour tenter, dans une lutte courtoise, d’émouvoir enfin la Belle au cœur de neige.

Le neveu de l’empereur de Trébizonde courba le genou.

--Je commande à plus d’hommes armés qu’il n’y a de feuilles dans toutes les forêts, et j’ai, dans mes coffres, plus de perles qu’il n’y a d’étoiles au ciel. Voulez-vous, ô princesse, régner sur mes peuples et vous parer de mes perles?

--Qu’a-t-il dit? demanda la princesse.

A son tour le fils du roi de Mataquin s’agenouilla.

--Quoique jeune encore, j’ai vaincu dans les tournois les plus illustres preux, et, d’un seul coup d’épée, j’ai tranché les cent têtes d’une tarasque qui dévorait tous les nouveau-nés et toutes les vierges de mon royaume. O princesse, voulez-vous partager ma gloire qui grandira encore?

--Il a parlé si bas, dit la princesse, que je ne l’ai pas entendu.

Et d’autres princes, après l’héritier de Trébizonde et l’héritier de Mataquin, vantèrent leur puissance, leur richesse, leur gloire; il vint ensuite, s’inclinant avec de tendres paroles, des poètes qui jouaient de la guitare comme un séraphin de la harpe, des chevaliers qui avaient défendu l’honneur des dames dans les plus périlleux combats, de jeunes pages aussi, tremblants, roses de pudeur, dont la lèvre frémissait dans l’espérance d’un baiser.

Mais la Belle au cœur de neige:

--Que veulent tous ces gens-là? Qu’on les prie de sortir; je ne saurais endurer plus longtemps leur bavardage, et j’ai hâte d’être seule pour me regarder dans mon miroir.

--Ah! ma fille, ma fille, dit la nourrice, crains d’irriter les bonnes fées!

Alors s’avança un rustaud, très hideux de sa personne, contrefait, boiteux à cause du poids de sa bosse. Les courtisans, qui étaient au pied du trône, voulurent l’écarter, se moquant de ce paysan qui se mêlait de prétendre à la main d’une royale personne. Lui, cependant, continua d’approcher, et, d’une baguette qu’il avait dans la main, toucha le corsage de l’indifférente enfant. «Ah! que je l’aime!» s’écria-t-elle, sentant tout son être s’allumer et fondre en tendresse. Vous pensez l’émoi qui s’ensuivit! Mais un roi n’a que sa parole; le père de la princesse dut la laisser aller avec le méchant bûcheron vers la forêt mal famée; elle y vécut fort malheureuse, car son amour ne l’aveuglait pas au point de lui cacher combien en était indigne celui qui l’avait inspiré; et ce fut le châtiment de la Belle au cœur de neige.

LES DEUX MARGUERITES

I

Lambert et Landry, qui n’étaient point heureux dans leur famille, étant fils de très pauvres gens, résolurent de s’en aller à travers le monde, afin de chercher fortune. Ce fut par une matinée de printemps qu’ils se mirent en chemin. Landry avait quinze ans. Lambert en avait seize; ils étaient donc bien jeunes pour vagabonder de la sorte; avec beaucoup d’espoir, ils avaient un peu d’inquiétude. Mais ils furent singulièrement réconfortés par une aventure qui leur échut dès le commencement du voyage.

Comme ils longeaient la lisière d’un petit bois, une dame vint à leur rencontre; elle était toute parée de fleurs; des boutons d’or et des pimprenelles riaient dans ses cheveux, les volubilis dont s’enguirlandait sa robe tombaient jusqu’à ses mignons souliers de mousse pareille à du velours vert; ses lèvres ressemblaient à une églantine, ses yeux à des bleuets. Chaque fois qu’elle bougeait, des papillons s’envolaient d’elle dans un éparpillement de rosée. Et il n’était pas surprenant qu’il en fût ainsi, puisque c’était la fée Primevère, que l’on voit, dès l’avril, passer avec une chanson dans les bois reverdis et par les prés refleurissants.

--Çà, dit-elle aux deux frères, puisque vous partez pour un long voyage, je veux faire à chacun de vous un don. Landry, reçois cette marguerite, et, toi, Lambert, une marguerite aussi. Il vous suffira d’arracher à ces fleurs un pétale et de le jeter au loin, pour éprouver à l’instant même une joie sans pareille, qui sera précisément celle que vous aurez désirée. Allez, suivez votre chemin, et tâchez de faire bon usage des présents de Primevère.

Ils remercièrent avec beaucoup de politesse cette obligeante fée, puis ils se remirent en route, aussi satisfaits que possible. Mais, arrivés en un carrefour, il y eut entre eux un désaccord: Lambert voulait aller à droite, Landry voulait aller à gauche; si bien qu’ils convinrent, pour finir la querelle, que l’un comme l’autre agirait à sa guise, et ils se séparèrent après s’être embrassés. Peut-être chaque frère n’était-il point fâché d’être seul afin d’user plus librement du don que lui avait fait la dame habillée en fleurs.

II

En entrant dans le prochain village, Landry aperçut une jeune fille accoudée à la fenêtre, et il eut peine à retenir un cri, tant elle lui paraissait jolie! Non, il n’avait jamais vu une aussi charmante personne; même il n’avait jamais rêvé qu’il pût en exister de pareille. Presque une enfant encore, avec des cheveux si légers et si blonds qu’on les distinguait à peine de l’air ensoleillé, elle avait le teint pâle ici et là un peu rougissant--lys au front, rose aux joues; ses yeux s’ouvraient comme une éclosion de pervenches où luirait une perle de pluie; il n’était pas de lèvres qui, près des siennes, n’eussent voulu être abeilles. Landry se garda bien d’hésiter! Il arracha, jeta au loin l’un des pétales de sa marguerite: le vent n’avait pas encore emporté le frêle débris, que l’enfant de la fenêtre était dans la rue, souriant au voyageur. Ils s’en allèrent vers le bois voisin, les mains unies, se parlant bas, se disant qu’ils s’aimaient; rien qu’à s’entendre, ils éprouvaient de telles délices, qu’ils se croyaient dans le paradis. Et ils connurent beaucoup de moments pareils à ce premier moment, beaucoup de jours aussi doux que ce premier jour. C’eût été le bonheur sans fin, si l’enfant n’avait trépassé un soir d’automne, pendant que les feuilles flétries, envolées dans la bise, heurtaient à petits coups les vitres, comme les doigts légers de la mort qui passe. Landry pleura pendant longtemps; mais les larmes n’aveuglent pas si bien que l’on ne puisse regarder au travers: une fois, il vit une belle passante, vêtue de satin d’or, les yeux hardis, la lèvre folle; et, jetant au vent un pétale encore, il partit avec elle. Dès lors, insoucieux, demandant à chaque heure d’être une joie et à chaque joie de ne durer qu’une heure, épris sans relâche de ce qui charme, affole, extasie, il dépensa les jours et les nuits, sans compter, dans tous les rires et dans tous les baisers. La brise trouvait à peine le temps de remuer les branches des rosiers et de soulever les voilettes des femmes, étant toujours occupée à emporter les pétales de la marguerite.

III

La conduite de Lambert fut tout à fait différente. C’était un jeune garçon économe, incapable de gaspiller son trésor. Dès qu’il se trouva seul sur le chemin, il se fit à lui-même la promesse de ménager le présent de la fée. Car, enfin, si nombreux que fussent les fleurons de la corolle, un jour viendrait où il n’y en aurait plus, s’il les arrachait à tout propos. La prudence exigeait de les réserver pour l’avenir; en agissant de la sorte il se conformerait certainement aux intentions de Primevère. Dans la première ville où il passa, il acheta une petite boîte très solide, fermant à clé; c’est là dedans qu’il mit la fleur, résolu à ne jamais la regarder; il voulait éviter les tentations. Il n’aurait pas commis la faute, lui, de lever les yeux vers les jeunes filles des fenêtres, ou de suivre les belles passantes, aux regards allumés, aux lèvres folles. Raisonnable, méthodique, s’inquiétant des choses sérieuses, il se fit marchand, gagna de grosses sommes. Il n’avait que du mépris pour ces étourdis qui passent le temps en fêtes, sans avoir souci du lendemain; quand l’occasion s’en présentait, il ne manquait pas de leur faire de belles semonces. Aussi était-il fort considéré par les honnêtes gens; on s’accordait à le louer, à l’offrir en exemple. Et il continuait de s’enrichir, travaillant du matin au soir. A vrai dire, il n’était pas heureux comme il eût voulu l’être; il songeait, malgré lui, aux joies qu’il se refusait. Il n’aurait eu qu’à ouvrir la petite boîte, qu’à jeter un pétale au vent, pour aimer, pour être aimé! Mais il refrénait tout de suite ces velléités dangereuses. Il avait le temps! Il connaîtrait la joie, plus tard. Il serait bien avancé, quand sa marguerite serait dépouillée? «Patience! ne nous pressons pas!» Il ne risquait rien à attendre, puisque la fleur était en sûreté, dans la boîte. La brise, en rôdant autour de lui, avait beau murmurer: «Jette-moi un pétale, jette, afin que je l’emporte et que tu souries!» Il faisait la sourde oreille; et le vent s’en allait remuer les branches des rosiers et taquiner sur la joue des jeunes femmes la dentelle des voilettes.

IV

Or, après beaucoup, beaucoup d’années, il arriva un jour que Lambert, en visitant ses propriétés, rencontra dans la campagne un homme assez mal vêtu qui longeait un champ de luzerne.

--Eh! dit-il, que vois-je? N’est-ce pas toi, Landry, mon frère?

--C’est bien moi, répondit l’autre.

--Dans quel fâcheux état je te retrouve! Tout me porte à croire que tu as fait un mauvais usage du don de Primevère.

--Hélas! soupira Landry, j’ai peut-être jeté trop vite tous les pétales au vent. Pourtant, quoique un peu triste, je ne me repens pas de mon imprudence. J’ai eu tant de joies, mon frère!

--Cela te fait une belle jambe! Si tu avais été aussi circonspect que moi, tu n’en serais pas réduit à de stériles regrets. Car, apprends-le, je n’ai qu’un geste à faire pour goûter tous les plaisirs dont tu es sevré.

--Est-il possible?

--Sans doute, puisque j’ai gardé intact le présent de la fée. Ah! ah! je puis me donner du bon temps, si je veux. Voilà ce que c’est que d’avoir de l’économie.

--Quoi! intact, vraiment?

--Regarde plutôt, dit Lambert en ouvrant la boîte qu’il avait tirée de sa poche.

Mais il devint très pâle, car au lieu de la fraîche marguerite épanouie, il n’avait sous les yeux qu’un petit tas grisâtre de poussière, pareil à une pincée de cendre tumulaire.

--Oh! s’écria-t-il avec rage, maudite soit la méchante fée qui s’est jouée de moi!

Alors, une jeune dame, toute habillée de fleurs, sortit d’un buisson de la route:

--Je ne me suis pas jouée de toi, dit-elle, ni de ton frère; et il est temps de vous expliquer les choses. Les deux marguerites n’étaient pas des fleurs en effet, c’étaient vos jeunesses elles-mêmes; ta jeunesse, Landry, que tu as jetée à tous les vents du caprice; ta jeunesse, Lambert, que tu as laissée se flétrir, sans en faire usage, dans ton cœur toujours clos; et tu n’as même pas ce qui reste à ton frère: le souvenir en fleur de l’avoir effeuillée!

L’ANGE BOITEUX

Un matin qu’il se promenait, en été, sous la neige,--car, dans ce pays-là, il neige en plein été sous le tiède soleil, et les flocons, blancheur sans froideur, s’accrochent aux arbrisseaux en jasmins et en lys,--le fils du roi des Iles-Pâles vit par terre quelque chose de diamantin et d’argenté, de doucement frémissant comme une harpe que viennent de quitter les doigts de la musicienne. Plus petite, cette forme légère, emperlée de larmes d’aurore, aurait pu être l’aile d’une colombe, qu’arracha et laissa choir la serre d’un autour; mais, grande, avec un peu d’azur qui, sans doute d’avoir traversé les paradis, lui restait au bout des plumes, elle était l’aile d’un ange; on ne pouvait s’y méprendre. Le fils de roi, à cette vue, se sentit tout alangui de mélancolie. Eh! quoi, un divin messager, peut-être dans une bataille avec quelque ténébreux esprit, peut-être sous un coup de vent infernal, avait perdu l’une de ses ailes? Avait-il commis l’imprudence de se poser, un soir,--se trompant de chambre,--près du lit trop parfumé d’une de ces cruelles amoureuses qui n’ont pas de plus cher plaisir que de meurtrir ce qui vole et de déplumer les illusions? Il suffit souvent d’une caresse ou d’un souffle de femme pour qu’une aile tombe. Quoi qu’il en fût, il devait être fort en peine maintenant. Quelle humiliation et quelle tristesse pour lui, les soirs de ces bals où l’on danse avec les plus jolies des onze mille vierges, d’être raillé par ses frères célestes, pauvre maladroit, qui valse mal, étant boiteux. Boiteux? certainement. Puisqu’ils sont, non des corps, mais des âmes avec des plumes, les anges ne boitent pas du pied, mais de l’aile. A cause de cette douleur probable, le prince des Iles-Pâles songeait douloureusement. Il ne pouvait supporter l’idée, en sa compassion, d’un chérubin ou d’un séraphin pareil à un ramier blessé; et, cette chose qu’il avait trouvée, si blanche, diamantine, argentée, et doucement frémissante, il résolut de la rendre à qui l’avait perdue. Mais c’était là un dessein plus facile à concevoir qu’à exécuter. Le moyen de trouver l’ange qui regrettait son aile? On n’entre pas comme on veut dans le paradisiaque séjour. Quant à faire afficher sur les murs des villes, dans tout le royaume, que celui des élohim à qui manquait un objet précieux le pourrait retrouver au palais du roi, c’eût été un inutile soin; les anges n’ont pas coutume de se promener par les rues comme les badauds humains. De sorte que le jeune prince était fort perplexe. Il pensa qu’il ferait bien de consulter une petite fiancée qu’il avait par amour à l’insu de ses parents. Elle était la fille d’un bûcheron dans la forêt. L’aile sous le bras, il s’en alla la voir.

Il la rencontra sur la lisière du bois, un peu en avant de la chaumine où elle habitait.

--Ah! chère âme, lui dit-il, c’est une triste nouvelle que j’apporte.

--Et laquelle, s’il vous plaît? demanda-t-elle.

--Un ange a perdu l’une de ses ailes blanches.

Elle rougit, mais elle ne parut pas surprise. On aurait dit qu’elle était déjà instruite de ce fâcheux événement; et, quand il eut ajouté: «Je suis bien décidé à la lui rendre», elle baissa les yeux, plus rougissante encore.

--Ma chère âme, reprit-il, vous seule pouvez me révéler comment je dois m’y prendre pour mener à bien mon entreprise. Vous êtes si jolie et si pure que tous les célestes esprits se donnent rendez-vous, le jour, dans vos pensées, et, la nuit, dans vos songes. Il est impossible que, les écoutant, vous n’ayez pas entendu parler de ce qui est arrivé à l’un d’eux.

--Hélas! dit-elle, je suis au courant des choses autant qu’il est possible; c’est mon ange gardien, justement, qui a perdu l’une de ses ailes.

--En vérité? votre ange gardien? voilà une singulière rencontre. Apprenez-moi, je vous prie, comment ce malheur lui est advenu.

--Par votre faute, je vous assure! Vous vous souvenez de cette promenade que nous fîmes ensemble, l’autre soir, sous les citronniers où les étoiles tremblaient comme des fruits d’or?

--Comment l’aurais-je oubliée? C’est ce soir-là que vous permîtes à mes lèvres, pour la première fois, de toucher votre joue, et, depuis ce temps, j’ai la bouche parfumée comme si j’avais mangé des roses.

--Oui, ce soir-là, vous me donnâtes un baiser, mais, s’il me fut doux, il fut cruel à l’ange qui me suivait parmi les branches pour m’avertir et me défendre. L’une de ses ailes s’envola de lui, tandis que me frôlait votre caresse. C’est la loi des gardiens à qui le ciel confie les jeunes filles, d’être les premières victimes des péchés qu’elles font.

--Oh! la fâcheuse loi! Je m’imagine que votre ange, estropié, doit être fort marri.

--Plus que vous ne sauriez le croire! Penaud, chétif, incapable de retourner au ciel quand même il l’oserait, il se désole et pleure; et j’ai le chagrin, la nuit, de ne pas rêver de vous, car il m’empêche de dormir, par ses lamentations.

--Il importe donc que nous lui rendions, à tout prix, son aile! Je ne saurais me repentir du mal que j’ai fait, mais je voudrais pourtant qu’il eût un moyen de le réparer.

--Je pense qu’il y en a un, murmura-t-elle.

--Oh! lequel? dites vite!

--Il faudrait (elle parlait si bas qu’il l’entendait à peine), il faudrait remettre les choses en l’état où elles étaient avant la promenade sous les beaux citronniers. Mon ange a perdu son aile parce que j’ai reçu votre baiser; il la reprendrait sans doute, si...

--Si?... achevez, de grâce?

--Si je vous le rendais!

En disant ces mots, frémissante et la pudeur aux joues, elle avait l’air d’une sensitive qui serait une rose; et comme le prince s’approchait d’elle, extasié du moyen qu’elle avait imaginé, elle s’enfuit à travers les branches qui, secouées, éparpillèrent dans le soleil des gouttelettes de diamant et d’or.

Il courut, la rejoignit, la força de s’asseoir au pied d’un myrte plus grand que les grands chênes; dans le mystère profond des bois, parmi le silence des nids qui se taisaient pour entendre, il lui parlait à genoux, comme on prie dans les temples.