Chapter 4 of 11 · 3990 words · ~20 min read

Part 4

--Ah! mon père, dit-elle, je pense que vous tiendrez votre promesse enfin, et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.

Hélas! le roi ne craignit pas de se parjurer encore; dès qu’il eut entre ses bras sa fille bien vivante, il ordonna à ses courtisans de chasser l’impertinent oiseau.

Alors il se passa une chose qui sembla fort étonnante à beaucoup de personnes.

La petite fille du roi parut plus petite encore et, diminuant toujours comme un flocon de neige au soleil, elle finit par être une frêle créature ailée moins grosse qu’un poing d’enfantelet. La plus jolie des princesses était devenue la plus jolie des oiselles! et tandis que son père, se repentant trop tard de son ingratitude, tendait des bras désespérés, elle s’envola avec le rossignol vers les grands bois voisins où elle apprit bien vite comment on fait les nids.

LE CHEMIN DU PARADIS

Comme elle avait refusé d’épouser le neveu de l’empereur de Germanie, on avait mis la princesse, par ordre de son père, dans la plus haute chambre d’une très haute tour, d’une tour si haute que les nuages planent plus bas, et que les martinets eux-mêmes ne viennent point y faire leurs nids, sentant leurs ailes lasses avant que d’y atteindre; ceux qui voyaient de loin la robe blanche de la captive frémir sur la plate-forme à mi-chemin du ciel, croyaient plutôt d’un ange tombé du paradis que d’une jeune fille montée de la terre. Et, tout le jour, toute la nuit aussi, Guillelmine ne cessait de se lamenter; non pas seulement parce qu’on l’avait éloignée de ses compagnes avec qui c’était son plaisir de jouer aux tables ou d’aller, le tiercelet au gant, chasser la perdrix ou le héron, mais parce qu’elle était séparée d’un joli page de guerre, appelé Aymeri, boucles blondes et les joues si roses, à qui elle avait donné son cœur, pour ne jamais le reprendre.

De son côté, Aymeri n’avait pas l’âme moins désolée, et, une fois, accoudé à la fenêtre de la geôle où on l’avait enfermé, baissant la tête vers le précipice pierreux qui entourait la prison, il prononça tristement ces paroles:

--Que me sert-il de vivre, puisqu’on m’a dérobé celle qui était l’unique bonheur de ma vie? Lorsqu’il m’était permis d’être auprès d’elle, je me plaisais à espérer de longs jours pleins de nobles combats et d’aventures victorieuses; j’enviais toutes les gloires, que je lui aurais offertes comme un berger qui revient de la plaine donne à son amie un bouquet de fleurs des champs; je voulais être illustre pour qu’elle m’en récompensât d’un sourire. Mais, à présent qu’on me l’a prise, je n’ai plus souci des triomphes ni de mon nom fameux par toute la terre; à quoi bon cueillir des fleurs que ne baisera pas une bouche adorée? et je ne prends plus d’intérêt à aucune chose dans ce monde. Vous pouvez vous clore, tristes yeux qui ne verrez plus Guillelmine!

Avant achevé de parler, il monta sur l’appui de la fenêtre, et se laissa tomber vers le précipice de pierres.

Mais, depuis un instant, trois hirondelles s’étaient posées non loin de là sur la branche d’un acacia en fleur; battant des ailes et trissant dans le remuement du feuillage, elles n’avaient pas perdu un mot du discours d’Aymeri, malgré leur air de n’y pas prendre garde.

--N’est-ce point grand dommage...

--Qu’il y ait tant de chagrin...

--Dans un si jeune cœur?

--Et qu’il y ait tant de larmes...

--Tant de larmes amères...

--Dans de si jolis yeux?

Que ces oiseaux parlassent, cela n’avait rien de surprenant; car ce n’étaient pas des hirondelles en effet, mais des anges qui en avaient pris la forme, rapetissant leurs ailes; il arrive fréquemment que les esprits célestes se muent de la sorte pour écouter d’entre les branches ou par la cheminée ce qu’on dit ici-bas; mais ils ne font point cela dans une mauvaise intention, ils seraient bien contents de n’entendre et de n’avoir à répéter que d’honnêtes paroles; quelquefois même, pour épargner des châtiments à nos âmes, ils osent mentir à Dieu, qui ne leur en veut pas.

--Ne pensez-vous pas comme moi...

--Qu’il serait juste de sauver Aymeri...

--D’une mort si terrible?

--Et que, sans déplaire au Seigneur...

--Nous pourrions emporter cet enfant...

--Dans notre paradis?

Là-dessus, elles volèrent toutes trois vers le désespéré au moment même où il tombait de la fenêtre, et, avant qu’il se fût heurté aux pierres du précipice, elles l’enlevèrent vers le ciel, sur leurs ailes étendues qui étaient maintenant des ailes d’anges.

Aymeri fut bien étonné de ne pas être mort, et il se montra ravi quand il sut où on le conduisait; il se confondit en remerciements, ce qui ne déplut pas à ses sauveurs; il est toujours agréable, lorsqu’on oblige quelqu’un, de ne pas rencontrer de l’ingratitude. Au-dessus des maisons et des palais, plus haut que les platanes des jardins et que les sapins des collines, les envolés traversaient l’azur, la lumière, les nuées; ils allaient si vite, que le vent, malgré son envie de les suivre, fut obligé d’y renoncer et s’arrêta derrière eux en soufflant.

Mais, bientôt, quand la ville eut disparu, là-bas, dans le brouillard, Aymeri fut pris d’une inquiétude.

--Beaux anges, demanda-t-il, vous ne vous trompez pas de route au moins?

A ces mots, ils ne purent s’empêcher de rire.

--Crois-tu donc, enfant...

--Que nous ne connaissons pas...

--Le chemin du paradis?

Aymeri, un peu honteux, répondit:

--Pardonnez-moi, beaux anges. Je vous ai fait une question qui n’a pas le sens commun. Je vous promets que cela ne m’arrivera plus.

Les ailes blanches battaient l’air, toujours; des plaines, des forêts, des monts, disparaissaient dans les profondeurs grises; Aymeri aperçut enfin, au-dessus des nuages, le sommet d’une tour.

--Ah! dit-il dans un cri de joie, nous sommes arrivés!

Les anges furent un peu surpris de ces paroles.

--Pas encore! le paradis...

--N’est pas si proche que tu penses...

--Des sombres demeures des hommes.

--Lorsque nous aurons passé...

--A droite du soleil, là-haut...

--A travers des flammes couleur de neige...

--Nous serons encore bien loin...

--Du seuil resplendissant que gardent...

--Les chérubins aux armures d’or!

Aymeri cria en se cramponnant aux plumes des messagers divins:

--Nous sommes arrivés, vous dis-je! Il est sur cette tour, le paradis, sur cette tour où Guillelmine lève vers moi les manches de sa robe, plus belle que vos ailes!

Les anges s’étonnaient de plus en plus.

--Quoi! fol enfant, tu ne veux pas...

--Nous suivre jusqu’au séjour...

--Des éternelles délices?

--Tu ne veux pas, pareil aux élus...

--Qui sans fin s’extasient...

--Dans les clartés et les musiques...

--Voir la splendeur incomparable...

--Des miraculeux jardins...

--Où les fleurs, qui sont des étoiles...

--Enivrent de lumineux parfums...

--Et d’odorantes lueurs...

--Ces célestes abeilles, les âmes?

--Tu ne veux pas, parmi les Vierges...

--Lys plus beaux que les lys...

--Dont l’hymen fait des roses...

--Te choisir une fiancée...

--Qui jonchera d’impérissables rêves...

--Ton angélique lit nuptial?

Mais Aymeri, en se débattant:

--Non! non! je n’irai pas plus loin!

Alors les anges s’écartèrent, justement irrités de voir qu’il faisait si peu de cas des joies paradisiaques, et, à travers l’air, il tomba lourdement sur les dalles, au sommet de la tour.

Les membres brisés, le crâne rompu, Aymeri gisait, le pauvre; le sang lui sortait de la bouche, des yeux, du front; il sentait bien qu’il allait mourir, et, dans tout son corps, il éprouvait des souffrances telles qu’il n’aurait jamais cru qu’on pût souffrir à ce point. Mais Guillelmine, échevelée, lui mettait les bras au cou, caressant les blessures, baisant les lèvres sanglantes... «Je le savais bien, dit-il, que je connaissais mieux qu’eux le chemin du Paradis!»

LES BAISERS D’OR

I

Elle chantait des chansons que les oiseaux lui avaient apprises, mais elle les chantait bien mieux que les oiseaux; il jouait du tambour de basque comme un danseur du pays de Bohême, mais jamais tzigane ne promena l’ongle aussi légèrement sur la peau très tendue où des lames de cuivre cliquettent; et ils s’en allaient par les chemins, avec leur musique. Qui étaient-ils? Cette question les eût fort embarrassés. Ce dont ils se souvenaient, c’était que jamais ils n’avaient dormi dans un lit ni mangé à une table; les personnes qui logent dans des maisons ou dînent devant des nappes n’étaient pas de leur famille; même ils n’avaient pas de famille du tout. Petits, si petits qu’ils parlaient à peine, ils s’étaient rencontrés sur une route, elle sortant d’un buisson, lui sortant d’un fossé,--quelles méchantes mères les avaient abandonnés?--et tout de suite ils s’étaient pris par la main, en riant. Il pleuvait un peu ce jour-là; mais, au loin, sous une éclaircie, la côte était dorée; ils avaient marché vers le soleil; depuis, ils n’eurent jamais d’autre itinéraire que de s’en aller du côté où il faisait beau. Certainement, ils seraient morts de soif et de faim, si des ruisseaux ne coulaient dans les cressonnières et si les bonnes femmes des villages ne leur avaient jeté de temps en temps quelque croûte de pain trop dure pour les poules. C’était une chose triste de les voir si chétifs et si pâles, ces enfants vagabonds. Mais un matin,--grandelets déjà,--ils furent très étonnés, en s’éveillant dans l’herbe au pied d’un arbre, de voir qu’ils avaient dormi la bouche sur la bouche; ils trouvèrent que c’était bon d’avoir les lèvres unies; ils continuèrent, les yeux ouverts, le baiser de leur sommeil. Dès lors, ils n’eurent plus souci de leur détresse; cela leur était égal d’être malheureux puisqu’ils étaient heureux; il n’y a pas de misère aussi cruelle que l’amour est doux. A peine vêtus de quelques haillons, par où les brûlait le soleil et les mouillait la pluie, ils n’enviaient point les gens qui portent, l’été, de fraîches étoffes, l’hiver, des manteaux fourrés; les loques, même trouées, n’ont rien de déplaisant, quand, sous ces loques, on plaît à qui l’on aime; et plus d’une grande dame troquerait sa plus belle robe pour la peau d’une jolie pauvresse. Allant tout le jour de bourgade en bourgade, ils s’arrêtaient sur les places, devant les maisons riches dont les fenêtres s’ouvraient parfois, devant les auberges où s’attablent les paysans en belle humeur; elle chantait ses chansons, il faisait ronfler et sonner son tambour de basque; si on leur donnait quelques sous,--comme il arrivait plus d’une fois, car on les trouvait agréables à voir et à entendre,--ils étaient bien contents; mais ils ne se chagrinaient guère si on ne leur donnait rien. Ils en étaient quittes pour se coucher à jeun. Ce n’est pas une grande affaire d’avoir l’estomac vide quand on a le cœur plein; les meurt-de-faim ne sont pas à plaindre, à qui l’amour offre, la nuit, sous les étoiles, le divin régal des baisers.

II

Une fois, cependant, ils se sentirent affreusement tristes. C’était par un froid temps de bise, et, n’ayant reçu depuis trois jours aucune aumône, chancelants, chacun ne retrouvant un peu de force que pour soutenir l’autre, ils s’étaient réfugiés dans une grange ouverte à tous les souffles. Ils avaient beau s’enlacer, se serrer aussi ardemment que possible, ils grelottaient à faire pitié; même en se baisant, leurs bouches se souvenaient qu’elles n’avaient pas mangé. Ah! les pauvres. Et avec le désespoir d’aujourd’hui ils avaient l’inquiétude de demain. Que feraient-ils, que deviendraient-ils, si des gens charitables ne les secouraient point? Hélas! si jeunes, leur faudrait-il mourir, abandonnés de tous, sur un tas de pierres de la route, moins dur que le cœur des hommes?

--Quoi! dit-elle, ce qu’ont tous les autres, ne l’aurons-nous jamais? Est-ce trop de demander un peu de feu pour se réchauffer, un peu de pain pour le repas du soir? Il est cruel de penser que tant de gens dorment à l’aise dans de bonnes maisons chaudes, et que nous sommes ici, tremblants de froidure, comme des oiselets sans plume et sans nid.

Il ne répondit pas; il pleurait.

Mais tout à coup ils purent croire que, morts déjà, ils étaient dans le paradis, tant il y eut autour d’eux de magnifique lumière, tant leur apparut rayonnante et pareille aux anges la dame qui s’avançait vers eux dans une robe de brocart vermeil, une baguette d’or à la main.

--Pauvres petits, dit-elle, votre infortune me touche et je veux vous venir en aide. Après avoir été plus pauvres que les plus misérables, vous serez plus opulents que les plus riches; vous aurez bientôt tant de trésors que vous ne pourrez trouver dans tout le pays assez de coffres pour les enfermer.

Entendant cela, ils croyaient rêver.

--Eh! madame, comment une telle chose pourrait-elle arriver?

--Sachez que je suis une fée à qui rien n’est impossible. Désormais, chaque fois que l’un de vous ouvrira sa bouche, il en sortira une pièce d’or, et une autre, et une autre, et d’autres encore; il ne tiendra donc qu’à vous d’avoir plus de richesses qu’on n’en saurait imaginer.

Là-dessus la fée disparut; et comme, à cause de ce prodige, ils restaient muets d’étonnement, la bouche grande ouverte, il leur tombait des lèvres des ducats, des sequins, des florins, des doublons, et tant de belles monnaies qu’on eût dit qu’il pleuvait de l’or!

III

A quelque temps de là, il n’était bruit dans le monde que d’un duc et d’une duchesse qui habitaient un palais grand comme une ville, éblouissant comme un ciel d’étoiles: car les murs, bâtis des marbres les plus rares, étaient incrustés d’améthystes et de chrysoprases. La splendeur du dehors n’était rien au prix de ce qu’on voyait dedans. L’on ne finirait point si l’on voulait dire tous les meubles précieux, toutes les statues d’or qui décoraient les salles, tous les lustres de pierreries qui scintillaient sous les plafonds. Les yeux s’aveuglaient à regarder tant de merveilles. Et les maîtres du palais y donnaient des festins que l’on s’accordait à juger incomparables. Des tables assez longues pour qu’un peuple entier y pût prendre place étaient chargées des mets les plus délicats, des vins les plus fameux; c’était dans des plats d’or que les écuyers tranchants découpaient les faisans de Tartarie et dans des coupes faites d’une seule pierre fine que les échansons versaient le vin des Canaries. Si quelque pauvre diable,--n’ayant pas mangé depuis hier,--était entré tout à coup dans la salle à manger, il serait devenu fou d’étonnement et de joie! Vous pensez bien que les convives ne manquaient pas d’admirer et de louer de toutes les façons les hôtes qui les traitaient si royalement. Ce qui ne contribuait pas peu à mettre les gens en bonne humeur, c’était que le duc et la duchesse, dès qu’ils ouvraient leurs bouches pour manger ou pour parler, en laissaient tomber des pièces d’or que des serviteurs recueillaient dans des corbeilles et distribuaient à toutes les personnes présentes, après le dessert.

La renommée de tant de richesse et de largesse se répandit si loin qu’elle parvint jusqu’au pays des Fées; l’une d’elles,--celle qui était apparue en robe de brocart dans la grange ouverte à tous les vents,--forma le projet de rendre visite à ses protégés afin de voir de près le bonheur qu’elle leur avait donné et de recevoir leurs remerciements.

Mais quand elle entra, vers le soir, dans la chambre somptueuse où le duc et la duchesse venaient de se retirer, elle fut étrangement surprise; car, loin de témoigner de la joie et de la remercier, ils se jetèrent à ses pieds, les yeux pleins de larmes, en sanglotant de douleur.

--Est-il possible, dit la fée, et qu’est-ce que je vois! N’êtes-vous point satisfaits de votre sort?

--Hélas! madame, nous sommes tellement malheureux que nous allons mourir de chagrin si vous ne prenez pitié de nous.

--Quoi! Vous ne vous trouvez pas assez riches?

--Nous ne le sommes que trop!

--Serait-ce qu’il vous déplaît de ne voir tomber de vos lèvres que des pièces d’or toujours, et, par goût du changement, vous plairait-il que j’en fisse sortir des diamants ou des saphirs gros comme des œufs de tourterelles?

--Ah! gardez-vous-en bien!

--Dites-moi donc ce qui vous afflige, car, pour moi, je ne le saurais deviner.

--Grande fée, il est très agréable de se chauffer lorsqu’on a froid, de dormir dans un lit de plume, de manger à sa faim, mais il est une chose meilleure encore que toutes celles-là. C’est de se baiser sur les lèvres quand on s’aime! Or, depuis que vous nous avez faits riches, nous ne connaissons plus ce bonheur, hélas! car chaque fois que nous ouvrons nos bouches pour les unir, il en sort de détestables sequins ou d’horribles ducats, et c’est de l’or que nous baisons.

--Ah! dit la fée, je n’avais point pensé à cet inconvénient. Mais il n’y a pas de remède à cela, et vous ferez bien d’en prendre votre parti.

--Jamais! Laissez-vous attendrir. Ne pourriez-vous rétracter l’affreux présent que vous nous avez accordé?

--Oui bien. Mais sachez que vous perdriez non seulement le don de répandre de l’or, mais avec lui toutes les richesses acquises.

--Eh! que nous importe!

--Soit donc fait, dit la fée, selon votre volonté.

Et, touchés de la baguette, il se retrouvèrent, par un froid temps de bise, dans une grange ouverte à tous les vents; ce qu’ils furent naguère, ils l’étaient de nouveau: affamés, demi-nus, tremblants de froidure comme des oiselets sans plumes et sans nid. Mais ils se gardaient bien de se plaindre, et se jugeaient trop heureux, ayant les lèvres sur les lèvres.

LES ACCORDAILLES

I

Quand la princesse Othilde vint au monde, on se récria d’admiration et d’étonnement: d’admiration, parce qu’elle était bien la plus jolie mignonne qu’on puisse imaginer; d’étonnement, parce qu’elle était à peine aussi grande qu’un poing fermé d’enfant. Couchée dans un berceau pas plus large que la main ni plus long que le doigt, vous auriez dit d’un oiseau des Iles, encore sans plumes, dans son nid. Le roi et la reine ne pouvaient se lasser d’admirer ses jambes, ses pieds roses, qui auraient tenu dans un bas de poupée, son ventre de souris blanche, son visage qu’un pétale de marguerite eût suffi à cacher. A vrai dire, ils s’inquiétaient de la voir si extraordinairement petite, et leur royale grandeur ne pouvait supporter l’idée d’avoir donné le jour à une naine; mais ils espéraient que leur fille grandirait, sans rien perdre de sa gentillesse. Ils furent bien trompés dans leur attente. En demeurant gracieuse autant qu’il est possible, elle grandit si peu qu’à cinq ans elle n’était pas plus haute qu’un brin d’herbe, et qu’en jouant dans les allées elle était obligée de se dresser sur la pointe des pieds pour cueillir les violettes. On fit mander des médecins fameux, on promit de leur donner les plus riches récompenses s’ils parvenaient à hausser de quelques pouces seulement la taille de la princesse; ils se concertèrent avec gravité, les mains croisées sur le ventre, clignant de l’œil sous le verre de leurs bésicles, inventèrent des drogues qu’Othilde fut obligée de boire, des onguents infaillibles dont on la frotta soir et matin. Tout cela ne fit que blanchir; elle ne cessait pas d’être une adorable naine; lorsqu’elle se divertissait en compagnie de son bichon favori, elle lui passait entre les pattes sans avoir besoin de baisser la tête. Le roi et la reine eurent recours aux Fées, avec lesquelles ils avaient toujours eu d’excellents rapports; elles ne manquèrent pas de venir, celles-ci, dans des litières de drap d’or, aux franges de pierreries, que portaient des Africains nus, celles-là dans des chars de cristal, attelés de quatre unicornes; il y en eut qui trouvèrent plus commode d’entrer par la fenêtre ou par la cheminée, sous forme d’oiseaux de paradis ou de martinets aux ailes bleues; mais, dès qu’elles frôlaient le parquet de la salle, elles devenaient de belles dames habillées de satin. L’une après l’autre, elles touchèrent Othilde de leurs baguettes, la prirent dans la main,--elle n’était pas plus lourde qu’une grosse alouette,--la baisèrent, lui soufflèrent sur les cheveux, firent des signes au-dessus de son front en murmurant de toutes-puissantes paroles. Les charmes des Fées n’eurent pas plus d’effet que la médecine des savants hommes; à seize ans, la princesse était encore si petite qu’il lui arriva un matin d’être prise tout entière dans un piège à rossignols qu’on avait mis dans le parc. Les courtisans, qui ont intérêt à tenir les souverains en joie parce que la bonne humeur, d’ordinaire, se montre généreuse, faisaient de leur mieux pour consoler le roi et la reine; ils proclamaient que rien n’est plus ridicule qu’une grande taille, que les statures élevées ne sont, à bien considérer les choses, que des difformités; pour ce qui était d’eux, ils auraient bien voulu n’avoir qu’un demi-pied de haut,--mais c’est aux races royales que la nature réserve de telles faveurs!--et quand ils voyaient passer quelque énorme manant, ils se tordaient de rire en se prenant les côtes. Les dames d’honneur,--afin que la princesse parût moins petite à côté d’elles moins grandes--renoncèrent d’un commun accord à porter des talons hauts, qui étaient une mode de ce temps-là, et les chambellans prirent l’habitude de ne jamais s’approcher du trône qu’en marchant sur les genoux. Mais ces ingénieuses flatteries ne réussissaient pas toujours à dérider le roi ni la reine; bien des fois ils eurent envie de pleurer en baisant leur fillette, du bout des lèvres, de peur de l’avaler; et ils retenaient leurs larmes, pour ne pas la mouiller toute. Quant à Othilde, elle ne paraissait point chagrinée de son malheur; elle avait même l’air de prendre grand plaisir à mirer sa jolie petite personne dans un miroir à main, fait d’un seul diamant un peu gros.

II

Cependant,--comme tous les désespoirs s’usent enfin par l’accoutumance,--le roi et la reine devenaient moins tristes de jour en jour; sans doute ils auraient pris le parti de ne se plus désoler, s’il ne leur était arrivé une chose bien faite pour renouveler leur douleur. Sur le rapport qu’on lui faisait de la beauté de la princesse,--car la renommée, qui flatte volontiers les personnes royales, avait divulgué en tous lieux la grâce d’Othilde et non sa petitesse,--le jeune empereur de Sirinagor se rendit amoureux d’elle, et il envoya des ambassadeurs la demander en mariage. Vous pensez l’embarras que causa une telle proposition! Marier cette mignonne poupée, grande comme une perruche, il n’y fallait pas songer. Quel homme s’accommoderait d’une épouse qui se perdrait certainement à toute minute dans le lit nuptial! «Où donc êtes-vous, ma bien-aimée?--Là, tout près de vous, mon ami, dans un pli de l’oreiller.» Et la demande de l’empereur de Sirinagor était d’autant plus effrayante, qu’on le disait lui-même d’une taille colossale; il était plus beau que tous les princes, mais plus grand que tous les géants. Le jour de sa naissance, il avait été impossible de trouver un berceau assez vaste pour cet énorme prince; on avait dû le coucher sur de longs tapis dans la salle du trône. A trois ans, il lui fallait se baisser un peu pour dénicher les oiseaux à la cime des chênes! Ses parents, comme ceux d’Othilde, avaient consulté les médecins et les Fées, tout aussi vainement; il avait grandi de plus en plus, d’une façon démesurée; lorsque ses peuples, en célébration de quelque victoire, lui érigeaient des arcs de triomphe, il était obligé de descendre de cheval, pour passer dessous; et si hauts qu’ils fussent, il ne manquait pas de heurter aux frontons la tarasque d’argent éployée sur son casque! Naturellement, le roi et la reine déclarèrent aux ambassadeurs que l’union projetée était la chose du monde la plus impossible. Mais le jeune empereur, fort colère de son tempérament, ne se tint pas pour satisfait d’une telle réponse; il ne voulut entendre à rien; l’aveu de la petite taille d’Othilde lui parut une allégation absurde, imaginée dans l’intention de le bafouer; et il s’écria en coiffant son casque, dont les ailes d’argent frémirent, qu’il allait tout mettre à feu et à sang pour venger cette injure.

III