Part 3
Vous pensez si la bonne marraine se montra épouvantée de cette prophétie. Elle pria, elle supplia, mais Urgande ne voulut rien entendre et s’enfonça dans la terre avec un ricanement qui fit peur à tous les oiseaux de la forêt. Urgèle continua son chemin, la tête basse, en se demandant comment elle garantirait sa filleule d’un aussi fâcheux accident.
II
A seize ans, la princesse Isoline était si belle que, par toute la terre, il n’était bruit que de sa beauté; ceux qui la voyaient ne pouvaient se défendre de l’adorer, et ceux qui ne la voyaient point ne laissaient pas d’en être épris à cause de ce que publiait la renommée. De sorte que, de tous les pays, des ambassadeurs venaient à la cour de Mataquin demander la main de la princesse pour les plus riches et les plus puissants monarques. Hélas! le roi et la reine, avertis de l’avenir promis à leur enfant, ne savaient que répondre; il eût été imprudent de marier une demoiselle qui, la nuit de ses noces, devait être si étrangement métamorphosée. Ils congédiaient les ambassadeurs avec beaucoup d’égards, sans consentement ni refus, et se désolaient autant qu’il est possible. Quant à Isoline, à qui l’on avait laissé ignorer son cruel destin, elle se souciait fort peu d’être épousée ou non; son innocence ne s’inquiétait pas de cela; pourvu qu’on la laissât jouer avec sa poupée et avec son petit chien dans les allées du jardin royal, où les oiseaux lui disaient: «Votre voix est plus douce que la nôtre», où les roses lui disaient: «Nous sommes moins roses que vos lèvres», elle se montrait satisfaite, ne demandait pas autre chose; elle était comme une petite fleur qui ne sait pas qu’elle doit être cueillie.
Mais un jour qu’elle était occupée à nouer une tige de liseron au cou de son bichon qui jappait d’aise, elle entendit un grand bruit sur la route voisine; elle leva les yeux, elle vit un cortège magnifique en marche vers le palais, et, à la tête du cortège, sur un cheval blanc secouant sa crinière, il y avait un jeune seigneur qui avait si bonne façon, avec une beauté si éclatante, qu’elle en eut la vue éblouie et le cœur tout troublé. «Ah! qu’il est aimable!» pensa-t-elle; et, songeant pour la première fois à de telles choses, elle s’avoua que, s’il avait l’intention de la demander en mariage, elle n’en éprouverait aucun déplaisir.
Le jeune seigneur, cependant, par-dessus la haie fleurie, avait aperçu Isoline; il s’arrêta, charmé aussi.
--Veuillent les bonnes fées, s’écria-t-il, que vous soyez la fille du roi de Mataquin! car je viens pour l’épouser, et il n’y a rien sur la terre d’aussi charmant que vous.
--Je suis la princesse Isoline, dit-elle.
Ils ne parlèrent plus, se regardant toujours; à partir de ce moment, ils s’aimèrent d’une tendresse si ardente qu’il n’y a pas de mots pour l’exprimer.
III
On juge de l’embarras où se trouvèrent le roi et la reine! Ce n’était pas à des ambassadeurs, cette fois, qu’il fallait répondre, mais à leur fille elle-même, suppliant, pleurant, jurant qu’elle ferait une maladie si on ne la mariait avec son amoureux, et qu’elle en mourrait à coup sûr. D’autre part, le prince Diamant n’était pas de ceux qu’il est facile d’évincer; il était fils de l’empereur de Golconde, il pouvait mettre en campagne contre ses ennemis quatre ou cinq armées dont une seule eût suffi à ravager plusieurs royaumes; il y avait donc tout à craindre de sa colère, et il ne manquerait pas de s’irriter grandement si la princesse lui était refusée. L’instruire du sort affreux réservé à Isoline, ce n’était pas pour sortir de gêne; il n’aurait pas ajouté foi à un récit aussi peu vraisemblable, aurait cru qu’on voulait se moquer de lui. Si bien qu’attendris par leur fille et s’effrayant du prince, le roi et la reine en vinrent à se demander s’ils ne feraient pas aussi bien de laisser aller les choses comme si aucun désastre n’en devait résulter; il se pouvait, d’ailleurs, que la fée Urgande, après tant d’années, eût renoncé à sa vengeance. Enfin, non sans beaucoup d’hésitations, d’excuses, de retards, ils consentirent à l’hymen des deux amants, et jamais on n’avait vu, même dans une noce royale, de mariée plus belle, ni de plus heureux marié.
IV
A vrai dire, le roi et la reine étaient loin de se sentir tranquilles; après la fête, quand ils se furent retirés dans leur appartement, il leur fut impossible de dormir. A tout instant ils craignaient d’entendre des cris, des enfoncements de portes, de voir apparaître le prince fou de désespoir et d’épouvante. Mais rien ne troubla le calme nocturne; ils se rassurèrent peu à peu: sans doute ils avaient eu raison de penser que la mauvaise fée avait rétracté sa prophétie; le lendemain des noces, ils entrèrent sans trop d’inquiétude dans la salle du trône, où les nouveaux époux ne tarderaient pas, selon la coutume, à venir s’agenouiller sous la bénédiction royale et paternelle.
La porte s’ouvrit.
--Ma fille! s’écria le roi plein d’horreur.
--Isoline! gémit la mère.
--Non plus votre fille, mais votre fils, mon père! non plus Isoline, mais Isolin, ma mère.
Et, en parlant ainsi, le nouveau prince, charmant, fier, l’épée au côté, retroussait sa moustache avec un air de défi.
--Tout est perdu! disait le roi.
--Hélas! disait la reine.
Mais Isolin, se tournant vers la porte, et la voix adoucie:
--Allons, venez, dit-il, ma chère Diamantine! Pourquoi tremblez-vous ainsi? Je vous en voudrais de votre rougeur, si elle ne vous faisait plus belle.
Car, en même temps que la princesse était devenue garçon, le prince était devenu fille; c’est ainsi que, grâce à la bonne Urgèle, fut déçue la vengeance de la méchante fée.
LE MIROIR
I
C’était dans un royaume où il n’y avait pas de miroir. Tous les miroirs, ceux qu’on met sur les murs, ceux qu’on tient à la main, ceux qu’on porte à la ceinture, avaient été cassés, réduits en miettes sur l’ordre de la reine; si on avait découvert la plus petite glace dans n’importe quel logis, elle n’eût pas manqué d’en faire périr les habitants au milieu des plus affreux supplices. Quant aux motifs de ce caprice bizarre, je peux bien vous les dire. Laide au point que les pires monstres auraient paru charmants auprès d’elle, la reine ne voulait pas être exposée, lorsqu’elle allait par la ville, à rencontrer son image, et, se sachant horrible, ce lui était une consolation de songer que les autres du moins ne se voyaient pas jolies. Vous pensez bien que les jeunes filles et les jeunes femmes de ce pays n’étaient point satisfaites du tout. A quoi sert d’avoir les plus beaux yeux du monde, une bouche aussi fraîche que les roses, et de se mettre des fleurs dans les cheveux, si l’on ne peut considérer ni sa coiffure, ni sa bouche, ni ses yeux? Pour ce qui était de s’aller mirer dans les ruisseaux et dans les lacs, il n’y fallait pas compter; on avait caché sous des dalles bien jointes les rivières et les étangs de la contrée; on tirait l’eau de puits si profonds qu’il n’était point possible d’en apercevoir la liquide surface, et non dans des seaux où il y aurait eu place pour le reflet, mais dans des écuelles presque plates. La désolation allait donc au delà de ce qu’on peut imaginer, surtout chez les personnes coquettes qui n’étaient pas plus rares dans ce pays que dans les autres; et la reine n’avait garde d’y compatir, bien contente au contraire que ses sujettes trouvassent presque autant de déplaisir à ne point se connaître qu’elle eût éprouvé elle-même de fureur à se voir.
II
Cependant il y avait, dans un faubourg de la ville, une jeune fille appelée Jacinthe qui était un peu moins chagrine que les autres, à cause d’un amoureux qu’elle avait. Quelqu’un qui vous trouve belle et ne se lasse jamais de vous le dire, peut tenir lieu d’un miroir.
--Quoi? vraiment? demandait-elle, la couleur de mes yeux n’a rien qui puisse déplaire?
--Ils sont pareils à des bluets où serait tombée une claire goutte d’ambre.
--Je n’ai point la peau noire?
--Sachez que votre front est plus pur que le mica de la neige; sachez que vos joues sont comme des roses pâles et cependant rosées!
--Que dois-je penser de mes lèvres?
--Qu’elles sont pareilles à une framboise ouverte.
--Et de mes dents, s’il vous plaît?
--Que les grains de riz, aussi fins qu’elles, ne sont pas aussi blancs.
--Mais pour ce qui est de mes oreilles, n’ai-je pas lieu d’être inquiète?
--Oui, s’il est inquiétant d’avoir parmi les légers cheveux qui se mêlent deux menus coquillages compliqués comme des œillets nouvellement éclos.
C’est ainsi qu’ils parlaient, elle charmée, lui plus ravi encore, car il ne disait pas un mot qui ne fût la vérité même; ce qu’elle avait le plaisir d’entendre vanter, il avait le délice de le voir. Tant et si bien que leur tendresse mutuelle devenait d’heure en heure plus vive. Le jour où il demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle rougit, certainement, mais ce ne fut point d’effroi; les gens qui, voyant son sourire, auraient cru qu’elle se moquait avec la pensée de dire non, se seraient grandement trompés. Le malheur fut que la nouvelle du mariage vint jusqu’aux oreilles de la méchante reine, dont c’était la seule joie de troubler celle des autres; et Jacinthe, plus que toutes, en était détestée, étant la plus belle de toutes.
III
Comme elle se promenait, peu de temps avant les noces, dans le verger, une vieille femme s’approcha d’elle, demandant l’aumône, puis, tout à coup, recula avec un cri, comme quelqu’un qui a failli marcher sur un crapaud.
--Ah! ciel! qu’ai-je vu!
--Qu’avez-vous, ma bonne femme, et qu’est-ce que vous avez vu? Parlez.
--La plus laide chose de la terre!
--A coup sûr, ce n’est point moi, dit Jacinthe en souriant.
--Hélas! si, pauvre enfant, c’est vous. Il y a bien longtemps que je suis au monde, mais jamais encore je n’avais rencontré une personne aussi affreuse que vous l’êtes.
--Je suis laide, moi?
--Cent fois plus qu’on ne saurait l’exprimer.
--Quoi! mes yeux?...
--Ils sont gris comme la poussière, mais ce ne serait rien si vous ne louchiez pas de la façon la plus désagréable.
--Ma peau...
--On dirait que vous avez frotté de charbon pilé votre front et vos joues.
--Ma bouche...
--Elle est pâle comme une vieille fleur d’automne.
--Mes dents...
--Si la beauté des dents était d’être larges et jaunes, je n’en connaîtrais pas de plus belles que les vôtres!
--Ah! du moins, mes oreilles...
--Elles sont si grandes, si rouges et si poilues, sous vos cheveux de filasse, qu’on ne peut les regarder sans horreur. Je ne suis point jolie, moi-même, et cependant je pense que je mourrais de honte, si j’en avais de telles!
Là-dessus la vieille femme--ce devait être quelque méchante fée amie de la méchante reine,--s’enfuit en jetant un mauvais éclat de rire, tandis que Jacinthe se laissait choir, tout en pleurs, sur un banc, entre deux pommiers.
IV
Rien ne fut capable de la divertir de son affliction. «Je suis laide! Je suis laide!» répétait-elle toujours. C’était en vain que son fiancé l’assurait du contraire, avec les plus grands serments. «Laissez-moi! vous mentez, par miséricorde. Je comprends tout à présent. Ce n’est pas de l’amour que vous ressentez pour moi, c’est de la pitié! La mendiante n’avait aucun intérêt à me tromper; pourquoi l’eût-elle fait? Il n’est que trop vrai: je suis vilaine. Je ne conçois pas que vous puissiez seulement endurer mon aspect.» Pour la détromper, il imagina de faire venir beaucoup de gens auprès d’elle; chaque homme déclarait que Jacinthe était faite à souhait pour le plaisir des yeux; même plusieurs femmes en dirent autant, d’une façon un peu moins affirmative. Tout cela ne faisait que blanchir; la pauvre enfant s’obstinait dans la conviction qu’elle était un objet d’épouvante; «vous vous entendez pour m’en faire accroire!» et, comme l’amoureux la pressait de fixer malgré tout le jour de leur mariage: «Moi, votre femme! s’écria-t-elle, jamais! Je vous chéris trop tendrement pour vous faire don d’une chose aussi affreuse que je suis.» Vous devinez quel fut le désespoir de ce jeune homme si sincèrement épris. Il se jeta à genoux, il pria, il supplia; elle répondait toujours la même chose: «Qu’elle était trop laide pour se marier.» Que faire? le seul moyen de démentir la vieille, de prouver la vérité à Jacinthe, c’eût été de lui mettre un miroir devant les yeux. Mais, de miroir, dans tout le royaume, il n’y en avait point; et la terreur inspirée par la reine était si grande, qu’aucun artisan n’eût consenti à en faire un. «Eh bien, j’irai à la cour! dit enfin le fiancé. Si barbare que soit notre maîtresse, elle ne pourra manquer d’être émue par mes larmes et par la beauté de Jacinthe; elle rétractera, ne fût-ce que pour quelques heures, l’ordre cruel d’où vient tout le mal.» Ce ne fut pas sans peine que l’on décida la jeune fille à se laisser conduire au palais; elle ne voulait pas se montrer, étant si laide; et puis, à quoi servirait un miroir, sinon à la convaincre davantage encore de son irrémédiable malheur! Pourtant elle finit par consentir, voyant que son ami pleurait.
V
--Çà, qu’est-ce? dit la méchante reine. Qui sont ces gens, et que me veut-on?
--Majesté, vous avez devant vous le plus déplorable amant qui soit sur toute la terre.
--Voilà une bonne raison pour me venir troubler!
--Ne soyez pas impitoyable.
--Eh! qu’ai-je à faire dans vos chagrins d’amour?
--Si vous permettiez qu’un miroir...
La reine s’était levée, frémissante de colère.
--On a osé parler de miroir, dit-elle en grinçant des dents.
--Ne vous courroucez point, Majesté, de grâce! et daignez m’entendre. Cette jeune fille, que vous voyez devant vous, si fraîche et si jolie, est tombée dans la plus étrange erreur; elle s’imagine qu’elle est laide...
--Eh bien! dit la reine avec un rire féroce, elle a raison! car je ne vis jamais, j’imagine, de plus épouvantable objet.
Jacinthe, à ce mot, crut qu’elle mourrait de tristesse. Le doute n’était plus possible, puisque aux yeux de la reine, comme à ceux de la mendiante, elle était si laide en effet. Lentement elle baissa les paupières, tomba sur les marches du trône, pâmée, l’air d’une morte. Mais l’amant, lui, en entendant la cruelle parole, ne se montra point résigné; il cria violemment que Sa Majesté était folle, à moins qu’elle n’eût quelque raison pour mentir de la sorte. Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot! des gardes l’avaient empoigné, le maintenaient solidement; et, sur un signe de la reine, quelqu’un s’avança, qui était le bourreau; il était toujours à côté du trône, parce qu’on pouvait, à chaque instant, avoir besoin de lui.
--Fais ton devoir, dit la reine en désignant celui qui l’avait insultée.
Le bourreau leva tranquillement un large glaive, tandis que Jacinthe, ne sachant où elle était, tâtonnant l’air de ses mains, ouvrait un œil languissamment... et alors deux cris retentirent, bien différents l’un de l’autre; un cri de joie car, dans le bel acier nu, Jacinthe s’était vue, si délicieusement jolie! et un cri d’angoisse, un râle, parce que la laide et méchante reine rendait l’âme, de honte et de colère de s’être vue aussi dans l’imprévu miroir.
LA PRINCESSE OISELLE
I
Quoiqu’elle fût de très petite taille et qu’on l’eût volontiers prise pour la sœur aînée de sa poupée, la fille du roi de l’Ile d’Or était la plus jolie princesse de la terre; quand il la vit en âge d’aimer et d’être aimée, son père lui demanda si elle se sentait de la répugnance pour le mariage.
--Oh! non pas, dit-elle.
--Je vais donc inviter à des carrousels et à des bals tous les jeunes princes des environs afin que vous puissiez faire un choix digne de vous et de moi-même.
--Gardez-vous bien, mon père, de recevoir tant de princes à la cour! Cela vous occasionnerait beaucoup de dépense, inutilement. Il y a longtemps que j’ai un ami par amour, et je n’aurai plus rien à désirer si vous me donnez pour mari le rossignol qui ramage tous les soirs dans le rosier grimpant de ma fenêtre.
Le roi, comme on pense, eut beaucoup de peine à garder le sérieux qui convient aux têtes couronnées. Sa fille voulait épouser un oiseau! Il aurait un gendre emplumé! Et c’était dans un arbre sans doute, ou dans une cage, que l’on ferait la noce? Ces moqueries affligèrent cruellement la princesse, qui se retira le cœur gros; et, le soir, accoudée à sa fenêtre, tandis que le rossignol préludait parmi l’épine en fleur:
--Ah! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir, car mon père ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit:
--Ne vous mettez pas en peine, ma princesse; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant les belles chansons qu’il savait.
II
Sur ces entrefaites, il arriva que trois géants (c’étaient des magiciens très fameux), vinrent mettre le siège devant la capitale du royaume de l’Ile d’Or. Pour être redoutables, ils n’avaient pas besoin d’être suivis d’une armée, tant ils étaient robustes et cruels. Ils s’avancèrent seuls jusqu’à la muraille, et firent savoir, en parlant d’une voix de tempête, que si, avant trois jours, on ne leur livrait pas la ville, ils la démoliraient pierre à pierre après avoir massacré tous ses habitants; et ce qu’ils disaient, ils n’auraient pas manqué de le faire. L’épouvante fut si grande que toutes les mères couraient à travers les rues, serrant contre elles leurs enfants en pleurs, comme des sarigues qui emportent leurs petits; parmi les courtisans, il y en avait beaucoup qui se demandaient s’ils ne feraient pas sagement de s’aller soumettre aux trois magiciens; car il est plus glorieux que prudent de rester fidèle au moins fort.
Pour se tirer de péril, le roi s’avisa d’un moyen: il envoya des courriers à tous les princes des environs, avec mission d’annoncer qu’il donnerait sa fille en mariage à celui qui le délivrerait des géants. Mais les princes, jugeant la lutte inégale, se gardèrent bien d’entrer en campagne, si séduisante que fût la récompense promise; de sorte que, un peu avant le soir du troisième jour, tout le monde s’attendait à périr dans les décombres de la ville, lorsque quelques personnes, guettant du haut de la muraille, virent les trois géants sortir avec des gestes de douleur et d’effroi de la tente où ils faisaient la sieste, et s’enfuir, en hurlant, comme des fous.
La joie générale fut d’autant plus grande que plus grand avait été le désespoir; cependant, on se perdait en conjectures sur la cause d’une délivrance si imprévue.
--Mon père, dit la petite princesse, c’est à l’oiseau que j’aime qu’il faut rendre grâce de cet heureux événement. Il est entré, en voletant, sous la tente de vos ennemis, et, de son bec, pendant qu’ils dormaient, il leur a crevé les yeux. Je pense que vous tiendrez votre promesse et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.
Mais le roi,--soit qu’il jugeât peu véritable le récit de la princesse, soit que, malgré le service rendu, il lui répugnât, décidément, d’être le beau-père d’un oiseau,--pria sa fille de ne pas lui rompre davantage la tête; même il lui tourna le dos, de fort méchante humeur.
Le soir, tandis que le rossignol préludait dans les fleurs et les feuilles:
--Ah! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir; car mon père, bien que vous l’ayez délivré des géants, ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit:
--Ne vous mettez pas en peine, ma princesse; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant de nouvelles chansons qu’il avait composées.
III
A quelque temps de là, le trésorier du palais disparut sans que personne pût savoir où il s’était enfui, et l’on trouva vide le grand coffre de cèdre et d’or qui contenait naguère tant de rubis, de diamants et de perles. Le roi, assez avare de son naturel, se montra fort chagrin d’avoir été dépouillé de la sorte; encore qu’il eût beaucoup d’autres trésors, il ne cessait de se plaindre comme un mendiant à qui on aurait dérobé tous les sous amassés en dix ans de «la charité, s’il vous plaît,» et de «Dieu vous le rende!» Il fit crier par des hérauts, dans les royaumes des environs, qu’il donnerait sa fille en mariage à celui qui, prince ou non, découvrirait le voleur et rapporterait les pierreries. Cela ne servit de rien; beaucoup de jours se passèrent, on n’eut point de nouvelles du trésorier ni du trésor. Mais, un matin, comme le roi soulevait avec mélancolie le couvercle du coffre, il poussa un cri de joie! toutes les perles étaient là, et tous les rubis, et tous les diamants! Vous eussiez dit, tant il s’y allumait de clartés, que la chambre était pleine d’étoiles.
On imagine aisément la satisfaction du roi; cependant, il aurait bien voulu connaître la personne qui avait rapporté les pierreries.
--Mon père, dit la princesse, c’est à l’oiseau que j’aime qu’il faut rendre grâce de cet heureux événement. Il avait guetté et suivi le voleur, il savait où le trésor était enfoui. Pendant bien des nuits, pendant bien des jours, avec beaucoup de peine,--portant un rubis dans sa patte gauche, une perle dans sa patte droite, un diamant dans son bec,--il a voyagé de la cachette au coffre; je lui tenais la fenêtre ouverte pendant votre sommeil ou lorsque vous étiez à la chasse. Je pense que vous tiendrez votre promesse et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.
Mais le roi n’était pas moins obstiné qu’avare. Comme les gens qui sont dans leur tort, il prit le parti de se fâcher, et déclara à sa fille qu’il l’enfermerait dans une tour si elle lui reparlait jamais de mariage avec un tel mari.
Le soir, tandis que le rossignol préludait sous les branches pâles de lune:
--Ah! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir; car, mon père, bien que vous lui ayez rendu son trésor, ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit:
--Ne vous mettez pas en peine, ma princesse; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant de nouvelles chansons qu’il avait composées pour elle et étaient les plus douces qu’elle eût jamais ouïes.
IV
Il ne la consola pas si bien qu’elle ne fût prise de langueur, à cause de son amour déçu, et ne vînt à mourir. Pour la porter au sépulcre royal, on la mit sur une jonchée d’œillets blancs et de roses blanches, où elle était plus blanche que les fleurs; suivi d’une foule en larmes, le roi marchait à côté de la civière parfumée, en poussant des cris déchirants, qui eussent ému un cœur de marbre. Comme on était arrivé au cimetière, et qu’on se disposait à mettre dans la tombe la jolie trépassée, un rossignol ramagea, perché sur une branche de bouleau.
--Roi! que donnerais-tu à celui qui te rendrait vivante la princesse que tu pleures?
--A qui me la rendrait, s’écria le roi, je la donnerais elle-même, je le jure, et avec elle la moitié de mon royaume!
--Conserve tout ton royaume! Ta fille me suffit. Mais donne-toi bien garde de manquer à ton serment.
Après ces mots, le rossignol descendit de l’arbre, se posa sur le menton de la morte, et l’on vit que, du bout du bec, il lui mettait un brin d’herbe entre les lèvres. C’était un brin de l’herbe qui fait revivre.
La princesse ressuscita tout de suite.