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Part 6

--Évidemment, dit-il, celui-ci ne sera pas plus heureux que les autres; ma fille, cette fois encore, n’aura point le contentement qu’elle espère.

--Sire, dit le pêcheur, Votre Majesté se trompe; la princesse Modeste, grâce à moi, va sortir de peine.

--Est-il possible?

--Cela est certain.

En même temps, le jeune pêcheur, à qui ne manquait pour être beau comme un fils d’empereur que d’être habillé de velours ou de brocart, tira de dessous sa veste quelque chose de léger, de long, qui était enveloppé d’un papier rose.

--Sous ce papier, reprit-il, se trouve l’objet perdu par la princesse, et je pense qu’elle en tombera d’accord, si Votre Majesté veut bien le lui faire remettre.

--J’y consens.

Sur un signe de Sa Majesté, un chambellan, ayant pris le paquet rose, l’alla porter à la princesse.

A vrai dire, la tranquillité du pêcheur, le ton ferme dont il parlait, avaient inspiré quelque confiance au père de Modeste. Il se pouvait que le jeune homme eût trouvé le présent des fées! Mais non. Vaine espérance. Chimère. Modeste serait triste aujourd’hui, comme les autres jours.

Un éclair de rire sonna, vif, clair, joyeux, pareil à un bris de verroteries, et la princesse, rose de plaisir, courant avec un air de danser, se précipita dans la salle, sauta au cou de son père. «Ah! quel bonheur! je l’ai! je l’ai! comme je suis contente! Ah! mon bon père! Aussi, voyez, je ris comme une folle, moi qui ne cessais de pleurer!» Une chose qu’il serait difficile d’exprimer, c’est la satisfaction du roi en entendant ces paroles. En dépit de l’étiquette, il se mit à rire lui-même, et, comme les courtisans ne manquèrent pas de l’imiter, comme les valets des antichambres et les hallebardiers de la porte, entendant qu’on riait, crurent bon de rire aussi, ce fut dans tout le palais un si joyeux tumulte d’hilarité que le sapajou de la princesse, debout sur la queue de la robe, n’y put tenir, et se prit les côtes, en pouffant!

Cependant le roi se tourna vers celui à qui l’on devait l’heureux événement:

--J’ai engagé ma parole royale, et ne me dédirai pas! Quoi que tu désires, parle sans crainte: Je te l’accorderai.

Le jeune pêcheur s’agenouilla.

--Sire, je pourrais vous demander des richesses, des charges, des titres; à cause de votre serment, vous ne manqueriez pas de me faire riche, puissant, glorieux. Mais je n’ai point de telles visées. Puisque j’ai rapporté à la princesse l’objet disparu pendant qu’elle se baignait avec ses demoiselles sous les saules de la rivière, je demande seulement qu’on m’en donne--la doublure!

--La doublure! s’écria le roi plein d’étonnement. C’est donc une robe ou un manteau que ma fille pleurait?

--Peut-être, sire! Quoi qu’il en soit, j’en demande...

--La doublure! J’entends bien. Et je te promets que tu l’auras. Car, enfin, ta réserve est digne de louanges. Quand il te serait permis d’exiger tous les trésors, tous les bonheurs, tu te bornes...

Mais cette phrase ne fut point achevée: la princesse, rouge jusqu’aux cheveux, se laissait tomber, évanouie, sur les marches du trône. Car ce qu’elle avait perdu et retrouvé, c’était sa chemise; le pêcheur exigeait une étrange récompense. D’ailleurs, le roi ne put refuser, puisque sa parole était donnée, de marier sa fille avec le subtil jeune homme; et le jour des noces venu,--voyant le marié plus beau que tous les princes sous ses habits de brocart et de velours,--Modeste songea sans trop d’épouvante à ce qu’il adviendrait du très précieux présent des fées, orné de broderies et de dentelles d’or diaphanes comme une nuée du matin.

LES MOTS PERDUS

I

Il arriva une fois qu’une très cruelle Fée, jolie comme les fleurs, méchante comme les serpents qui se cachent dessous, résolut de se venger de tout le peuple d’un grand pays. Où était situé ce pays? dans la montagne ou dans la plaine, au bord d’un fleuve ou près de la mer? C’est ce que l’histoire ne dit point. Peut-être était-il voisin du royaume où les couturières se montrèrent habiles à broder de lunes et d’étoiles les robes des princesses. Et quelle offense avait subie la Fée? C’est ce que le conte ne dit pas davantage. On avait peut-être omis de la prier au baptême de la fille du roi. Quelque opinion qu’il vous plaise d’avoir sur ces deux points, tenez pour assuré qu’elle était fort en courroux. Elle se demanda d’abord si, afin de désoler la contrée, elle n’y ferait point mettre le feu à tous les palais et à toutes les chaumines par les mille petits génies qui lui servaient de pages, si elle n’y flétrirait point tous les lilas et toutes les roses, si elle n’y rendrait pas toutes les jeunes filles laides et vieilles comme des branle-dents. Elle aurait pu déchaîner par les rues des tarasques vomissant des fumées et des flammes, ordonner au soleil de faire un détour pour ne point passer sur la ville détestée, commander aux orages de déraciner les arbres et de renverser les édifices. Elle s’arrêta à un dessein plus abominable encore. Comme un voleur que rien ne presse choisit dans un écrin les plus précieux joyaux, elle ôta de la mémoire des hommes et des femmes ces trois mots divins: «Je vous aime!» et se déroba, le mal commis, avec un petit rire qui eût été plus affreux qu’un ricanement de diable, s’il n’avait eu les plus roses lèvres du monde.

II

Dans les premiers temps, les femmes et les hommes ne s’aperçurent qu’à demi du tort qu’on leur avait fait. Il leur semblait qu’il leur manquait quelque chose, ils ne savaient pas quoi. Les fiancés qui se donnent des rendez-vous, le soir, dans les venelles d’églantiers, les époux qui se parlent bas aux croisées, songeant aux délices prochaines après les fenêtres closes et les rideaux tombés, s’interrompaient brusquement de se regarder ou de s’entrebaiser; ils sentaient bien qu’ils voulaient dire une phrase accoutumée, et ils n’avaient pas même l’idée de ce qu’avait été cette phrase; ils demeuraient étonnés, inquiets, ne s’interrogeant pas, car ils n’auraient su quelle question se faire, tant était complet en eux l’oubli de la précieuse parole; mais ils ne souffraient pas trop encore, ayant la consolation de tant d’autres mots, murmurés, et de tant de caresses. Hélas! ils ne tardèrent pas à être pris d’une profonde mélancolie! C’était en vain qu’ils s’adoraient, qu’ils se nommaient des noms les plus tendres, qu’ils tenaient les plus doux propos; il ne leur suffisait pas de s’écrier que toutes les délices sont épanouies dans la rose du baiser, de se jurer qu’ils étaient prêts à mourir, lui pour elle, elle pour lui, de s’appeler: «Mon âme! ma passion! mon rêve!» ils avaient l’instructif besoin de proférer et d’ouïr une autre parole, plus exquise que toutes les paroles, et, avec l’amer souvenir des extases qui étaient en elle, l’angoisse de ne jamais plus la prononcer ni l’entendre! Après les tristesses, il y eut les querelles. Jugeant son bonheur incomplet à cause de l’aveu interdit désormais aux plus ardentes lèvres, l’amante exigeait de l’amant, et l’amant de l’amante,--sans dire quoi, sans le pouvoir dire,--la seule chose précisément que ni l’un ni l’autre ne pouvaient donner. Ils s’accusaient mutuellement de froideur ou de traîtrise, ne croyaient pas à la tendresse qui n’était pas exprimée comme ils eussent voulu. De sorte que bientôt les fiancés cessèrent d’avoir des rendez-vous dans les venelles d’églantines fleuries; et, même après les fenêtres closes, les chambres conjugales n’entendaient plus que de froides causeries dans les fauteuils qui ne se rapprochent point. Peut-il y avoir de la joie où il n’y a point d’amour? Ruiné par les guerres, dévasté par les pestes, le pays que haïssait la Fée n’eût pas été aussi désolé, aussi morne qu’il était devenu à cause de trois mots oubliés.

III

Et il y avait dans ce malheureux pays un poète qui était fort à plaindre. Ce n’était point qu’ayant quelque belle maîtresse, il se désespérât de ne plus dire et de ne plus entendre la parole volée; il n’avait point de maîtresse, aimant trop les vers; mais c’était qu’il lui était impossible de terminer un poème commencé la veille du jour où la méchante Fée avait accompli sa vengeance. Et pourquoi? parce que le poème, justement, devait s’achever par: «je vous aime!» et ne pouvait en aucune façon s’achever autrement. Le poète se frappait le front, se prenait la tête entre les mains, se demandait: «Serait-ce que je suis fou?» Il était pourtant sûr d’avoir trouvé, avant d’entreprendre son ode, les mots qui en précéderaient le dernier point d’exclamation. La preuve qu’il les avait trouvés, ces mots, c’est que la rime dont ils étaient la rime, écrite déjà, les attendait, les réclamait, n’en voulait point d’autres, pareille à une bouche qui, pour devenir le baiser, attend une bouche jumelle. Et, la phrase indispensable, fatale, il l’avait oubliée, ne se souvenait même pas de l’avoir jamais sue! Certainement il y avait là quelque mystère, et c’est à quoi le poète rêvait sans trêve, avec une amère mélancolie--ô tristesse de poèmes interrompus!--sur la lisière des bois, près des sources claires, où c’est la coutume des fées de venir danser en rond, le soir, au clair des étoiles.

IV

Or, une fois qu’il rêvait sous les branches, la méchante Fée voleuse l’aperçut et l’aima. On n’est point fée pour se gêner en tout: plus vite qu’un papillon ne baise une rose, elle lui mit ses lèvres aux lèvres! et le poète, si occupé qu’il fût de son ode, ne laissa point de trouver exquise cette caresse. Dans les profondeurs de la terre s’ouvrent des grottes de diamants bleus et roses, s’épanouissent des jardins de lys lumineux comme des étoiles; c’est là qu’en un char d’or attelé de taupes ailées qui fendaient le sol en volant, furent entraînés le poète et la Fée, et très longtemps ils s’y aimèrent, oublieux de tout ce qui n’était pas leurs baisers et leurs sourires. S’ils cessaient un instant d’avoir leurs bouches unies ou de se regarder dans les yeux, c’était pour prendre plaisir aux plus aimables divertissements: des gnomes habillés de satin zinzolin, des formoses vêtues de la brume des lacs, formaient devant eux des danses que rythmaient d’invisibles orchestres, tandis que, dans des corbeilles de rubis, des mains volantes, qui n’avaient point de bras, leur présentaient des fruits de neige, parfumés comme une rose blanche et comme un sein de vierge; ou bien, pour lui plaire, il lui récitait, en pinçant les cordes d’un théorbe, les plus beaux vers que l’on puisse imaginer. Toute fée qu’elle était, elle n’avait jamais connu de joie comparable à celle d’être chantée par ce beau jeune homme qui inventait chaque jour de nouvelles chansons, et elle se mourait de tendresse à sentir, quand il se taisait, le souffle d’une bouche toute proche lui courir dans les cheveux. Et c’était, après tant de jours de bonheur, des jours de bonheur, sans cesse. Cependant, elle avait quelquefois des rêveries moroses, la joue sur une main, les cheveux lui tombant en ruisseau d’or jusqu’aux hanches. «O reine! qu’est-ce donc qui t’attriste, et que peux-tu désirer encore, au milieu de nos plaisirs, toi qui es toute-puissante, toi qui es belle?» Elle ne répondit pas d’abord. Mais, comme il insistait: «Hélas! soupira-t-elle,--on finit toujours par souffrir du mal que l’on a fait,--hélas! je suis triste parce que jamais tu ne m’as dit: Je vous aime.» Il ne prononça point la parole, mais il poussa un cri de joie, d’avoir retrouvé la fin de son poème! La Fée voulut en vain le retenir dans les grottes de diamants bleus et roses, dans les jardins de lys lumineux comme des étoiles: il revint sur la terre, acheva, écrivit, publia l’ode où les hommes et les femmes du triste pays retrouvèrent à leur tour les divins mots perdus. Si bien qu’il y eut, comme autrefois, des rendez-vous dans les venelles, de tendres causeries aux fenêtres conjugales. C’est à cause des vers que les baisers sont doux, et les amoureux ne se disent rien que les poètes n’aient chanté.

LA MÉMOIRE DU CŒUR

I

Le royaume était dans la désolation, parce que le jeune roi, depuis qu’il était devenu veuf, ne s’occupait plus du tout des affaires de l’État, passait les jours et les nuits à pleurer devant un portrait de la chère défunte. Ce portrait, il l’avait fait lui-même, autrefois, ayant appris à peindre tout exprès; car il n’y a rien de plus cruel pour un amant ou un époux vraiment épris, que de laisser à un autre le soin de reproduire la beauté de la bien-aimée; les artistes ont une façon de regarder de près leurs modèles, qui ne saurait plaire à un jaloux; ils ne mettent pas sur la toile tout ce qu’ils ont vu; il doit leur en rester quelque chose dans les yeux, dans le cœur aussi. Et ce portrait, maintenant, était la seule consolation du jeune roi; il ne pouvait retenir ses larmes en le considérant, mais il n’aurait pas échangé, contre la douceur des plus heureux sourires, l’amertume de ces pleurs. C’était en vain que ses ministres venaient lui dire: «Sire, nous avons reçu des nouvelles inquiétantes: le nouveau roi d’Ormuz lève une armée innombrable pour envahir vos États»; il feignait de ne pas entendre, les regards toujours fixés sur l’image adorée. Un jour, il entra dans une grande colère et faillit tuer un de ses chambellans, celui-ci s’étant hasardé à insinuer que les douleurs les plus légitimes ne doivent pas être éternelles, que son maître ferait bien de songer à se marier avec quelque jeune fille, nièce d’empereur ou fille de paysan, n’importe. «Monstre! s’écria l’inconsolable veuf, oses-tu bien me donner un si lâche conseil? Tu veux que je sois infidèle à la plus aimable des reines? Ote-toi de mes yeux, ou tu périras de ma propre main. Mais, avant de sortir, apprends, pour le répéter à tous, que jamais une femme ne s’assoira sur mon trône et ne dormira dans mon lit, à moins d’être de tout point semblable à celle que j’ai perdue!» Et il savait bien qu’en parlant ainsi, il ne s’engageait guère. Telle qu’elle revivait en son cadre d’or,--hélas! morte, pourtant!--la reine était si parfaitement belle que, par toute la terre, on n’aurait pu trouver sa pareille. Brune, avec de longs cheveux souples qui s’écoulaient comme de l’ébène liquide, le front un peu haut, d’ivoire couleur d’ambre, les yeux profonds, d’un noir de nuit, la bouche bien ouverte par un sourire où luisaient toutes les dents, elle défiait les comparaisons, les ressemblances, et même une princesse qui aurait reçu dans son berceau les plus précieux dons de toutes les bonnes fées, n’aurait pu avoir d’aussi beaux cheveux sombres, d’aussi profonds yeux bruns, ni ce front, ni cette bouche.

II

Beaucoup de mois s’écoulèrent,--plus d’une année,--sans apporter aucun heureux changement au triste état des choses. On recevait d’Ormuz des nouvelles de plus en plus alarmantes; le roi ne daignait pas prendre garde au danger grandissant. Il est vrai que les ministres percevaient les impôts en son nom; mais, comme ils en gardaient l’argent au lieu de l’employer à équiper des soldats, le pays ne manquerait pas d’être ravagé, après avoir payé pour ne pas l’être. De sorte qu’il y avait tout le jour, devant le palais, des groupes de gens, qui venaient supplier et se plaindre. L’amoureux de la morte ne sortait point de sa mélancolie; il n’avait d’attention que pour le charme silencieux du portrait. Une fois, cependant,--c’était à l’heure où l’aube teint de rose et de bleu les vitres,--il se tourna vers la croisée, écoutant une chanson qui passait, une chanson grêle et frêle, jolie et matinale comme un tireli d’alouette. Il fit quelques pas, étonné, colla le front à la vitre, regarda. Il eut peine à retenir un cri d’aise! il n’avait jamais rien vu d’aussi charmant que cette petite bergère menant aux champs son troupeau de moutons. Elle était blonde au point que ses cheveux doraient le soleil plutôt qu’ils n’en étaient dorés. Elle avait le front un peu bas, rose comme les jeunes roses, les yeux clairs, d’une clarté d’aurore, et sa bouche riait si étroite que, même ouverte par la chanson, elle laissait voir à peine cinq ou six petites perles. Mais le roi, tout charmé qu’il fût, se déroba à ce spectacle, mettant ses mains sur ses paupières closes, et, tout honteux de s’être un instant détourné de la belle défunte, il revint vers le portrait, s’agenouilla, pleurant de douleur et de délice; il ne se souvenait plus du tout qu’une bergère avait passé, sous la fenêtre, en chantant. «Ah! tu es bien sûre, gémissait-il, que mon cœur en deuil t’appartient pour toujours, puisqu’il n’existe aucune femme qui te ressemble; et il faudrait, pour que je fisse une reine, que, d’un miroir où elle se serait éternisée, ton image sortît, vivante!»

III

Or, le lendemain, en admirant le portrait de la morte, il eut une surprise pénible. Il songea, il se dit: «Voilà qui est fort étrange. Il faut croire que cette salle est humide; l’air qu’on y respire n’est pas bon pour les peintures. Car, enfin, je me souviens parfaitement que les cheveux de ma reine n’étaient pas aussi sombres que je les vois. Non, certes, ils n’avaient pas cette noirceur d’ébène liquide. Ils s’ensoleillaient çà et là, je m’en souviens, couleur d’aurore, non de soir.» Il demanda ses pinceaux, sa palette, corrigea très vite le portrait qu’avait gâté l’air humide. «A la bonne heure! voilà bien la chevelure d’or léger que j’aimais si éperdument, que j’aimerai toujours.» Et, plein d’une amère joie, il renouvela, à genoux devant l’image maintenant pareille au cher modèle, ses serments d’éternelle constance. Mais, véritablement, quelque méchant génie devait se jouer de lui: trois jours s’étant passés, il fut obligé de reconnaître que le portrait avait encore subi des détériorations notables. Que voulait dire ceci? Pourquoi ce front d’ivoire, couleur d’ambre, était-il si haut? Il avait bonne mémoire, grâce à Dieu! il était sûr que la reine avait un petit front, rougissant et frais comme les jeunes églantines. En quelques coups de pinceau, il baissa la chevelure dorée, rosa le front, d’un rose clair. Et il se sentait le cœur plein d’une tendresse infinie pour le tableau restauré. Le jour suivant, ce fut pis encore! Il était évident que les yeux et la bouche du portrait venaient d’être changés par une volonté mystérieuse ou par quelque accident. Jamais la bien-aimée n’avait eu ces prunelles sombres, d’un noir de nuit, ni cette bouche trop ouverte, qui montrait presque toutes les dents. Ah! bien au contraire, le bleu matinal du ciel, où volette le tireli des alouettes, n’égalait pas en douceur l’azur des yeux dont elle regardait son ami; et, quand à ce qui était de sa bouche, elle était si étroite que, même ouverte pour une chanson ou pour un baiser, elle laissait voir à peine quelques mignonnes perles. Le jeune roi se sentit pris d’une violente colère contre ce portrait absurde, qui contredisait tant de chers souvenirs! S’il avait eu en son pouvoir l’exécrable enchanteur auquel cette transformation était due,--car il y avait ici, à coup sûr, quelque enchantement,--il se serait vengé de lui d’une façon terrible. Pour un peu, il aurait décroché, foulé aux pieds, la mensongère image! Il se calma cependant, songeant que le mal était réparable. Il se mit au travail; il peignait d’après ses fidèles souvenirs; et, quelques heures plus tard, il y eut sur la toile une jeune femme aux yeux bleus comme le lointain de l’aube, à la bouche si petite que, si elle eût été fleur, il y aurait pu tenir à peine deux ou trois gouttes de rosée. Et il regardait sa reine, plein d’un douloureux ravissement. «C’est elle! Ah! c’est bien elle!» soupirait-il. Si bien qu’il n’eut aucune objection à faire le jour où le chambellan,--dont c’était la coutume de regarder par le trou des serrures,--lui conseilla de prendre pour épouse une mignonne bergère qui passait tous les matins, devant le palais, en chantant une chanson; car elle ressemblait de tout point,--un peu plus jolie peut-être,--au portrait de la belle reine.

LES TROIS BONNES FÉES

Il y avait en ce temps-là trois fées,--elles se nommaient Abonde, Myrtile, Caricine,--qui étaient bonnes au-delà de ce qu’on peut concevoir. Elles ne prenaient plaisir qu’à venir en aide aux malheureux, et c’était à quoi elles employaient toute leur puissance. Rien ne pouvait les décider à se mêler aux jeux de leurs pareilles sous les clairs de lune de la forêt de Brocéliande, ni à s’asseoir dans la salle des festins, où des sylphes-échansons versent des gouttes de rosée dans des calices de lys,--au dire de Thomas-le-Rimeur, il n’est pas de boisson plus agréable,--si elles n’avaient d’abord consolé beaucoup de douleurs humaines; et elles avaient l’ouïe tellement fine, qu’elles entendaient, même de loin, se serrer les cœurs et couler les larmes. Abonde, qui visitait de préférence les faubourgs des grandes villes, apparaissait tout à coup dans les pauvres logis, soit en cassant le carreau de la lucarne--mais il était vite remplacé par un carreau de diamant, sans qu’il fût besoin d’appeler le vitrier,--soit en se faisant un corps de la fumée du fourneau à demi éteint; prise de pitié à la vue de ces mansardes où grelottaient, mourant de faim, de misérables familles sans travail, elle avait tôt fait de les transformer en de somptueuses demeures, bien garnies de beaux meubles, de garde-manger pleins de victuailles, de coffres pleins de monnaies d’or. Non moins charitable, Myrtile fréquentait surtout les gens des campagnes, qui se lamentent dans leurs chaumières quand la grêle a meurtri la promesse en fleur des vergers, et qui, entre la huche sans pain et l’armoire sans linge, se demandent s’ils ne feraient point sagement d’aller perdre leurs enfants dans les bois, n’ayant ni de quoi les nourrir ni de quoi les vêtir; elle réussissait facilement à leur rendre courage, leur offrant des talismans, leur conseillant de faire des vœux qui ne manquaient jamais d’être accomplis; et tel qui, trois moments auparavant, n’aurait pas eu de quoi faire l’aumône à un rouge-gorge cognant du bec à la vitre, se trouvait riche bourgeois dans une maison approvisionnée de tout, ou puissant monarque dans un palais de porphyre et de pierreries. Quant à Caricine, c’étaient les chagrins des amoureux qui l’émouvaient plus que toute peine; elle rendait fidèles les coquettes et les inconstants, faisait s’attendrir les parents avares qui refusent de consentir au bonheur de leurs enfants; et, lorsqu’elle apprenait qu’un vieux mendiant des chemins était épris de la fille d’un roi, elle le métamorphosait en un prince beau comme le jour afin qu’il pût épouser sa bien-aimée. De sorte que, si les choses avaient longtemps duré ainsi, il n’y aurait plus eu de misères ni de chagrins dans le monde grâce aux trois bonnes fées.

Cela n’aurait pas fait le compte d’un très cruel enchanteur qui était animé, à l’égard des hommes et des femmes, des plus mauvais sentiments: la seule idée que l’on cesserait de souffrir et de pleurer sur la terre lui causait un tourment insupportable; il se sentait donc plein de courroux contre ces excellentes fées,--ne sachant laquelle des trois il détestait davantage,--et il résolut de les mettre hors d’état de faire, selon leur coutume, le bonheur des malheureux. Rien ne lui était plus facile, à cause du grand pouvoir qu’il avait.

Il les fit comparaître devant lui, puis, fronçant le sourcil, leur annonça qu’elles seraient privées, pour beaucoup de siècles, de leur féerique puissance; ajoutant qu’il ne tiendrait qu’à lui de les transformer en de vilaines bêtes malfaisantes ou en des objets sans pensée, tels que marbres, troncs d’arbres, ruisseaux des bois, mais qu’il daignait, par miséricorde, leur permettre de choisir les formes sous lesquelles elles passeraient leur temps de pénitence.