Part 9
--Vous que j’aime! vous que j’adore! pourquoi me fuir, après cette parole! Ne m’avez-vous donné l’espérance de vos lèvres sur ma joue, que pour me laisser, plus amer, le désespoir de ne les avoir pas senties s’y poser, doucement? Oh! comme les fleurs sont ravies quand s’y ferme le vol d’un hélïas qui tremble; c’est de délice que frémit l’eau rayée de libellules; on ne peut concevoir la joie des feuilles qu’une colombe frôle. Mais combien je serais plus heureux que la fleur où le papillon se clôt, et que l’onde sous le tremblement des demoiselles, et que le feuillage caressé de plumes, si votre bouche,--ah! votre bouche--m’effleurait de son souffle de rose!
Elle ne répondait pas, détournait la tête, ne voulait pas voir le cher visage d’enfant, épanoui comme le matin où elle aurait eu tant de plaisir à mettre un long baiser.
Il continua de parler, tristement:
--C’est donc que vous êtes bien cruelle, puisque vous ne voulez pas! Je comprendrais que vous me refusiez l’incomparable joie que j’implore, s’il ne s’agissait que de moi, que vous n’aimez pas assez. Mais, ô méchante, vous ne songez donc pas à votre ange qui pleure son aile blanche? Oubliez-vous qu’en me restituant le baiser reçu, vous lui rendriez le libre vol parmi les nuées et les étoiles de son paradis? Comme il est malheureux, et comme il est à plaindre! il se traîne sur le sol, au lieu de planer dans les aurores; accoutumé à resplendir de jour, il est tout gris de poussière. Avez-vous jamais vu une tourterelle à demi morte qui veut regagner sa branche, et ne peut pas? C’est à cet oiseau qu’il ressemble. Ah! le pauvre. Si vous n’avez point pitié de moi, ayez pitié de lui, et résignez-vous à me rendre heureux, afin qu’il le soit!
Ce fut certainement à cette considération que céda l’hésitante jeune fille. Elle jugea que son devoir lui ordonnait de consentir au bonheur d’un homme pour le bonheur d’un ange; et, lentement, avec ce retard des choses qui se savent désirées, ses lèvres s’approchèrent de la jeune joue en fleur. Elles s’y posèrent! Un frémissement secoua les branchages. C’était l’ange qui s’envolait, avec deux ailes, joyeusement. Seulement les deux ailes, qui furent blanches, étaient roses, comme les deux baisers.
LES TRAITRISES DE PUCK
I
Un jeune homme, en armure d’argent, les ailes d’un alérion de neige éployées à son casque, chevauchait de grand matin, sur une cavale blanche; il arriva qu’une belle princesse, en se promenant sous les pommiers en fleurs, le vit par delà la haie; elle fut si émue qu’elle laissa tomber, avec un papillon qui était dessus, la jacinthe qu’elle avait dans la main.
--En vérité, soupira-t-elle, d’où qu’il vienne, où qu’il aille, ce cavalier emportera ma pensée avec lui.
Elle lui fit signe de s’arrêter, elle dit:
--Je vous aime, vous qui passez. Si votre désir s’accorde au mien, je vous conduirai vers mon père, qui est le roi de ce royaume, et nous aurons de belles épousailles.
--Je ne vous aime pas, répondit le passant.
Il suivit son chemin. La princesse poussa la porte du verger, et se mit à courir sur la route.
--D’où venez-vous? demanda-t-elle, et où allez-vous de si grand matin, vous qui ne voulez point vous marier avec moi?
--Je viens de la ville où habite ma bien-aimée et je vais au-devant de mon rival qui arrive ce soir.
--Qui est votre bien-aimée?
--La fille d’un vavasseur; elle file à sa fenêtre, en chantant une chanson que les oiseaux écoutent.
--Qui est votre rival?
--Le neveu de l’empereur de Golconde; quand il tire son épée, on croit que le ciel va tonner, parce qu’on a vu des éclairs.
--Que disiez-vous, étant près d’elle, à votre bien-aimée?
--Je lui disais: «Donnez-moi votre cœur»; elle me le refusait.
--Que direz-vous, l’ayant rencontré, à votre rival?
--Je lui dirai: «Je veux votre sang»; il faudra bien qu’il me le donne.
--Combien j’ai peur que le vôtre ne coule! Oh! permettez que je vous accompagne.
--La seule dont il me plairait d’être accompagné est à cette heure en son logis.
--Laissez-moi monter en croupe auprès de vous; je n’exigerai rien de plus.
--Les hommes n’ont pas coutume d’aller au combat avec une femme en croupe.
Et le cavalier éperonna la cavale blanche. La fille du roi pleurait, malheureuse pour toujours. Comme il était de très grand matin, le soleil ouvrait à l’horizon un œil encore tout sillé d’ombre, et les pinsons, avec les linots, éveillés et gazouillant parmi les feuillées, projetaient entre eux des parties de plaisir à travers les bois printaniers.
II
D’un buisson d’azalées, Puck sortit, habillé de deux feuilles de trèfle jointes ensemble par des fils de la vierge; il est si petit, que ce costume lui était un peu large; pour bonnet de fou, un volubilis des haies, où tremblait, ainsi qu’une clochette, un bouton d’or mi-clos.
--Yolaine, dit Puck en riant comme un nid, pourquoi te désoles-tu si fort?
--Mon seul amour s’en va, et je ne puis le suivre.
--Ton amour est-il ce beau jeune homme, en armure d’argent, les ailes d’un alérion de neige éployées à son casque, qui chevauche là-bas, sur une cavale blanche?
--C’est lui-même. Ses yeux sont bleus comme le ciel et il a les cheveux couleur de la nuit.
Puck agita la ramille d’aubépine qui lui tient lieu de marotte.
--Quand c’est mon plaisir, Yolaine, la tortue paresseuse devance les nuages, et les emportés étalons, soudainement ralentis, courent moins vite que le scarabée qui met toute une heure à traverser la feuille d’un platane. Yolaine, suis ton amour, sans inquiétude. Où il va, tu arriveras en même temps que lui.
Tandis que Puck rentrait dans le buisson d’azalées, Yolaine se mit en marche; les cailloux où elle posait ses petits pieds chaussés de satin et de perles, disaient dans un joli bruit: «Merci, petits pieds d’Yolaine.»
III
Mais le malicieux Puck, qui se plaît à ces jeux, avait trompé la princesse. Vainement elle marcha tout le jour et tout le soir, elle ne rejoignit point le cavalier dont les yeux étaient bleus comme le ciel. Seulement, à minuit, sur la route, elle vit passer, sur un spectre de cheval, un grand fantôme blanc.
--Oh! qui es-tu, forme qui passes? demanda Yolaine.
--J’étais un beau jeune homme aux cheveux couleur de la nuit; maintenant, je ne suis plus rien. J’ai rencontré au carrefour voisin le neveu de l’empereur de Golconde, mon rival; nous nous sommes battus, et mon rival m’a tué.
--Où vas-tu? reprit-elle.
--Je vais à la ville, dans le logis où dort ma bien-aimée.
--Tu lui feras grand’peur! Penses-tu qu’elle t’aimera mort, toi qu’elle n’aima point vivant? Viens avec moi, qui t’ai choisi; je te ferai de mon lit un tombeau nuptial; je m’y endormirai pour toujours auprès de toi et nous aurons de belles funérailles.
--Non. Cette nuit, profitant du sommeil de ma bien-aimée, je veux lui dire adieu dans ses rêves; je baiserai, sur ses lèvres endormies, le songe de sa chanson.
--Permets du moins que je t’accompagne; laisse-moi monter en croupe auprès de toi!
--Ce n’est point la coutume des fantômes d’aller visiter leurs bien-aimées avec une femme en croupe.
Et la forme s’évanouit. La fille du roi pleurait, plus désespérée encore. Comme il était minuit passé, la lune, mélancoliquement, argentait l’horizon, les champs, la route, d’une lueur de neige; et les pinsons, avec les linots, endormis parmi le silence des feuilles, rêvaient de leurs folles volées à travers les bois printaniers.
IV
Puck sortit d’un buisson d’asphodèles; il portait un habit de deuil fait avec deux moitiés d’une tulipe noire; une petite toile d’araignée était le crêpe de son bonnet de fou.
--Yolaine, pauvre Yolaine, dit Puck, pourquoi te désoles-tu si fort?
--Mon seul amour est mort, et je ne puis le suivre.
--Est-ce ton amour, ce fantôme qui vient de passer sur la route?
--C’est lui-même. On lui a arraché ses cheveux couleur de la nuit, et, de regret de perdre sa bien-aimée, il a pleuré ses yeux bleus comme le ciel.
--Je sais les herbes qui font revivre et je sais les herbes qui font mourir. Retrouve le corps de ton préféré, je te donnerai l’herbe qui fait revivre.
--O Puck, tu m’as déçue! Mais, si tu trompes quand il s’agit de faire le bien, tu dis vrai, quand il s’agit de faire le mal. Donne-moi l’herbe qui fait mourir.
--Prends-la donc dit le malicieux Puck. Dès que tu seras morte, tu rejoindras ton amour, et jamais plus vous ne vous quitterez.
Il lui donna quatre brins d’une herbe qu’en souvenir d’une histoire d’amour on appelle la Simonne; lorsque Puck fut rentré dans le buisson d’asphodèles, Yolaine porta l’herbe à ses lèvres et mourut sans souffrances.
V
Mais Puck, cette fois encore, avait trompé la princesse. Comme l’âme d’Yolaine montait vers le ciel, elle vit une âme qui descendait vers l’enfer. A la lueur d’une étoile, elle reconnut l’âme du beau jeune homme.
--Où vas-tu, âme de mon seul ami?
--Hélas! hélas! j’ai parlé d’amour à ma bien-aimée dans ses rêves, et mes baisers posthumes ont effleuré sa bouche, comme un papillon noir qui tremble sur une rose. Je suis damné, je vais en enfer.
--Veux-tu que je te suive, moi qui suis morte pour te revoir? Je te consolerai dans les tourments, je te relèverai dans les défaillances, je t’aimerai dans l’éternité. Mon amour sera la source de calme et de résignation offerte aux lèvres de ta douleur. Veux-tu que je te suive?
--Non, le souvenir de ma bien-aimée doit seul m’accompagner.
Et l’âme du beau jeune homme se perdit dans les ténèbres, tandis que l’âme de la jeune fille s’élevait, seule, vers l’affreux Paradis! Pendant ce temps, Puck, satisfait du succès de ses ruses, préparait dans la mousse d’un chêne, avec des brindilles en croix, des pièges où se prendraient les coccinelles réveillées.
LES LARMES SUR L’ÉPÉE
I
Une fois que le preux Roland revenait de combattre les Morisques, il entendit conter par un pâtre,--tandis qu’il laissait souffler son cheval dans une gorge pyrénéenne,--que non loin de là un enchanteur se rendait odieux à tout le pays par sa tyrannie et par sa cruauté. A ce récit, le cheval dressa l’oreille en secouant sa crinière, prêt à prendre le galop, car il n’ignorait pas que son maître, d’ordinaire, mettait peu d’intervalle entre le moment où on lui révélait de tels forfaits et celui où il châtiait les coupables. Mais le justicier, patient ce jour-là, interrogea longuement le berger de la montagne. Il apprit de fort étranges choses. Le mauvais magicien, qui habitait dans un château près de la mer, ne se bornait pas à dépouiller les voyageurs, à dévaster les campagnes, à incendier les villages, à meurtrir les vieillards et à forcer les filles; il triomphait de tous les nobles hommes qui venaient le défier dans l’intention de mettre un terme à tant de barbaries; il avait fait mordre la poussière aux plus valeureux; même par la fuite on ne se dérobait point au trépas. Devant le donjon, que battait d’un côté la furieuse mer, il y avait des tas énormes d’os rongés par les bêtes, blanchis par la pluie; et toujours une bande de corbeaux, flottant et se déroulant sous le ciel, mettait au sommet de la tour une bannière noire. Le bon Roland ne put s’empêcher de rire! le moyen de croire qu’un méchant sorcier avait vaincu des paladins bardés de fer, l’épée ou la lance au poing! Le conteur ne savait ce qu’il disait, ou bien ceux qui avaient défié le seigneur du donjon étaient des couards indignes du nom de chevalier, de petits pages ayant revêtu, pour se jouer, des habits de bataille. «Bon seigneur, dit le pâtre, ce n’est point par son courage que l’enchanteur met à mal tous ses ennemis; il a inventé, grâce à son infernale science, une arme inconnue jusqu’à ce jour, qui tue de loin, sans danger pour celui qui tue.--Hein?» fit Roland, rempli de surprise et sentant un dégoût lui monter aux lèvres comme s’il eût avalé une viande gâtée. Le berger continua: «Il n’a garde de descendre dans la plaine, de faire face aux combattants; car il sait bien que s’il offrait sa poitrine, même couverte de bronze, une pointe ne tarderait pas à y entrer. Il se tient blotti derrière sa muraille, ou derrière le tas des os amoncelés; puis, de sa cachette, dans un bruit sec, une flamme sort tout à coup, et, sans avoir le temps de dire un _Pater_, le chevalier, qui s’avançait avec confiance, tombe sur la terre, une plaie rouge à la gorge ou au front.
--Par Jésus vainqueur de Tervagant! s’écria le neveu de Charlemagne; je n’ouïs jamais parler d’une si lâche façon d’agir! il est vraiment fort heureux que je me sois arrêté dans ce lieu sauvage pour laisser souffler mon cheval; car je pense qu’avant le jour prochain, si les saints me prêtent assistance et si sa demeure n’est point trop éloignée, j’aurai châtié le traître dont la vie est une offense à Dieu. Mais sait-on, parle avec franchise, comment, de quoi, est faite cette arme diabolique?--On assure qu’elle se compose d’un tube assez long où s’allume d’un côté un morceau de salpêtre et d’où sort, de l’autre côté, une bille de métal, qui fend l’air, va droit au but, et frappe avec la vitesse de la foudre.» Roland n’en demanda pas davantage; il assembla les brides, serra ses genoux où les ferrailles grincèrent; et le cheval, la crinière envolée, galopait vers le rivage de la mer. Mais le preux baissait la tête, tristement, pendant cette chevauchée. Il lui répugnait d’avoir à salir son épée du sang d’un lâche. C’était la première fois qu’il allait au combat sans plaisir.
II
Les nuées du couchant étaient rouges sur la mer, quand apparut le château; on aurait pu croire que c’était de tous les crimes commis devant ces pierres que s’ensanglantait l’horizon. Roland s’arrêta, regardant l’horrible habitacle vers lequel montait, sous le ciel noir d’oiseaux croassants, un pâle escalier de squelettes! Il cherchait, entre les ossements, un sentier; il vit qu’il n’y en avait point tant les débris humains étaient nombreux, pressés, entassés; impossible d’arriver jusqu’au donjon sans marcher sur la mort. Ah! généreux combattants, venus de tous les coins du monde pour affronter le perfide enchanteur, vous qu’avait lâchement frappés, de loin, un invisible adversaire, combien Roland, dans son âme, vous plaignait et vous honorait! Combien il souffrirait d’entendre, sous les sabots de son cheval, craquer vos os sans sépulture! En même temps, une colère lui venait, terrible; et le devoir de vous venger l’emporta sur l’instinct de vous respecter. Il piqua des deux, Durandal au poing! Alors, là-bas, d’entre les pierres, une lueur pétilla dans un fracas rude qui roula d’écho en écho; un sifflement effleura l’oreille du cavalier. Le sorcier se servait de sa traîtresse invention. Mais il n’eut pas le loisir d’en user une seconde fois. Sous la poussée de Roland, qui était descendu de cheval, une porte grinça, geignit, cria, bâilla parmi un écroulement de pierres, et, saisi à la gorge, étranglé, crachant son âme dans un blasphème, l’enchanteur tomba sur les dalles, à côté de son arme inutile, tandis que le preux, à peine essoufflé, souriait, content de lui. Pendant ce temps les corbeaux s’envolaient de la tourelle qui s’illumina de clarté sous l’adieu du soleil; ce fut comme si une oriflamme de lueur et d’or remplaçait la noire bannière. Mais Roland cessa bientôt de sourire. Après avoir repoussé du pied le cadavre, il se pencha, ramassa l’arme, la considéra longtemps, la mania avec dégoût. Elle se composait, en effet, d’un tube à deux ouvertures; par l’une la mort entrait, elle sortait par l’autre. Le preux songeait avec mélancolie.
III
Quand la nuit fut tout à fait venue, il marcha vers la mer. Une barque était là, il y entra, rompit l’amarre, rama de ses bras forts vers le large; l’acier de son armure, dans le va-et-vient du corps, reluisait sous les étoiles. Où allait-il? Quel voyage le tentait dans les ténèbres? Las de fatigues guerrières, avait-il conçu le dessein de se reposer dans l’une des îles miraculeuses où de belles fées caressent de leurs mains légères, éventent avec de grandes feuilles vertes, les chevaliers endormis? Ou bien, instruit de quelque injustice sous des cieux très lointains, avait-il résolu, fidèle à sa mission, de faire luire, là-bas, parmi les mensonges et les traîtrises, la tranchante équité de l’épée? Non, il voulait achever son œuvre de ce jour, incomplète encore. L’enchanteur gisait sans vie, le château renversé se dressait comme l’énorme et glorieux sépulcre de tant de chevaliers vaincus par trahison; c’était bien; ce n’était pas assez! Il fallait que l’arme lâche, avec laquelle on frappe de loin, disparût pour toujours, ne pût jamais être retrouvée. Il avait d’abord songé à la briser; mais un méchant homme en aurait pu ramasser les morceaux, aurait pu faire une arme semblable, d’après les débris rassemblés. La cacher sous la terre? Qui savait si quelqu’un, un jour, par hasard, ne l’eût pas déterrée? Le plus sûr, c’était de la jeter, la nuit, dans la mer, loin des rivages; c’est pourquoi il ramait vers le large. Quand il fut loin de la rive, très loin, quand il fut certain qu’il ne pouvait plus être vu, quand lui-même il ne vit plus rien, sinon l’immensité de l’onde et l’immensité du ciel, il se dressa, prit dans sa droite l’arme diabolique, cracha dessus, et la lança dans la mer, où elle s’enfonça très vite. Puis il resta pensif, sa hautaine stature, que blanchissaient les étoiles, lentement remuée par le balancement des flots, il ne se sentait point paisible, malgré ce qu’il avait fait. Il se disait qu’un jour ou l’autre, dans un avenir proche ou lointain, on s’aviserait peut-être d’inventer des appareils semblables à celui qu’il avait précipité dans les flots; il avait, lui, le preux, qui se réjouissait des lances rompues dans la rencontre des palefrois, des entre-choquements lumineux des glaives, des poitrines affrontant les poitrines, des rouges blessures proches des bras qui les firent, il avait la sombre vision d’une guerre étrange, où l’on se hait de loin, où ceux qui frappent ne voient pas ceux qu’ils frappent, où le plus lâche peut tuer le plus brave, où le traître hasard, dans de la fumée et du bruit, dispose seul des destinées. Alors, considérant Durandal, qui étincelait sous les étoiles, Roland pleura, pleura longtemps; et ses larmes tombaient une à une sur l’acier loyal de l’Épée.
LA PETITE FLAMME BLEUE
I
Oui, bel enfant, dit la fée, grâce à la petite flamme bleue que je t’ai mise au front, tu pourras triompher de toutes les ténèbres, tu entreras enfin, après beaucoup d’efforts, dans le jardin miraculeux de la Joie et des Rêves, qui ouvre, de l’autre côté de l’ombre, sa porte de diamant. Là, tu vivras éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde obscur, respirant un air subtil fait de l’âme des roses et de la claire haleine des étoiles; et d’angéliques lys, par milliers, seront les encensoirs de ta gloire. Va donc, à travers les périls, va sans crainte et sans doute; aucune puissance humaine ou diabolique ne saurait t’empêcher de parvenir à ton but, si tu conserves, toujours allumée, la petite flamme bleue. Mais si elle s’éteignait,--garde-toi de la laisser s’éteindre!--tu serais enveloppé, tout à coup, d’une nuit profonde, et, marchant à tâtons, te heurtant à d’invisibles murs, roulant dans des précipices imprévus, tu ne retrouverais jamais plus la route de l’incomparable Jardin.
L’enfant remercia la bonne fée du présent qu’elle lui avait fait et des conseils qu’elle lui donnait; il se mit en chemin par un sentier de fleurs, qu’ensoleillait la matinée. La flamme bleue qu’il avait au front était plus lumineuse que le jour.
II
Il ne tarda pas à rencontrer les fondrières où il eût été très facile de se rompre le cou; sous ses pas roulaient des pierres, et, comme par l’écho de la secousse, des blocs de marbre, à droite, à gauche, au-dessus de sa tête, s’ébranlaient et tombaient: plus de vingt fois, il faillit être écrasé sous ces lourdes chutes; il l’aurait été bien certainement, si la flamme bleue, grandissante, ne l’avait enveloppé, quand il le fallait, d’une armure diamantine où s’émiettaient, sans l’érailler, les blocs; puis, le danger passé, elle n’était plus qu’une petite lueur d’or et d’azur parmi les cheveux de l’enfant. Comme il traversait la clairière d’une grande forêt, une bande de loups, les poils hérissés, du sang et du feu aux yeux, se rua sur lui! il se crut perdu; il sentait déjà dans sa chair d’affreuses dents dévorantes! Il en fut quitte pour la peur. La flamme bleue, en s’inclinant, avait ébloui les prunelles des loups qui s’enfuirent dans les broussailles en hurlant d’épouvante. Un autre jour, comme il pataugeait parmi les joncs d’un marécage, il arriva qu’il sortit des herbes et des fanges un grand nombre de reptiles qui l’enlacèrent pour l’étouffer; mais la petite lueur devint un serpent, elle aussi, un serpent pareil à un long éclair, et les bêtes rampantes se tordirent et moururent toutes,--on eût dit des sarments sur des braises,--dans les joncs incendiés. L’enfant qui voyageait vers le jardin de la Joie et des Rêves échappa encore à beaucoup d’autres périls. Il vit bien que la fée n’avait pas menti, que rien ne pourrait lui porter dommage tant que luirait la petite flamme bleue. Et elle ne se bornait pas à le défendre contre les méchancetés et les maléfices; elle lui donnait de la joie au milieu des plus amers tourments. Sa clarté dorait les tristes paysages, mettait des fleurs vivantes dans les broussailles mortes; il n’était si sombre soir qu’elle n’égayât d’un éparpillement d’étoiles. En même temps, l’enfant avait comme une délicieuse caresse la chaleur qu’elle lui mettait au front; il sentait s’y épanouir sa pensée comme éclot, dans un rayon, une fleur; et toute son âme flambait, épurée, extasiée, sur ce divin petit bûcher.
III
Une nuit, les quatre vents, des quatre coins du ciel, se mirent à souffler à la fois! Ce fut une si terrible tempête, sur la terre et sur la mer, que les toits des maisons ruinées s’envolaient ainsi que des nids d’oiseaux et que les plus grands navires, voiles arrachées et mâts rompus, tournaient dans l’air comme une toupie sous le fouet d’un enfant. Aucun chêne ne résista à la poussée furieuse des souffles. On entendait, parmi les rafales, des craquements énormes, à cause des forêts qui se couchaient sur le sol plus vite qu’une herbe foulée aux pieds; l’effondrement des montagnes roulait en torrents de sapins et de rocs; et la nuit était noire parce que la tempête avait éteint toutes les étoiles. Vous pensez si l’enfant eut peur pour la petite flamme bleue! Certainement, elle ne pourrait pas résister, si chétive, à l’acharnement des vents. Réfugié dans la crevasse d’un mont qui ne s’était pas encore écroulé, il essayait, joignant les mains, de la garantir, autant que possible, de la forcenée bourrasque; mais un redoublement de tempête s’engouffra dans le creux de la roche; il fut renversé, tomba sur les pierres, défaillit, le front saignant. Quand il sortit, le lendemain, de pâmoison, il se prit à pleurer. Le moyen d’espérer que la jolie lueur n’était pas morte dans cette nuit formidable où les astres eux-mêmes avaient cessé de briller? Mais il vit, à travers ses larmes, un reflet tremblant de clarté sur un marbre tombé là. O adorable prodige! Il avait toujours au front la petite flamme bleue.