Part 1
Général TCHENG-KI-TONG
LES PARISIENS PEINTS PAR UN CHINOIS
DEUXIÈME MILLE
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 11, RUE DE GRENELLE, 11
1891
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
11, rue de Grenelle, Paris
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
DANS LA
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
Les plaisirs en Chine (3e mille). 1 vol. Le roman de l’homme jaune (3e mille). 1 vol.
PRÉFACE
Les pages qui suivent ont pour but de faire pénétrer le lecteur européen dans l’intimité d’un cerveau chinois, de montrer quelles idées a pu suggérer à un citoyen de l’Empire du milieu, le spectacle éblouissant présenté par la ville de Paris, pendant l’Exposition.
On verra que mon compatriote dit tout franchement ce qu’il pense: qu’il touche, tour à tour, à des sujets bien différents; qu’il fait des excursions, un peu au hasard, dans la société européenne, et rapporte chaque jour un certain nombre de faits curieux, d’observations qui l’ont frappé, pour les mettre en parallèle avec ce qui se passe dans son pays.
L’on s’apercevra vite que le jugement du voyageur est très impartial. Il apprécie sans préjugé. Il n’est pas avare de louanges. Il ne se borne pas toutefois, à cette admiration banale qui ne va pas au fond des choses. Aussi, il critiquera souvent, toutes les fois qu’il le jugera nécessaire, mais toujours avec mesure, avec ces égards pour l’opinion d’autrui qui, seuls, rendent possible une discussion courtoise.
La sincérité, unie à la sympathie, ne saurait déplaire au lecteur français. C’est donc plein de confiance dans le jugement bienveillant du public, que je lui soumets les _Impressions d’un Chinois à Paris_.
LE MARIAGE
J’ai lu, il y a quelques jours, dans les journaux, l’annonce d’une nouvelle mais curieuse _Ligue contre le Mariage_, fondée tout récemment, en Angleterre, par l’initiative de Mme Mona Caird.
On parlait en même temps de demandes d’adhésion, adressées à MM. A. Dumas et E. Zola.
Bien que très surpris de cette création sans précédent, je ne voulais pas me prononcer avant de connaître l’opinion de ces deux écrivains: aujourd’hui, grâce au _Figaro_, j’ai devant les yeux le résumé des réponses par eux adressées au _Daily Telegraph_.
M. Zola ne s’intéresse pas beaucoup à la question du mariage, qu’il considère comme une institution vieille et mauvaise, autant que l’Église, et qui n’existera que tant qu’on n’aura pas trouvé quelque chose de meilleur pour la remplacer.
Quant à M. Dumas, il laisse la question complètement indécise et en abandonne la solution aux intéressés: se mariera qui voudra, d’après lui; il n’y a pas de loi qui vous force à vous marier; il n’en est même pas qui contraigne le séducteur à épouser la fille séduite: les adversaires du mariage n’ont donc pas à rechercher l’appui de la loi, qui ne fait rien ni pour eux, ni contre eux.
Vraiment, je m’attendais à quelque chose de plus net... et de plus énergique: les passages cités plus haut m’ont donc causé une grande déception.
Je ne sais pas par quelle institution préférable M. Zola espère voir remplacer le mariage et je regrette que l’auteur nous laisse dans l’ignorance sur ce point. Il a l’air de ne tolérer l’union matrimoniale que jusqu’à nouvel ordre et sous toutes réserves. A-t-il l’intention de hâter la fin du monde? Je ne le pense pas. Veut-il nous voir revenir à la promiscuité de l’état barbare? Mais alors il faudrait d’abord en finir avec la civilisation. Voyez-vous d’ici un monde entier de relations sexuelles établies dans le méli-mélo le plus absolu? Certes, M. Zola ne peut pas plus désirer la réalisation de l’une que de l’autre des deux hypothèses que nous venons d’émettre. Il ne veut pas! Alors que veut-il? Nous n’en savons rien, et il me paraît qu’il n’en sait pas grand’chose lui-même: il ne se prononce pas, il n’entrevoit pas de moyen destiné à remplacer ce mariage qu’il déclare vieilli. Il ne peut donc prétendre avoir répondu à la question de Mme Mona Caird.
Je comprends qu’on propose de remplacer certaines institutions politiques ou administratives lorsque, devenues trop vieilles, elles ne concordent plus avec le caractère des temps modernes. Mais le mariage n’est pas une institution: c’est un besoin de nature auquel l’être humain est forcé de se conformer, et qu’on a simplement entouré de quelques garanties, pour mieux assurer le bonheur des époux et de leur descendance. L’État ou l’Église n’est qu’un témoin, un simple auxiliaire, adjoint à l’acte. Si vous voulez remplacer ce témoin par un autre, je n’y vois pas d’inconvénient: mais annihiler le mariage, qui est vieux comme le monde, ce ne serait plus une théorie politique ou religieuse, mais la négation même de la nécessité de nature qui pousse l’homme et la femme à s’unir, pour vivre ensemble et se perpétuer. Pourquoi ne pas créer, alors, une _Ligue contre le boire et le manger_? On en retrouverait aussi l’idée dans la plus haute antiquité tout comme celle de la chasteté absolue; et quelle utilité dans cette Ligue, autrement rationnelle que celle contre le mariage: plus de nourriture, plus de travail, plus de peines, de luttes économiques, de guerre entre nations pauvres et peuples riches, de combats entre patrons et ouvriers: l’humanité, sans agriculture, sans éleveurs, sans boulangers, bouchers, restaurants, marchands de vins, etc.; sans faim ni soif, sans intérêt ni capital, vivrait désormais dans un rêve idéal, dégagé de toute absorption grossière; dans cette contemplation perpétuelle du Beau infini, qui charme les extases du fakir indou.
Supprimer le mariage, sans anéantir le peuple, ressemble beaucoup à l’abolition de la discipline dans l’armée, qui n’existe que par la discipline: la contradiction, ici, est dans la proposition même. Je sais que quelques personnes ont fait ce rêve, d’avoir une armée parfaitement organisée, sans la discipline, essence même de toute l’organisation: voit-on l’étrange corps de troupes constitué, non pas même par le suffrage de tous, mais, ce qui est bien différent, par la fantaisie de chacun: quelle entente, quelle direction, quelle unité d’armement, de tactique, de stratégie!
M. Dumas est, lui, un peu plus humanitaire: tout en n’encourageant pas le mariage, il dit à ses semblables que la loi ne les oblige pas, qu’ils sont, par conséquent, libres de se marier ou de ne pas se marier. Le pauvre Panurge est bien servi: Marie-toi, ne te marie pas!
J’admire la générosité avec laquelle l’auteur nous laisse la liberté de choisir. Malheureusement, tout en parlant de lois, il a, lui aussi, oublié celle de la nature. Que conseille-t-il à ceux qui ne se marieront pas? Que recommande-t-il à qui se marie? Sur les deux points, il est également muet, et je le regrette, et pour nous, et pour lui.
Si la loi ne nous oblige pas à nous marier, c’est que la nature ne se laisse pas dicter de lois: il n’est pas de constitution qui nous ait imposé de faire deux ou trois repas par jour: cela ne nous empêche pas de boire et manger. Et personne ne s’avisera de dire à l’affamé: «Mangez, ou ne mangez pas!»
Chez les sauvages à peine sortis de l’état primitif, dont aucune loi ne règle l’existence, qui ne payent pas d’impôts, ne font pas de service militaire, etc., etc., le mariage existe, et, d’après les récits des voyageurs, il est, dans certaines régions, célébré en grande pompe.
La loi se trouvait d’autant plus désarmée, que la loi de nature exerce ici une action plus puissante; que sa voix impérieuse rend inutile et superflue toute réglementation législative. Le mariage, en effet, est une obligation naturelle plus inévitable qu’aucune obligation civile. Il est une institution si nécessaire, qu’il s’impose aux hommes avec tous les caractères d’un acte obligatoire. Bien plus: la tendance qui nous pousse à nous unir, pour vivre de l’existence normale et «croître et multiplier», peut se passer de toutes les voies de droit: nous avons déjà vu qu’elle n’avait nullement besoin d’être établie par une législation civile; mais, résultat autrement étonnant: le droit naturel, ici, fonctionne aussi comme droit criminel; il possède sa sanction particulière, ses pénalités propres; il frappe infailliblement le coupable, que rien, pas même la fuite, ne peut soustraire au châtiment. Il a sa statistique pénale fournie par la comparaison des résultats de célibat avec ceux du mariage. Terrible enseignement qui devrait faire ouvrir les yeux et les bras aux célibataires les plus endurcis. C’est d’abord toute la série des manies inséparables de la qualité de vieux garçon et de vieille fille. Puis viennent les maladies, plus ou moins sérieuses, produits d’une existence contraire à la nature des choses, et dont la plus grave, frappe dans sa raison même, le coupable de célibat trop prolongé; enfin la peine de mort, ne sera jamais, ici, abolie dans aucun pays, par aucun régime! «Célibataire, tu abrèges ta vie, tu es ton propre bourreau!» crie la statistique impitoyable.
Ne voit-on pas que le législateur n’a rien à faire dans notre cas: qu’il est incompétent; qu’il ne saurait jamais inventer d’obligation plus forte que celle trouvée par la nature, ni de châtiments plus redoutables que les maux dont elle frappe ceux qui s’insurgent contre ses décrets? Une loi ne constituerait qu’un pléonasme inutile et impuissant; inutile pour faire des mariages; impuissant à les empêcher: et cela, fort heureusement pour le pauvre genre humain: la liste des méfaits du célibat est déjà bien assez grosse.
Chez nous, la liberté individuelle n’existe pas et aucune loi n’ordonne le mariage: la loi n’a fait que régulariser les cérémonies coutumières auxquelles le peuple se conforme tout naturellement, sans savoir si la législation s’est, oui ou non, mêlée de la question. Cela n’empêche pas le mariage d’être florissant en Chine et d’y augmenter notre population dans une proportion qui n’a rien à envier à aucune autre partie du globe. En Europe, chacun est libre et, par une contradiction étonnante, l’on est assez naïf pour subordonner la question du mariage aux lois. Ce serait, surtout, bien drôle, si l’on voyait les gendarmes ou les huissiers arriver en troupes, pour vous forcer à épouser: et, logiquement, on devrait en arriver là, chez des nations où la loi favorise le mariage de toute la puissance de son autorité: ce qui, du reste, n’empêche pas la population de rester stationnaire. Le mariage, tel qu’il se pratique en Europe est profondément illogique: il devrait avoir pour conclusion nécessaire... le mariage obligatoire. On a fait, il faut l’avouer, quelques progrès dans ce sens; chacun le sait: il était question, il y a peu de temps, d’un impôt sur les célibataires: conclusion légitime d’un état social où la loi intervient pour régler jusqu’aux moindres choses qui peuvent intéresser les époux.
Je ne sais plus dans quel journal j’ai lu autrefois qu’un général, en congédiant ses soldats, leur adressa ce petit discours: «Allez et tâchez de faire augmenter la population de la France: sinon, nous serons forcés de faire venir des Chinois!»
C’est là, certainement, le comble du mariage par l’État et je ne crois pas que les utopistes les plus singuliers aient rien inventé de plus bizarre et de plus logique, ni trouvé de système à la fois plus insensé et plus rempli d’esprit de suite.
Si vous voulez maintenir les formalités religieuses ou civiles, imitez ce général, mille fois plus conséquent avec lui-même que M. Zola dans son pessimisme sceptique, et M. Dumas dans son indifférence. Prétendez-vous, au contraire, supprimer toutes ces réglementations? faites comme chez nous: rendez au mariage son véritable caractère: celui d’une institution de famille, faite pour la famille, par la famille.
Le mariage, contracté avec les formalités religieuses et civiles qui l’accompagnent actuellement en Europe, présente des inconvénients et, pis que cela, des dangers terribles; au lieu de protéger l’union et l’harmonie de la famille, il est devenu une cause de discordes, de haines, de procès, de scandales sans fin: il se résout, définitivement, en un conflit incessant d’intérêts opposés.
Je crois que le mariage doit et peut être autre chose: qu’il redevienne, comme il l’est dans mon pays, un acte purement familial, et toutes les difficultés seront aplanies; les discordes, évitées; les procès, inutiles; les scandales, impossibles. C’est la meilleure des solutions, et la seule.
Les religions passent, les constitutions s’effacent: la famille reste, immortelle comme la loi de nature qui l’a appelée à l’existence.
LA FIÈVRE
Si la civilisation moderne procure au peuple les facilités de communication, le confortable, le bien-être, etc., qu’il ne connaissait pas jadis, elle produit aussi ce résultat qui, aux yeux de rétrogrades comme moi, paraît très curieux: l’agitation perpétuelle dans laquelle on vit aujourd’hui.
Les Européens d’opinions différentes, se traitent mutuellement de fous, sans compter d’autres épithètes dont ils se bombardent journellement. J’ai visité l’hôpital de Charenton: j’ai pu me convaincre qu’on s’injurie avec beaucoup d’exagération. Mais, s’il n’y a pas folie, il y a une maladie cependant. Comment la dénommer? Les médecins s’en chargeront; pour moi, je me borne à constater un symptôme: la fièvre, dont souffre incontestablement le public.
Ce phénomène n’est pas difficile à établir: pas besoin de tâter le pouls au malade! Il suffit d’ouvrir les yeux et de les porter, au hasard, sur n’importe qui, pour voir se manifester le malaise.
Je vais par les rues, sans but déterminé: la première chose qui frappe mes regards, c’est une multitude de ces papiers imprimés, blancs ou jaunes, qu’on appelle des journaux, et que des machines--qui s’agitent, elles aussi, comme des folles--déversent dans les rues, à quarante mille par heure.
Entrons dans un de ces ateliers qui fabriquent ces feuilles par millions: une chaudière énorme communique un mouvement d’une rapidité insensée à des centaines de rotatives; un immense rouleau de papier tourne à vous donner des éblouissements et se tord comme un serpent entre les clichés, pour sortir, après une course fantastique, noirci et tout coupé: des bras de fer empoignent les feuilles, les élèvent, et les rabattent sur la table, à seize d’un coup, avec un mouvement furieux et une hâte infernale.
Quoi d’étonnant à ce que de pareilles productions enfièvrent la nation qui les consomme. Dans la rue, on court, on s’arrache ces papiers ardemment désirés; rentiers, ouvriers, employés, tous les parcourent avec un empressement égal; la bourse s’en nourrit, le cocher s’en repaît sur son siège, et le concierge, assis sur le pas de sa porte, plonge passionnément dans le flot des nouvelles, vraies ou fausses, que lui apporte sa gazette. Il n’est pas jusqu’au paysan qui n’ait été atteint par cette contagion universelle; le journal à un sou, à Commencer par le plus répandu de tous, le _Petit Journal_, a envahi la campagne, jusqu’alors paisible, et enfiévré ces populations calmes de la province.
Tout ce monde lit, cherche, examine, délaisse ses affaires, pour s’occuper de celles d’autrui. Et ce n’est pas seulement de son pays, de ce que font ses propres gouvernants, qu’il s’occupe ainsi; il prétend connaître la terre tout entière et savoir, de par ces quatre pages, tout ce qui se passe à la surface du globe. Sur les larges boulevards de ses villes et dans leurs plus petites ruelles, comme du fond des campagnes les plus retirées, chaque Européen veut être au courant des faits et gestes des peuples et des souverains, des actes des ministres et des moindres méfaits du plus ignoré des agriculteurs.
Les entrevues des diplomates, la moindre parole d’un monarque, les discours les plus insignifiants prononcés dans un banquet, deviennent autant de sources de commentaires infinis et de discussions interminables. On cherche, on examine, on échafaude hypothèses sur hypothèses; et l’on dépense un temps précieux en ce travail mental inutile et improductif, puisqu’il ne repose jamais sur aucune donnée certaine.
Cette curiosité se limite-t-elle du moins à une spécialité? Nullement! De même qu’elle s’étend à tout l’espace, elle veut embrasser les actions humaines dans leur universalité la plus grande. La politique,--chez nous, réservée à des spécialistes,--ne suffit pas à son activité dévorante; elle engloutit sciences, lettres et arts, commerce et industrie, crimes et dévouements, mariages, naissances et décès. L’Européen, dès l’aube, absorbe les discours des hommes d’État, mêlés aux nouvelles découvertes de la chimie; il hume le compte rendu de la dernière pièce, avec le récit détaillé du crime le plus récent; il aspire avec bonheur le parfum acide des éruptions volcaniques, et se délecte, en s’assimilant les délits quotidiens du grand et du petit monde.
Et comme si la fièvre n’était pas assez forte, les propagateurs de la maladie se servent de tous les moyens possibles pour l’exalter encore: affiches, réclames, crieurs, excitent l’imagination du public, lui offrent les scandales les plus frais, et lui en inventent, quand il n’y en a pas.
La contagion est si puissante, d’ailleurs, que personne n’y échappe: moi-même, je sais que je suis incurablement atteint; à tel point que, lorsqu’un de mes compatriotes, arrivant de Chine, vient me demander conseil, je commence par lui recommander les journaux, qui lui en apprendront plus que professeurs et livres. Je contribue ainsi, quoi que je veuille, à répandre la maladie; j’ai une excuse, du moins: «Lorsque vous arrivez dans un pays, dit Confucius, commencez par vous renseigner sur ses mœurs et par vous y conformer.» Je suis le précepte du sage, quelque désolé que je sois d’en faire cette application spéciale.
Si, des journaux, nous passons aux affaires, même agitation. Les Européens, aujourd’hui, ont une grande partie de leurs capitaux placés en valeurs mobilières, actions, obligations, rentes, etc. A la moindre alerte, tout dégringole: fait-il un rayon de soleil, tout monte à des hauteurs prodigieuses. Autour du temple de la spéculation, la foule s’amasse, s’afflige, espère, crie, offre, prend, gagne, perd, la plupart du temps sans savoir pourquoi ni comment. Les fortunes se font et se défont en une seconde, comme les châteaux de cartes qu’un enfant construit d’une main tremblante et fait crouler d’un mouvement imprudent. Quelle fièvre que celle de la Bourse et quelle horrible maladie, avec ses morts innombrables!
J’en dirai autant des courses, de tout leur attirail de jockeys et de bookmakers; les parieurs s’y ruent avec frénésie, risquent leur avoir sur un renseignement plus ou moins authentique et s’en reviennent, heureux ou désespérés de ce que le nez d’un cheval a dépassé celui d’un autre. Toujours le même malaise, sous une autre forme.
Y a-t-il au moins une ligne de conduite suivie, dans cette rage qui précipite en avant les populations? Rien de plus illogique, au contraire. Dans le grand monde, où la fièvre de briller, d’éclipser ses rivaux, efface toute autre préoccupation, les contradictions se présentent sous un aspect souvent réjouissant: je n’en veux citer qu’une entre mille: pourquoi achète-t-on des chevaux fringants, capables de rivaliser de vitesse avec le chemin de fer? Pour dévorer l’espace, direz-vous? Point du tout: pour faire, tout doucement, au pas, une promenade au Bois-de-Boulogne, qui rappelle la lenteur du chariot des Mérovingiens, attelé de bœufs «tranquilles et lents».
Je n’ai jamais eu à me préoccuper, en Chine, de ces symptômes maladifs de l’activité surexcitée. Le peuple, chez nous, ne s’occupe pas de politique et serait bien étonné, si l’on lui conseillait de s’en occuper. La femme même du fonctionnaire ignore quelles sont les attributions de son mari et ne cherche pas à le savoir. La presse n’existe pas, ou du moins est tout à fait élémentaire. Les citoyens ne commentent pas les événements politiques et même les ignorent presque toujours.
Nos fonds, au lieu de s’évanouir en spéculations hasardées, se placent dans la terre, qui paye sûrement, et n’a à redouter que les accidents climatériques, contre lesquels l’homme est impuissant. Aussi, n’avons-nous, ni fortunes subites, ni ruines imprévues.
Les courses nous sont inconnues, comme la Bourse: encore une cause de désastres qui nous manque.
Enfin, nous faisons ce que nous voulons dans un but toujours déterminé: jamais un Chinois ne penserait à acheter des chevaux extra-rapides pour marcher extra-lentement.
En toutes ces choses, nos deux civilisations sont contradictoires: nous pensons, nous agissons autrement que les Européens. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Je n’en sais rien, l’avenir seul peut établir cette démonstration.
L’EXPOSITION
Je ne sais quel est le journal qui m’a prêté ce mot (je crois que c’est un journal de province): «Les mandarins se cotisent pour venir voir la tour Eiffel.» La phrase est si amusante, que je n’ai pas jugé utile de la nier. Mais, en vérité, les mandarins ne se sont pas cotisés. Ils sont venus, bel et bien, chacun à ses frais personnels, voir l’Exposition et, tout naturellement aussi, la tour Eiffel.
Beaucoup d’entre eux, n’ayant jamais quitté le sol de la Chine, et ne parlant aucune langue européenne, sont venus me prier de leur servir de _cicerone_. De sorte que, passant la plus grande partie de mes journées à l’Exposition, j’ai été, pendant quelque temps, le plus exposé des exposants.
D’autres, qui savaient un peu de français, ont pu pénétrer seuls dans les palais du Champ-de-Mars. Je crois que la lettre suivante, à moi adressée par l’un d’eux, résume assez bien les diverses impressions que mes compatriotes ont dû ressentir.
Mon cher compatriote,
Je ne saurais vous dire combien j’ai regretté de ne pouvoir visiter, avec vous, l’Exposition universelle de 1889. Vous m’eussiez sans doute expliqué beaucoup de choses que, tout seul, je n’ai pas très bien comprises et sur lesquelles il m’a été impossible de vous demander votre avis, pendant les quelques instants que j’ai passés en votre compagnie, avant de prendre congé de vous.
Je viens donc vous dire ce que j’ai vu et entendu; je vous prie de me répondre et de rectifier les idées erronées que j’ai pu me former.
J’ai, d’abord, constaté une chose qui m’a stupéfié comme elle vous stupéfiera, et que je ne croirais pas moi-même, si je ne l’avais vue. C’est que Paris est une très grande ville, dans laquelle on en a enfermé une bien plus grande encore, qu’on appelle l’Exposition. Ça paraît absurde, et c’est vrai, pourtant. On y voit, en effet, non seulement ce qu’on voit à Paris, mais bien d’autres choses encore. On y aperçoit, comme dans les rues de Paris, des meubles, des bijoux, des carrosses, du chocolat, des femmes très polies qui vous font de petits yeux doux, des fleurs, des produits chimiques, des gardiens de la paix, des enfants très jolis et très bien mis, des machines à vapeur, des lampes électriques, des gens qui se disputent, des journaux et des restaurants. Mais on y trouve aussi des chemins de fer qui marchent, des vignes qui portent du raisin, des tunnels, des ponts, des maisons bâties il y a quatre mille ans, des sauvages de tous les pays du monde, des grottes qu’on habitait il y a trois mille siècles, des mines d’argent, et, enfin, une espèce d’échelle en fer, qui monte, monte et n’en finit pas, et qu’on appelle la tour Eiffel. On peut aller jusqu’en haut, par un escalier; mais on préfère s’y faire monter dans une espèce de caisse à deux étages, qui vous tire avec un bruit effroyable et vous porte au sommet, avant que vous ayez le temps de réciter trois préceptes de _Confucius_.
A propos de cette tour, j’ai fait une observation assez curieuse. J’ai lu, autrefois, que dans un pays de l’ouest, les habitants avaient voulu construire une tour, pour aller au ciel et que leur Dieu les avait punis, en confondant leurs langues. Eh bien! c’est la même chose pour la tour Eiffel! Les langues sont si bien confondues, qu’on entend à l’Exposition toutes celles du globe, excepté le français, et cela s’étend jusqu’à l’imprimerie; là aussi, la confusion est si complète, qu’on peut lire, à côté du petit chemin de fer Decauville, des affiches dans toutes les langues possibles, vous priant de ne pas sortir la tête, ni les pieds; celle en chinois était parfaite et j’ai trouvé, pour ma part, que la confusion des langues, cette fois, était arrivée bien à propos.