Part 8
Nous entrons. Un garçon, à l’uniforme du journal, nous mène jusqu’à une porte, sur laquelle on lit ces mots: «Cabinet du Rédacteur en chef».
Les présentations faites, et le but de ma visite exposé, nous commençons notre exploration.
Voici, d’abord, une vaste salle: la majeure partie en est occupée par une table immense, dont le bois disparaît sous les journaux amoncelés. Tout autour, une douzaine d’hommes de tout âge, sont assis, lisant, prenant des notes, écrivant. Notre entrée ne leur fait pas lever la tête; ils sont bien trop pressés, pour perdre une seconde.
--Voyez-vous ce jeune homme brun, monocle à l’œil? C’est le chef du reportage. Très actif, très adroit, ayant ses entrées partout et sachant se les procurer, quand il ne les a pas. Un seul défaut: lorsque les renseignements lui manquent, il se livre quelquefois à la production du canard...
--Du canard?
--Vous n’y êtes pas. Le canard n’est pas l’oiseau savoureux que vous connaissez: c’est un volatile d’un genre tout spécial, qui naît dans quelques journaux à court de nouvelles. Pour intéresser le lecteur, on fabrique alors une bonne histoire à sensation, qui prend son vol par le monde: c’est le canard en question.
--Alors, je sais ce que c’est. Il y a peu de temps, une feuille très sérieuse pourtant, m’a servi de ce gibier. Vous savez que la _Gazette officielle_ de Pékin est rédigée sous l’inspiration directe du gouvernement; ses rédacteurs se bornent à reproduire ce qu’on leur communique et, par conséquent, ne sont d’aucune façon responsables. Vous figurez-vous ma stupéfaction, lorsque je vois dans un grand journal que, depuis l’origine de notre _Gazette_, deux cents de ses rédacteurs avaient été décapités? J’étais indigné! Comment peut-on publier de pareilles faussetés?
--Bah! Ce sont de petits détails, auxquels nous n’attachons pas trop d’importance. La rectification finit toujours par arriver: la vérité reprend ses droits; l’inventeur du canard n’est pas décapité, lui non plus, mais se voit laver la tête de façon magistrale. Mais tenez, voici de quoi vous intéresser: Regardez ce gros homme, à figure si grave et dont chaque geste montre quelle importance il attache à ce qu’il fait. Comme il paraît pénétré de la grandeur de sa tâche! Que pensez-vous qu’il fasse?
--C’est sans doute la forte tête politique de l’endroit?
--Vous gelez. C’est le rédacteur de l’article «La Mode du Jour». Il est en train d’apprendre au public féminin comment on devra s’habiller cet été.
--Et celui-ci, qui, armé de gigantesques ciseaux, taille et découpe avec acharnement?
--Il fait la cuisine.
La cuisine! Je ne comprenais pas très bien, mais de crainte de paraître ridicule, je n’osai demander d’autres éclaircissements.
--Et son voisin, cet élégant, qui frise sa moustache?
--Il fait le Cabinet.
Il me sembla que je rougissais. Mon ami ne me laissa pas le temps de l’interroger et continua:
--Tenez, là-bas, de l’autre côté de la table, vous voyez ce vieillard: il fait le Salon. Il est, en ce moment, dans son coup de feu. Mais il vous intéressera moins que cet autre personnage, qui n’a pas son pareil à Paris, pour faire les Chambres.
La cuisine! le cabinet! les chambres! le salon! Je ne savais ce que tous ces détails de ménage venaient faire dans un journal; je commençais à croire que mon ami se moquait de moi, lorsqu’il ajouta, en me désignant un grand gaillard qui venait d’entrer comme un coup de vent:
--Ah! voilà le titulaire du rez-de-chaussée. En retard, comme d’habitude. Il fait manquer le départ une ou deux fois par mois. Mais, que voulez-vous faire? Il est indispensable et il le sait bien. Il n’y a que lui pour passionner le public et le tenir haletant.
Décidément je n’y étais pas. Je regardai mon _cicerone_ d’un air si ébahi, qu’il se mit à rire de bon cœur.
--Je vous demande pardon, dit-il, mais je ne l’ai pas fait exprès et les mots ne sont pas de moi, pas plus que le jeu de mots, qui a déjà été commis souvent.
Et il m’expliqua ce qu’on entendait, dans le langage spécial de la presse, par les expressions qui avaient causé mon étonnement. A mon tour, je ris bien de cet amusant quiproquo.
A ce moment, le secrétaire de la rédaction vint nous rejoindre.
--Le numéro est à peu près fait, nous dit-il. Si vous voulez descendre avec moi, à l’imprimerie, je pense que ce que vous verrez pourra vous intéresser.
Nous suivons notre guide qui s’engage, avec nous, dans un escalier tournant, assez étroit.
Dans l’atelier, l’équipe, au grand complet, travaille fiévreusement. La main droite va, avec un mouvement d’une régularité automatique, d’une précision de machine intelligente, des petits casiers qui renferment les lettres, au composteur placé dans la main gauche, pendant que les yeux restent attachés aux petites bandes de papier découpé, qui contient la copie. Tout cela se fait dans un profond silence: on sent que tous les cerveaux sont absorbés par le travail. Seule, la machine à vapeur, placée dans la salle voisine, annonce sa présence par quelques ronflements.
J’assiste à la mise en page, au tirage des épreuves. Maintenant on serre les formes, que l’on porte au clichage. Puis, les demi-cylindres de métal sont appliqués sur les cylindres de la machine rotative, qu’on met en train.
--Tout va bien... Marchez! Alors commence un spectacle qu’il faut avoir vu, pour se rendre compte de l’impression qu’il suggère.
Actionnée par les rubans de transmission, se met en marche la machine, qui va donner la consécration définitive à tous les efforts isolés que j’ai vu collaborer jusque-là.
L’énorme rouleau de papier, mis en place, commence à tourner, d’abord lentement; puis il va plus vite; puis il court avec une rapidité vertigineuse. En même temps, tournent les lourds cylindres qui portent les caractères; les rouleaux qui les couvrent d’encre, tournent, eux aussi, du même coup. Entre les clichés, le papier, comme une anguille, se glisse, monte, descend, serpente, avec un mouvement si intelligent, qu’on croirait qu’il sait ce qu’il fait. Enfin, d’innombrables aiguilles le percent, le coupent, le séparent en feuilles; celles-ci arrivent, huit à la fois, de chaque côté de la rotative, sur une espèce de grillage, qui semble une main gigantesque.
Elles vont, les deux mains, sans cesse; elles comprennent qu’il faut qu’elles se dépêchent et elles travaillent avec ardeur. Elles s’élèvent, s’abaissent, abattant à chaque coup sur les planches leurs seize journaux et recommençant, recommençant toujours.
Je ne crois pas que l’industrie moderne possède un instrument plus apte à montrer sa toute-puissance.
Nous sortons enfin. Dans la rue, des voitures roulent, portant aux gares ou distribuant en ville et dans la banlieue, les numéros du journal. Les vendeurs des kiosques, les camelots se pressent: c’est à qui aura, le premier, les exemplaires dont il a besoin. C’est un mouvement bruyant, une agitation tumultueuse, qui se prolongera, longtemps encore, après notre départ, portant à la terre entière la pensée, qui venait d’éclore là.
Toute cette vision m’avait profondément ému. Seul enfin, je repassai dans mon esprit les scènes variées qui s’étaient déroulées devant mes yeux et me demandai comment cette imprimerie, découverte par mes compatriotes il y a des milliers d’années, avait pu prendre un si merveilleux développement, dans cette Europe qui n’avait pourtant réinventé la presse qu’il y a peu de siècles.
Je me dis que, pour opérer toutes ces merveilles, il avait suffi à un observateur de génie de remarquer ce fait si minime en apparence: que la vapeur d’un peu d’eau bouillant devant lui, soulevait le couvercle de la bouillotte. Et je compris qu’une nouvelle ère s’était alors ouverte pour l’humanité et que la science avait pris définitivement possession du globe terrestre.
A TRAVERS CHAMPS
Ce jour-là, je m’étais échappé de la ville: heureux comme un écolier en vacances, j’allais, à travers champs, laissant au hasard le soin de me conduire, regardant tout ce qui pouvait tenter ma curiosité, et modifiant sans cesse la direction de mes pas, suivant le spectacle qui m’attirait.
Les environs de Paris forment, par place, un potager merveilleusement cultivé. Les légumes que la grande cité dévore, allongent au loin leurs lignes régulières, aux intervalles méthodiquement tracés et forment un tableau qui ne manque pas de charme... ni même de poésie.
Oui, de poésie. Je ne suis pas de ceux qui regrettent les empiètements de l’homme sur la nature rebelle. Je ne regarde pas, comme fatale à l’idéal, l’époque où, suivant l’expression d’Alfred de Musset:
... «Le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un grand potiron, roulera dans les cieux.»
Rien, au contraire, de plus poétique que ces triomphes de la civilisation sur la sauvagerie, du cultivateur sur le sol ingrat. L’«océan de choux et de navets», que produit, grâce à la sage application de l’engrais naturel, la presqu’île de Gennevilliers, ne m’effraye pas.
Loin de là: je me plais à contempler ce chef-d’œuvre de la patience humaine et je ne déplore qu’une chose: c’est que l’Europe ne présente pas partout un spectacle aussi vivant, aussi joyeux; que les terrains incultes y soient encore si nombreux; que la friche et les broussailles occupent d’immenses espaces, que le laboureur n’a pas encore utilisés.
Ce n’est pas que je sois ennemi juré des sauvages grandeurs de la nature abandonnée à elle-même: les paysages glacés des Alpes; les sommets calcinés des Pyrénées me fascinent par leur horreur grandiose et je ne les revois jamais sans être profondément ému. Mais cette désolation, cette stérilité, est-ce là la véritable poésie? Pour que le globe soit beau, est-il donc indispensable qu’il soit mal peigné? Ne peut-on lui couper les cheveux et lui faire la barbe, sans l’enlaidir? en l’embellissant même?
Toute conquête de l’homme sur la nature ajoute à la beauté de la terre, contribue à la poésie de l’existence. N’y eût-il que cette pensée: «tel hectare de terre, hier couvert de brousse, aujourd’hui rendu fécond, peut nourrir une famille entière;» la conclusion inévitable suffirait pour satisfaire les exigences poétiques les plus raffinées.
C’est ainsi, du moins, que nous avons posé et résolu la question en Chine. Partout où il a été possible, nous avons déraciné la forêt et fait passer la charrue. Nous y avons beaucoup gagné. L’Europe ne perdrait rien, certes, à faire aussi la barbe à la nature, à défricher tant de terrains, encore inutiles, qu’on rencontre jusqu’aux environs mêmes de Paris.
C’est une chose curieuse, en effet, que la comparaison des traitements différents que nous faisons subir à la terre. Chez nous, il n’est pour ainsi dire pas un coin de champ, qui ne serve au paysan. Le laisser stérile nous paraîtrait un véritable crime, un acte d’impiété envers la terre, qui veut être fertilisée par l’homme, et lui rend au triple ce qu’il lui a donné. Quelle est la situation de l’agriculteur en Europe?
Le paysan français, par exemple, est, depuis un siècle, le plus riche de l’Europe. Le morcellement des héritages a créé une classe très nombreuse de paysans propriétaires; petits propriétaires, qui cultivent eux-mêmes, et vivent du produit de leur sol.
Sobre, patient, laborieux, ne reculant devant aucune peine; se sacrifiant, lui et sa famille, à la terre qu’il adore, le paysan ne se sent pas heureux cependant et, trop souvent, émigre vers la ville et les grandes usines.
Je crois que cette différence dans la situation des agriculteurs français souvent mécontents, et des laboureurs chinois, si satisfaits de leur sort, tient principalement à trois causes: le budget, le caractère agricole de notre gouvernement, et la constitution de la propriété.
Le budget de la Chine est, en effet, prodigieusement faible, en comparaison des dépenses et recettes d’un grand État européen. Les impôts indirects: mines, douanes et sel, n’en constituent qu’une très faible portion. La presque totalité du revenu est fournie par l’impôt foncier, qui divise les terres en quatre classes, suivant qu’elles sont irriguées ou non, qu’elles ont été récemment conquises sur les eaux, etc.
Cet impôt est, en moyenne, de 1 fr. 50 à 5 fr. par hectare, ce qui fait environ 3 fr. par tête; tandis qu’en France, l’impôt payé par chaque habitant s’élève à plus de 75 fr. De sorte qu’une famille chinoise, composée de huit personnes, ne paye que 24 fr.; tandis qu’une famille d’agriculteurs français, de 4 membres, paye 300 fr.
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’énormité de la différence, qui saute aux yeux. Je dois ajouter pourtant que, dans les temps de disette, le gouvernement accorde des remises d’impôts et des exemptions totales, tout en pourvoyant aux besoins immédiats par les immenses réserves, entassées dans ses magasins de riz.
D’autre part, notre gouvernement offre un caractère tout spécial.
Isolés du reste du monde pendant une longue période d’années, nous n’avons pas eu, pour ainsi dire, de politique étrangère; l’action de nos gouvernants était donc tout intérieure et se résumait en deux mots: maintien de l’ordre et soins donnés à la terre. Et, cela est si absolument vrai, qu’on pourrait dire que, pendant une suite prodigieuse de siècles, notre gouvernement a été un immense ministère de l’agriculture, appliquant tous ses efforts au sol; enseignant au paysan l’usage de l’engrais naturel; couvrant tout le pays d’un gigantesque réseau de canaux d’irrigation; se faisant, en même temps, l’économe de la nation, et accumulant dans ses greniers, par l’impôt foncier payé en nature, le superflu des années de bonne récolte, seule ressource de tous dans les temps de famine.
L’Europe, au contraire, absorbée par des guerres d’État à État, n’a pas joui de la tranquillité indispensable pour créer un gouvernement aussi exclusivement pratique, aussi spécialement consacré à la surveillance et à la direction de la principale industrie nationale. En même temps, elle était obligée de recourir à toutes sortes de taxes indirectes, gênantes pour le commerce et l’industrie qui, au contraire, chez nous, sont absolument libres et ne se voient jamais entravés dans leur essor par l’intervention administrative, ni arrêtés par des impôts spéciaux ou des droits d’octrois.
Enfin, la constitution de la propriété du sol, après avoir traversé des phases diverses, s’est fixée définitivement en Chine, au système actuel, très avantageux pour tous et dont une expérience prolongée nous a démontré la supériorité.
La propriété, en Chine, a d’abord été collective, comme elle l’est au début de toutes les civilisations; puis elle est devenue individuelle, telle que nous la voyons fonctionner actuellement en Europe.
L’appropriation individuelle du sol ne tarda pas à développer une foule d’inconvénients, sur lesquels je n’insisterai pas; on les a constatés ailleurs, et les livres des économistes regorgent d’arguments pour et contre ce mode de propriété. Quoi qu’il en soit, la situation, en Chine, était devenue insupportable. Il se produisit un courant d’opinion puissant en faveur du retour à la propriété collective.
Nos collectivistes finirent par triompher, et, réorganisant la propriété de la terre sur une nouvelle base, en confièrent l’administration à des directeurs contre lesquels on chercha, bien entendu, à prendre toutes les garanties possibles.
Il arriva ce qui devait arriver. Après un certain temps, les directeurs prirent la place de la collectivité et les simples administrateurs d’autrefois devinrent les seuls propriétaires du sol.
Jamais propriétaires n’avaient été plus tyranniques, plus durs pour la masse des dépossédés.
C’est alors que, vers le troisième siècle de l’ère actuelle, un nouveau mouvement se dessina avec netteté.
Lassé de la propriété individuelle, désillusionné sur la propriété collective, le Chinois chercha et trouva un nouveau mode d’organisation. Par étapes successives, l’État devint seul propriétaire de la terre chinoise, dont l’individu ne put plus être que le simple possesseur.
J’ai dit ailleurs de quelle manière la terre fut alors répartie, entre les agriculteurs. Je ne reviendrai donc pas sur ce sujet.
Voyons maintenant, comment fonctionne le nouveau système.
L’État est propriétaire du sol, qu’il loue à chaque famille moyennant une redevance. C’est cette rente du sol, qui porte le nom d’impôt foncier.
Le paysan n’est que le fermier de l’État. S’il néglige de cultiver sa terre, il n’est pas seulement frappé par la diminution de ses récoltes, il sait aussi que le gouvernement pourrait lui reprendre des champs, comme cela s’est fait déjà.
Simple fermier, il est évident que le paysan ne peut comparer son usufruit au droit de propriété qui, dans l’ancienne Rome par exemple, était le droit d’user et d’abuser. Il est usager, et il le sait bien et agit en conséquence; son intérêt, d’ailleurs, est en parfait accord avec le droit de la communauté nationale.
Sans doute, il peut vendre sa terre, mais il ne vend jamais que l’usufruit; l’État reste nu-propriétaire. Ce droit de vente si restreint est encore limité par une sage mesure: le champ patrimonial, celui qui renferme, en général, les tombeaux de la famille, reste inaliénable. Il constitue, pour chaque famille, une espèce de réserve obligatoire, de garantie assurée contre la misère.
Nos gouvernants ont voulu que chaque famille agricole fût en possession d’un terrain assez grand pour la nourrir. Ils ont distribué la terre en conséquence, et ont veillé, depuis, à ce que les parcelles ne vinssent point se réunir pour former de grands établissements agricoles, concentrés entre les mains de quelques possesseurs.
Les exploitations sont donc restées petites. C’est, du moins, le cas le plus général. Elles varient de 1 à 4 hectares de superficie. Il en est de plus grandes, mais le cas, en somme, est assez rare.
Je n’hésite pas à attribuer principalement à cette organisation de la propriété, l’aisance du paysan chinois. L’individu est privé d’un droit, c’est vrai. Mais l’expérience nous a démontré que ce droit, non seulement n’est pas nécessaire, mais encore est nuisible et qu’une nation d’agriculteurs n’est jamais aussi riche, aussi heureuse, que lorsqu’elle travaille paisiblement la terre, constituée en propriété nationale.
LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
--Il pleut et le ciel est si couvert, que nous en avons probablement pour toute la journée. Si vous voulez, au lieu de patauger dans les allées détrempées du Champ-de-Mars, nous allons visiter la Bibliothèque Nationale.
J’avais déjà entendu parler de cette collection incomparable de livres et de manuscrits, mais je ne la connaissais encore que de nom. Je fus donc heureux de profiter de l’occasion qui se présentait, pour examiner de près la grande institution dont on m’avait dit tant de bien.
Arrivés rue de Richelieu, nous franchissons la porte. Au vestiaire, on nous débarrasse de nos parapluies et nous nous dirigeons vers le secrétariat.
Ma carte d’entrée facilement obtenue, nous pénétrons dans la salle de Travail; à la porte on nous remet un bulletin, que nous devrons présenter en sortant.
Mon ami m’explique le fonctionnement, assez facile, du contrôle des livres remis aux visiteurs. Puis, je regarde autour de moi.
L’immense salle offre aux savants, aux journalistes, aux étudiants, environ trois cents places. On est fort à son aise pour travailler là, assis dans un bon fauteuil, devant une table de dimensions très suffisantes. La lumière arrive de haut et éclaire, sans fatiguer.
Mon ami demande un livre.--Il est de bonne heure et le public n’est pas encore très nombreux. Néanmoins, il faut compter que nous avons de vingt à trente minutes à attendre, avant qu’on m’apporte mon volume.
Je trouvai le délai un peu long.
--C’est le grand défaut de la Bibliothèque. Le personnel n’est pas assez nombreux. Lorsque la salle est pleine, comme vous le verrez tout à l’heure, il faut bien plus longtemps. Je vais vous faire connaître, en attendant, l’organisation de la Bibliothèque.
Tout autour de la salle, collés au mur, de nombreux rayons renferment des livres, mis à la disposition du public. Ce sont, en général, des ouvrages à consulter: dictionnaires de toutes les langues anciennes et modernes; encyclopédies diverses; auteurs classiques; traités relatifs à la géographie et à l’histoire; enfin, ouvrages de bibliographie. Au fond de la salle, une immense table spécialement affectée aux revues et autres publications périodiques les plus importantes. Il y en a une centaine, plus intéressantes les unes que les autres.
Les ouvrages relatifs à la bibliographie sont indispensables, en l’absence d’un catalogue. Car, le fait est malheureusement indiscutable: le catalogue n’existe pas, pour le public, du moins. Depuis quelques années, seulement, on a mis à la disposition des lecteurs un tout petit catalogue, comprenant les ouvrages le plus récemment arrivés.
Mais, à côté de ce défaut, que de qualités! Les seuls volumes de la salle permettent déjà de faire des études assez complètes, de creuser bon nombre de sujets. Puis, n’est-ce pas une chose admirable, que de voir l’État mettre gratuitement à la disposition de ceux qui veulent s’instruire, une réunion pareille de trésors littéraires!
C’est là, du reste, un caractère commun, en France, à tous les établissements qui peuvent servir à éclairer le public. Jardin des Plantes, ménagerie, musées, fabriques nationales, bibliothèques quelconques: le visiteur peut tout voir, tout examiner, sans débourser un centime. Tandis que, dans bien d’autres contrées de l’Europe, tout se paye. Et, c’est la plus cruelle des ironies que de demander de l’argent à l’homme, en général, le plus pauvre de tous: à l’étudiant, au savant!
La question du catalogue est, d’ailleurs, aussi une question d’argent. La Bibliothèque n’est pas assez riche pour dépenser les quelques centaines de mille francs nécessaires.
Je ne pus m’empêcher de manifester mon étonnement au sujet de cet état de choses.
--C’est très ennuyeux, me dit mon guide, mais ce n’est pas notre faute. Je ne sais pas à quoi les générations qui nous ont précédés, dépensaient leur argent. Mais il est certain qu’elles n’ont pas fait ce qu’il fallait. Et nous, nous ne pouvons le faire. La situation européenne nous force à dépenser plus d’un milliard par an, pour l’armée et la marine. Nous n’avons pas à notre disposition les ressources dont nos pères n’ont pas fait l’usage voulu, et nous sommes obligés de nous résigner et d’attendre.
--Le budget de la Bibliothèque est donc bien petit?
--Une centaine de mille francs par an. Juste ce qu’il faut pour faire marcher la machine très économiquement, et acheter les ouvrages étrangers indispensables. Nous n’y arriverions pas, sans une très sage mesure prise par le gouvernement il y a un siècle, et qui oblige tout imprimeur à déposer un exemplaire de chaque œuvre qui sort de ses presses, pour la Bibliothèque Nationale. C’est une faible dépense pour les éditeurs et une immense économie pour le grand institut que vous visitez.
Je trouvai, en effet, cette mesure très sage et très intelligemment conçue. J’admirai sans réserve la simplicité d’une prescription légale, à laquelle peu de gens, peut-être, font attention et qui obtient des résultats énormes, à si peu de frais.
Je remarquai encore la parfaite politesse des employés de tout rang et la peine qu’ils se donnent pour satisfaire les visiteurs.
Puis, mon ami ayant reçu son livre, se mit à travailler. De mon côté, je m’emparai du volume de la «Géographie Universelle», d’Élisée Reclus, qui traite de la Chine et je me plongeai dans la lecture de ces pages, doublement délicieuses pour moi.
Bercé par le style harmonieux du grand écrivain, du charmeur qui a su rendre la science, en apparence la plus aride, plus attrayante et plus passionnante que le roman et la poésie, plus vivante que la peinture et la sculpture, je ne m’aperçus point de la fuite rapide des heures.
Mon ami vint m’éveiller de mon extase.
--Il est midi. Voulez-vous déjeuner?
--Avec plaisir: où déjeunerons-nous?
--Ici même, si toutefois vous voulez vous contenter de l’ordinaire, modeste mais très suffisant, de la maison.
--Il y a donc un restaurant, dans la Bibliothèque?
--C’est une innovation, qui ne date que de quelques années. Venez et vous jugerez.
En face du vestiaire, une petite salle offre la pâture aux travailleurs affamés. Les plats sont très simples, mais fort bons. Le service est fait, comme je ne l’ai jamais vu dans aucun restaurant, par des gens pleins de prévenances, qui savent bien à quel public ils ont affaire et le traitent en conséquence, voient tout d’un coup d’œil et--chose extraordinaire--vont, viennent, s’acquittent de leur service, sans faire le moindre bruit. On dirait qu’ils ont peur de troubler la pensée de ceux qui viennent se restaurer, de leur faire perdre le fil de leurs idées.