Part 5
Parmi les innombrables superstitions qui hantaient le cerveau des contemporains de cet âge de décadence, il s’en trouva une, plus absurde peut-être que toutes les autres; elle consistait à admettre que Dieu se mêlait directement et à chaque instant des affaires terrestres, que, si de deux hommes, l’un accusait l’autre sans preuves, il suffisait de placer les adversaires en champ clos et de les faire battre à mort: le vainqueur avait raison, disait-on, car c’est Dieu qui donne la victoire.
Jamais pareille folie n’a germé sous le crâne d’un habitant du Céleste Empire. Quand on a été élevé dans les saines doctrines de Confucius, on ne peut pas croire que les choses se passent de cette manière.
Quoi qu’il en soit, telle était la façon de procéder en Europe, durant le moyen âge. Vous insultiez le meilleur des hommes: il était forcé de se battre avec vous. Vous l’assommiez grâce à vos gros biceps: et il était proclamé coupable de toutes les infamies dont vous l’aviez accusé. C’était le jugement de Dieu et personne ne se fût permis d’élever un doute, encore moins de formuler une objection. Malheur au téméraire qui aurait risqué une pareille démarche! On l’eût bien vite fait flamber sur un bûcher pour lui apprendre à vivre.
Ce petit jeu se poursuivit donc à travers les siècles sans que personne y trouvât à redire. Les plus forts et les plus adroits exterminaient les plus faibles et les moins habiles. On se battait pour n’importe qui, et pour n’importe quoi: pour le sourire d’une femme, pour un habit à la mode, pour un mot, pour un geste, pour le plaisir de se battre, pour rien! Les adversaires se faisaient accompagner d’un ou plusieurs seconds qui ne s’étaient jamais vus, ou se trouvaient être les meilleurs amis du monde; et qui n’en étaient pas moins obligés de s’entr’égorger sans savoir pourquoi.
Le moyen âge passe, enfin! mais le duel reste. Il entra si bien dans les mœurs et fit de tels ravages, que le grand ministre Richelieu finit par défendre ces rencontres, sous peine de mort, et fit couper la tête à un certain nombre de contrevenants.
Mais, admirez ici la force de l’habitude, malgré toutes les transformations que l’Europe a subies depuis, le duel survit encore. Alors même que les philosophes de ce continent ont quelque peu expulsé Dieu de partout, le jugement de Dieu subsiste, préjugé indéracinable. Les athées eux-mêmes y sont soumis aussi bien que les croyants et, obligés par les mœurs, vont sur le terrain, invoquer la décision d’un Dieu dont ils nient l’existence.
Mes compatriotes ne voudront peut-être pas croire ce que je viens de raconter. C’est pourtant l’exacte vérité. J’ai assez dit de bien, d’ailleurs, de tout ce que j’ai vu de beau et de bon en Europe, pour que l’on ajoute foi à ma parole, quand je dépeins quelques vices des nations de ce pays; vices incompréhensibles, mais malheureusement trop réels.
Je parlais, tout à l’heure, de journalistes qui se sont battus. Cela se voit presque tous les jours. Je me hâte de dire que tous les duels, heureusement, n’ont pas l’issue fatale de la rencontre à laquelle je faisais allusion, et voici pourquoi.
On se bat à l’épée ou au pistolet. Lorsque l’on doit se servir du pistolet et que la querelle n’a pas de motifs graves, les témoins s’arrangent de façon à placer les combattants à distance telle que la balle ait des chances de s’égarer. En quoi je les approuve complètement.
Le duel à l’épée est souvent aussi inoffensif. La plupart des jeunes gens ont appris, dès l’adolescence à manier cette arme et y ont acquis une certaine habileté. Lorsque le combat a lieu entre hommes exercés à ce sport d’un genre particulier, il est rare que l’affaire tourne mal. Les adversaires parent avec la même habileté, attaquent avec les mêmes ménagements et le combat finit par une légère piqûre, suffisante pour faire déclarer l’honneur satisfait.
Les mœurs admettent le duel: les lois le punissent. Mais les juges, en général, ferment les yeux, pour ne sévir que lorsqu’il y a mort d’homme, ce que je trouve très illogique. D’abord, comme je l’ai démontré plus haut, on ne se tue guère qu’entre gens qui ne savent pas se battre et doivent, par conséquent, être considérés comme moins responsables. Puis, comment la loi, si tolérante, en général, peut-elle se montrer sévère lorsqu’un malheur arrive? Est-ce que, dans ces rencontres, où chacun lutte pour sa vie, frappe pour ne pas être frappé, il est toujours possible de calculer exactement la portée des coups? Est-ce que celui qui a tué a plus voulu tuer que tel autre, qui n’a fait que blesser légèrement? Est-ce que le vaincu, enfin, n’est pas aussi responsable de sa mort que le vainqueur?
Dans notre belle Chine, heureusement, nous n’avons pas à nous poser toutes ces questions. Chez nous, en effet, il n’existe aucun genre de duel, pas même celui pratiqué au Japon, et qui consiste à s’ouvrir le ventre dans la maison de l’homme qui vous insulte, pour l’obliger à se tuer à son tour. On nous accuse parfois, en Europe, de pratiquer ce duel, à mort obligatoire; mais c’est là une erreur absolue, pour ce qui concerne la Chine.
Les questions d’honneur, dans mon pays, se règlent autrement.
Lorsqu’il s’agit d’injures graves, c’est toujours la justice qui est chargée de décider. Et son action sévère a réduit au minimum les cas de ce genre.
Pour les injures légères, nous avons trouvé la ressource de l’arrangement à l’amiable, sans coups ni blessures. Les amis des deux parties interviennent, pour arranger le différend. Tout s’explique et les adversaires se réconcilient. Celui qui a eu les plus grands torts, fait partir une quantité de pétards devant la maison de l’offensé: ces détonations, aussi bruyantes, mais moins malsaines que celles des pistolets, ont pour but d’apprendre au public que réparation a lieu. Puis, l’offenseur offre à dîner aux témoins et à la partie adverse et les invite à assister à une représentation théâtrale, dans un temple du voisinage. Après quoi, tout est oublié.
Voilà ce qui se passe quand l’insulteur et l’insulté sont de même rang. Lorsque c’est un inférieur qui a insulté un supérieur, il lui présente ses excuses devant les témoins, après avoir tiré de nombreux pétards devant sa porte. Si c’est le supérieur qui offense un homme de rang inférieur, il lui fait ses excuses, l’invite à dîner avec les témoins et les pétards racontent comme dans les autres cas, au public, que toutes choses sont remises en état.
Il faut remarquer ici que, dans les diverses circonstances que je viens d’énumérer, l’insulteur finit toujours par présenter ses excuses à l’offensé: il y est moralement obligé. En Europe, au contraire, c’est une lâcheté, que de présenter de légitimes excuses à celui qu’on a injustement outragé. Comprend-on une pareille aberration? Est-ce qu’on ne doit pas être heureux de réparer l’injustice dont on a conscience, heureux d’avouer ses torts?
Le mari se bat en duel avec celui qu’il soupçonne d’être trop aimé de sa femme. Le pauvre époux a quelquefois raison, ce qui ne l’empêche pas de recevoir un bon coup d’épée par-dessus le marché. Notre système social rend la surveillance de la vie féminine trop facile, pour que ces sortes de querelles puissent exister chez nous. Mais s’il arrive qu’une femme mariée manque réellement à ses devoirs, le mari outragé a le droit de se venger sur les deux coupables, pris sur le fait. Je dis _tous les deux_; car, s’il ne tuait que l’amant seul, il serait puni pour meurtre, commis avec circonstances atténuantes.
En Occident, le mari est libre de tuer un seul des coupables. D’autre part, si une jeune femme, trompée par son amant, cherche à se venger de lui, il ne lui servira à rien de le manquer: on commencera par lui faire passer un temps indéterminé en prison, dans une promiscuité horrible; et, même acquittée, elle en sortira à jamais flétrie.
Je ne veux pas faire passer devant vos yeux tous les cas de duels possibles. J’ai voulu simplement vous faire connaître ce trait du caractère européen. Je suis convaincu que vous serez affligé, comme je l’ai été moi-même, en apprenant que de pareilles habitudes sont possibles; vous direz avec moi, j’en suis certain, que tout n’est pas encore parfait en Europe; que la civilisation comprend autre chose encore que des machines merveilleuses et que l’Européen n’a pas le droit de nous traiter de barbares, comme il le fait souvent, alors que nous nous distinguons par la douceur de nos mœurs et par notre morale, si véritablement humaine.
LA VILLÉGIATURE
Le dictionnaire chinois ne connaît pas de terme correspondant exactement à ce mot: villégiature.
C’est que les mots représentent les choses; or, la chose en question est inconnue en Chine: le mot n’y peut donc exister.
Nous aimons les parties de campagne. Lorsque nous voulons passer quelque temps hors du foyer, nous faisons des excursions dans les contrées qui renferment des lieux historiques célèbres, ou des sites particulièrement renommés. Mais nous n’avons rien de comparable aux villes d’eaux européennes, ni à ses campagnes, chères aux heureux du monde, durant la belle saison.
C’est une chose très curieuse et digne d’observation, que cette poussée printanière qui porte, par exemple, les Parisiens à sortir de chez eux, à quitter la maison où ils ont leurs aises et leurs habitudes, pour aller vivre pendant des mois dans des petites villes, consacrées par la mode du jour, aux environs de la capitale, sur les plages de l’Océan ou de la Méditerranée, dans les Alpes ou les Pyrénées.
L’habitant des grandes agglomérations urbaines est surmené, par les fatigues de la vie moderne. On croirait donc que le séjour de la campagne a pour but de retremper son corps, de rendre leur vigueur première à ses nerfs épuisés.
Malheureusement, il n’en est rien. La campagne ne repose l’homme que lorsqu’il y vit complètement en campagnard, se couchant avec les poules et se levant avec l’aube, se grisant d’air pur et s’abstenant avec le plus grand soin des excitations familières au milieu des villes.
Or, le Parisien qui s’en va en villégiature, renonce tout simplement aux avantages de la ville, sans jouir des bienfaits de la campagne. Logé à l’hôtel, il y sera privé du confortable auquel il est habitué. Et cette infériorité n’est pas compensée par des économies correspondantes. Bien au contraire: tout est plus mauvais, mais bien plus cher.
Voilà notre homme installé, et assez mal installé. Il retrouve la société qu’il fréquentait dans la capitale, les amis et connaissances qui, venus comme lui pour chercher le repos, s’ennuient bientôt et ne savent plus que faire pour tuer le temps.
Alors se présente la grande ressource: le casino, avec ses fêtes, ses bals, ses jeux, sa roulette, ses petits chevaux: et la vie enragée de la ville, qui tue en faisant de la nuit le jour, recommence; d’autant plus énervante que les occupations quotidiennes ne sont plus là, pour faire diversion. De sorte qu’en dernier lieu l’infortuné, qui avait rêvé de se transformer en campagnard, s’aperçoit qu’il n’est qu’un citadin, momentanément exporté.
Et, pourtant, elles ont du bon et même beaucoup de bon, ces stations thermales, si nombreuses en Europe et surtout en France, où le malade peut retrouver la santé; où le corps reprend force et vigueur, au contact des eaux bienfaisantes que la terre a chauffées dans son sein. Elles seraient parfaites, si elles se contentaient d’être des villes d’eaux et ne voulaient pas être en même temps des villes de plaisir; si elles ne détruisaient pas le soir, par leurs amusements, le bien qu’elles ont fait dans la journée!
Les bains de mer me plaisent moins. Non pas, parce qu’en Chine, nous n’aimons que les bains chauds et que, depuis des siècles, nous rendons l’eau froide responsable d’une foule de maladies. Il y a autre chose encore. Je ne comprends pas ce baigneur qui porte ces baigneuses, il y a là quelque chose de véritablement gênant. Je crois aussi qu’un costume un peu plus habillé ne déparerait pas les jolies sirènes. Je dis cela pour elles, non pour les spectateurs. J’avoue enfin--j’espère qu’on me pardonnera ce crime--que la vue des talons de différentes couleurs, aperçus lorsque les charmeuses prennent leur élan vers la mer, m’a fait un effet bizarre. Oh! ces paires de talons teints en bleu, en saumon, en noir, que sais-je encore, suivant la couleur des bas portés par la baigneuse! Comme j’ai ri, la première fois que ces talons diaprés se montrèrent à mes yeux stupéfaits!
Des mécomptes, imputables non plus à l’homme, mais à la nature, rendent parfois la villégiature désagréable. Le frileux s’en va à Nice pour y trouver la chaleur dont ses membres engourdis ont besoin: il est accueilli par le souffle glacé du mistral et s’aperçoit à ses dépens que _midi_ n’est pas toujours équivalent de _chaleur_. Tel autre, qui rêve de journées fraîches au bord de l’océan, arrive par le calme plat et grille sur une côte sans verdure et sans ombrage, où la chaleur du soleil est augmentée par la réverbération du sable et du miroir liquide.
Ce sont surtout les nouveaux mariés qu’il faut plaindre, lorsqu’on les voit partir, pour bercer dans le climat tiède des contrées méridionales, les premiers mois de l’hyménée. Que de divorces en germe, dans les déceptions presque inévitables d’un voyage de noces?
Les plus rationnels, parmi ces amateurs de villégiature, sont certainement ceux qui, prenant la campagne au sérieux, se vouent pendant quelque temps à l’imitation des labeurs du campagnard. Il y a beaucoup de bon sens et une saine compréhension des choses, dans le cerveau de cet avocat ou de ce rentier qui, au sortir de la ville, s’enfuient dans quelque village isolé, s’emparent de la bêche et du râteau et piochent, comme si leur vie dépendait du nombre des coups qu’ils assènent à la terre.
C’est que le travail manuel est, pour une bonne partie, la santé de l’homme. Seul il conserve--quand il n’est pas excessif, bien entendu et ne fait point succomber à la peine celui qui exerce--seul il conserve la vigueur du corps, la souplesse des muscles et cette sensation de bonheur complet que les grands travailleurs de l’intelligence avouent avoir toujours trouvée dans l’activité physique.
Car la cause principale de l’affaiblissement des citadins n’est pas due, comme on l’a répété souvent, à une fatigue nerveuse excessive, elle résulte de ce que le corps ne travaille pas autant que le cerveau; de ce que le travail musculaire ne se joint pas au travail cérébral, pour créer cette heureuse harmonie, cet équilibre parfait du corps et de l’intelligence, qui est la santé.
Heureux ceux qui comprennent cette vérité; ceux qui savent, une fois délivrés du fardeau des occupations de l’année, employer leurs vacances à faire vivre la bête, en la faisant travailler!
Je n’ai pas, d’ailleurs, le mérite d’avoir inventé cette théorie. J’aurais pu la puiser dans les livres des penseurs et des hygiénistes de l’Europe. Je n’ai pas eu besoin de recours à leurs œuvres, pour cette bonne raison que la pratique, dans mon pays, est conforme à cette théorie.
Nous n’avons, en effet, à aucun degré, cette répulsion pour le travail manuel que manifeste l’Européen des classes supérieures, et qui nous paraît si étrange, lorsqu’au sortir de notre milieu national nous sommes transportés tout à coup dans la société occidentale.
En Chine, personne n’échappe au travail manuel, personne ne songe à y échapper. Dès l’enfance, chacun de nous est exercé à faire toutes sortes de métiers, à manier les outils, à transformer toutes les matières premières, à faire, dans l’intérieur de la maison, les réparations sans recourir à un ouvrier spécial. Tous, nous savons aussi ce que c’est qu’un champ et tous nous avons mis la main à la pâte. Ce n’est pas comme un vain symbole qu’une fête, renouvelée chaque année, met la charrue entre les mains de notre souverain. Ce fait est plutôt l’expression d’une réalité; il veut dire que le labeur est la santé de tous et que nul ne s’y doit soustraire, sous peine de cette amende qu’inflige sans appel le tribunal de la nature: l’affaiblissement de la race.
Aussi, lorsque des grandes dames qui, à Paris, ne sauraient descendre de leur voiture sans l’aide d’un laquais plus ou moins galonné, chaussent les bottines à gros clous et saisissent le bâton ferré, pour grimper dans les montagnes; lorsque d’autres pêchent la crevette comme de simples filles du bord de la mer, ou s’emparent des rames et font marcher rapidement leur canot; que tel riche banquier s’attelle à un établi et passe des heures à pousser le rabot, ce spectacle me cause un plaisir infini.
Sans doute, ces heureux ne font que par plaisir ce que le peuple fait par nécessité. Mais enfin, ils le font. Pendant quelques mois, ils payent tribut à la nature, obéissent à la loi commune, et se trouvent largement récompensés par le renouveau de santé, qui résulte pour eux de cette existence, dépouillée de toute allure artificielle.
UNE VISITE AU MUSÉE DU LOUVRE
On appelle musée, en Europe, une espèce de grand bâtiment dans lequel on a réuni des chefs-d’œuvre des arts et des sciences; ou, simplement, les objets qui peuvent nous renseigner sur la vie, les mœurs et les idées des peuples.
De toutes les collections de ce genre, celle du Louvre est une des plus belles. Elle renferme des trésors recueillis presque sur tous les points du globe civilisé, et nous permet de passer en revue, dans un coup d’œil, l’histoire des nations et leurs destinées diverses.
C’est là une institution admirablement comprise et dont je regrette bien que nous ne possédions pas l’analogue en Chine. Sans doute, nous avons, nous aussi, des collections d’une richesse merveilleuse. Mais elles s’adressent spécialement à la Chine, sans s’occuper de l’art des autres pays. De plus, appartenant à quelques particuliers, elles ne sont pas accessibles au peuple, qui ne peut venir s’y instruire gratuitement, chaque jour, comme font les heureux habitants de Paris.
Lorsque je passai sous la large porte du Louvre, je ne pus m’empêcher de penser aux catastrophes qui modifient la destinée des choses et celle des hommes. L’ancien palais des rois est devenu le temple des arts et des sciences. La troupe bruyante des courtisans a fait place à la foule studieuse et recueillie. Les dynasties sont tombées dans l’oubli, et là même où elles triomphaient autrefois, le visiteur pensif, contemple maintenant les débris de tous les âges de l’humanité.
Voici d’abord l’Égypte, qui, il y a six ou sept mille ans, possédait déjà une civilisation puissante. Quelle recherche du colossal dans ces fragments de statues gigantesques! Quel amour de l’éternité, dans l’emploi des pierres les plus dures, dans la momification des morts.
Et à quoi bon? Les statues, maintenant, sont brisées et les momies, retirées de leur cercueil, sont exposées, comme de simples dieux à tête de chien ou d’épervier, aux yeux du public, railleur, qui ne comprend plus ni animaux divinisés, ni éternisation des cadavres.
Plus loin, j’admire cette belle statue de roi, dont une inscription nous apprend le nom. Mais, les savants, qui ne respectent rien, et n’admirent jamais qu’à bon escient, ont découvert que l’inscription est un faux: que le roi inscrit, trouvant la statue belle, a essayé de faire passer pour son image à lui, le portrait d’un monarque plus ancien de vingt siècles. C’était bien la peine de démarquer... le granit des autres, pour être déshonoré trois mille six cents ans plus tard par un égyptologue qui, tranquillement assis dans sa bibliothèque, vous démontre par _a_ + _b_ qu’un Pharaon, jusqu’alors vénéré, n’était qu’un farceur.
Voici un autre roi, élevé au rang de dieu: assisté de quarante-deux juges infernaux, il prononce sur le sort des âmes qui lui sont amenées par un dieu à tête de chacal. Je retrouve, dans cette scène, les juges infernaux des taoïstes: l’humanité, non éclairée, produit partout les mêmes conceptions.
Ces Égyptiens, du reste, eurent, de tout temps, une façon bien singulière de concevoir la nature humaine. Ils avaient la mort en haine, ce qui se conçoit. Mais l’idée de la fin, idée pourtant inévitable, leur était si odieuse, qu’ils en arrivaient à prolonger leur existence de deux manières: ils conservaient leurs corps--après en avoir cependant extrait la cervelle--par l’embaumement; en même temps, ils supposaient que lorsque l’homme avait rendu le dernier soupir, une espèce de _double_ en restait vivant. C’était comme une ombre du trépassé, qui s’en allait dans l’enfer, se faire juger et commencer une nouvelle existence.
Nos aïeux, à nous, surent éviter ces imaginations bizarres et quelque peu enfantines. Nos philosophes, que résuma Confucius, ne nous apprirent point à espérer une nouvelle vie. En même temps, ils surent donner satisfaction à ce désir de l’infini, inné au cœur de tout mortel. Ils nous montrèrent que si l’individu périssait, il subsistait, du moins, par ses efforts, par ses bonnes actions, dans la famille et dans l’humanité. Ils créèrent ce noble culte des ancêtres, grâce auquel chacun de nous se sent revivre dans les siens. Aussi, la mort toujours pénible, ne nous épouvante-t-elle pas comme ces Égyptiens d’autrefois.
Nous savons que nous ne périrons pas en entier: que quelque chose de nous persiste dans notre descendance; que, si une branche est morte, l’arbre n’en continue pas moins à fleurir et à pousser de vigoureux rejetons. Théorie infiniment plus consolante et autrement vraie que celle du _double_ égyptien et de ses parties de canot après la mort.
Sur tous ces monuments d’Égypte, l’on voit des caractères qui ressemblent à l’écriture chinoise, en ce qu’ils peignent des idées, au lieu de reproduire des sons. Mais la ressemblance est bien plus grande encore dans l’écriture des Assyriens et des Babyloniens, plus anciens encore que les Égyptiens. Nous trouvons dans des salles voisines, des échantillons nombreux de cette écriture: les objets nommés y ont perdu leur forme primitive et ne sont plus représentés que par des traits droits. Ici encore, c’est une profusion de rois, de dieux et d’animaux fantastiques: des taureaux à tête humaine gardent l’entrée de la salle.
Les Phéniciens ont aussi leur musée: c’étaient des gens pratiques. Trouvant trop difficile la représentation des idées, ils se prirent à écrire des sons et créèrent l’alphabet, dont tant de nations se servent aujourd’hui: ce n’est pas mal imaginé pour un peuple de marchands.
Les Grecs, qui ont beaucoup pris à l’Égypte, sont représentés par des statues merveilleuses. Ils figurent dans l’ancien monde européen, la perfection artistique. Les Romains, qui leur succèdent, les imitent, sans les égaler: ils pensaient trop à piller la terre pour être de véritables artistes. J’ai vu, dans une autre partie du musée, quelques modèles de machines de guerre, dont ces Romains se servirent pour prendre les villes de la France, qu’on appelait alors la Gaule. Ils étaient commandés par un chef nommé César, qui tua deux millions de Gaulois et fit couper les deux poings à un demi-million de ces braves gens, coupables d’avoir défendu contre lui leur patrie. En ma qualité de Chinois, je suis bien obligé de constater que, malgré sa cruauté, ce César est partout appelé grand homme; et Tamerlan, qui a fait couper à peine trois ou quatre cent mille têtes, est traité de barbare féroce. On n’a jamais pu m’expliquer cette différence d’épithètes.
Nous passons ensuite dans les salles du moyen âge et de la renaissance. La comparaison des dates nous montre l’art, éclipsé pendant de nombreux siècles. L’Europe était redevenue barbare, alors que notre Extrême-Orient poursuivait, à travers les siècles, sa carrière paisible. On voit ses artistes bégayer d’abord, comme l’enfant qui apprend à parler, puis se perfectionner peu à peu, arriver enfin à une éclosion magnifique, et créer des merveilles comparables à ce que l’antiquité avait produit de plus beau. Le musée de la sculpture moderne nous prouve que l’art n’a plus dégénéré depuis.