Part 7
Plus loin, sur notre banquette, deux Anglaises, la mère et la fille, l’une toute fanée, l’autre, avec ce teint éclatant et cette peau transparente qui fait le charme des filles d’Albion. Beauté du diable, il est vrai, qui dure ce que durent les roses: mais le diable, il faut le reconnaître, est quelquefois bien attrayant.
Là-bas, la gauche de la banquette est occupée par un couple, qui ne se soucie guère de ses voisins et, sûrement, ne fait pas de réflexions sur les chemins de fer et la grande industrie.
C’est une lune de miel, en partance pour l’Italie. Jeunes, beau garçon, belle fille, ils n’ont d’yeux que pour eux-mêmes, ne pensent qu’à eux-mêmes.
Et ils font bien: du livre de la vie, ils lisent la plus belle page! Fi du monde et des hommes! Qu’importe tout cela à ceux qui célèbrent la charmante fête, sitôt passée, de la jeunesse et de l’amour. Aussi, les Grecs et leurs prédécesseurs, les Indous, furent-ils bien inspirés, en faisant, les uns d’Éros, les autres de Kâma, le plus puissant des dieux. Il en est, sûrement, le plus absolu. Il veut régner seul, absorber tout l’être et n’admet pas d’influence rivale à côté de la sienne.
Cependant, la nuit est devenue profonde. Enfoncés en pleine campagne, perdus dans le noir qui nous enveloppe, nous ne voyons plus rien du monde extérieur. De temps en temps, une lueur--quelque lanterne ou la fenêtre d’une maison isolée--passe devant nous, avec une rapidité fantastique.
Bercés par le roulement cadencé du train, mes voisins perdent tous le sentiment de la réalité et s’endorment; à commencer par le gros monsieur d’en face, dont les ronflements coupent, à intervalles réguliers, le bruit des roues qui développent leur cercle sur les rails. Et j’envie ces heureux du monde, qui peuvent dormir en chemin de fer.
Moi, qui me sais condamné à passer une nuit à peu près blanche, je me suis arrangé de façon à m’ennuyer le moins possible. Muni d’un bon livre, je puis braver la solitude, ou, pour être plus exact, l’isolement au milieu de mes semblables, emportés au pays des rêves.
Je me plonge dans la lecture du _Compagnon du Tour de France_, et, bientôt, je perds à mon tour le sentiment de ce qui m’environne. Je compare les héros de mon livre aux peintures plus récentes de _Germinal_; et je ne puis m’empêcher de constater qu’il y a tout un monde entre l’œuvre de George Sand et celle de Zola. Comme les temps sont changés. Faut-il que les années aient assez puissamment agi sur la pensée d’un peuple, pour que de cet idéalisme nous soyons arrivés à une telle réalité! Il y a un abîme entre la spéculation un peu vague de l’une et les faits brutalement exposés de l’autre. L’abîme qui sépare deux sociétés, dans lesquelles tout diffère: la morale et la politique, les choses et les gens, le milieu et la conception de l’avenir.
Et, pourtant, l’homme est toujours le même. Seuls, les événements se modifient et nous traînent à leur suite. Le monde, n’est certes pas plus mauvais qu’autrefois. Il y a même lieu de croire le contraire. Et l’homme, de son côté, serait-il devenu plus méchant?
Rien n’autorise une semblable affirmation. On ne commet pas, aujourd’hui, plus de crimes que jadis: on les commet autrement, voilà tout. Il y a cinquante ans, on détroussait les diligences: aujourd’hui, on vous assassine en chemin de fer. C’est une nouvelle mode, introduite par ce fait, que le chemin de fer s’est substitué aux diligences.
Instinctivement, l’ordre de pensées auquel m’a conduit ma rêverie, me fait lever les yeux vers le bouton du signal d’alarme. Je regarde l’inscription en trois langues, qui explique aux voyageurs la manière de s’en servir et l’inconvénient qu’il y aurait à en user sans qu’il y ait nécessité absolue, comme le prescrivent les lois, ordonnances, arrêtés, règlements, etc.
Ceci me rappelle qu’en Angleterre, lorsque l’on introduisit les boutons d’appel en cas de danger, l’amende qui frappait ceux qui faisaient arrêter la locomotive sans raison sérieuse, était très faible. Il se passa, alors, quelque chose d’assez amusant.
Des voyageurs qui avaient intérêt à descendre entre deux stations, tiraient le signal d’alarme, et, le train arrêté, payaient l’amende et s’en allaient, joyeux, à leurs affaires; les administrateurs furent obligés d’aggraver extraordinairement les pénalités, pour mettre fin à un abus qui transformait le terrible bouton d’appel en simple cordon d’arrêt du conducteur d’omnibus.
L’aube, cependant, venait doucement et commençait à éclairer d’une lueur vague le paysage, qui s’enfuyait, à peine entrevu. Le voyageur, dans cette course rapide, perd les charmantes visions que lui fournissaient les moyens de transport plus lents des temps passés.
En revanche, il est plus facile maintenant, grâce au «coche humanitaire», de se rendre compte de l’aspect général d’un pays, se déroulant sous vos yeux en quelques heures, avec ses montagnes et ses rivières, ses plaines cultivées et ses villes populeuses.
Dans un avenir prochain, la machine qui semble vouloir annihiler les distances, nous permettra aussi, dans notre Orient lointain, de prendre ainsi des vues instantanées de notre pays. Nous verrons alors défiler devant nous la Chine, avec ses villages bas et ses pagodes élevées, ses fleuves gigantesques, ses terres coupées de mille canaux et ses habitants innombrables, les centaines de millions d’hommes que le trait d’union du chemin de fer mettra en rapport de chaque jour avec leurs frères de la terre d’Europe, jadis inconnue.
LES GRANDS MAGASINS
A mon arrivée en Europe, j’avais été frappé de voir que le commerce et l’industrie y étaient organisés tout autrement qu’en Chine.
Mines, usines, forges, chantiers, chemins de fer, filatures, tissages, fabriques de toutes sortes: tout cela est gigantesque en Europe. Une usine est une ville, qu’anime tout un peuple d’ouvriers.
Jamais je n’avais rien vu de tel, dans notre vieille Chine, où la grande industrie n’existe pas. Chez nous, pas de ces énormes constructions où des milliers d’hommes se démènent, ou plutôt, sont menés, avec la régularité automatique d’une machine aux bras innombrables; pas beaucoup de mécanique non plus, et par suite, pas de division du travail, ni d’uniformité dans les objets à fabriquer.
Notre industrie, pratiquée en tout petit, par chaque famille, est privée des puissantes ressources de la science européenne. En revanche, elle est plus libre dans ses mouvements, et ses produits, jamais identiques, ont un caractère bien net d’inspiration individuelle.
De même, notre commerce se fait encore en petit, à la vieille manière. Chacun vend sa spécialité, l’article qu’il connaît le mieux.
Jugez quelle fut ma surprise, lorsqu’on me parla de ces grands magasins de Paris, où l’on peut, en quelques instants, se fournir non seulement de tous les objets nécessaires pour se vêtir des pieds à la tête, mais encore de l’ameublement complet et de tous les ustensiles indispensables à la commodité et au luxe de l’intérieur domestique.
Un beau jour, j’allai, avec un de mes amis, visiter une de ces espèces de réductions de l’Exposition universelle.
Sur la chaussée, s’aligne une file interminable de voitures, qui ont amené là d’élégantes visiteuses. A la porte, grande ouverte, il m’est difficile de me frayer un passage, tant est pressée la foule qui se hâte pour entrer ou sortir.
Je réussis, enfin, à pénétrer dans l’immense édifice.
Ce que je vis là, c’était, en effet une Exposition en miniature. Tout ce que l’imagination peut rêver y était accumulé dans un ordre parfait; depuis les fils de fabrique française, jusqu’aux tapis turcs et aux nattes Chinoises; depuis le verre de Clichy jusqu’à la glace de Venise. Linge, vêtements, jouets, meubles, bijoux, livres, literie; que sais-je encore? L’œil, au premier abord, ne sait où se fixer, sur quel objet porter son attention.
Nous nous dirigeâmes vers le rayon de la soierie, où je voyais briller une immense broderie chinoise.
J’oubliais de vous dire que mon guide avait amené avec lui son fils, âge de six à sept ans, qui paraissait se trouver là comme chez lui et ne partageait en rien mon étonnement.
L’enfant, sur notre passage, avisa un employé de la maison, immobile et qui semblait regarder toute cette foule, pour voir si tout se passait dans l’ordre voulu.
--Je suis sûr que vous voulez savoir s’il y a encore des ballons, fit l’employé, en souriant.
Le jeune garçon ne dit rien: mais ses yeux parlaient pour lui.
Son interlocuteur disparut et revint aussitôt avec un superbe ballon en baudruche, sur lequel se pavanait un oiseau au plumage éclatant. Notre petit ami prit son ballon et nous poursuivîmes notre marche.
«Est-ce qu’on paye à la sortie? fis-je, étonné.
--C’est à cause du ballon que vous m’adressez cette question, je le vois bien! Nous ne le payerons pas. C’est un cadeau que la maison offre à ses visiteurs; autrement dit, c’est une réclame.
--Et qu’est-ce qu’une réclame?
--C’est, d’une manière générale, tout moyen bon à attirer l’acheteur. La réclame opère du reste, de mille façons: par affiches, annonces, envoi de catalogues, cadeaux et demi-cadeaux.
--Demi-cadeaux?
--Oui, demi-cadeaux. Tenez: voici, par exemple une pièce de soie: elle coûte quatre francs le mètre à la maison, qui vous revend le mètre pour un franc. Tranquillisez-vous du reste: le magasin n’y perd rien. Ce qu’il vous donne de la main gauche, il saura bien vous le reprendre de la main droite. C’est grâce à ces avantages réels sur un article, que vous vous laissez entraîner à en acheter cinquante autres, sur lesquels le vendeur regagne cent fois ce qu’il vous a donné.
Je trouvai cela très ingénieux. Mais un point me rendait perplexe.
--Si l’on vous donne des ballons, que font les gens qui en vendaient?
--Ils n’en vendent plus et font ce qu’ils peuvent. Autrefois, on en rencontrait par dizaines dans les rues de Paris. Aujourd’hui, il n’y en a plus. C’est un métier tué. Il reste quelques gros fabricants, qui fournissent aux grands magasins la matière première de leurs attrayants cadeaux.
Malgré moi je ne pus m’empêcher de plaindre les pauvres gens dont toute l’industrie se trouvait ruinée par cette agréable innovation.
--Vous avez raison, reprit mon compagnon d’excursion. Mais nous n’y pouvons rien. Remarquez, d’ailleurs, que le cas dont nous venons de parler n’est pas isolé. Le grand commerce détruit le petit, non seulement par ce qu’il donne, mais encore par ce qu’il vend. Disposant de gros capitaux il achète par grandes quantités, paye moins cher et peut revendre à un bon marché tel que, pour les petits la concurrence devient impossible.
--J’ai vu de gros arbres, au feuillage si touffu, qu’à leur ombre aucune plante ne pouvait pousser. Tout étouffait, faute de sucs nourriciers, d’air et de soleil.
--C’est exactement un fait de même ordre. Les grands magasins ont mangé les petits. A un moment donné, nous en voyions sombrer des centaines à la fois. Et ce n’est pas fini. Ceux qui ont résisté jusqu’ici sont bien entamés. Encore cette absorption n’est-elle pas arrivée à son maximum. Peu à peu, tous les genres de commerce qui sont encore indépendants viendront s’engouffrer dans ces immenses établissements. La lutte se portera, tour à tour, sur tous les articles qu’elle n’a pu atteindre jusqu’ici. Et, nous verrons partout même résultat: les faibles dévorés par les forts.
--Mais, alors, c’est la ruine de la plus grande partie des petits commerçants que vous prévoyez.
--Non. C’est leur ruine à tous: ruine inévitable, et qui n’est plus qu’une question de temps.
--Et, ne pouvez-vous rien faire pour empêcher ces désastres?
--Absolument rien. Le public va fatalement au bon marché et crée lui-même les ruines qu’il déplore. Prenez, par exemple, un commerçant quelconque, qui se plaint, pour sa partie, de la concurrence des grands magasins. Vous l’y verrez courir tout le premier, pour y acheter ce qu’il ne vend pas lui-même, à meilleur prix que dans une petite boutique. Le bon petit commerce d’autrefois a fait son temps. Il est condamné à mort, comme la petite industrie, comme les petits peuples qui deviennent nécessairement la proie de leurs puissants voisins.
--Savez-vous que ce tableau n’est pas consolant pour l’avenir des masses, en Europe. Que deviendront ces milliers de faibles ruinés par les forts?
--Je n’en sais rien. L’avenir lointain nous est caché par des voiles que personne ne peut soulever. Quant au présent, il est sous nos yeux et rien de plus facile que de s’en rendre compte. Ce que je viens de vous montrer n’est pas autre chose, d’ailleurs, que l’application au commerce de principes établis par un grand savant anglais, Ch. Darwin, pour tous les êtres créés par la nature. En tout et partout, les mieux organisés détruisent ceux qui sont moins favorablement doués. Une hirondelle gobe des milliers de mouches; un brochet digère des milliers de goujons, et un grand magasin avale des milliers de petits commerces. C’est la loi de nature, à laquelle, tôt ou tard, rien n’échappe. Vous, en Chine, vous en êtes préservés jusqu’à ce jour: mais votre tour viendra.
--En attendant, heureux le pays de Confucius, de ne connaître encore, ni combat pour la vie, ni faibles mangés par les forts, ni grosse industrie, ni grands magasins!
AU GRAND PRIX
--Voulez-vous vous amuser aujourd’hui et goûter d’un spectacle tout nouveau pour vos yeux d’Oriental? me demanda l’ami qui avait bien voulu m’aider à me retrouver dans les détours du labyrinthe parisien.
--Je ne demande pas mieux.
--Alors, je vous emmène aux courses. C’est le Grand-Prix, aujourd’hui. Je vous promets observations nombreuses et séance des plus intéressantes.
Nous voilà partis, en route pour le Bois-de-Boulogne.
Chemin faisant, mon ami m’explique rapidement ce qu’on entend par courses. Un certain nombre de chevaux, appartenant à un certain nombre de particuliers, courent à qui arrivera le plus vite à un but déterminé d’avance. Les courses sont plates, lorsque les chevaux ne rencontrent devant eux qu’une route, appelée _piste_, dépourvue de tout accident de terrain. Elles sont à obstacles, lorsque les bêtes ont à sauter des haies, à franchir des fossés: barrages artificiels, par lesquels la main de l’homme complique l’effort à faire.
--Et à quoi servent ces courses? Car, enfin, je suppose bien que votre public, si intelligent, ne va pas se déranger à tout moment, pour voir si de dix chevaux engagés, l’un courra plus vite que l’autre. Il est évident que ce résultat se produit toujours et, à la longue, ce spectacle, invariablement le même, finirait par devenir plus fastidieux que nos combats de grillons.
--Elles ne servent à rien, répliqua mon interlocuteur. C’est une institution que nous avons importée d’Angleterre. Nous ne nous amusions plus assez. Alors nous avons été chercher de l’autre côté de la Manche des chevaux à la poitrine aplatie et aux jambes qui n’en finissent pas; des jockeys de toutes les bigarrures; puis un tas d’expressions bizarres que chacun est fier de prononcer: turf, starter, handicap, etc., etc. J’oubliais de vous dire que, dans les premiers temps, on nous parlait beaucoup de l’amélioration que les courses allaient introduire dans la race chevaline.
--Cela me semble assez logique, interrompis-je.
--Et voilà où vous vous trompez, comme un simple Européen, reprit mon ami. Les chevaux n’ont pas été améliorés du tout: au contraire, on les a abîmés.
Pour les courses, en effet, il s’agit, avant tout, d’avoir des chevaux qui puissent soutenir, pendant quelques minutes au plus, la plus grande rapidité possible. On s’appliqua donc à débarrasser ces pauvres animaux de toutes leurs qualités possibles: fond, résistance, vigueur soutenue. Nous sommes arrivés ainsi, à créer une race particulière, celle des chevaux de courses. Figurez-vous une planche bien plate, montée sur quatre perches minces et surmontée, en avant, d’une gaule flexible. Voilà le cheval de course, réduit à sa plus simple expression: un des monstres les plus joliment réussis, par lesquels les éleveurs du dix-neuvième siècle ont confirmé les théories de Darwin sur la sélection.
--Alors, que va-t-on chercher aux courses?
--Une occasion de tuer le temps et de parier.
--De parier?
--Oui, de parier. Avant chaque course, il s’établit une espèce de jugement provisoire de la valeur respective des chevaux. Ça s’appelle la cote. Chacun parie sur le cheval qu’il espère devoir gagner, et la mise nécessaire pour gagner un louis est plus ou moins forte, suivant que le cheval choisi a plus ou moins de chance d’arriver premier.
--Et qui vous dit qu’un cheval a telle ou telle chance de vaincre?
--Son origine,--car il y a un livre de noblesse pour les chevaux de course,--son aspect extérieur; les résultats qu’il a obtenus à des courses antérieures; enfin, le jockey qui doit le monter: autant de points à combiner, pour arriver à se faire une opinion.
--Dans ces conditions, je vois que l’on peut prévoir, presque à coup sûr, si tel cheval arrivera premier.
--Et vous vous trompez encore, naïf Oriental que vous êtes. A côté de ces données connues interviennent de nombreuses inconnues, qui dérangent les meilleurs calculs.
Ainsi, le propriétaire d’un cheval favori, sur lequel des milliers de gens ont mis leur argent, parie contre sa bête; et il arrive que le cavalier retient l’animal assez pour perdre...
--Et gagner tout l’argent mis sur le cheval.
--Vous l’avez dit. C’est la course à qui perd gagne. D’autres fois, c’est un jockey qui a de bonnes raisons pour ne pas vouloir gagner; ou pour empêcher le cheval favori d’arriver.
--Il est avec le turf des accommodements!
--Mais oui! Je dois ajouter, cependant, que pour le Grand-Prix, cela se passe autrement. Les chevaux qui peuvent gagner sont en petit nombre et les paris se groupent sur deux ou trois favoris, dont l’un sera nécessairement le vainqueur. Si vous perdez votre argent, du moins vous savez pourquoi...
Nous étions presque arrivés. Sur la route poudreuse, voitures, chars à bancs, cavaliers, vélocemen, piétons, se pressaient vers le champ de courses; encore quelques pas et nous voici au pied des tribunes.
Devant nous, la piste. Ici, l’enceinte du pesage, réservée aux élégants et aux amateurs de premier choix. Là-bas, la pelouse où la foule se presse, devant les bookmakers qui, impassibles, encaissent l’or et distribuent de petites cartes, portant le nom du cheval par vous choisi et la somme engagée.
Je n’étais pas sans avoir vu quelque chose d’analogue en Chine, où j’avais assisté comme tout le monde, pour savoir comment cela se passait, à un combat de grillons. J’avais vu, là aussi, des paris s’engager, quoique sur une bien moindre échelle, mais tout aussi follement. Peu importe, d’ailleurs, le montant de la somme risquée: la frénésie du jeu, la folle passion du hasard, est toujours la même.
Du moins, ces jeux, en Chine, se bornent à un monde assez bas placé, dans l’échelle sociale. Les lettrés croiraient déchoir s’ils s’y livraient autrement que par accident, un jour de fête, comme tout le monde va, ici, aux foires, faire tourner la roulette pour gagner des macarons.
En Europe, au contraire, cette passion des courses a fini par englober toutes les classes de la société, et devient fréquemment fatale à la fortune des nombreux habitués du turf.
--Prenez un cheval, me dit mon ami. Quand on veut connaître les choses, il faut les mettre en pratique. Tenez, poursuivit-il: voilà les trois chevaux qui ont le plus de chances; mettez sur un de ceux-là.
--Ma foi, non! repris-je. Hasard pour hasard, autant parier pour un cheval moins favorisé. En voilà un, qui est à deux cent cinquante contre un. Je prends _Grand Paresseux_.
--C’est vouloir perdre. En toute autre occasion je vous donnerais raison. Mais, pour le Grand Prix, je vous le répète, on connaît d’avance les gagnants possibles. Vous avez le choix entre _Fille-du-ciel_, _Parfait II_ et _Notre-Dame_.
--J’aime mieux _Grand Paresseux_. Faut-il que je vous le dise? Votre hasard limité me déplaît. Je préfère prendre le plus mauvais cheval, ne fût-ce que pour ne pas faire comme tout le monde.»
Dans les tribunes, c’est un miroitement de toilettes aux couleurs printanières. La foule bourdonnante attend, avec une fiévreuse impatience, la sortie des chevaux. Les voici enfin. Montés par des jockeys aux livrées de toutes couleurs, ils prennent un petit galop et s’arrêtent à la limite désignée.
Un monsieur à l’air vénérable abaisse un petit drapeau. La cavalcade s’ébranle d’un seul mouvement et fuit avec une rapidité vertigineuse. Lorgnettes braquées, têtes anxieusement penchées; exclamations émues, qui accompagnent chaque péripétie de la course.
Et, pendant que la poussière s’élève sous les pieds du petit escadron, je me sens gagner, moi aussi, par l’émotion des autres. Cette émotion, je la connais: ce n’est, ni une affection particulière pour _Fille-du-ciel_ ou _Parfait II_, ni une passion effrénée pour l’amélioration de la race chevaline, qui fait battre tant de cœurs. C’est le jeu, le jeu de hasard sous sa forme la plus brutale: le pari, qui a pris possession de nous tous et dont le démon nous emporte le long de la piste.
_Fille-du-ciel_! crient des milliers de voix. Je vois la bête écumante arriver sur nous: je la crois déjà victorieuse, quand tout d’un coup, de la masse des distancés, un cheval se détache. En quelques bonds énormes, il a rejoint le concurrent, qui, jusqu’alors était sûr d’arriver premier. Il l’atteint, le devance d’un galop furieux et passe comme la foudre devant le poteau, qui marque le but et la victoire.
C’est _Grand Paresseux_, qui vient de battre tous ses rivaux, de confondre les calculs les mieux établis. Je me sens quelque peu exalté: j’ai gagné deux cent cinquante fois ma mise et je regarde, non sans ironie, mon ami, qui n’en revient pas.
--Vous me disiez pourtant que jamais, de mémoire de _Grand Prix_...--Ne m’en parlez pas! Je n’y comprends plus rien. Un cheval à 250 contre un. C’est à désespérer de tout. Enfin, allons toucher votre argent.
Nous partîmes triomphants, traversant les rangs piteux des décavés, très nombreux ce jour-là. Mon aimable guide ne pouvait se consoler de voir ses plus belles hypothèses démenties par le fait inattendu, incontestable.
--Allons! fis-je en riant! Avouez que, sous prétexte de courses, vous m’avez montré tout simplement, le jeu des Trente-six Bêtes.
--Il n’y a qu’une bête dans l’affaire, répondit-il rageusement: c’est le public, dont j’ai l’honneur de faire partie. Mais on ne m’y reprendra plus. Je veux être pendu, si je retourne aux courses!
LA PRESSE
Je ne connaissais encore la presse européenne que par la lecture de quelques journaux, lorsque mon ami me proposa de visiter un des établissements où l’industrie moderne met au jour ces puissants moteurs de l’opinion publique.
Venez, me dit-il. Il faut que vous assistiez à la genèse d’un numéro de journal; que vous voyiez comment fonctionne, dans ses organes intérieurs, cette puissance née d’hier et qui, aujourd’hui, gouverne réellement notre monde européen.
Nous nous arrêtons, dans une rue de largeur moyenne, devant un immense édifice, qui ressemble à un palais plutôt qu’à une usine, et qu’on prendrait pour l’habitation d’un millionnaire, n’étaient d’immenses rouleaux de papier blanc qui, debout sur le trottoir, attendent que l’atelier les absorbe, pour les rendre sous forme de feuilles imprimées, découpées et pliées.
--Regardez tout ce papier, fit mon guide. C’est la pitance quotidienne de la feuille que vous allez voir imprimer. Le nombre des rouleaux vous indique un tirage d’environ deux cent mille exemplaires.
--Deux cent mille!
--Oh! n’allez pas croire que ce soit là le maximum. Je pourrais vous en montrer, qui dépassent le million. Si je vous ai amené ici, c’est que j’ai des amis dans la maison et qu’il vous sera plus facile de tout voir et de tout comprendre.
Nous gravissons les marches d’un large escalier. Je suis tout étonné de n’y rencontrer que fort peu de personnes, moi qui m’attendais à trouver là tout le mouvement inséparable de la fiévreuse activité d’une grande feuille.
--Patientez un peu, fit mon ami. Les rédacteurs, à cette heure, sont tous à leur poste.
--Et le personnel de l’imprimerie?
--Il fait usage d’un autre escalier, débouchant sur un des côtés de la maison. De cette manière, chacun est chez soi et l’on évite l’encombrement.