Chapter 6 of 12 · 3971 words · ~20 min read

Part 6

Ici, il faut nous désintéresser un peu de la sculpture, et envisager l’art européen sous une forme plus générale. L’antiquité, en effet, ne nous a guère laissé autre chose que des monuments taillés dans la pierre. La peinture, telle qu’on la pratiquait dans ces âges reculés, ne pouvait durer et a presque totalement disparu, usée rapidement par l’effort des siècles.

Dans les temps modernes, au contraire, c’est la peinture qui tient la plus large place et le Louvre nous permet d’assister à la naissance de cette nouvelle forme artistique, et d’en suivre, jusqu’à nos jours, le développement ininterrompu.

La peinture, en Europe, hésita longtemps entre différents procédés, pour s’arrêter définitivement au plus durable, à celui qui, en même temps, se prête mieux que tout autre aux fantaisies les plus variées du pinceau.

Depuis l’invention de la peinture à l’huile, un grand changement se manifeste dans le monde. L’art, mis en possession d’un interprète docile et vigoureux, songea dès lors à travailler pour les siècles à venir et la toile se mit à faire au marbre une concurrence terrible.

Nous allons trouver, ici, ce que la peinture a inventé de plus beau. Tous les âges, tous les pays, toutes les écoles sont représentées par leurs chefs-d’œuvre. Plus de deux mille tableaux m’ont enchanté. L’Italie, l’Espagne, les Flandres, la Hollande, l’Allemagne, la France, rivalisent par la perfection du fini et la magie des conceptions.

Comme si ce musée voulait me démontrer que l’Europe peut réunir, dans toutes les branches de l’art, les créations les plus parfaites de la terre, de nombreuses vitrines étalent encore devant mes yeux des merveilles de joaillerie, des émaux exquis, des bijoux inimitables. Je refais un deuxième voyage autour de la terre, en parcourant les salles qui hébergent tous ces chefs-d’œuvre et, tout ébloui, je finis par m’enfuir au deuxième étage.

Là, je retrouve de nombreux tableaux; mais je suis émerveillé surtout par la vue du musée de la marine, qui figure tout ce que la navigation a pu tenter depuis les temps les plus lointains. Je finis par me trouver, subitement, dans mon pays. Car il y a un musée chinois, dans cet étonnant Musée du Louvre. Et, tout à coup, je me demande si j’ai pu, jamais, quitter le sol natal et je regarde avec émotion tous ces objets, qui semblent me dire: «Compatriote de l’Empire du Milieu! nous te saluons sur la terre française!»

Je sors, enfin, du musée. J’en emporte un violent mal de tête; mais ça m’est égal, car j’y ai appris beaucoup de choses. J’ai vu là, toute une population de dieux, adorés autrefois, et dont tout le monde rit aujourd’hui. J’ai passé, promeneur indifférent, devant les monarques jadis tout puissants et dont le dix-neuvième siècle ignore jusqu’au nom. J’ai vu se dérouler devant mes yeux l’histoire de grands peuples, qui dominèrent un jour la plus grande partie de la terre et qui, depuis, ont été effacés du sol.

Et je me dis que les dieux et les puissants du jour ne sont pas plus immortels que ceux de jadis. Je comprends, surtout, combien sont folles de s’entre-dévorer, des nations toutes également destinées à disparaître par la guerre, et qui, pour échapper à la ruine, n’ont qu’une seule ressource: S’entendre entre elles; organiser la paix au lieu de préparer la guerre et faire régner la tranquillité et le bonheur sur toute la surface du globe réconcilié.

EN BALLON

Une vieille légende chinoise raconte que, sous la dynastie des Tcheou, une troupe de brigands désolait le pays. Les bandits restèrent longtemps insaisissables. Ils avaient, en effet, inventé une machine qui leur permettait de s’élever dans les airs et de se soustraire ainsi à la poursuite des autorités.

Les contes dus à l’imagination d’autres peuples nous rapportent des faits analogues. Et la mythologie grecque, de son côté, avec l’histoire de l’ascension de Dédale et de la chute d’Icare, retrace le même ordre d’idées.

Ces exemples différents nous prouvent combien l’homme, attaché à la terre, a toujours envié à l’oiseau le domaine des airs où il plane. Quelle que soit la valeur historique des légendes que je viens de rappeler, elles attestent toutes les efforts faits par nos aïeux de toutes races et de tous pays, pour se détacher du sol et s’élancer, comme l’hirondelle, dans l’atmosphère.

Rêve tentant, qui après avoir bercé l’humanité pendant de longs siècles, a été enfin réalisé en France, il y a une centaine d’années, par la découverte des frères Montgolfier.

J’avais déjà entendu parler, dans mon pays, de cette invention, une des plus merveilleuses qu’ait pu concevoir le génie humain, et dont les résultats sont incalculables, mais maintenant j’allais voir la machine à l’œuvre, y prendre place et franchir avec elle les immenses plaines de l’espace.

Au milieu d’une grande place sablée, le ballon balance, déjà gonflé, sa sphère puissante qui, tout à l’heure, vue d’en bas, semblera, suivant l’expression de Victor Hugo, «un ventre d’oiseau terrible.»

L’appareil à fournir l’hydrogène envoie ses dernières bouffées à l’intérieur de l’aérostat. Nous prenons place dans la nacelle.

«Lâchez tout!»

Tout à coup la terre se met à fuir, avec une rapidité vertigineuse. Car il me paraît bien que nous restons immobiles et, qu’au-dessous de nous, c’est le sol qui s’en va, avec la ville, ses maisons, ses jardins, ses clochers, ses coupoles, emportés par une force invisible.

Le ciel était sombre et orageux. Le capitaine, néanmoins, avait voulu partir, nous assurant que nous ne courions aucun danger, et qu’une fois la région des nuages franchie, nous assisterions à un spectacle incomparable.

On jette du lest: à mesure que les sacs éparpillent leur sable, nous montons plus haut, plus haut toujours. La terre rapetisse à vue d’œil tous les détails, pendant que grandit le tableau embrassé par nos yeux.

Nous entrons, maintenant, dans un brouillard épais; l’humidité nous pénètre, une atmosphère d’électricité nous enveloppe et nous fait vibrer d’une sensation bizarre, que ne saurait se figurer celui qui ne l’a point éprouvée.

Le lest tombe de nouveau et bientôt, dans notre ascension rapide, nous nous élevons bien au-delà de la région nébuleuse.

Maintenant, le soleil brille et nous échauffe. Le ciel pur et bleu sur nos têtes; sous nos pieds, les nuages forment un voile épais.

Et la terre a disparu.

Nous flottons dans l’espace, comme un astre infiniment petit; le brouillard, qui nous dissimule la vue de notre sol, nous isole si bien du reste du monde, que je me sens envahi par un sentiment jusqu’à ce jour inconnu: le sentiment de la solitude absolue; de l’isolement de quelques êtres humains dans l’infini des régions interstellaires.

Nous montons encore et, à l’extrémité de la grande plaine nuageuse, voici quelque chose qui apparaît: c’est une petite tache verdâtre, qui s’allonge au loin. C’est la terre, que nous revoyons et que, pour ma part, je salue avec la joie des compagnons de Christophe Colomb, lorsqu’après la longue traversée de l’Atlantique, le rivage désiré de la première île américaine se montra enfin!

Au-dessous ne nous, cependant, la masse sombre des nuées s’est illuminée soudain. Un éclair jaillit; un autre; un autre encore. C’est la bataille des éléments en fureur, qu’accompagnent comme une canonnade d’une violence inouïe, les roulements prolongés du tonnerre.

Et pendant que la pluie et la grêle inondent la terre; pendant que la foudre s’abat sur les monuments ou fracasse les arbres, nous assistons, comme des spectateurs logés aux avant-scènes du ciel bleu, à la tragédie que, pour nous seuls, représente la nature.

Le capitaine avait raison: ce spectacle est unique dans son genre et, à lui seul, vaut tous les plaisirs de l’ascension.

Le vent, cependant, nous emporte rapidement vers l’ouest. Bientôt, nous avons franchi l’espace que les nuages recouvrent. Voici, de nouveau, la terre au-dessous de nous.

Paris est bien loin: c’est la petite tache, qu’on entrevoit encore là-bas, bien loin, à l’est, vers la limite de l’horizon. Les villes, les champs, les bois, les fleuves, les chemins de fer courent, comme pour échapper à un ennemi qui les poursuit.

Le vent, devenu plus fort, nous chasse vers l’occident, avec une vitesse que l’oiseau le plus léger ne saurait égaler.

Nous ouvrons la soupape: le gaz s’échappe à torrents et le ballon descend, pour chercher une région moins balayée par les courants d’air.

Maintenant, une vaste plaine s’étend devant nous. Les villages s’agitent: avec nos longues vues, nous pouvons apercevoir les habitants qui sortent des maisons pour regarder notre bateau volant.

L’endroit est favorable à la descente. La soupape vide de plus en plus l’aérostat de l’air léger qui le faisait monter. La terre se rapproche: tout grandit à vue d’œil, comme ces arbres, qui, dans certaines féeries, sortent du sol et achèvent leur croissance en quelques instants.

Ainsi fait l’homme, dans tous les actes de son existence, dans toutes les sphères de la vie. Il commence par aspirer à l’infini, par chercher à s’élever au-dessus de ses semblables, au-dessus de lui-même.

Puis, parvenu à ce qu’il croyait devoir être le terme de ses désirs, il s’aperçoit que la supériorité tant rêvée est bien vide: il sonde avec effroi l’immensité de son néant et renonçant à l’idéal, il redescend tristement vers la terre qui l’a engendré et à laquelle il apparient.

Mais toutes ces désillusions sont individuelles. La masse n’en poursuit pas moins sa marche en avant et, malgré les défaillances partielles, monte toujours plus haut, vers la perfection qui est le but de l’humanité.

Attention. On jette l’ancre, qui s’accroche aux branches d’un ormeau. Voilà notre ballon captif.

Quelques minutes encore, et nous prenons terre, au milieu d’une foule de paysans, accourus des champs voisins, pour voir le monstre qui, dégonflé et emballé, prendra le train avec nous, à la gare voisine, afin de regagner la capitale.

Et je me figure l’étonnement de mes compatriotes de l’intérieur de la Chine, si tout à coup une immense machine de ce genre venait s’abattre dans leurs rizières.

C’est, du reste, ce qu’ils verront bientôt. Le temps n’est pas éloigné, où l’homme dirigera à volonté le navire aérien, qui, jusqu’ici, flotte encore, à la discrétion du vent.

Alors, une ère nouvelle aura commencé pour la terre.

Les peuples, en face de cet instrument merveilleux qui supprime les frontières et se rit des douaniers, se sentiront fraternellement unis. Dans cet avenir heureux, que la science aura créé, le globe tout enlier ne contiendra plus qu’une seule famille, et, de l’orient à l’occident, célébrera la grande fête de l’humanité réconciliée.

A LA BOURSE

Au milieu d’une grande place, qu’enveloppe une grille de fer aux portes nombreuses, se dresse une espèce de temple élevé, comme les anciens Grecs avaient l’habitude d’en consacrer à leurs divinités.

Un large escalier conduit au monument. Nous montons.

L’édifice proprement dit est entouré d’une large colonnade, où la foule se presse déjà. Foule singulièrement affairée, en proie à une excitation fébrile, se démenant avec une activité intense.

Des colonnades et de l’intérieur du temple, une rumeur confuse s’élance vers le ciel. Des appellations bizarres, des cris, des vociférations, mêlent leurs bruits et étourdissent l’oreille du visiteur qui n’a pas l’habitude de ce milieu tout particulier.

C’est la Bourse. C’est ici que l’on vend et que l’on achète les objets les plus divers, transformés pour la commodité des transactions, en papier de tous noms et de toutes couleurs.

A l’intérieur du palais se voit une espèce de cercle, dans lequel ne pénètre pas qui veut. C’est la _corbeille_, emplacement réservé aux agents de change, par les mains desquels la loi veut que toute vente passe, pour devenir définitive.

Ils sont là, à leur poste; la bataille est déjà engagée et si emportés sont leurs mouvements, si singuliers les mots qu’ils se jettent à la figure et dont je ne parviens pas à saisir le sens, que je m’attends, à chaque instant, à les voir en venir aux mains.

Mais il n’en est rien. C’est à grands cris et à coups de crayons hâtivement donnés sur un carnet, que ces lutteurs tentent, non pas la fortune des combats, mais les combats de la fortune.

Cela dure quelques heures. Puis, tout ce qui est à vendre est vendu, ou à peu près. Les acheteurs ont pris ce qu’ils voulaient prendre. Les hommes au carnet abandonnent l’enceinte sacrée, où il n’y a plus rien à faire et, le combat fini faute de combattants, rentrent chez eux pour terminer les opérations engagées et les inscrire sur leurs livres.

Au dehors, sous les colonnades, le mouvement est loin d’être achevé. La bataille continue furieusement, pendant quelque temps encore, dans la _coulisse_, sans doute ainsi nommée parce que les coulissiers ne sont pas admis à la corbeille, qui est le véritable théâtre, et sont réduits à guerroyer sous les colonnades extérieures.

Les coulissiers sont les ennemis jurés des agents de change, privilégiés dont ils ne peuvent se passer, en certains cas.

En pénétrant dans la Bourse, je croyais, assez naïvement, qu’on venait là pour échanger ses valeurs contre de l’argent et réciproquement. Cela est vrai, pour ce que l’on appelle les opérations au comptant, dans lesquelles l’un donne son papier, que l’autre paye avec ses fonds.

Mais c’est tout autre chose, dès qu’il s’agit de ce qui se nomme le marché à terme. Ici, des deux contractants, l’un vend les valeurs qu’il ne possède point et l’autre paye avec de l’argent qu’il n’a pas.

Quelque étrange qui puisse paraître cette définition, elle est exacte.

En effet, les opérations à terme consistent essentiellement à vendre des actions et obligations au cours du jour de la vente, mais pour les livrer seulement dans un délai déterminé; durant l’intervalle, le papier baisse ou monte. S’il baisse, le vendeur gagne; s’il monte, le vendeur perd: dans les deux cas, le gain ou la perte se compose de la différence entre le prix au jour de la vente, et la valeur au jour fixé pour la livraison.

C’est, comme on voit, un véritable jeu de hasard. Et, comme il n’est point de jeu de hasard sans gens habiles à corriger la fortune, il se produit souvent des hausses et des baisses amenées sans aucune raison sérieuse, par toutes sortes de moyens plus ou moins adroits.

J’ai reconnu là, notre jeu des Trente-six bêtes, sous une autre forme et avec cette différence, que les bêtes sont plus de trente-six.

Les valeurs qui se négocient à la _corbeille_ sont inscrites sur une liste, dite _cote de la Bourse_. Celles dont les agents de change ne veulent pas se charger, restent entre les mains des banquiers et sont portées sur une autre liste, dite _cote de la Banque_. On ne se figure pas aisément le nombre de milliards représentés par des bouts de papiers, qui sont quotidiennement l’objet du négoce. Chemins de fer, fonds d’État, canaux, mines, boucheries, restaurants, journaux, tout se vend et s’achète, sous forme de petites feuilles imprimées et illustrées de charmantes vignettes, aux dessins les plus diversement combinés.

Parmi tous ces titres, il en est un grand nombre qui ne sont l’objet que de négociations sérieuses, au comptant. D’autres, au contraire, spécialement affectionnés par la spéculation, donnent lieu à un jeu effréné. En un jour, en une heure, en une minute, la même valeur, se démenant comme une balance folle, monte, descend, hausse encore, baisse de nouveau, fait vingt fortunes, accumule cent ruines, sur cet effroyable champ de bataille de l’argent. Une fausse nouvelle, lancée par le télégraphe, propagée par la presse, ou colportée de bouche en bouche, déplace tout d’un coup des centaines de millions. Menaces de guerre, état des récoltes, décisions des pouvoirs constitués, grèves, élections, tout agit sur la Bourse, fait subir au prix des fonds des variations aussi instantanées... et souvent aussi trompeuses que celles déterminées par la pression atmosphérique sur le vif-argent du baromètre.

A gauche du large escalier sont installés le télégraphe et le téléphone. Une salle spéciale est réservée à la téléphonie à grande distance, qui permet aux combattants de la finance de communiquer instantanément avec les grandes villes industrielles et commerciales de la France et de quelques pays limitrophes. Aux heures de bourse, il n’est pas facile de téléphoner, si grand est le nombre de ceux qui se pressent au bureau, afin d’utiliser, pour leur fortune ou leur ruine, le merveilleux instrument qui porte la parole au loin, avec la rapidité de la foudre.

Nous descendons. Pendant qu’aux portes de la grille les camelots crient les journaux, vos yeux se fixent sur un groupe singulier. Ce sont surtout de bonnes femmes d’un certain âge, munies de cabas; assises sur les pliants qu’elles ont apportés, ces spéculatrices attendent à la porte du temple, dont l’accès leur est interdit.

A côté, courent des hommes qui arrêtent les passants, pour leur proposer des valeurs sans valeur. Ce sont des titres de Compagnies défuntes, de Sociétés mises en faillite ou sur le point de l’être. Chose incroyable, il existe entre la grille et l’escalier, une coulisse de la coulisse, qui achète et vend ces non-valeurs, fait la hausse et la baisse sur ces morts de la bataille financière!

Si nous faisons le tour du monument, nous rencontrons d’abord quelques groupes, parmi lesquels des orateurs font, en plein air, la critique des événements politiques du jour. Puis nous nous trouvons au pied d’un escalier qui tourne le dos à celui par lequel nous venons de descendre.

Sous la colonnade et jusque sur les marches, sont établis les représentants de la presse financière: rédacteurs d’organes spéciaux, ou des bulletins financiers des journaux. Ils prennent là le mot d’ordre pour la campagne à ouvrir, décident contre quels fonds ils partiront en guerre ou quelle valeur ils recommanderont au lecteur, habitué à se guider dans ses achats et ses ventes, d’après les conseils de son journal préféré.

La Bourse ne présente pas toujours le spectacle d’activité fiévreuse auquel nous venons d’assister. Lorsque, par suite d’une cause quelconque, les affaires dorment, il faut pourtant être là, comme un soldat qui ne quitte jamais son poste, alors même qu’il n’y a pas d’ennemi à combattre.

Alors, les esclaves de la Bourse charment leurs loisirs de mille manières. Au dehors, sous les colonnades, les braves gens jouent parfois à se lancer mutuellement leurs chapeaux en l’air: exercice de gymnastique très salutaire peut-être, mais qui n’est pas du goût de tous et qu’Aristote n’eût pas recommandé, au fameux chapitre des chapeaux.

A l’intérieur, on est plus grave, mais tout aussi enfant. On s’amuse à toutes sortes de tours d’adresse fort innocents; on exerce son talent sur de petits joujoux inventés par l’imagination inépuisable de la petite industrie parisienne: questions de tous genres; casse-têtes divers.

Mais tout cela ne vaut que dans les moments de calme. Lorsque le marché est actif, le jour ne voit pas la fin du travail fiévreux des boursiers. Le soir, la _petite Bourse_ réunit une seconde fois les joueurs, qui là, souvent, modifient les cours de la journée, réédifient ce qu’ils ont détruit ou renversent leurs constructions à peine échafaudées.

Et le lendemain, au matin, ces enfiévrés de l’or recommencent leur travail de Pénélope, se mettent de nouveau à l’œuvre, entraînés dans leur ronde infernale comme ces damnés que nous représentent les poètes mélancoliques du moyen âge.

A ce jeu, quelques-uns font fortune et ont la sagesse de se retirer de la bagarre et d’aller tranquillement vivre de leurs rentes. Mais je crois que ceux-là constituent de rares exceptions. La plupart se passionnent pour ce jeu absorbant: ils aiment ses péripéties terribles de hausse et de baisse; ils aiment à friser l’abîme chaque jour; ils aiment les émotions par lesquelles les font passer la crainte de succomber et l’espoir de vaincre. Ces fanatiques vont, tant qu’ils peuvent aller; et, si la fortune leur sourit, ils n’en restent pas moins sur la brèche jusqu’au dernier jour, heureux de vivre dans ce milieu surexcité, dans cette mêlée où ils se sont jetés d’abord pour chercher la richesse et dont les hasards, les déceptions, les coups heureux, les alternatives de succès et de revers sont devenus pour eux un besoin irrésistible.

DANS LE TRAIN

Dans la gare bruyante, éclairée par les flots de lumière des lampes électriques, c’est une agitation folle de gens allant, courant, les uns en sens inverse des autres, se croisant, se coudoyant, pressés, affairés, dans la peur de manquer le train.

Le rapide va partir pour Marseille. Les voitures de deuxième classe sont véritablement prises d’assaut: c’est le combat pour la vie, sous une autre forme.

Nous voici installés dans un bon coupé. Un coup de sifflet, quelques expirations rauques de la locomotive et la lourde file de voitures s’ébranle. En route, vers le Midi, vers le pays de la mer bleue et du soleil, des navires et de la bouillabaisse, du savon et des moustiques.

Nous partons le soir. Nous serons arrivés demain matin, pour déjeuner.

Et dire, qu’il y a cinquante ans à peine, il fallait près de deux mois pour franchir la même distance! Deux longs mois d’ennui, avec tous les hasards, tous les désagréments et tous les dangers de la diligence, dont la génération actuelle connaît à peine le nom! Sans compter qu’il était prudent et raisonnable de bien arranger ses affaires et de faire son testament, avant de partir pour un si long voyage. C’est dans ce temps-là que le monde n’était pas «dans le train».

Comparant la vie fiévreuse d’aujourd’hui aux lenteurs de l’existence de jadis, je me demandais si tout cela était bien vrai. Si réellement l’humanité avait pu vivre ainsi, se traînant péniblement sur les routes, cahotée aux ornières du chemin.

Et voilà à quoi je songeais--car que faire en un train, à moins que l’on n’y songe--pendant que, lancés à toute vapeur, nous franchissions les premiers kilomètres de la voie ferrée.

Et je revoyais, dans ma pensée, l’Orient lointain où je suis né, où j’ai vécu pendant de longues années sans avoir même idée de ces merveilles, produites par un peu d’eau changée en vapeur.

Là-bas, la vie a conservé encore son caractère primitif, sa lenteur patriarcale. Les braves gens y passent leurs jours tout doucement, au milieu de leurs champs ou dans leur petit atelier. La fièvre de vivre, qui brûle l’Europe, ne les agite pas encore.

Bientôt, l’inflexible ligne de fer va allonger, chez eux aussi, ses rubans parallèles. Le monstre qui vomit le feu et la fumée, y dévorera l’espace, troublant les nuits jusqu’alors paisibles des hurlements de sa cheminée, des cris aigus de son sifflet; emportant avec lui dans le tourbillon soulevé par sa marche, les habitudes séculaires de notre société antique.

Car le chemin de fer n’est pas, ne peut pas demeurer un fait isolé. Il est toute une révolution économique. Il a des exigences impérieuses, qui entraînent des conséquences multiples.

Il lui faut un personnel nombreux, spécialement exercé et dressé; des ateliers gigantesques, des usines immenses, des mines de fer et de charbon exploitées sur un pied colossal; en un mot, partout où il va, il apporte dans son panache de fumée, la grande industrie, avec toutes ses qualités et ses défauts: production rapide et régulière, circulation énormément augmentée, surmenage, suppression des petites industries artistiques, création du prolétariat moderne.

Certes, l’on voudrait bien n’accepter que les bienfaits de l’invention et en repousser les vices: impossible! Les uns sont inhérents aux autres.

Quand on veut être dans le train, il faut y être tout à fait, et en tout! Il faut prendre le mal avec le bien, se dire que le progrès fait des heureux, mais aussi des victimes.

Mais, assez d’économie politique! La philosophie qui s’en dégage, n’est pas toujours couleur de rose. Regardons plutôt ceux qui nous entourent, les compagnons de route que le hasard nous a envoyés.

En face de moi, un gros monsieur lit son journal, il lit un peu lourdement, d’un air fatigué et somnolent; ses yeux, déjà, se ferment à demi et nous présagent qu’il dormira bientôt du sommeil du juste.