Chapter 10 of 12 · 3991 words · ~20 min read

Part 10

La salle est alors bondée de consommateurs, causant, riant, lisant des journaux de tous pays et de toutes langues; se communiquant les nouvelles du jour et discutant, sans affectation, mais sans mystère. Vous n’écoutez pas: pourtant, vous entendez tout. Et, il se produit ainsi, par l’échange réciproque des impressions et des pensées, une sorte de pénétration mutuelle, qui fait pour un instant, de tous ces hommes qui viennent de s’apercevoir pour la première fois, qui se quitteront dans un instant pour ne plus se retrouver, comme les membres d’une même famille.

Dans ces rapports éclate, avec toute sa force, la sociabilité du peuple de France. Il suffit de passer quelques heures dans un café parisien, pour comprendre tout ce que la politesse, la bienveillance, les attentions délicates, les égards de chacun pour tous et de tous pour chacun, prêtent de charmes à l’esprit français. Et comme on se rend bien compte, alors, de l’influence morale exercée sur le monde par ce peuple si gai et si aimable, si affairé et si persuasif!

Mais c’est surtout par les beaux soirs chauds de l’été qu’il convient de visiter les cafés: alors la salle devenue trop petite pour recevoir tous ceux qui viennent s’y délasser du labeur de la journée, fait déborder sur les larges trottoirs ses tables et ses chaises. Devant ces ruches bourdonnantes, où le gaz et l’électricité font renaître la lumière du jour, passe et repasse la foule des promeneurs. Et cette vie active dure jusqu’au matin: jusqu’au moment où les lourdes voitures qui apportent à la grande ville sa nourriture quotidienne, font rouler sur le pavé leurs grosses roues dirigées vers les Halles et recommencent, là-bas, le mouvement qui vient de se terminer ici.

Le café ne compte pas seulement, parmi ses visiteurs, les clients de passage qui ne s’y arrêtent que pour un instant. Il a une autre clientèle encore, plus restreinte, mais plus constante aussi. Le monde spécial de ceux qu’on a nommés les boulevardiers,--du boulevard qui semble être leur seconde patrie--joue dans les cafés un rôle spécial.

Pour le boulevardier, le café est une maison mille fois préférable à celle où il habite. C’est au café qu’il viendra faire sa correspondance, rédiger ses articles s’il est journaliste, voire même, écrire le chapitre d’un roman qui paraîtra, le lendemain, au rez-de-chaussée d’un journal. Que tous ces cafés disparaissent demain, comme par enchantement: l’on se demande avec stupeur ce que deviendraient ces habitués, qui y ont établi leur domicile et se contentent de ne pas y installer leur lit. Grave problème, dont on chercherait en vain la solution.

Dans un autre ordre d’idées, le café a pris et prend encore une place importante, dans la vie du peuple français. La politique, la jeune politique surtout, s’y donne rendez-vous et organise là ses grandes batailles. On m’a montré tel café, où retentit souvent la voix d’un homme qui, depuis, fut un orateur puissant; tel autre, qui réunissait chaque soir maintes célébrités de la littérature et de la politique; d’autres encore, où les hommes du jour se réunissaient pour discuter les intérêts et fixer le plan de campagne de leur parti.

Comme tout cela me sembla étrange, au premier abord! Mais, maintenant qu’une connaissance un peu prolongée de la vie parisienne m’a fait abandonner mes appréciations d’Oriental frais débarqué, comme tout cela me paraît simple et naturel!

Les Parisiens sont caractérisés par leur goût, qui leur interdit les excentricités et leur fait rechercher, en toutes choses, les proportions les plus justes et l’harmonie la plus complète.

Quelques jours après ma visite aux Musées du Louvre et de Cluny, l’ami qui s’était fait mon guide à Paris, me mena voir un certain nombre de cafés et de brasseries, dont les propriétaires se sont proposé pour but d’imiter les établissements de genre analogue, tels qu’ils existaient il y a plusieurs siècles.

Je ne sais si les habitants de Paris ont éprouvé la même sensation que moi, eux qui sont un peu blasés sur ces choses, pour moi inattendues. Mais je n’ai pu m’empêcher d’exprimer ma surprise et mon admiration, en voyant reproduire, avec une fidélité aussi parfaite, architecture, décoration, écriture, meubles, vaisselle, costumes des âges disparus.

Tout ce que, dans ma toute récente visite aux musées, j’avais vu à l’état de souvenir, réapparaissait ici, en pleine vie, faisant renaître devant moi une époque depuis longtemps évanouie. Les objets mêmes qui, dans les vitrines, ne me disaient pas grand’chose, parlent, dans ces cafés si originalement établis, avec une éloquence irrésistible.

C’est que la dispersion savante de la collection d’antiquités est remplacée ici par l’ordre vivant. Chaque chose est à la place qu’elle occupait autrefois, dans ce qu’on appelle ici «le bon vieux temps». Et la journée que j’ai passée à parcourir les établissements de ce genre, je ne la regretterai pas.

Elle me vaut une leçon d’histoire, racontée par les choses. J’ai vécu, un moment, de l’existence des hommes qui naissaient, s’agitaient et mouraient dans ces milieux antiques. Et je me suis mieux rendu compte de tout ce que le café d’aujourd’hui fournit d’enseignements sur la société contemporaine, après avoir compris ce qu’avaient été, pour les générations éteintes, la brasserie et le café d’autrefois.

LA FAMILLE

Plus j’étudie l’Occident, plus je suis frappé de la différence qui sépare nos coutumes des institutions européennes. Je cherche en vain à m’expliquer comment les hommes, au fond toujours et partout les mêmes, ont pu arriver à établir, dans les moindres actes de la vie, une variété de formes aussi prodigieuse.

Nulle part, peut-être, cette diversité des conceptions n’est aussi frappante que dans le rôle assigné, en Europe et en Chine, à la famille.

Dans notre vieux monde patriarcal, le gouvernement s’est modelé sur la famille, et la famille, elle-même, constitue un petit gouvernement autonome, soumis, sans doute, aux lois générales du pays, mais jouissant d’une liberté d’action, d’une puissance d’organisation intérieure, qui fait totalement défaut à l’Europe.

La famille chinoise n’est pas, simplement, une collection d’individus unis par les liens du sang. Véritable État dans l’État, elle procède avec la plus complète indépendance, à toutes sortes d’actes qui, ailleurs, sont réglés par la loi.

Ainsi, elle juge en dernier ressort, de façon expéditive et économique, les différends qui peuvent s’élever entre ses membres. Elle remplit même, en assemblée générale, le rôle de tribunal correctionnel, et punit les délits dont se sont rendus coupables ceux qui en font partie. Enfin, elle remplace l’officier de l’état-civil, et enregistre, sans le concours des autorités, naissances, mariages et décès.

Pour le mariage surtout, elle est toute-puissante. Les parents, chez nous, ne consentent pas à l’union des jeunes gens. Ils font l’union. Ils choisissent la femme pour leur fils, le mari pour leur fille. De temps immémorial, les choses se sont passées de cette manière et nous n’avons pas à nous en repentir: le procédé est bon, puisque les résultats en sont excellents.

Il est difficile, en effet, de trouver dans notre pays de mauvais ménages. Sans doute, il existe quelques époux pour lesquels la vie commune est insupportable: grâce à la ressource rarement employée, mais toujours possible, du divorce, ces déshérités du bonheur conjugal tranchent le lien devenu chaîne, sans avoir besoin de recourir au couteau; encore bien moins au vitriol qui, pendant quelques années, joua un rôle terriblement actif dans les relations matrimoniales d’Europe.

Cette bonne harmonie provient de plusieurs causes.

D’abord, les Chinois se marient très jeunes, presque toujours avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans. Et je crois que l’affection développée de si bonne heure, est plus durable. Les jeunes gens ne connaissent pas encore la vie et en font, ensemble, l’apprentissage. C’est là la véritable communauté qui laisse, pour toute l’existence, des traces ineffaçables.

Les enfants sont nombreux: en moyenne, huit par ménage. Si l’enfant est un trait d’union, comme on l’a dit très justement, le ménage doit être d’autant plus uni, que le nombre des bébés sera plus grand. D’ailleurs, la femme est trop occupée par tout ce petit monde, qu’elle élève dans le gynécée, pour avoir le temps de se quereller avec son mari. Unions fertiles, unions heureuses.

Enfin, le choix fait par les parents des futurs est encore une garantie de bonheur pour les époux. Ceci paraît très paradoxal au premier abord. On est tenté de se dire que personne ne saurait être, en pareil cas, meilleur juge que les intéressés.

Erreur considérable. Les jeunes gens sont trop enclins à se laisser guider, entraîner, par la passion du moment, sans calculer les conséquences qui pourront en résulter pour l’avenir. Les parents, qui ont l’expérience de la vie, connaissent leurs enfants mieux que ces derniers ne sauraient se connaître eux-mêmes.

Ils ont le plus grand intérêt à ce que leurs descendants soient heureux: et la raison pure, qui dicte leur choix, est presque toujours bien inspirée.

Mariés dans ces conditions, nos compatriotes ne débutent pas par ces passions brûlantes dont parlent les romans, feux de paille vite éteints. Leur union commence par l’estime, passe par l’amitié et arrive enfin à l’amour durable, amour qui, pour être sérieux et réfléchi, n’en est pas moins plein de charmes.

En Europe, on se marie tout autrement. D’abord, les mariages sont très tardifs. Il en résulte une disproportion forcée entre l’âge du mari et celui de la femme. Or différence d’âge, c’est différence d’habitudes, de sentiments, de manière de voir.

Puis, les enfants ne sont pas assez nombreux. La mère, moins occupée par ces petits charmeurs, a trop de temps à elle pour rêver: et le rêve n’est jamais sain.

Il me faut parler maintenant de la manière dont les mariages se font chez les Européens. On peut dire que le mariage a lieu selon trois procédés.

Les futurs se connaissent de longue date. Ils se sont, tout à leur aise, étudiés et jugés. Ils sont certains d’être faits l’un pour l’autre et ne croient pas pouvoir être heureux l’un sans l’autre.

Une longue expérience personnelle remplace dans ce premier cas, le rôle dévolu chez nous à la sagesse des parents. Je suis convaincu que la plupart de ces mariages, qui sont les véritables mariages d’amour, doivent conduire au bonheur.

Deuxième manière. Les époux se marient par convenances. Ils assortissent la fortune, le rang, la situation. C’est une association commerciale, qui conduit fréquemment à la faillite conjugale... parfois à la banqueroute.

Reste un troisième cas: le mariage à la suite d’un de ces accès d’enthousiasme subit qu’un écrivain ingénieux a qualifiés de «coups de foudre».

Je ne crois pas que la foudre ait jamais rien fondé de permanent.

Ces passions à première vue se sont trop promptement allumées, pour ne pas devoir bientôt s’éteindre. Le feu, d’ailleurs, en est si violent, qu’il ne saurait trouver, pendant les longues années de la vie, la matière nécessaire pour l’alimenter. Les jeunes fous ont vite fait de manger leur blé en herbe: après un printemps assez court, l’hiver apparaît sans transition.

En résumé, pour que l’union soit heureuse il faut de deux choses l’une: ou que les futurs aient appris à se connaître par une longue fréquentation; ou que les parents, dans leur sagesse supérieure, se chargent de choisir pour leurs descendants encore inexpérimentés.

En Europe, on n’est pas de cet avis. Je crois qu’on s’y fait de l’amour une idée généralement assez fausse. Dans les romans, chez les poètes, l’amour revêt une forme bizarre: il est dramatique, plein d’imprévu, tourmenté, excentrique, un peu délirant sinon tout à fait fou. J’ai même lu, dans l’œuvre d’un des plus charmants de ces poètes, que le premier devoir des amants c’est de «déraisonner».

Malgré tout mon respect pour la poésie, je demeure convaincu que c’est le poète qui, ici, déraisonne. L’amour n’a vraiment pas besoin de ces extravagances, qui le troublent. L’amour est une chose très rationnelle, au contraire. Nous n’avons le droit d’aimer que lorsque nous savons pourquoi. L’estime de la part de l’homme, une juste admiration de la part de la femme: voilà la base de l’amour, digne de ce nom. Le reste est tout ce qu’on voudra: engouement, surexcitation, folie; tout, excepté de l’amour. Et, en fin de compte, toute la poésie qu’on a dépensée sur ce thème exalté, n’est guère poétique. Rien n’est beau que le vrai, et le vrai, seul aimable, est toujours raisonnable. Qui déraisonne, n’aime pas.

Car, enfin, l’amour a un but, qui est le mariage et une fin, qui est l’enfant. On est bien obligé d’en arriver à cette conclusion, à moins qu’on ne veuille plaider en faveur de cette énormité: l’amour pour l’amour; quelque chose comme l’art pour l’art, en matière d’affection.

Je sais bien que cette thèse étrange est soutenue par nombre d’écrivains et par quelques-uns des meilleurs; par des penseurs même chez lesquels on ne s’attendrait guère à trouver de ces faiblesses. Ainsi, je n’ai pas été peu stupéfié de voir le grand Balzac, ce terrible réaliste, dans un de ses romans les plus profondément étudiés, qualifier de fin prosaïque, ce dénouement si naturel: la survenance de l’enfant. Je me demande par quel singulier enchaînement d’idées, par suite de quels préjugés héréditaires, un Européen du dix-neuvième siècle, et un analyste si profond du cœur humain; je me demande par quelle injustifiable aberration, un grand homme comme Balzac a pu en arriver à prononcer cette phrase... barbare. Tant pis! le mot y est et je ne le regrette pas.

Un bouddhiste fanatique, convaincu que l’existence est un mal et que l’anéantissement complet de l’être constitue le bonheur parfait, peut raisonner ou plutôt déraisonner de cette manière. Il en a le droit, étant donné son système. Qu’un moine, pour lequel notre existence n’est qu’un mauvais rêve et notre terre une vallée de larmes, s’exprime ainsi: il sera conséquent avec lui-même.

Mais un Français moderne, un homme amoureux de toutes les élégances et de tous les raffinements du luxe; un idolâtre de l’art et de la passion; un adorateur de la femme et de la beauté; un artiste exquis, dont chaque ligne enseigne l’amour de la terre, prêche le bonheur d’être au monde et de jouir des beautés de la nature et des merveilles de l’intelligence, un Balzac enfin, parler de la sorte!

Je n’y comprends rien. Ou, plutôt, je commence à entrevoir plus clairement cette vérité, que j’avais déjà pressentie: c’est que l’Europe passe par une crise morale et intellectuelle; que, malgré sa civilisation florissante, malgré l’épanouissement prodigieux de ses sciences, de ses lettres et de ses arts, elle tâtonne encore et cherche sa voie; que, ballottée entre les croyances les plus opposées et les systèmes philosophiques les plus divers, elle n’a pas encore trouvé sa direction définitive. De là ces contradictions qui me choquent, ces illogismes qui me secouent brutalement, au moment même où l’écrivain vient de me ravir par ses peintures les plus délicieuses.

Et je me sens heureux, moi simple Oriental, de ne pas trouver trace, dans mes pensées, de ces conflits intérieurs. Voyant les choses telles qu’elles sont, nous cherchons le bonheur où il est: dans la vivante réalité des choses. Nous ne poursuivons pas un rêve mensonger, qui n’existe pas dans les faits et n’y saurait exister. Nous ne demandons pas à la folie de passions orageuses, de rêves troublants, le bonheur que peut fournir seule la conception raisonnable de l’existence.

Aussi, notre idéal est-il bien plus simple. Il n’a point pour objet des adorations mystiques, fausses comme un conte de fées. Il se borne à demander à la vie ce qu’elle peut donner: la tendresse profonde, l’affection mutuelle; et, pour couronnement de l’édifice conjugal, de nombreuses petites têtes d’enfants, brunes ou blondes, consolation efficace de toutes les misères, espérances joyeuses groupées autour des parents, qui symbolisent leur foi dans l’avenir, constituent la triomphante incarnation de l’amour et assurent à tout jamais le culte le plus légitime: celui des ancêtres qui nous ont faits ce que nous sommes et dont nous transmettons l’enseignement aux générations nouvelles.

UNE VISITE AU PALAIS DE JUSTICE

Je vous ai dit, il y a quelques temps, combien j’avais admiré, à Paris, les merveilles entassées dans le Palais de l’Exposition universelle. Je veux aujourd’hui vous faire connaître les impressions que m’ont laissées certaines institutions de l’Europe.

Pour commencer, permettez-moi de vous demander quelques explications sur les tribunaux et ce qui s’y rattache. J’ai vu là beaucoup de choses qui m’ont paru très étranges et, pour ne pas me tromper par inexpérience, je désire vous soumettre mes doutes.

Lorsque je montai le grand escalier par lequel on pénètre, à Paris, dans le Palais de Justice, je me rappelai un incident qui s’était passé, peu de temps avant mon départ, au tribunal de Fou-Tchéou.

Devant le sous-préfet-juge Ouang, comparaissait un orphelin, que son oncle avait essayé de dépouiller de sa fortune. L’affaire fut rapidement décidée. Le juge entendit les parties, et, après avoir ordonné la restitution des biens volés, fit administrer vingt-cinq coups de bambou au voleur, pour lui ôter l’envie de recommencer.

Un Européen de ma connaissance se trouvait là. Il me dit qu’il regardait cette façon de procéder comme tout à fait barbare et que, dans son pays, la loi était bien plus humaine.

Vous comprenez combien j’étais curieux de voir de près si, réellement, notre manière d’agir était inférieure, comme on me le disait.

Après avoir franchi la porte du Palais, je me trouvai devant une espèce de petite boutique, qu’on appelle le vestiaire. Une foule de gens y laissent leur canne et leur chapeau, pour endosser une grande robe noire, à large rabat blanc et se coiffer d’un couvre-chef, noir aussi, rond, aplati à sa partie supérieure, tout à fait semblable à un cache-pot couvert d’étoffe; cela s’appelle une toque. J’appris que ces messieurs étaient des avocats: nous aurons à en parler, avec plus de détails, dans quelques instants.

Mon guide me fait faire quelques pas et je me trouve dans une vaste salle, où se promènent beaucoup d’avocats et de gens qui viennent là pour obtenir justice; c’est la _salle des Pas-Perdus_, ainsi nommée, sans doute, parce qu’on perd beaucoup de temps à y marcher de long en large.

A droite et à gauche, s’ouvrent de petites portes, qui donnent accès dans les salles où l’on juge les affaires civiles, c’est-à-dire les discussions d’intérêts entre particuliers.

Les juges sont nommés par le gouvernement, comme en Chine, mais il y en a plusieurs, au lieu d’un seul. Ils sont habillés comme les avocats, sauf quelques détails de couleur et d’ornementation qui diffèrent. Pendant qu’on leur expose les affaires, ils causent tout bas entre eux; quelquefois, même, ils ont l’air de sommeiller un peu.

J’avais déjà admiré, en Angleterre, les cheveux blancs, communs aux juges et aux gens de loi de tout âge. Je croyais, d’abord, dans ma naïveté, que les soucis d’une existence consacrée à l’examen consciencieux des cas les plus délicats avaient blanchi de si bonne heure la chevelure de tous ces hommes.

Quelle ne fut pas ma surprise, en apprenant qu’il n’y avait là que de faux cheveux, des perruques blanches!

En France, point de perruques. Mais les gens de loi portent un costume bizarre, qu’ils s’empressent d’enlever d’ailleurs, dès qu’ils quittent les salles de justice. Combien je trouve plus simple et plus naturelle la mode chinoise: l’uniforme, que le juge doit porter comme tout autre fonctionnaire de l’État!

Lorsque je pénétrai dans la salle, un monsieur, qu’à son costume, je pris d’abord pour un avocat, mais que j’appris plus tard être un avoué, se leva et demanda que l’affaire fût remise à un mois. Le président (c’est le juge en chef), répondit que la cause traînait depuis trop longtemps et qu’il refusait d’accorder le délai. «Alors je fais défaut», s’écria l’avoué. Et il s’en alla, tout tranquillement, avec son client.

J’étais stupéfié de tant d’audace. Je me disais que le juge allait faire saisir immédiatement et bâtonner d’importance cet insolent, qui se permettait de quitter le tribunal, au moment où l’on devait le juger.

Il n’en fut rien. Le président se contenta de condamner ceux qui partaient, à perdre leur procès. Je m’en réjouissais déjà, car, réellement, il n’est pas permis de se moquer ainsi de la justice de son pays. Mais mon compagnon n’ajouta pas peu à mon étonnement, en m’apprenant que cette condamnation ne signifiait rien et que tout était à recommencer: qu’il y avait là une finesse de procédure qui permettait au défaillant de gagner du temps; et que cela se faisait à chaque instant, d’une manière tout à fait habituelle.

Comprenez-vous cela? Voilà un procès qui dure, déjà depuis des années et qui, maintenant, va traîner de nouveau? Est-ce raisonnable? Notre façon expéditive de juger, en Chine, n’est-elle pas infiniment préférable aux longueurs de la justice européenne, avec les frais ruineux qu’elle entraîne. Car il faut payer, ici, l’avoué, qui cherche dans les lois le moyen d’être habile pour vous; l’huissier, qui envoie, en votre nom, de petits papiers indéchiffrables; l’avocat, qui parle à votre place; le notaire, qui enregistre définitivement les contrats et les garde en dépôt. Quelle complication! Que de rouages, dont nous nous passons!

Un exemple suffira pour montrer comment la justice chinoise eût traité l’avoué, dont la conduite soulevait en moi une si légitime indignation.

Un jour, une veuve désirant se remarier malgré l’opposition de la famille de son mari, alla consulter un homme très versé dans la connaissance des lois. Il lui rédigea une pétition, qu’elle présenta au juge.

Ce dernier examina l’affaire et donna raison à la veuve.

«Mais, ajouta-t-il, il est visible que ce n’est pas vous qui avez rédigé cette pétition, hérissée de citations de nos lois. Vous avez été aidée par un homme qui aurait dû vous conseiller de vous en rapporter à l’esprit éclairé des juges et de venir dans cette salle, dire simplement quel était votre cas.

«En écrivant pour vous cet acte, votre homme d’affaires a manqué au respect dû à la justice. Je le condamne à trois mois de prison.»

Voilà qui fait comprendre pourquoi nous n’avons pas de gens de loi, dans l’Empire du Milieu.

J’ai voulu savoir dans quel but on avait inventé, en Europe, toutes ces formalités et toutes ces fonctions, inconnues chez nous: or, voici ce que j’ai appris.

Les huissiers, qui étaient autrefois des serviteurs chargés d’ouvrir la porte aux juges, sont chargés, les uns, de prévenir les gens appelés en justice, les autres, de saisir les biens des condamnés.

Les avoués n’existeraient pas, si les avocats connaissaient suffisamment les lois.

Quant aux notaires, ils conservent les actes et gardent le plus longtemps possible l’argent de leurs clients. Quelquefois même ils le dépensent et, alors, on assiste aux ravages d’une épidémie, _nostras_ en Europe, mais heureusement inconnue chez nous: l’épidémie de fuite des notaires, qui se sauvent après avoir ruiné leur monde.

Pour les avocats, c’est bien autre chose. Il ne leur suffit pas d’avoir passé leurs examens: si Confucius et Mencius avaient étudié le droit à Paris, ils ne pourraient défendre la veuve et l’orphelin, qu’à cette condition: d’avoir un bel appartement, avec de beaux meubles dedans.

Tout cela nous paraît absolument barbare, à nous autres Chinois, habitués à une justice prompte, sans formalités et sans frais. En Europe, cela semble tout naturel.

L’Angleterre nous offre des coutumes plus étranges encore que celles usitées en France. Vous allez vous en convaincre.

Lors de mon passage à Londres, je pus pénétrer dans le local d’une des quatre Compagnies d’Avocats que cette ville a le bonheur de posséder.

Étudiants, avocats et membres du Comité-Directeur de la Compagnie des Avocats, dînent ensemble dans une immense salle. Je trouvai cela très cordial, au premier abord.

Mais je vis bientôt que la salle était divisée en trois parties.

Sur une estrade élevée, mangeaient les membres du Comité-Directeur. Ils avaient de belles robes, de bon vin et d’excellents plats.

Au-dessous d’eux, une seconde estrade recevait les avocats, revêtus de robes moins belles et fournis de vin moins fin et de plats moins recherchés.

Enfin, plus bas encore, dînaient les étudiants, en robe très ordinaire: ils avaient d’assez mauvais vin et des mets très ordinaires.