Part 9
Je sors de là, enchanté. Le repas n’était pas digne de Lucullus; mais s’il était simple, il était excellent et d’un bon marché exceptionnel; et l’on n’est pas dérangé par les cris, les bruits, les poussées, habituels dans les restaurants même le plus en vogue.
Nous rentrons dans la salle de Travail. Je demande quelques volumes chinois et je m’aperçois que mon pays n’est pas encore suffisamment représenté à la Bibliothèque. Les traductions des Évangiles en chinois, les livres rédigés dans notre langue par les missionnaires, sont trop nombreux, par rapport aux trop rares œuvres de nos lettrés, qui ne peuvent pas donner une idée exacte de la richesse de notre littérature nationale. Mais les explications que m’a données mon compagnon sur le peu de ressources mis à la disposition des administrateurs de la grande collection, me font comprendre que ce n’est là qu’une question de temps et que l’avenir comblera ces vides.
Mon ami a fini de prendre ses notes. Nous quittons la salle de Travail, pour monter à la division des manuscrits, où j’ai vu des merveilles. Manuscrits de toutes langues, de tous temps et de tous pays: français, allemands, arabes, hébreux, égyptiens; chefs-d’œuvre de la calligraphie; exemplaires uniques, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Toutes les races et tous les siècles semblent s’être concertés pour réunir là leurs trésors les plus précieux: depuis le papyrus égyptien jusqu’au bambou de l’Inde et du Thibet, à l’écorce de mûrier de la Chine, au parchemin de l’Europe du moyen âge.
Il y a là des volumes que le copiste a dû passer sa vie à parfaire. D’autres, où l’art a pris la forme la plus singulière. Ainsi l’on me montre, dans une vieille Bible manuscrite, deux pages couvertes de dessins.
--Que voyez-vous là?
--Une rosace, entourée d’arabesques.
--Regardez bien.
--J’ai beau m’évertuer: je ne vois que des arabesques autour d’une rosace.
On me donne une loupe: et je ne suis pas peu surpris de constater que les traits de la rosace, les contours délicats des arabesques sont formés de lettres minuscules: si petites, qu’il est impossible de les lire à l’œil nu; que le copiste a dû les écrire à la loupe pour tracer dans un si faible espace, le volume tout entier des Psaumes!
De là, nous passons au cabinet des Médailles, où m’attendent de nouvelles surprises: que de pièces rares, chefs-d’œuvre de la patience et du religieux amour de l’art!
Je sors un peu ébloui. Je jette un coup d’œil, en passant, au cabinet des Estampes, que je me promets de visiter plus à fond, une autre fois.
Nous voici au grand air. Je peux repasser mes impressions et les analyser. A l’immense satisfaction d’avoir vu de si belles choses, se mêle le regret, que j’éprouve très vivement pour mon pays, de ce qu’il ne possède rien de comparable à ce monument merveilleux.
Nous n’avons pas, en effet, d’institution équivalente. Les bibliothèques impériales de Pékin ne s’ouvrent, de par la nature même des livres qu’elles renferment, qu’à un petit nombre de privilégiés, aux docteurs de l’Académie des Han-Lin, par exemple. Puis, ces bibliothèques de même que nos collections de province, sont presque exclusivement chinoises: elles n’ont pas le caractère international de la grande Bibliothèque parisienne.
Il est vrai que, jusqu’ici, le besoin d’une réunion de livres de ce genre, n’existait pas. Tant que nous fûmes renfermés chez nous, notre propre fonds nous suffisait. Maintenant, que les contacts avec le reste du monde deviennent de jour en jour plus fréquents, nous avons besoin, nous aussi, de connaître davantage l’étranger, de nous assimiler ses lettres et ses sciences, d’étudier le passé, d’apprendre l’histoire des peuples avec lesquels, dans la suite des siècles, nous n’avions eu aucune communication.
C’est dire que le jour n’est pas loin où nous jetterons aussi les bases d’un établissement analogue; où nous fonderons, pour les besoins sans cesse augmentés de nos lettrés, une bibliothèque universelle, dans laquelle les nouvelles générations pourront trouver, avec les chefs-d’œuvre des lettres chinoises, le panthéon des littératures et des sciences de tout le reste du globe habité.
LES CIRQUES
Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un cirque, lorsque, pour la première fois, je fus invité à passer la soirée dans une de ces salles de spectacle, inconnues à la Chine.
Aussi, ma surprise fut-elle très grande.
Au milieu d’un immense édifice circulaire, tout environné de gradins, destinés à recevoir les spectateurs, un espace est réservé aux acteurs qui vont nous divertir; acteurs de deux espèces: des hommes, puis des animaux.
Je n’attachai pas grande importance aux exercices de prestidigitation et d’acrobatie proprement dite: j’avais vu, dans mon pays, l’équivalent de toutes ces choses.
Mais bientôt, je devins attentif à des apparitions toutes nouvelles pour moi.
Voici d’abord un cheval, monté par une écuyère. La bête, admirablement guidée par l’amazone, trotte, galope, parcourt l’arène sablée, puis s’arrête; elle s’avance alors, à pas comptés, suivant avec une régularité merveilleuse la mesure indiquée par la musique de l’orchestre; dansant avec la précision d’une sylphide de ballet d’opéra. Étonné, je me demandai comment on pouvait arriver à donner à un simple cheval, l’enseignement nécessaire pour développer une telle perfection de mouvements. Mais, je n’étais pas au bout de mes surprises.
La scène se transforme. Des êtres bizarrement habillés, plus bizarrement peints et coiffés, et qu’on appelle clowns, entrent et miment les épisodes qui se passent dans une gare de chemin de fer.
--Un billet, s’il vous plaît!
--Quelle classe? fait l’employé, d’un ton bourru.
--Première.
Grands saluts de l’employé qui, la casquette à la main, conduit le voyageur au coupé, lui ouvre la porte et l’aide à monter.
Un autre voyageur demande un billet de deuxième classe.
--Deuxième? C’est là-bas, là-bas, tout au bout, crie l’employé, qui ne se dérange pas, cette fois.
Enfin, arrive le nègre Chocolat, qui sollicite modestement un billet de troisième classe.
--Le voilà ton billet, fait l’employé, et voilà, par-dessus le marché.
Et, d’un coup de pied magistral, il envoie l’infortuné Chocolat voltiger dans la direction des troisièmes.
Je trouvai qu’il y avait beaucoup de philosophie, dans ces farces des clowns, dans ces plaisanteries dont l’apparence triviale cache une leçon digne d’un maître de l’art comique.
Mais, voici autre chose. On dresse, sur la scène, des appareils de gymnastique minuscules. Sur les trapèzes, les échelles, les barres, les portiques, une troupe de chats vient se livrer à des exercices d’acrobatie, remarquablement exécutés. Et j’admire encore une fois, la patience des hommes qui ont pu discipliner et façonner à leur gré, l’animal indépendant et désobéissant par excellence, l’hôte demi-sauvage de nos maisons, le chasseur qui nous montre, dans la poursuite des souris et des oiseaux, qu’il a conservé tous les instincts féroces de son aïeul, l’habitant des bois.
Nouveau changement. Cette fois, c’est
«L’animal affamé qui se nourrit de glands»,
comme chantait Delille; c’est un gros porc, grognant, geignant et criant, qui va nous faire voir son adresse.
Il court, va, grimpe, descend, saute, remonte, crève le papier d’un bond, passe dans des cerceaux enflammés, et fuit, grognant et criant de plus belle, sous les bravos du public. Monselet eût dit «cher ange», en voyant se trémousser ce petit-salé futur, ces jambons à venir.
Attention! Le cirque vient de changer son arène en désert, partout entouré d’une grille de fer, qui en fait une cage immense. Une porte s’ouvre et quatre lions pénètrent tour à tour dans cette enceinte. Chacun sait que les grilles sont solides, un frémissement court néanmoins dans la foule, à la vue des puissants fauves qui sont là, si près, avec leur attitude hypocrite, dos courbé, œil de côté, grognements sourds.
Le dompteur a suivi les monstres. Il est le maître redouté. Ainsi, l’homme a pu arriver à maîtriser ces tyrans des forêts, à faire du roi des animaux son esclave soumis et obéissant! Les lions bondissent, sautent des obstacles; les voilà attachés à un char, qu’ils traînent en rugissant autour du théâtre. Parfois, une tentative de rébellion, à peine esquissée, la terrible cravache ne tarde pas à rétablir l’ordre.
Si pourtant, l’animal bien plus fort, se révoltait contre l’homme; si, lassés de recevoir des coups, ces quatre rois dégradés allaient se redresser contre le dompteur et lui faire payer cher sa folie et leur abaissement?
Je frissonne, à cette idée. Et pourtant! Cela s’est vu plus d’une fois, m’a-t-on dit. Une distraction du maître; un instant d’inattention, et la brute, déchaînée de nouveau, prend une épouvantable revanche.
J’éprouve un véritable soulagement, lorsque le dompteur, après avoir scrupuleusement rempli le programme, fait sortir ses élèves peu commodes.
Mais ce n’est pas fini. Voici quelque chose de plus extraordinaire encore. Car cette fois il s’agit, en même temps, d’assouplir la férocité et de calmer la terreur; d’associer deux animaux dont la nature est si différente, qu’elle semble leur interdire toute action commune.
Ils se montrent, pourtant: sur un cheval, que la crainte d’être battu empêche seule de céder à une autre crainte, bondit un étrange cavalier. C’est encore le lion, c’est le roi du désert, que la volonté de l’homme vient de réduire au rôle d’écuyer du cirque. Lui aussi, la peur de la cravache le maintient, l’empêche de plonger griffes et dents dans le cou de sa monture. Et l’exercice se poursuit; les deux animaux, sous l’œil du maître, renoncent à leurs instincts et collaborent comme deux frères, pour le plus grand plaisir de la foule, qui applaudit de nouveau, heureuse encore une fois de fêter le triomphe de l’énergie humaine sur les forces brutales de la nature.
J’ai dit qu’en Chine, nous ne connaissons pas les cirques. Nous ne pouvons, en effet, les connaître.
Le cirque moderne est une transformation des anciennes arènes, dans lesquelles Rome faisait lutter gladiateurs contre gladiateurs et jetait les captifs, ramassés dans ses expéditions guerrières, aux bêtes fauves amenées des contrées les plus lointaines.
L’adoucissement des mœurs a fait disparaître les plaisirs barbares de l’antiquité, dont le dernier reste subsiste dans les courses de taureaux.
Isolés du monde romain, nous n’avons pu être influencés par les habitudes des conquérants de la terre. Une seule fois, un contact faillit s’établir, au moment où nos troupes, arrivées près de la Caspienne, purent songer à se mesurer avec les descendants de Romulus.
Le conflit n’eut pas lieu. A l’abri dans notre monde, séparé du reste du globe, nous n’avons pu importer les jeux cruels de la ville aux sept collines.
Nous ne pouvons donc en conserver le souvenir, nous ne pouvons pas avoir actuellement le cirque moderne, qui ne pénétrera chez nous que lorsque, familiarisés avec la vie occidentale, un grand nombre de nos compatriotes voudront naturaliser dans l’Extrême-Orient, ce spectacle bien innocent aujourd’hui.
Nous ne connaissons pas non plus ces ménageries ambulantes, qui promènent, par les villes et les villages, les bêtes féroces, exposées à la curiosité publique. Nous ne possédons même pas l’ours dressé, que son conducteur fait danser, dans les villages de l’Autriche et de la Russie.
Le seul animal que l’on dresse, en Chine, c’est le singe. Habillés, coiffés, les singes sont habiles à exécuter toutes sortes de tours et font, comme chez Corvi, la tranquillité des parents et le bonheur des enfants du Céleste-Empire.
Si nous n’avons ni dompté, ni songé à dompter tant d’animaux de tout climat que l’Européen a soumis à ses caprices, je dois avouer d’autre part, que nous n’avons pas encore de ménagerie publique, telle que celle du Jardin des Plantes. Ménagerie d’ailleurs toute moderne en Europe même, institution utile et agréable à la fois et que, bientôt je l’espère, nous posséderons à notre tour.
Mais il faut ajouter ici, qu’il sera plus difficile à la Chine qu’à la France, de recruter les hôtes d’un musée vivant de ce genre. Les bateleurs, les ménageries roulantes, ont vu, sous la Révolution, leurs animaux, achetés par le gouvernement, servir de base au développement de la ménagerie actuelle.
Puisque nous n’avons pas cette ressource--les ménageries particulières n’existant pas--nous serons obligés de créer l’établissement de toutes pièces. Seuls les singes, avec leurs espèces si nombreuses dans nos climats asiatiques, pourraient nous fournir immédiatement un personnel en nombre suffisant, pour créer quelque chose d’analogue à leur immense palais du Jardin des Plantes, et égayer grands et petits par leurs cris, leurs gambades, leurs malices, les innombrables joyeusetés particulières à ces réductions bizarres de la forme humaine, maquettes inachevées du roi de l’univers.
UN CABINET DE LECTURE
Dans les grandes villes de l’Europe, on peut trouver à peu près tout ce que l’on veut. Mais c’est surtout à Paris que j’ai admiré la multiplicité des exigences de la civilisation européenne, en même temps que les facilités offertes au public pour contenter ses moindres désirs.
L’autre jour, comme nous flânions sur les boulevards, mon _cicerone_ s’arrêta tout à coup et me demanda si je désirais visiter un cabinet de lecture.
--Qu’est-ce qu’un cabinet de lecture?
--C’est un établissement où vous pouvez lire les livres les plus nouveaux et parcourir un nombre incroyable de journaux. Venez, le spectacle en vaut bien la peine.
La salle, dans laquelle nous venions de pénétrer, était assez vaste. Tout autour, contre les murs qu’ils cachent jusqu’au haut, des rayons remplis de livres. Sur d’immenses tables, étaient étalés ou empilés des centaines de journaux et de revues, tant de Paris, que de province et de l’étranger. Je me plongeai avec délices dans la lecture du _Shen-Pao_, de Shanghaï, et ne fus pas peu surpris et satisfait de me trouver si facilement au courant des dernières nouvelles de mon pays.
Le silence était parfait, dans cette petite bibliothèque publique, toute remplie de lecteurs, qui y trouvent place, pour le prix minime de quelques sous. De temps en temps, l’un d’eux se levait, adressait quelque question, faite à voix basse à une dame, assise à l’intérieur d’une sorte de comptoir et recevait bientôt le livre ou le journal demandé.
Les gens qui viennent là, sont en grande partie des journalistes et des gens de lettres. Il y a aussi quelques vieilles demoiselles, à l’air enthousiaste, qui poussent parfois de gros soupirs, en lisant de vieux livres, dont l’usure évidente fait le plus bel éloge.
Je demandai ce que c’était que ces volumes, qui semblaient si fortement passionner les lectrices.
--Ce sont des romans.
--Et qu’est-ce qu’un roman?
--Un roman est un récit assez long, dans lequel on voit, la plupart du temps, un homme amoureux d’une femme et réciproquement. Il y a toutes sortes d’incidents. Les hasards de la vie se mettent en travers des projets de nos amoureux, qui finissent, en général, par s’épouser au dernier chapitre, après quoi ils vivent heureux et ont beaucoup d’enfants.
--Alors, nous avons aussi des romans, en Chine; quelques-uns, des plus célèbres, sont connus de tous les lettrés; mais, en général, ce genre de littérature n’a pas chez nous une très grande importance. Les gens sérieux préfèrent la poésie, l’histoire et la philosophie.
--Vous ferez la même remarque en Europe. Pourtant, le roman est la lecture favorite de l’immense majorité du public. Le nombre de nos romanciers est grand, et chaque année voit éclore bon nombre de ces œuvres.
--Mais comment un sujet qui, en somme, est toujours le même, ne finit-il pas par fatiguer le lecteur?
--Le fond est le même, mais la forme est infiniment variée. Nos romanciers conjuguent le verbe aimer sur une telle quantité de modes, qu’il n’est pas facile de trouver deux romans qui se ressemblent.
--Je saisis bien: sur ce fond, toujours le même, vous brodez tous les événements heureux ou malheureux de la vie humaine.
--C’est cela; mais, il y a autre chose encore. Grâce aux progrès des sciences et de la civilisation, notre milieu social change sans cesse. Le Paris que vous voyez, est bien différent de celui d’il y a vingt ans. Le roman s’approprie toutes ces innovations et y encadre ses héros. Vous comprenez bien qu’à notre époque, avec nos chemins de fer, nos vapeurs et nos téléphones, nos ballons et notre électricité, on vit tout autrement qu’il y a cinquante ans, dans ce bon vieux temps, où l’Europe roulait lourdement dans ses lourdes diligences; où le voyage de Paris à Marseille, que vous faites aujourd’hui en vingt-quatre heures, demandait six semaines.
--Parfaitement: le roman, autrefois, se traînait dans les diligences. Aujourd’hui, il galope en express. Le drame est toujours le même: il se joue sur un autre théâtre.
--Vous l’avez dit. Mais un autre changement encore s’est produit. Nous vivons plus vite, aujourd’hui, qu’autrefois...
--Plus vite! Est-ce que vos journées n’ont plus vingt-quatre heures?
--Ne riez pas. Nous en avons vingt-quatre, alors qu’il nous en faudrait quarante-huit et davantage. Les occupations de toute sorte sont devenues plus nombreuses, et les plaisirs plus variés. On ne sait vraiment plus où prendre le temps nécessaire pour travailler, les heures indispensables pour s’amuser ou se livrer au repos. On vit le matin, le soir, le jour, la nuit. On brûle la vie et on est arrivé au bout, sans savoir comment on a vécu, telle est la vitesse du tourbillon qui vous emporte, et vous refuse les moments d’arrêt pendant lesquels vous pourriez réfléchir.
--Autrement dit, vous vivez dans une espèce de fièvre qui ne vous permet pas de vous regarder vivre.
--C’est bien cela. Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? Tenez, regardez ce cabinet de lecture, uniquement fait pour nous mettre au courant des nouveautés, que ne nous offrent pas les grandes bibliothèques publiques, entretenues par les soins du gouvernement. Faites le compte de ce qui vient s’engouffrer ici. Énumérez les productions littéraires qui s’y entassent.
Vous avez, d’abord, sept à huit cents journaux par jour; sans compter une centaine de revues spéciales ou générales qui paraissent par semaine, par quinzaine ou par mois. C’est déjà joli, direz-vous? Mais attendez: voici du meilleur. Savez-vous ce qu’il se publie de livres, par an, en France seulement?
--Dites!
--Une quinzaine de mille, à peu près. De sorte que, si vous vouliez être au courant de tout ce qui s’imprime, il vous faudrait lire quelque chose comme quarante et un volumes et une fraction, par jour. Qu’en pensez-vous?
--Je pense qu’à force d’imprimer, vous finirez par ne plus pouvoir lire du tout. Quinze mille volumes! Comment faire un choix, dans cette énorme bibliothèque annuelle? Comment pouvez-vous rejeter ce qui est mauvais, et conserver ce qui est bon, puisque le jugement même devient impossible?
--C’est ici que les journaux et les revues interviennent, pour le salut de nos pauvres cerveaux embarrassés.
Les critiques spécialement chargés de rendre compte de ce qui vient de paraître, font pour nous une espèce de triage, dans cet énorme stock de nouveautés littéraires et scientifiques. Ils sacrifient impitoyablement tout ce qui est mauvais, médiocre ou passable, et n’appellent sérieusement notre attention que sur les œuvres dignes d’intérêt. Ils éliminent, éliminent, éliminent, tout à l’envers de cet écrivain dont parle Voltaire, qui compilait, compilait, compilait...
--Et ils ne vous laissent à lire que le meilleur: la fleur des lettres et la crème de la pensée?
--Je n’irai pas jusqu’à me prononcer d’une manière aussi absolue. La masse des livres qu’on nous recommande, ne se compose pas exclusivement de chefs-d’œuvre. Mais, enfin, c’est le dessus du panier, et, désormais, il nous est facile de trier nous-mêmes dans ce que nous a laissé le premier triage.
--Mais le nombre des auteurs finira par augmenter dans de telles proportions, que ce procédé même ne suffira plus.
--Je ne crois pas que ce danger soit à craindre. Et voici sur quoi je fonde ma manière de voir: il y a peu de temps encore, n’écrivait pas qui voulait. Toutes sortes d’obstacles--les uns dressés par la loi, les autres édifiés par les mœurs--empêchaient la libre expression de la pensée.
Le XIXe siècle a fini par briser toutes ces barrières légales et conventionnelles. En même temps, l’instruction faisait de grands progrès; de sorte que, maintenant, tout le monde écrit à peu près bien.
Le résultat, vous le voyez. Nous avons été pris d’une sorte de rage d’écrire, de dire ce que nous avions dans le cœur, de faire connaître au public, même ce que l’on appelait autrefois les pensées de derrière la tête.
Cette fièvre de production est arrivée, maintenant, à son plus haut période, et nous submerge positivement dans une véritable mer littéraire. Mais vous savez qu’après le flux vient le reflux. Peu à peu, ces flots de paroles et d’écrits cesseront de monter et monter sans cesse. Quelques grands courants, dégagés de la tourmente, feront la synthèse des œuvres de ces dernières générations. Alors notre production fiévreuse et hâtive cessera et une littérature nouvelle plus sûre de son but et de ses moyens, de ses opinions et de ses tendances, concentrera ce qu’il y aura eu de meilleur et de plus élevé, dans ce siècle de puissante germination intellectuelle.
--Je comprends, et je ne regretterai pas l’heure passée à examiner cette salle, en me rappelant la leçon de philosophie littéraire que peut suggérer l’aspect d’un simple cabinet de lecture.
LES CAFÉS DE PARIS
Je n’ai rien trouvé de plus original, à Paris, que ces cafés, qui invitent les passants au repos, le long des boulevards et de toutes les rues de quelque importance.
C’est ici que l’on peut étudier à son aise et comme en un livre ouvert, les aspects variés que prend la vie sociale, en Europe, aspects qu’on chercherait en vain dans notre Extrême-Orient.
En France, comme en Chine, le promeneur fatigué trouve des maisons hospitalières où il peut entrer, se reposer et calmer sa soif par quelque boisson rafraîchissante.
Le fond est donc le même: mais c’est dans la forme que tout est dissemblable.
Nous avons, nous, nos maisons de thé. Elles sont établies, en général, dans des locaux plutôt petits et d’aspect modeste. Les consommateurs qui se connaissent, causent à voix basse, s’entretiennent de leurs affaires, prennent une tasse ou deux du breuvage national, fument une de ces petites pipes dont on ne tire que quelques bouffées et s’en vont.
En somme, nos _thés_ sont assez silencieux et chaque groupe de visiteurs s’y isole complètement du reste des assistants.
Pénétrons maintenant dans un café des grands boulevards de Paris.
Au rez-de-chaussée d’une maison de magnifique apparence, s’ouvre la double porte, destinée à opposer sa barrière vitrée au passage des courants d’air.
La salle dans laquelle nous entrons, pourrait être, aussi bien, la salle-à-manger d’une riche famille. La décoration a utilisé toutes les innombrables ressources de l’art moderne, pour embellir l’intérieur de l’édifice. Sur le plafond, de gracieuses formes de femmes, planant, dans les nuages, vous sourient, dès que vous levez les yeux et semblent souhaiter la bienvenue à leur hôte momentané. Les parois des murs disparaissent, ici, sous des faïences d’art, qui représentent allégoriquement les diverses boissons que vous pouvez prendre; là, ce sont de vieilles tapisseries, sur lesquelles vous suivez les péripéties d’une chasse au cerf, ou une procession de guerriers armés de pied en cap, qui se préparent à donner l’assaut à une forteresse.
L’ameublement est en harmonie avec cet ensemble artistique. Une habileté incomparable a combiné les choses de façon à marier l’agréable et l’utile, à concilier le plaisir de la vue avec les exigences d’un confort raffiné. Assis sur de bonnes banquettes rembourrées, vous vous laissez aller au plaisir de regarder, d’admirer cette organisation, si nouvelle pour les yeux de l’étranger, mais que les Parisiens ne remarquent même pas, tant ils y sont habitués. Ces peintures, cette décoration qui s’étend aux moindres détails, ces reflets d’or et d’argent avec leurs tons chauds et lumineux, vous font croire un moment que vous avez été transporté par magie dans un de ces édifices de nos vieux contes de fées, où l’homme n’a qu’à désirer, pour voir se réaliser tous ses vœux.
Vous humez alors une tasse de cet excellent liquide que l’Arabie nous a fourni, pour se créer d’éternels droits à notre reconnaissance. Vous vous sentez bientôt doucement réchauffé et, l’esprit plus clair, vous jetez un regard autour de vous, pour voir comment se comportent vos voisins.