Part 4
Sur les tombeaux, on met des ornements, des inscriptions, des statues, suivant le rang hiérarchique de la famille. Il n’est pas rare, au voyageur qui parcourt nos campagnes, de rencontrer des dépôts funéraires offrant l’aspect d’un temple, avec leurs figures de marbre, lions, chevaux, idoles, placés de distance en distance.--J’ai oublié de dire que nos tombeaux constituent une espèce de grand caveau de famille comme en Europe, mais avec cette différence que les membres reposent les uns à côté des autres, au lieu d’être entassés en hauteur; les rangs sont occupés suivant la généalogie de la famille, et non d’après la date de l’enterrement; les places des plus âgés qui ne sont pas encore morts, étant toujours réservées.
Lorsque l’enterrement doit avoir lieu, on procède la veille à une grande solennité: les parents, amis et connaissances du défunt, se réunissent tous à la maison mortuaire, pour dire adieu à celui qui va rentrer dans le sein de la terre.
Le lendemain, ils reviennent, pour suivre en robes blanches jusqu’à la tombe, le convoi composé d’un cortège plus ou moins riche; enfin, au retour, on félicite les survivants d’avoir accompli les devoirs filiaux. Cette dernière cérémonie n’offre, à aucun point de vue, la physionomie triste de celles des deux jours précédents; la musique joue, on dîne sinon gaiement, du moins avec sérénité, car la meilleure consolation, en si cruelle circonstance, c’est la philosophie. Confucius a dit: «Quand les parents sont vivants, il faut leur donner tous les soins; morts, il faut les enterrer convenablement et perpétuer leur culte.»
Par cette petite description du respect que nous avons pour les morts, on concevra aisément l’idée fixe que mes compatriotes, quelle que soit leur position, emportent toujours avec eux: celle de ne vouloir être enterrés que dans le sol natal et à côté des leurs.
Les Chinois tiennent à ce que leurs restes offrent à leurs survivants une dernière consolation: ce désir est fort surtout chez ceux qui, pendant leur vie n’ont pu donner à leurs parents les soins prescrits par le sage.
Aucune loi, d’ailleurs, n’oblige à suivre ces coutumes. C’est le cœur seul qui les a dictées; et, ce devoir pour n’avoir pas de sanction légale, n’en est pas moins scrupuleusement respecté.
En Occident, où tant de choses diffèrent des usages de mon pays, j’ai constaté avec un réel bonheur que le respect dû aux morts n’a pas été amoindri. On ne dit pas de mal des morts; on les salue, quoi qu’ils aient fait dans leur vie; on les salue surtout, parce qu’ils sont morts; car je doute que tous les passants qui se découvrent aient connu le vivant ou eussent tous voulu le saluer pendant sa vie. En mourant, on devient respectable et respecté.
Mais ce respect, hélas, est restreint à la terre ferme; il n’existe pas sur mer. Combien de fois n’ai-je pas lu le récit des scènes tristement émouvantes qui se passent, lors d’un décès, à bord des navires!
Quel que soit le rang du défunt, quels que soient les services qu’à l’extérieur il ait rendus à sa patrie; s’il a le malheur de mourir en route, on le jettera à l’eau, sans autre considération.
Les mots «A l’eau!» si je ne me trompe, constituent, en général, une grosse insulte: c’est pourtant cette formule expéditive qu’on applique à tant de braves gens, dont la vie méritait une meilleure fin. Une pareille coutume, pratiquée au XIXe siècle, est un véritable acte de barbarie; je ne saurais lui appliquer d’autre qualification. Elle pouvait avoir ses raisons d’être, s’imposer comme une nécessité, comme une horreur inévitable, autrefois: à ces époques, déjà lointaines, où l’on voyageait sur de petits voiliers, semblables à des coquilles de noix, qui avaient à peine assez de place pour les vivants, encore moins pour les corps, devenus encombrants; où les caprices de l’atmosphère pouvaient retarder indéfiniment le bateau, déjà si long à toucher terre. Où d’ailleurs, les précautions à prendre étaient insuffisamment connues, et difficilement applicables, dans un espace restreint.
Mais aujourd’hui, les mers sont sillonnées d’immenses steamers à grande vitesse, qui nous transportent, en quelques jours, d’un continent à l’autre. Ces navires sont munis de tout le confortable possible: mécanique, physique, chimie, toutes les sciences, toutes les forces et tous les produits de la nature et de l’intelligence ont été mis à contribution pour les doter de l’installation la plus hygiénique. Enfin, des médecins veillent à bord sur la santé de l’équipage et des passagers, et peuvent prendre telle mesure qui leur paraîtrait nécessaire, pour assurer la parfaite hygiène du bâtiment. Pourquoi, dans ces conditions toutes nouvelles, aurait-on peur de transporter les morts? alors, surtout, qu’il est si facile d’assurer la conservation des cadavres et de les déposer au premier port de terre ferme.
Je sais qu’on va me parler du danger possible de propager ainsi les maladies épidémiques: mais ce péril n’existe pas, si l’on vérifie au départ que les bières sont bien closes et qu’on les entretienne soigneusement. Enfin, ces maladies ne sont pas aujourd’hui, aussi dangereuses que jadis; on a trouvé certainement les moyens de les combattre: sans cela, depuis longtemps, on jetterait à la mer les malades, aussi bien que les morts. Ajouterai-je que les bateaux mêmes des messageries--il faut toujours voir, en chaque chose, la question économique--ne repousseraient nullement le transport des cercueils, pas plus que tout autre chargement?
Et, il y a quelque chose de si navrant, à voir ces pauvres morts précipités dans les flots; à se figurer que les parents, qui attendaient avec tant de craintes et d’espérances le retour des vivants, n’auront même pas la consolation de posséder les restes de leurs aimés qui, devenus les jouets des vagues, roulent, sans sépulture, dans l’immensité de l’Océan.
Ces morts errants, je sais bien qu’on espère revoir leurs âmes au ciel: mais cette pensée ne peut faire oublier que le corps, ballotté par les eaux, rongé par les poissons, flotte sans cesse, comme à la recherche d’un abri qui s’enfuit, d’un lieu de repos qui ne veut pas du cadavre.
Un philosophe chinois a écrit, il est vrai, cette phrase: «Pourquoi aime-t-on mieux être mangé par les vers que dévoré par les poissons?» Sans doute, matériellement, le résultat est le même: mais quelle différence, au point de vue de nos sentiments, que ces raisonnements, tout scientifiques qu’ils soient, ne parviennent jamais à éteindre; que l’on consulte tous les passagers, à bord du navire: la majorité, j’en suis sûr, préférera sentir un mort dans la cale, plutôt que de voir immerger, dans la mer, où l’attend la gueule ouverte des requins, un corps humain qui, la veille encore, était assis au milieu de ses compagnons de route. Toute l’énorme différence esthétique est ici, dans la brutalité de l’acte: on livre le corps aux bêtes, visiblement, au lieu de le donner à la terre qui le dévore invisiblement.
L’aspect, toujours douloureux, devient un véritable arrachement, contre lequel le cœur de tout homme ne peut que protester. Cela est si vrai: la forme a dans ces circonstances une valeur si capitale que je n’hésite pas à avancer ceci: dans l’état de civilisation auquel nous sommes arrivés, si un défunt n’a pas lui-même, par testament, déclaré sa volonté d’être brûlé, les descendants n’auront pas le courage d’envoyer à la crémation, le corps de celui qu’ils ont entouré de tant d’amour. Et si cela est vrai pour la crémation, combien plus nos sentiments seront-ils choqués par cet horrible abandon d’un être humain, sacré encore il y a quelques heures, et livré soudain à la bestiale avidité des fauves aquatiques. Le progrès a fait tant de changements déjà, pour faciliter les relations entre les peuples les plus divers: pourquoi ne pas supprimer ce cruel ensevelissement qui, bien souvent, devient un obstacle aux voyages: car personne n’est sûr du lendemain et nul, en partant, ne peut dire: «J’arriverai à bon port!»
On m’a raconté--je ne sais si le fait est vrai--que Sarah Bernhardt voyage toujours avec un cercueil. C’est une prévoyance que j’admire, mais je doute que sa volonté serait respectée, en cas d’accident: on ne nous a pas encore dit qu’à chacun de ses voyages elle ait fait un arrangement avec le capitaine.
Je demande pardon au lecteur de lui avoir parlé de choses si douloureuses; mais, en raison de l’insurrection de sentiments qu’elle soulève, cette question mérite d’être examinée. Et puis, ce qui est arrivé aux autres, pourrait bien nous arriver aussi, à nous-mêmes, ou aux nôtres: tous, nous sommes condamnés à mort; tâchons du moins de n’être pas doublement tués par l’abandon après l’exécution.
L’OMBRE CHINOISE
Est-ce bien la même chose, que chez vous? Savez-vous qui les a inventées? That is the question... qu’on me pose, chaque fois que j’assiste à une représentation d’ombres chinoises.
J’avoue franchement que, pour satisfaire aux curiosités de mes interrogateurs, je me trouve dans la situation de cet écolier, disant: «Ce n’est pas la question qui m’embarrasse; c’est la réponse.»
Jamais, en effet, dans mon pays, je n’ai vu de ces images, projetées sur un écran, auxquelles l’Europe donne ce nom asiatique. Tout ce que j’y ai connu de plus approchant, ce sont ces lanternes merveilleuses, derrière lesquelles les figures découpées tournent par la chaleur d’une lampe, comme on en voit, depuis quelque temps, sur le boulevard des Italiens, portant l’enseigne du Nouveau Cirque. Peut-être les ombres dites chinoises ne sont-elles qu’un perfectionnement de ce genre de lanternes.
Mais, alors, pourquoi ne pas dire aussi: la poudre à canon chinoise, la boussole chinoise, puisque nous en sommes, bien plus certainement, les premiers inventeurs?
Il y a une raison philosophique à ces attributions de nationalités: on aime à garder l’anonymat pour tout ce qui est découverte sérieuse; quant aux futilités, aux bagatelles plaisantes, aux légèretés agréables, on n’est pas fâché d’en faire remonter la paternité à autrui et, quelquefois, à soi-même.
Ainsi, tout ce qui est gai, fin, joyeux, est dit gaulois; tout ce qui est bizarre, tiré par les cheveux, forcé, devient chinoiserie. De cette manière, chaque année, sinon chaque jour, donne droit de cité, dans l’Empire du Milieu, si peuplé déjà, à une foule de citoyens excentriques, auxquels nous n’avons jamais accordé, ni acte de naissance, ni lettres de naturalisation, et qui sont absolument étrangers à la grande doctrine de Confucius.
Pourtant, nous ne nous plaindrons pas de ces sortes d’intrusions, étant philosophes avant tout. Moins que jamais aurons-nous à récriminer, dès qu’il s’agira d’ombre. Car l’ombre, bien loin d’être dédaignée chez nous, joue un rôle considérable dans nos idées et, surtout, dans notre poésie.
Depuis l’antiquité la plus reculée, nos philosophes, lorsqu’ils voulaient parler de la vie, en comparaient toujours à une ombre la durée fugitive. D’autres cherchaient à tirer de cette image des applications morales. Ainsi, disait l’un d’eux: lorsqu’on veut cacher son ombre, ceux qui cherchent à la découvrir allument beaucoup de lampes; aussitôt les ombres se multiplient et leur forme devient plus accusée, plus laide, plus tourmentée, plus grotesque. Eh bien! nos fautes, elles aussi, grandissent par l’effort même que nous faisons pour les cacher.
Le Bouddhisme a usé de la même figure: il assimile, sans cesse, la vie au rêve, à la grêle, à l’ombre: trois choses aussi peu durables les unes que les autres. Quant au Taoïsme, il attache à l’ombre une importance encore plus grande: dans cette doctrine, la surveillance exercée par le ciel sur l’homme est une espèce d’ombre, éternellement liée à l’être qu’elle suit, et examinant ses moindres actions, bonnes ou mauvaises.
Dans notre poésie, applications innombrables de l’ombre: elle est plus idéale, en effet, que les objets grossièrement matériels dont elle nous représente la forme: elle prête mieux, par suite, aux développements éthérés. Ce qui suit va peut-être stupéfier le lecteur européen; il faut pourtant que je le lui dise, puisque cela est: nos poètes, au lieu de s’attacher à décrire le clair de lune, si uniforme, préfèrent dépeindre les ombres, projetées par l’astre dans une variété infinie. Préférence bizarre, peut-être, mais, à coup sûr, nullement banale.
C’est l’ombre encore, qui, dans l’imagination de nos lyriques, se fait la consolatrice du malheureux solitaire: «Je lève mon verre en l’honneur de la lune, dit une strophe célèbre; elle, mon ombre et moi, nous faisons trois.» Et le buveur continue à se réjouir et à associer à son bonheur sa compagne inséparable.
La peinture même, lorsqu’elle se borne à reproduire les formes sans en imiter les couleurs, n’est autre chose qu’un appel incessant à l’ombre: avec son noir, aux nuances variées, elle reproduit les jeux multiples de l’ombre et ses dégradations innombrables. Un dessin est-il autre chose qu’une série d’ombres, savamment juxtaposées?
Ainsi, l’homme ne peut faire un pas sans être obligé de penser à l’ombre, à cet autre lui-même qui l’accompagne partout et accompagne toutes choses: le soleil lui-même... dans les éclipses; tout et tous. L’ombre est donc moitié nécessaire de notre existence. Elle vaut, à elle seule, presque autant que la réalité. Presque autant? Peut-être davantage! Lisez dans Chamisso, l’histoire véridique de l’homme qui a perdu son ombre. Vous soupirerez avec cet infortuné; vous pleurerez sur le malheureux qui a tout perdu en perdant son ombre. Et vous comprendrez alors que nous ne soyons pas fâchés de nous voir attribuer--gratuitement--les ombres chinoises!
SI?
Voilà quinze ans, qu’errant sur le pavé de l’Europe, j’entends partout me dire: Avec votre écriture idéographique et votre langue monosyllabique, composée de plus de 40.000 mots, vous ne pourrez jamais réaliser ces progrès modernes, dont nous voyons ici, tous les jours, le développement. Ne pourriez-vous pas la modifier par l’alphabet latin, afin de la rendre plus facilement lisible à tous vos compatriotes?
Cette question m’a été posée, je ne sais combien de fois, et par tous: depuis les savants les plus illustres, jusqu’aux moindres personnes qui s’intéressent à notre nation.
J’ai beau expliquer que cette réforme n’est pas nécessaire, ni même utile, je ne parviens point à convaincre mes interrogateurs. Alors, je pense silencieusement que, pour insister ainsi, il faut bien qu’ils aient raison. Me voilà parti, pour me mettre à parcourir les grammaires européennes, avec le désir d’y trouver les améliorations à introduire dans notre système d’écriture et de langage.
La grammaire allemande me paraît trop compliquée, et l’anglaise trop simple; la prononciation des deux langues, trop difficile. Reste la grammaire française, qui a, d’ailleurs, une trop bonne réputation, au double point de vue scientifique et diplomatique, pour ne pas fixer longuement mon attention. J’en fais une traduction, destinée à mes concitoyens. Beaucoup de gens, certainement, vont donc apprendre le français; mais je doute qu’il y ait au monde un homme capable d’introduire un changement quelconque dans la langue chinoise; les deux, en effet, ne présentent aucune espèce d’analogie.
Pour faire mon travail, je revois tous les mots que j’ai appris, autrefois, dans mon enfance. Arrivé à la conjonction, je m’arrête soudain, envahi par tout un monde d’idées, à l’aspect de ce petit mot, bien inoffensif en apparence: _Si!_
Je me perds en conjectures: toutes les suppositions possibles, bonnes ou mauvaises, se présentent immédiatement devant mes yeux; avec une rapidité incroyable, elles déroulent les images les plus diverses, les destinées les plus contraires. Je ne sais pas qui a fabriqué ce mot immensément puissant, mais je suis sûr qu’il n’y eut jamais inventeur plus fertile en ressources, plus apte à examiner toutes les faces d’une question, à tourner et retourner un problème, que celui qui composa, avec deux pauvres lettres seulement, ce doux et terrible _Si_, cette incarnation de l’hypothèse.
_Si_ est le criminel par excellence: législation, coutumes, morale, il ne respecte rien, pas même les lois éternelles de la nature, qu’il démolit et reconstruit à sa guise.
Et quelle influence universelle! _Si_ intervient à chaque seconde dans le gouvernement des États; la diplomatie n’est fondée que sur cette base, bien faible en apparence, bien forte en réalité. Lui seul impose les conditions! lui seul exige la réciprocité! L’ultimatum n’obtient de satisfaction que lorsque _Si_... est réalisé. Et la paix ne peut être signée tant que le vaincu ne s’engage pas à respecter... _Si_. Est-il question--pour porter la discussion sur un terrain plus humble, mais non moins utile--de déterminer les relations commerciales des pays, de jeter les bases de leur action industrielle; pas un grain de blé ne passera les frontières; pas une molécule de fer ne sortira du minerai, sans la permission de... _Si_. De sorte qu’on aura beau étudier politique, histoire, économie, statistique, droit privé et public, civil et international: pour être qualifié de diplomate, tout cela n’est que peu de chose; il faut, avant tout et par-dessus tout, avoir appris à manier, à prononcer, à placer au moment le plus favorable, ce grand factotum de la machine gouvernementale: _Si_.
_Si_ crée les rapports les plus cordiaux; il est, au fond, la conclusion de tous les grands actes. Que de guerres il a su éviter; que de froissements, épargner; et, pour ne pas montrer que ses bonnes œuvres, que de ruptures amenées, que de batailles livrées, grâce à lui! Vous cherchez telle cause historique au confit ou à son apaisement, vous fouillez archives et bibliothèques, vous vous imaginez, enfin, avoir mis la main sur les faits créateurs de la querelle ou de la réconciliation; et vous bâtissez là-dessus tout un système, qu’on enseignera dans les écoles de l’avenir. Mais vous vous trompez! Vous n’y entendez rien! C’est _Si_, et lui seul qui a tout fait! N’est-ce pas lui, qui représente l’honneur des nations, et l’intérêt même de chacune d’elles: car, au fond de tout, il y a l’intérêt!
Passons-nous aux rapports de société? Il est impossible d’être aimable ou dévoué, en se passant du concours de _Si_. Le mariage ne se fait jamais sans que... _Si_ ne soit prononcé. La naissance ne se soustrait pas à son influence, et la mort même, toute dernière souveraine, lui est soumise, elle aussi.
En fait d’amour, me faudra-t-il encore dépeindre le rôle de _Si_? Nulle part il ne se montre plus envahissant, plus exclusivement dominateur, plus jaloux de faire sentir sa force: il se glisse au cœur de celui qui espère, et de ceux qui ont tout à redouter: il crée les rêves dorés du bonheur et les plus noires imaginations du soupçon. Il unit, sépare, rapproche, bouleverse à volonté, mille fois plus puissant que le petit archer de l’antique mythologie.
Il est aussi le grand constructeur des châteaux en Espagne. Il nous aide à supporter la vie, par l’espérance de chaque jour, et à la finir moins tristement par l’espoir de l’éternité. A ce titre nous n’avons que des remerciements à lui adresser, à ce consolateur qui encourage et soutient le faible, sur le point de défaillir.
Vous imaginez peut-être qu’il a daigné épargner nos sentiments les plus impersonnels, les jouissances esthétiques de l’art le plus détaché de la terre? Erreur! L’habile trompeur a su se glisser, jusque dans les notes de l’octave, dont on ne le chassera jamais, et qu’il ferme victorieusement, placé au faîte le plus haut.
Dans notre langue, ce mot _Si_ est représenté par plusieurs figures, composées toujours de deux lettres.
La première de ces figures montre le signe _parole_, suivi de l’idéogramme _désaccord_. Manière originale de nous dire que _Si_ entre dans la phrase, uniquement pour en changer le sens et le rendre douteux.
La deuxième figure est formée des mots _homme_ et _morceau_. Est-il possible d’exprimer plus clairement qu’avec _Si_ on ne possède jamais l’homme tout entier? Du reste, l’ensemble employé seul, veut dire: _faux, trompeur_.
Une troisième figure commence également par _homme_, et se termine par _favori_. Certainement, l’inventeur de notre écriture a voulu, dans sa profonde connaissance du cœur humain, nous faire entendre que la promesse conditionnelle, qui laisse la liberté de se dégager à un moment donné, est et demeure bien chère à l’homme!
Enfin, une dernière figure nous montre _Si_ sous la forme d’une _femme_, accompagnée du signe _bouche_.
Quelle éloquence dans cette représentation, et quelle vérité! _Si_, n’est-ce pas tout cet être ondoyant et divers, perfide comme l’onde et charmant comme l’aurore, qui personnifie toutes les finesses unies à tous les charmes? N’est-ce pas la femme tout entière? Et cette créature exquise, toute parfaite que nous la désirions, ne perdrait-elle pas une grande partie de son empire sur le sexe prétendu fort, en abandonnant tout ce qu’il y a d’attraits et d’émotions dans l’usage raffiné qu’elle sait faire du... _Si_?
Sans doute, le créateur de nos caractères, en multipliant les idéogrammes chargés de représenter ce vocable, avait parfaitement conscience de l’impossibilité d’en rendre, par un seul signe, les sens multiples et les emplois variés. Aussi en inventa-t-il quatre, et ce n’est pas trop. Est-ce même assez, et tout a-t-il été figuré ainsi? Je ne le pense pas: notre langue a eu beau multiplier les images pour montrer tout ce que _Si_ renferme de pensées, de finesse, de ruses, de doutes, de désirs et d’espérances: l’expression, ici, sera toujours au-dessous de la pensée; elle ne parviendra jamais à rendre toutes les modalités, infiniment diverses, d’un mot qui échappe à la définition, qui est l’incertain posé en axiome, l’insaisissable fait _verbe_.
A ce point de vue, nos _Si_ chinois ont même un grand désavantage, quand on les compare au _Si_ français. Chacun des quatre est quelque peu spécialisé, appliqué à une espèce particulière du doute, plus défini, par conséquence.
Le _Si_ français, au contraire, jouit d’une puissance illimitée, comme le sens même de cette particule: la langue lui appartient en entier; son empire absolu, qu’aucune fiction ne restreint, est bien fait pour épouvanter l’écrivain et lui inspirer le désir de se passer d’un ami dangereux, du plus envahissant des collaborateurs. Aussi, quelque secourable qu’il puisse être, d’ailleurs; quelque grands que soient les services qu’on peut attendre de sa fréquentation, je me suis senti pris de frayeur, au moment de me trouver à côté de cet absorbant auxiliaire. J’ai donc résolu, pour aujourd’hui du moins, de renoncer à toute relation avec ce personnage très prépondérant. J’ai voulu, même en ne parlant que de _Si_, éviter soigneusement de faire appel à son intervention, pour échapper aux hésitations, aux doutes, aux craintes, que son entrée en scène implique toujours; pour me soustraire aussi, au retour perpétuel de ce son aigu, toujours le même, et qui eût fini par changer ce _si en scie_.
Quoi qu’il en soit, cette simple comparaison entre les rôles différents joués par un seul et même mot en français et en chinois, suffira peut-être pour faire comprendre au public européen quelles difficultés s’opposent à une modification artificielle de notre langue et de notre écriture. Avoir tant à dire, pour un seul mot! Que serait-ce donc, lorsqu’il faudrait en étudier quarante mille?
J’ai fait tout ce que j’ai pu, pour rendre tangibles les obstacles qui se dresseraient devant une tentative de transformation. Mon but a-t-il été atteint? Ai-je donné à entendre au lecteur ce que je ressentais moi-même? A-t-il saisi tout ce que renferme de grandes choses ce petit mot? Et comprend-il comme moi que les nuances sont intraduisibles?
Peut-être ai-je bien fait. Peut-être aurais-je pu mieux faire... Si...
LE DUEL
L’Europe est décidément pour moi une mine inépuisable de surprises. Les contradictions les plus flagrantes s’étalent ici, côte à côte, sans que personne s’avise de trouver étonnantes ces juxtapositions bizarres.
Ce matin, j’ouvre un journal. La première chose qui me saute aux yeux, est le récit d’un duel entre deux journalistes: l’un des adversaires a été tué raide; l’autre est sorti de l’affaire suffisamment estropié.
J’avais déjà entendu parler, autrefois, de ces combats étranges, qui ont la prétention de régler des questions d’honneur à coups d’épée ou de pistolet. Je m’étais demandé d’où les Européens civilisés pouvaient tenir cette coutume aussi sauvage et voici ce que j’ai appris.
Le duel prit naissance, il y a plus d’un millier d’années, pendant cette triste période qu’on appelle le moyen âge, durant laquelle toute l’Europe fut plongée dans la plus effroyable barbarie.