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Part 11

--Ah! mon Dieu, grondait la bonne avec son accent méridional, mon Dieu! quel cauchemar que cet homme! On en ferait une chanson de tout ce qu’il dit.

--Voyons, calmez-vous, lui répondait sa maîtresse, n’y faites pas attention, vous savez bien que Monsieur est un peu difficile.

--Eh! Madame, c’est qu’il y a longtemps qu’il mange! concluait-elle aigrement.

XVI

Ainsi, gravir la montagne, tandis que la forêt déroule à ses pieds, au fond du ravin, les masses sombres des sapins, à cet endroit d’où l’on aperçoit au loin la mer immobile comme son beau rivage, avec des voiles dépliées à sa surface dont la couleur crémeuse fait songer à de blancs papillons posés sur un champ de lin fleuri d’azur; s’asseoir pendant l’ardeur du jour sous les lauriers-roses, près de la source cachée derrière des figuiers entremêlés d’une vigne sauvage qui donne des fruits dégénérés et dont le vieux cep prend, avec les siècles, la force rude d’un jeune chêne, pour suivre, dans l’ouverture du roc, où les capillaires et les scolopendres ont établi leur maison verte, les mouvements peureux de l’oiseau altéré; fouler avec indifférence la poussière disséminée des hommes dans la ville morte; admirer sur les grappes du raisin la même mielleuse couleur d’or que l’on voit étendue sur les marbres en ruine transpercés de soleil; se reposer sur un antique cercueil de jeune fille, où l’on descendit peut-être l’amour et la beauté et pleurer sur elle; puis, fermer soudain les yeux pour ressaisir les scènes de son enfance dans leur cadre gris et voir Saint-Malo, les vieux murs rongés par l’embrun des vagues, les forts, les tours, les châteaux, les grèves, les rochers, les navires ployant sous le vent, les phares lumineux oscillant au milieu des tempêtes, la mer tournant ainsi qu’un anneau autour de ce vieux granit qu’elle enchâsse comme un bijou démodé, grossièrement taillé par les naïfs corsaires; s’endormir ensuite allongée sur un sarcophage, la tête appuyée sur un bouquet fraîchement cueilli ou sur d’épaisses mousses, sans songer qu’avec ses tresses blondes, l’expression austère de ses habits et l’ovale aminci de son visage, sa taille haute drapée dans une simple gandoura, elle attendrissait autant le cœur que le souvenir d’une vierge inconnue qu’on n’imaginait ni plus belle ni plus pâle que la jeune Bretonne dormant sur son tombeau au bord d’une voie romaine; puis enfin redescendre lentement au village et rêver, appuyée sur sa terrasse par des nuits étincelantes d’Afrique, où les astres ont tant d’éclat qu’on ne peut en détacher ses regards, étaient les plaisirs avec lesquels Jeffik se flattait de vaincre l’ombre de Swevenmor.

Mais cette existence de contemplation et de songes ne servait qu’à augmenter la force de ses sentiments intérieurs.--La solitude est un terrain où prospère l’amour.--Impuissante à dominer ses pensées, elle s’accusait tour à tour d’être infidèle à sa passion ou à son devoir, et ses jours se consumaient de plus en plus à lutter contre les fantômes de son cœur.

Une sorte d’espérance, qui ne quitte l’amante que lorsqu’elle n’aime plus, se montrait parfois à ses yeux, semblable à l’étoile lointaine dont on distingue avec effort la faible lueur à l’autre bout du ciel. Son esprit enthousiaste ne pouvait s’empêcher de palpiter sans cesse, comme les ailes d’un oiseau mourant, au souffle de l’idéal. Le vautour blanc de l’Atlas aux pieds croisés s’élance aussi vers le soleil avec la proie dérobée au troupeau, soudain ses forces le trahissent et il la laisse retomber du haut des airs.

* * * * *

Les vignes étaient vendangées et le vin fermentait au fond des celliers que les colons creusent dans le roc au-dessous de leurs chaumières adossées au coteau; le rat des champs, pressentant le retour des pluies, se rapprochait des villages; les charbonniers espagnols revenaient des forêts avec leur escorte d’ânes disparaissant sous les sacs liés de branches flexibles; on achevait les semailles; on rentrait les pommes de terre, les dernières courges; on bouchait les crevasses pratiquées par la sécheresse dans les murs de pisé; on entassait sous les hangars les racines de lentisques qui servent à alimenter les foyers; et le marchand arabe, ayant pressé ses olives, arrêtait de porte en porte son bourriquet chargé des outres de peaux de bouc, pendant sur ses flancs comme deux bêtes mortes, qui renferment l’huile vierge et un peu verte.

Le soir, un vent glacé, courant sur les plateaux avec un grand murmure qui venait de la mer et des bois, chassait Jeffik de la terrasse; la nature perdait chaque jour de sa beauté.--Certains pays, comme certains visages, ne peuvent supporter impunément la tristesse.

* * * * *

Ce fut vers ce temps que la jeune Bretonne éprouva une commotion qui la replongea plus avant dans son trouble.

Un soir de décembre qu’elle considérait dans une allée du jardin quelques feuilles de figuier tombées des branches, glissant à ras de terre en se déplaçant, par petits bonds, comme un oiseau qui cherche quelque graine, Jeffik entendit un pas résonner sur la route sèche et sonore. C’était un pied jeune, quoique un peu lourd, mais décidé néanmoins. Tout à coup l’homme parut au tournant du chemin, pleinement éclairé par la lune. Elle reconnut tout de suite un militaire, un trainglot, comme on en voit chaque semaine venir de Miliana avec leurs mulets pour approvisionner d’eau ferrugineuse la table des officiers, et qui, ne devant partir que le lendemain, rentrait se coucher chez quelque colon de sa connaissance.

Celui-ci se distinguait, au physique, par sa grande taille, ses cheveux roux, sa laideur et son air joyeux. Il faisait tourner de la main droite une grosse matraque et poussait devant lui, avec son pied, un caillou tout en cheminant; puis il cessa son jeu, sembla se recueillir, et entonna tout à coup ce refrain de la chanson normande que chantent les conscrits au pays d’Auge:

En avant, la Normandie! Marchons d’aplomb, mes enfants. Elle n’est pas engourdie, La race des gars normands!

Ce fut pour Jeffik tout une apparition de Saint-Paul-Église et de son amour. Aussitôt qu’il parvint à portée, elle fit signe au soldat de venir lui parler. Mais voyant cette femme en blanc, il dit:--Ah! vous m’avez fait peur!

Elle le questionna sur mille sujets à la fois. Alors il l’interrompit:

--Attendez, j’vas vous dire tout c’que j’sais. Moi, je servais à Saint-Paul, à l’auberge, chez Turpin; j’conduisais les voyageurs dans le cabriolet; j’ai tiré au sort, j’ai amené cinq, a fallu partir... C’était une bonne place...

--Parlez-moi de tous les gens du château!

--Bon. Ledormeur a marié sa fille Adrienne,--la jeune qu’a tant d’astuce;--elle a monté une grande boutique en ville. La dame du secrétaire de la mairie est devenue folle à force de chanter, on l’a menée au Bon-Sauveur de Caen; son pauv’ mari était quasiment mort tant qu’il avait bu de camomille:--toujours manger des radis et boire des infusions, vous comprenez!... maintenant y mange chez nous et y se r’fait ben.

--Et le commissaire de police?

--Ah! Madame, y l’y ont fait un procès, rapport aux dames vertes! Fallait ben qu’ça vienne. Alors il est parti ailleurs. On l’a renvoyé que j’pense.

--Et le maître d’école?

--Il a de la chance, celui-là, comme un pendu!... Sa tante est morte: avec son héritance il a entrepris un journal; tout le monde l’achète le jour du marché; sa femme et lui l’impriment la nuit, sensément dans une machine; il porte un ruban violace à sa boutonnière;--paraît qu’on l’a nommé officier.

Et puis, vous vous rappelez ben le grand Norvégien?... il est revenu comme un intrépide; il a couru tout le pays en toqué pendant huit jours, comme s’il avait perdu quéque chose... après, on ne l’a point revu.

Il parla encore longuement sur toutes sortes de choses, mais Jeffik ne l’écoutait plus.

* * * * *

Maintenant les perdrix ont cueilli les dernières baies de lentisques, l’hyène s’enhardit dans ses excursions nocturnes jusqu’à regarder à la clarté de la lampe, par la fenêtre sans rideaux des maisons, la famille réunie pour la veillée; quelques larges gouttes d’eau volent à la tombée du jour, les oiseaux poussent des cris inquiets, la haute mer est une plaine blanche. Le lendemain la pluie tombe, tombe à torrents, elle rebondit, roule sur la croûte desséchée de la terre et commence à grossir l’Oued-Djer qui se met à bondir, à bouillonner, à gronder, à se cabrer dans son vaste lit; il déracine les lauriers-roses, il abat les grands roseaux, il roule des arbres, il chasse les bêtes fauves tapies dans ses fourrés impénétrables; le gué disparaît et son passage présente à ce moment des dangers très certains. Malgré cela, les Arabes que leurs affaires appellent derrière le Zaccar le traversent tout l’hiver avec leurs mulets pour s’éviter un long détour, et les soldats continuent à venir s’approvisionner d’eau minérale.

Léopold avait entre toutes la vanité de vouloir passer pour bon cavalier et il ne prenait pas d’autre direction pour se rendre, au jour déterminé, chaque mois à Miliana. Il montait une petite jument douce et fort légère, deux Arabes lui faisaient escorte. Pendant toute la belle saison, c’était pour lui une promenade matinale charmante de deux heures à peine. Le sous-préfet le gardait à déjeuner, ce qui l’honorait fort: un fin repas de vieux hommes gourmands égayé d’anecdotes. Il ne se fût jamais pardonné de manquer d’exactitude au rendez-vous.

Aussi, sur le point de partir, quelques jours après les premières grandes pluies, n’écouta-t-il point les observations des chaouchs désignés pour l’accompagner, lui représentant que l’Oued devait être très enflé et qu’il vaudrait mieux suivre la grande route, quitte à prendre quelques temps de galop.

Comme ils insistaient, l’administrateur manifesta une certaine inquiétude, puis, consultant la pendule qui marquait dix heures, il frappa du pied et s’écria en jurant:

--Qu’est-ce que vous me chantez, vous autres! mais les trainglots passent, les gens de Vesoul passent, on nous prendrait pour de fameux capons! Allons, faites demi-tour!

* * * * *

Il paraît qu’au bord de l’eau, le fils du père Saussaie se montra moins rassuré. Le torrent aux nappes bourbeuses mugissait comme une cataracte, courait comme un chien, haletant; la jument, faible des jarrets, glissait sur les herbes trempées et se cabrait d’effroi; de plus, son caoutchouc et ses grandes bottes lui ôtaient la souplesse des mouvements; enfin, par honte de reculer, sans doute, par dépit ou fanfaronnade, il s’engagea dans la rivière entre ses deux cavaliers très sûrs de leurs chevaux. Tel fut du moins le récit de ces derniers qui tentèrent vainement de le sauver et échappèrent eux-mêmes par miracle à la mort.

Il périt ainsi, englouti dans cette rivière d’Afrique, dont son père, jeune soldat, suivit un jour les bords en chantant, vers l’endroit où le pieux Arabe ensevelissait sa vieille mère.

XVII

La maison, située dans le vieux Alger, est blanche comme un cygne, recueillie comme un cloître, carrée comme un dé d’ivoire; elle a deux petites fenêtres grillées percées dans la muraille: la première, qui se trouve hors de la vue des passants, laisse fuir la lumière au travers des barreaux et pendre un pampre stérile; la seconde, de plain-pied avec la rue en pente raide, reste muette et solidement close. Si quelque bruit vient à troubler le silence pénétrant qui l’enveloppe, ce ne peuvent être que des frôlements d’étoffes douces et de pieds nus mêlés à la poussière, quelques sons gutturaux et voilés, et le heurt des anneaux d’argent mesurant la marche des femmes.

Une porte étroite en boiserie, garnie de gros clous, s’ouvre sur la cour toute baignée de fraîcheur; à gauche, quelques marches, effondrées à demi, mènent dans une pièce spacieuse meublée à l’arabe; à droite, deux celliers voûtés soutenus par des piliers trapus, aux chapiteaux surchargés de dentelures qu’on emploie à suspendre quelques vases poreux, supportent la terrasse où conduit un escalier qui tremble.

Un antique pied de vigne, de plus de mille ans d’âge, monte tout droit jusqu’au niveau du toit en plate-forme; de là ses rameaux s’élancent horizontalement, sans faiblir, comme une chevelure qu’emporte le vent, et c’est un plafond élevé, vert et mouvant, tendu au-dessus de la cour arabe, un velarium aux dessins d’émeraude sur un fond de ciel bleu. A l’automne, quelques feuilles détachées des pampres s’échappent vers la mer comme des oiseaux d’or.

On dit que chaque soir une inconnue, plus belle qu’autrefois l’esclave chrétienne ravie par les maugrebins, et qui semble atteinte d’une langueur ineffable, monte les degrés branlants, s’accoude sur le mur bas dans l’angle de la terrasse où l’oranger secoue son parfum et ses fleurs d’albâtre, reste immobile et muette des heures entières, les yeux perdus sur l’horizon, jusqu’à ce qu’une enfant blonde, fatiguée d’écouter sa négresse lui conter l’histoire merveilleuse de la diablesse Maratha dont les yeux sont au bout des ailes, entraîne l’étrangère alors que la triste derbouka retentit encore sur les autres toits et accompagne les paroles gutturales des femmes arabes parées dans leur prison des plus éblouissantes couleurs, ressemblant aux oiseaux des îles et ramageant comme eux.

Quand l’enfant était lasse d’écouter la mer, de caresser ses pigeons, de partager par-dessus les murs ses fruits avec les muchachos voisins et de lire dans les livres, elle grimpait, vers le soir, jusqu’à l’ouverture grillée de la fenêtre en se tenant aux pampres pour voir tout d’un coup passer au-dessous d’elle quelques ombres inattendues effarouchant la ruelle morne.

Un jour qu’elle était ainsi, penchant son visage mélancolique, elle entendit son nom prononcé tout bas dans la rue. Très peu de gens le connaissaient à présent ce nom, aussi son cœur fut horriblement serré, et joignant ses petites mains blanches, elle écouta avec angoisse.

--Anne, dit encore la voix, si bas que c’était comme un souffle.

Alors l’enfant, inclinée vers la rue, avec confiance répondit sur le même ton, comme s’adressant à un esprit venu pour la consoler:

--Est-ce vous, ma mère, qui appelez votre enfant?

--Hélas! non, ma pauvre petite, murmura un grand jeune homme qui se montra soudain, ce n’est que moi!

--Swevenmor! s’exclamait-elle avec stupeur, voilà Swevenmor!

Elle courut lui ouvrir l’étroite porte.

Et, bien qu’elle ne fût encore qu’une toute petite fille, Anne vit que ce beau jeune homme avait beaucoup souffert et qu’entre ses boucles blondes quelque chose se balançait sur son front, comme une ombre.

Jeffik, attirée par le bruit ou par la vibration de ce nom bien-aimé, parut au seuil de sa chambre et demeura sans cris, sans gestes, comme clouée par l’effroi aux degrés effondrés.

Pendant bien longtemps ils ne purent que pleurer et s’étreindre, pleurer et s’étreindre encore, tant leur joie, à peine ressuscitée, vacillait devant eux, était obscurcie de tristesse et de science funeste. Ils s’entretenaient de leur amour et le berçaient dans leur cœur avec des sanglots, comme une mère étreint entre ses bras son enfant mort.

Vainement la vieille négresse plaça devant eux, sur la terrasse, un plat de bois où fumait le repas, des fèves nouvelles et un fruit d’ananas; vainement elle coupa, en l’honneur de l’hôte, la plus belle grappe de muscat doré pendant à la treille comme un lustre d’or; vainement elle sourit à tant de jeunesse; rien ne put arrêter les larmes délicieuses qui allégeaient leurs âmes et entraînaient tout doucement le flot de leurs infortunes.

Le lendemain Arvid dit à Jeffik:

--Nous sommes deux plantes de rocher: moi, je ressemble au saule penché sur un torrent; vous, à la fleur d’œillet sauvage épanouie dans la falaise, arrosée par l’écume des vagues. Ici l’on meurt. Il y a plus de tristesse nostalgique sous ce beau ciel inaltérable et sur cette mer endormie que dans nos nuages mobiles et nos marées tumultueuses. Pour valoir quelque chose, l’homme a besoin d’être ébranlé jusque dans les profondeurs de son être, le meilleur est celui qui tremble dans son nid et dont les humbles jours roulent emportés comme des brins d’herbe par le flux des hivers, des vents et des flots.

Et prenant la Bretonne sur sa poitrine, comme pour l’emporter et la défendre, il continua avec enthousiasme par ces paroles dont il l’enchantait autrefois, et dont le souvenir retombait sur son cœur comme la strophe d’un poème:

--Allons au Nord, vers la Finlande et le Groenland, du côté des Valkyries et de l’Étoile Polaire, fouler des neiges inviolées; tu coucheras dans des lits de bouleau élevés comme des trônes, où le regard nacré de la curieuse lune coulera sur toi à travers le bleu trouble de la nuit; tu entendras le sol résonner sous le pas des chevaux sauvages; nous mangerons dans des plats d’argent des rôtis de rennes en buvant du vin épicé et du lait caillé tremblant dans des terrines; pour te plaire, les femmes du gaard sortiront des greniers la plus belle gerbe afin de l’offrir aux oiseaux que tu verras accourir de tous les coins du ciel; pour t’en parer, je détacherai du bras d’une Finlandaise des bracelets d’or dont les ciselures ont des caprices dignes de l’art le plus pur, et je te porterai dans mes bras au-dessus des torrents; serrés l’un contre l’autre, allons vers le Nord, jusqu’aux bornes silencieuses de la terre, pour comprendre mieux la majesté de l’amour!

FIN