Part 5
Les pauvres femmes avaient réellement pâti dans cette bicoque, et Dieu seul sut ce que la mère lui demanda tous les soirs devant le foyer refroidi, en égrenant son chapelet, tandis que son beau regard noir se tenait tourné en haut avec une foi ardente. Depuis longtemps on manquait de bois, et Lisabeth, la bonne, allait tous les jours à la ville acheter un fagot qu’elle rapportait sur son dos: cela faisait un feu de joie. Il se trouvait dans le milieu des branches un tas de feuilles mortes, feuilles de chêne, feuilles de platane, feuilles de frêne, que l’on jetait à pleines mains dans l’âtre et dont la flamme léchait goulument la peau dorée. C’était si bon, qu’Anne s’allongeait tout de son long devant la haute cheminée, les cheveux répandus, le visage tout rose et ses belles petites mains traversées d’une lumière rouge.
Tant qu’il ne s’était agi que de surmonter un danger matériel, de supporter des privations, Jeffik avait conservé ses joues rondes, sa belle humeur triomphante.--Ses aïeux ne restèrent-ils pas pauvres, eux aussi, par dandysme, par obstination douce?--On lui avait conté mille fois combien peu soucieux ils se montraient de posséder la terre, mais prodigues au contraire, n’ayant qu’une idée, se débarrasser au plus vite de tout cet or qu’ils rapportaient des mers du Levant et dont ils ne savaient que faire, très ennuyés de leur incapacité aux choses pratiques. Cela les rendait malheureux de se trouver soudain si riches, et l’un d’eux, qui était corsaire, n’imagina rien de mieux, après une capture, que de fricasser les louis à pleine poële et de les jeter tout brûlants, du haut d’un balcon, à Pondichéry, sur la foule des badauds.
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--On ne trouve plus beaucoup de ces hommes, à présent, ajoutait Mme Trégar-Creachmeur; pourtant, chez nous, il n’y aurait pas encore un vrai Breton à s’en étonner.
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Mais toute la bravoure de la jeunesse s’évanouit devant la première souffrance de l’amour. Il semble que le cœur d’une vierge soit un fruit délicat blessé au plus faible contact de la vie.
Bien souvent, dans ce gros pays de rapport, où le souci de l’argent prime tout, on ne se cachait pas pour faire entendre à Jeffik qu’on la trouvait très gentille, avec sa taille mince et ses yeux bleus, mais aussi qu’elle serait infiniment plus désirée avec la dot des autres filles de la ville que l’on voyait le dimanche se promener sous les tilleuls, habillées de neuf des pieds à la tête, toutes flambantes dans leurs toilettes de mauvais goût. Elle ne les fréquentait point, par fierté, et ne pensait pas au mariage, sentant bien qu’elle était un être d’exception au milieu de cette jeunesse grossière, que son avenir viendrait d’ailleurs, de très loin, du Nord ou du Midi, du hasard ou de la Providence! Il lui faudrait faire caprice, comme on disait en raillant. Ne valait-il pas mieux croire que Dieu lui gardait en réserve un de ces fiancés qu’il destine aux jeunes filles pauvres? Quel qu’il fût, il viendrait vers elle vêtu d’illusions, guidé par une étoile; il traverserait la terre en suivant une voie frayée pour lui seul; elle irait à sa rencontre en courant, et quand il l’aurait prise dans ses bras, serrée sur son cœur, tout serait fini; peut-être mourraient-ils, ou bien ils seraient ravis au ciel.
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Du jour qu’elle vit Swevenmor, tout fut changé dans sa personne, ses regards prompts devinrent languissants, son teint prit une telle délicatesse qu’il semblait de la substance même de l’amour. Elle tombait à chaque instant dans de profondes méditations dont on ne pouvait la distraire, et quand on prononçait brusquement son nom, elle rougissait si fort que ses épaules semblaient brûler l’étoffe de son corsage. Elle ne voulait plus regarder dehors, plus voir le paysage; les nuages lui semblaient sans couleur; à travers les prairies inclinées la rivière se déroulait entre les berges comme une pièce de brume; et les pluies interminables lui paraissaient grossies des larmes de tous les mondes: son âme végétait comme une terre gelée et sans lumière, abreuvée d’ennui et ivre de néant. Il lui arrivait d’ouvrir un livre et de le fermer sans en avoir conscience; elle changeait aussi des objets de place et ne s’en souvenait plus. Un jour elle prit dans ses mains l’Imitation et lut ces mots:--l’homme ne vit pas seulement de pain.--Alors une lumière se glissa dans son âme, elle comprit; mais sa tristesse n’en fut point diminuée.--Il arriva qu’ayant laissé tomber ses bras sur le cou de sa sœur, la voix de Jeffik se mouilla soudain de larmes, et comme l’enfant, le cœur serré, voulait lui parler du norvégien dans l’espoir de la distraire, la jeune fille pressait sa main sur les lèvres de la petite, s’écriant avec effroi:--Ne dis rien! ne dis rien!--Et la pâle théorie des peines du cœur se mettait à défiler devant ses yeux accablés.
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Un soir d’avril un autre miracle se fit en elle.
--Sortons, petite Anne, dit Jeffik, marchons dans le vent, mon front brûle, je veux guérir.
C’était l’heure où, munis d’une lanterne, les chasseurs poursuivent au travers des herbus les chevaliers à pieds rouges, où le grand cygne sauvage commence à décrire un cercle majestueux au-dessus des terres marines, où la mouette argentée se presse avec amour à la crête du flot assombri. Les îles Saint-Marcouf étaient prises dans la brume, et l’on entendait, vers le sud, en prêtant l’oreille, comme la marche lointaine d’un fleuve: le bruit sourd du courant de la Déroute qui passe entre les nombreux écueils de la mer du Cotentin.
Le paysage changeait d’instant en instant, l’air était humide et un peu vif. Les jeunes filles traversèrent en courant la prairie déjà mouillée, franchirent la passe aux vaches en travers de la douve et se mirent à marcher sur la digue en se dirigeant vers les grèves. Entre les peupliers, au-dessus des haies, flottait une fumée blanche et compacte. Une exhalaison empoisonnée venait des bancs de vase des marais découverts: le souffle putride des fièvres paludéennes du printemps.
Des picoteux amarrés à des pieux de bois au bout d’une courte chaîne, battant, à intervalles réguliers, le gravier de la rive, le frôlement d’un crapaud qui sautait dans les herbes, la conversation de deux vieux marins, troublaient seuls un silence plein d’apaisement.
--Un jour comme le jour d’aujourd’hui, personne n’est hardi à la barre, dit l’un d’eux.
--Y a pas de bon pilote de brume, répondit l’autre sentencieusement.
--Le Norvégien n’a pas atterri agneu: qui veut la mort la trouve.
Comme ils parlaient encore, le vent se mit à souffler, il repoussa le brouillard avec violence en parcourant la mer et la campagne, s’enflant à chaque instant dans sa course. Des rangées de tamarins inclinaient jusqu’à terre leurs panaches légers, les flots se soulevaient, bouleversés par des remous lointains.
Alors Jeffik en levant les yeux vit aussi une grande agitation dans le ciel.
--Le Norvégien n’est pas rentré. Oh! l’imprudent, le fou, le pauvre enfant! murmura-t-elle, glacée d’effroi.
Mais Anne ne l’entendit pas car elle aimait à courir et à crier dans la bourrasque. Le vent avait pris ses cheveux en arrière et les levait tout droits sur sa tête, ils demeuraient ainsi un instant comme en équilibre, puis ils se mettaient à tournoyer avec vitesse, et d’un seul coup s’abattaient avec la douce fraîcheur d’une caresse le long de ses joues pâles. Les voix de la tempête lui arrachaient ses paroles et les emportaient en fuyant très loin, on ne savait pas où, et elles lui répondaient avec des accents effrayants et nombreux, pleins de menaces, calins, plaintifs, grêles ou aigus: c’était comme une invisible troupe d’êtres disparates chuchotant à son oreille, déchaînant des colères, des furies, des passions, qui ressemblaient tout à fait à celles des hommes.
Comme l’enfant s’approchait de sa sœur en bondissant, plus légère, plus aérienne, plus svelte, plus étrange qu’un de ces petits génies appelés _duz_ par les vieux Bretons, Jeffik l’appela.
--Viens près de moi, ne me quitte plus, j’ai peur.
Et d’un geste délicat, soulevant sa mante noire aux larges plis, elle y enferma la rebelle.
--Peur! s’exclama la petite fille, tu as peur, toi, si brave!... Peur de quoi, Jésus-Dieu! du vent? mais il gronde aujourd’hui, il caresse demain. Ne l’aimes-tu pas, quand il s’est roulé sur les sauges et les menthes fleuries et qu’il agite dans les meules l’arôme des foins coupés? Rien ici-bas n’est parfaitement aimable ni fidèle. Crois-tu la mer toujours tranquille parce qu’elle a, un soir, léché doucement tes pieds? Crois-tu les cieux vides lorsque tu ne vois point d’étoiles? Crois-tu mon cœur stérile si je ne pleure point?
En achevant ces mots, Anne demeura songeuse, scrutant l’infini. Son visage de petite sainte païenne, aussi pâle que la feuille du chardon, rayonnait d’une mystérieuse intuition. Et quoique un peu confuse de son éloquence, elle reprit:
--Il est des jours, Jeff, où j’ai rêvé d’une autre naissance... ailleurs... autrefois... C’est très vague tout d’abord, et dans la saison du printemps, quand la terre se couvre de fleurs... Cela me prend en aspirant le grand air, l’herbe des champs; alors,--ris, si tu veux, de ces songes,--je me souviens d’autres parfums respirés en des lieux inconnus, mais aussi forts, aussi doux, aussi vivants.
Et avec ce singulier esprit d’observation qui se rencontre en pleine maturité chez de très jeunes enfants, elle expliquait comment elle avait perçu dans tous ses sens la certitude d’une vie antérieure, le travail dans son petit cerveau qui aboutissait à cette conscience des inéluctables recommencements, la souvenance de limbes où son essence immortelle s’était baignée et consumée dans de molles ténèbres. Que de fois, le visage enfoui dans les herbes, assourdie des bruits intimes de la terre, de cette musique vibrante que font les choses infimes, un frisson l’avait secouée, tandis que, comme une image trouble, passait devant ses yeux la poignante sensation de son âme, vagissante encore et ressuscitée.
* * * * *
L’aînée, tout à son infortune, l’écoutait à peine. Une souffrance se mêlait à sa grâce.
Elle avait revêtu, ce soir-là, par une touchante fantaisie, l’antique costume de son aïeule renfermé depuis plus de cent ans dans un coffre de bois de fer. C’était un ajustement de jeune femme qui pressait doucement ses formes virginales. Des étoffes longtemps repliées s’échappait une odeur fine et poivrée de santal et de vétyver. Le justaucorps, un peu raide, était de drap blanc orné de galons brodés en or des plus antiques dessins bretons. La jupe, taillée dans un lourd brocard couleur de pervenche, tombait à plis droits sur les chevilles, comme on en voit, sculptés, sur les statues des reines au moyen-âge. Jeffik portait sur ses cheveux relevés en casque une coiffe de dentelle qui formait un cône tronqué d’où partaient deux longues brides transparentes, roulées et déroulées à tout instant par les vents; mais cette belle parure se trouvait cachée sous son grand manteau noir. Seule, sa jolie tête, qu’elle portait naturellement avec un gracieux orgueil, montrait par intervalles sa blancheur à la lune effarée.
Elle pensait, la jeune fille, en frissonnant dans cet habit de morte si bien gardé depuis le jour des anciennes noces, qu’un autre cœur, soulevé par les flots du même sang, avait battu derrière ce corsage nuptial, lorsque l’époux, enlevant l’épousée de la maison de son père, l’emportait joyeusement sur son cheval, à la façon poétique des vieux Bretons. Elle s’imaginait voir la jeune femme s’élever sur la pointe des pieds au-dessus du perron de granit, tandis qu’il la saisissait par la taille en la nommant sa douce belle. Ce soir-là, sans doute, les fleurs étaient fermées dans les prés, on entendait, côtoyant le chemin, une source courir sur des petits cailloux et le vent trembler dans les feuilles.--Amour de marin, amour de chagrin!--La grand’mère fut vite veuve du bel époux disparu en mer.--La même mer, le même habit périssable...--Mais eux, les amants, les nobles cœurs enflammés!...--Voilà, fleur de néant, ce que tu ne pouvais comprendre.
VII
Il ne pleuvait pas, l’électricité s’abaissait en silence sur la mer sinistre. Le vent devenait de plus en plus fort et régulier. Le phare, posé au milieu des polders, à l’entrée du golfe, se trouvait d’instant en instant couvert de flots, noyé d’écume. La vague s’élevait comme une forteresse, se dressait comme une bête sauvage, puis écroulant avec fracas son sublime édifice, ou se roulant toute frémissante avec des grincements de colère au pied des rochers, reculait soudain en menaçant encore.
L’ombre s’étendait de toutes parts plus opaque.
Jeffik écoutait en silence le drame des choses ténébreuses. Elle n’avait plus peur, seule avec l’enfant, au milieu de la baie déserte; une puissance inconnue l’empêchait de retourner sur ses pas.
Comme une simple femme de marin, Mlle Trégar-Creachmeur attendait ce jeune homme qui n’avait pas d’amour pour elle, prête à se livrer à des transports de joie s’il rentrait sauf, et à tous les excès du désespoir si la barque qu’il montait ne pouvait retrouver son périlleux chemin.
* * * * *
Mêlé aux pêcheurs de la Baltique, au cours de son enfance aventureuse, le jeune étranger avait souvent couru des périls aussi grands, lorsque le bateau de son père nourricier se trouvait tout à coup environné de glaces détachées des terres du pôle boréal et voguant dans les parages arctiques au commencement des hivers, ou bien, qu’entraîné par les courants, loin du paisible fjord, son batelet de sapin lancé avec force vers les sombres promontoires ne devait son salut qu’au mépris des éléments.
Comme une noire macreuse, surprise à la pêche par l’approche du mauvais temps, regagne, en hâtant son vol et en jetant de faibles cris, la falaise qui lui sert d’abri, ainsi la barque d’Arvid, chassée dans la direction du phare, craquait et gémissait sous l’oppression des flots. Immobile à la barre, pâle et superbe, le Norvégien renversa le gouvernail de toutes ses forces, et le bateau qu’il avait laissé arriver jusqu’alors en plein sur les rochers du feu dériva un peu, et vint, en s’égratignant aux cailloux, se ranger à l’intérieur de la digue, dans les eaux paisibles de la Vire.
Quelques mots d’une langue gutturale furent jetés comme un remerciement en même temps que l’ancre résonnait lourdement sur la terre.
D’un bond Swevenmor fut près des jeunes filles. Elles fuyaient; mais le phare, qui léchait la jetée d’une courte lumière, lui avait dénoncé leur présence. Croyant avoir affaire à des pêcheuses il les rejoignit en courant.
--Que faisiez-vous là, leur dit-il, vous attendiez quelqu’un; il y a donc des picoteux dehors?
Jeffik serra le bras de l’enfant pour la contraindre au silence, et relevant sa mante sur ses lèvres, elle répondit d’une voix étouffée:
--Non.
L’obscurité était devenue si profonde qu’on ne pouvait distinguer la rivière des prairies. Le jeune homme n’apercevait pas sa tremblante compagne, mais il sentait son pas léger hésiter en trébuchant sur l’étroite plate-forme.
--Vous allez tomber, dit-il un peu brusquement. Allons, donnez-moi votre main: faut-il porter l’enfant?
--Ah! bien, merci! répondit la petite fille avec finesse en traînant ces mots d’un ton nasillard et paysan qui rendit à merveille l’accent de la contrée.
Jeffik marchait comme une fée. Il y avait en elle quelque chose d’aérien dont Arvid était troublé sans qu’il sût pourquoi. Sa robe s’agitait avec des bruissements veloutés, son souffle s’exhalait pur et court. On respirait à ses côtés une odeur d’élégance et de jeunesse qu’on ne pouvait définir.
Pour ne pas éventer son mystère, la jeune fille tendit bravement sa main dans l’ombre, et ce fut ce geste qui la trahit.
Jamais main plus soyeuse et plus tendre n’était tombée, comme une aumône, dans celle du Norvégien. Il la palpait avec curiosité et la serrait un peu. Un mince cercle de métal tournait autour d’un doigt et une petite pierre venait frôler sa paume.--Rien de bien précieux que cette bague ayant servi aux fiançailles: un vieux diamant retenu comme une goutte de rosée à un fil d’or tout terni. Encore n’en trouve-t-on pas autant à l’annulaire d’une pêcheuse! Mais deviner, sans aucun indice, le voisinage d’une créature d’essence plus noble, semble aussi aisé, à certaines créatures sensitives, que de reconnaître au parfum sa fleur préférée.--Et chacun de ces deux enfants, toute tristesse et pureté, se sentait, dans cette étreinte, plus fortifié contre la nuit, le silence et les vents.
Et si la lune émergeant des nuées, ou la lueur de quelque astre illuminant le ciel, avait permis au Norvégien de contempler les traits de cette agile fille du Nord, nul doute qu’il ne l’eût prise pour la gracieuse sœur d’une héroïne de l’Edda; et, aussi troublé que Sigurd découvrant dans un château fort Brinhild, la blonde Valkyrie, enfermée dans la cotte de mailles, sous l’armure pesante d’un guerrier, peut-être se fût-il écrié, comme lui:--Il n’y a point de femme comme toi, et je le jure, je veux que tu sois à moi, car tu es comme je le désire.
Ils traversèrent un coin du port très désert, des chantiers de bois, de charbon, de houille. Ils s’engagèrent ensuite, sans échanger une parole, dans un chemin défoncé aboutissant au château; il était bordé de jardins au-dessus desquels se profilait la ligne des hauts tilleuls, comme un mur d’ombre. Quand ils eurent franchi cette route pierreuse, la jeune Bretonne s’arrêta.
--Nous voici arrivées, merci, Monsieur, dit-elle sans déguiser sa voix.
Sa mante noire, tiraillée par la petite Anne, s’était soudain dégraffée, glissant sur l’enfant qui s’en dégageait à grand’peine; et tandis qu’Arvid tenait encore serrée contre lui cette main charmante, le réverbère fit couler sur leurs têtes une clarté douteuse.
Jeffik se tenait droite devant le jeune homme, pâle sous la lueur, blémissante comme un fantôme de la Scandinavie, un peu nébuleuse comme les apparitions, angoissée, un vague orgueil au front, l’effroi farouche dans les yeux, l’amour sur la bouche: ainsi lui parut-elle. Sa robe de brocard rigide se creusait en plis sculpturaux, et les broderies de son justaucorps étincelaient autour de sa gorge comme un pectoral composé de coquilles d’or.
Mais cette vision ne dura qu’un instant. Soudain il se trouva seul et confondu.
--Adieu! dit-il en tendant les mains avec la mélancolie d’un rêve. Jeune fille, ajouta-t-il plus bas, tu as des yeux semblables à tes flots, quand ils sont troublés ils deviennent sublimes.
Arvid n’entendit plus rien que la chute légère d’une branche détachée de la masse confuse des rameaux et le cri lointain d’un goéland.
VIII
Quand la mer et le ciel eurent épuisé leurs fureurs, des jours d’une suavité délicieuse se levèrent sur la vallée d’Auge. Une brise plus douce que l’haleine d’un enfant se mit à souffler sur la campagne, l’herbe commença à sortir de terre, brin à brin, d’un bout à l’autre des prairies, avec la timidité d’une semence qui lève. La nature avait une convalescence, ainsi qu’une jeune malade qu’abandonne le délire et la froide fièvre. Des larmes découlaient des arbres. Ce tableau rappelait encore un peu l’automne, moins l’espoir qui palpitait partout. Ce n’était plus le repos d’avant les semailles, mais le calme qui précède les enfantements. On voyait au pied des haies mouillées et nues la marge noire des anciens feuillages; mais un mystérieux tisserand, plus délicat que l’araignée, n’étendait plus sur les labours ce linceul cendré de gaze soyeuse que font étinceler les derniers soleils.
* * * * *
Chaque jour, un peu après midi, le père Saussaie descendait de sa soupente et se mettait à marcher pour se dégourdir, de long en large, devant le château, allant d’une aile à l’autre sans interruption et d’une façon automatique. Ces allées et venues régulières ressemblaient à la promenade d’un prisonnier au travers d’un préau. Les gamins de l’école qui commençaient à se rassembler sur les pelouses ne le troublaient pas.
Anne, dont les façons avec lui avaient pris un tour d’autorité despotique, lui dit un matin:--Vous avez l’air en pénitence, venez donc dans les champs.
Il la suivit après une légère résistance. Et à partir de ce moment, tout rajeuni, il faisait avec elle l’école buissonnière pendant une heure ou deux.
Ce fut un enseignement précieux pour l’enfant. Il lui apprit les mœurs des animaux, leurs habitudes suivant les époques, et quelquefois, près de son intelligente élève, il se laissait aller à émettre des idées d’une très grande élévation physiologique, à propos d’une bête nuisible, d’un oiseau ou d’une humble plante.
--Ne détruisez pas les vipères, disait-il, ne vous en plaignez même pas, pas plus que des méchants. Le venin qu’elles absorbent, qu’elles pompent de la terre et dont leurs vésicules sont gonflées, n’en ressortira plus pour se répandre sur les humains en maux cruels. Et cette méchanceté de certains êtres qui vous surprend et vous scandalise, aimeriez-vous mieux qu’elle se répandît sur vous? Cette glèbe est pleine de venin; laissons faire les vipères et la nature.
Devant les fleurs des prés il avait des joies de collectionneur, comme s’il les trouvait écloses dans son jardin. La couleur le préoccupait surtout.
--Oh! si on savait, si on savait, murmurait-il, pourquoi ici le suc bienfaisant, et là le poison? le bleu commun et le rose vulgaire, et le noir? Oh! le noir, si rare!
--Il me semble que vous êtes très savant, Monsieur Saussaie? concluait Anne.
--Voyez-vous, mon enfant, continuait-il, il est beaucoup de gens que rien n’étonne dans la création et qui n’ont aucune idée de son merveilleux agencement et de la beauté infinie de ses détails. Ils jouissent vaguement de l’ensemble et n’observent rien au delà, esprits vite satisfaits. Mais vous ne serez point de ceux-là. En vous recueillant dans le spectacle des petites choses vous puiserez une grande sagesse.
De temps à autre il soulevait sur son front sa casquette ressemblant à celle des invalides.
--Maintenant, vous ne verrez plus, comme en novembre, autour des fermes, la troupe des corbeaux effrontés voleter entre les sillons sur le pas des chevaux en sueur pour dérober le grain, tandis que le laboureur, comme un marin au gouvernail, dirige en haletant sa charrue d’érable. Ils vont commencer leur nid, avant les feuilles; il est dur comme eux, sans grâce, en terre battue ainsi qu’une aire de grange, couronné d’épines, et si haut sur les hêtres aux troncs lisses et sur les peuples, qu’on laisse en repos leur vilaine couvée.
Quand les premiers coups de soleil font sortir des polders une vapeur bleuâtre, les renards amènent les jeunes à l’entrée des terriers et les regardent se chauffer et bondir parmi les rochers. Je me rappelle, dans les nuits de mon enfance, à Saint-Jean-de-Daye, couché sous le chaume, les avoir entendu chasser pour nourrir leurs petits, et donner de la voix comme des chiens courants. Les mousses reverdissent, les perdrix sont déjà en pariade, les poules d’eau s’accouplent, les taupes commencent à pousser leurs taupinées d’où la terre sort toute menue, et les fourmis renaissent au travail.
Suivez-moi vers cette chasse où l’aubépine montre ses bourgeons. Voyez ce petit oiseau brun au bec effilé, il est sans éclat: c’est le rossignol. Il gèle encore qu’il prélude à ses plus beaux hymnes, et tout le temps que la femelle couve, perché sur une branche, à côté du nid, le musicien l’enchante.
Il lui apprenait aussi à reconnaître les heures d’après certaines floraisons.
--Le nénuphar n’attend pas sept heures pour incliner son calice vers les eaux; un peu plus tard le mouron fleurit; puis c’est le souci jaune; enfin la dame d’onze heures; ensuite la glaciale, au moment où la chaleur de midi réveille le maigre grillon et le porte à pousser un cri perçant.