Chapter 2 of 11 · 3999 words · ~20 min read

Part 2

La cadette, très blanche, un frêle et nerveux petit corps, la pâleur d’une enfant qui pense trop, le regard sans fond avec ce quelque chose d’adorablement borné qui, dans l’esprit des petits, n’est que l’ignorance de nos misères ou le refus d’y croire, mais aussi avec ce quelque chose d’admirablement limpide dans les prunelles,--comme une portion éclairée de l’infini que ces innocents apportent avec eux de la patrie des âmes,--une crinière blonde, longue, fine, rebelle, une irrégularité de traits absolue, d’où la faculté de peindre tous les sentiments passionnels, la tête toute d’expression, jamais jolie, souvent belle. Anne n’a pas eu son peintre, on ne la rencontre pas dans les musées, et c’est vainement qu’on la comparerait à un Greuze ou à un Vélasquez; Puvis de Chavannes l’a entrevue peut-être dans sa douceur sauvage de petite druidesse, impressionnable et brave, hardie et candide, violente et sensible.

Et tandis que les sœurs échangeaient au-dessus du vieil auvent leurs idées d’une lucarne à l’autre, elles remarquèrent le maître d’école gagnant les quais avec une hâte insolite, en coupant à travers la prairie, dans un costume qu’il n’avait l’habitude d’arborer que le dimanche. Il avait roulé sur sa bottine le bas de son pantalon noir, et un chapeau haut de forme d’une main, un parapluie de l’autre, il courait en chancelant, tantôt poussé en avant, tantôt rejeté en arrière par les ensorcellements du verglas. La dignité sévère et le maintien gourmé qu’il avait coutume d’observer lorsqu’il se promenait au cours des récréations entre ses deux adjoints hypnotisés par la crainte autant que par l’ennui, l’abandonnait à mesure que la colère montait à son crâne ovoïde, jaune et poli. Il frappa la terre de son parapluie, jura, se moucha; puis il songea tout d’un coup dans son orgueilleuse bêtise, qu’il devait être ridicule, et une sueur glacée refroidit encore les deux ailes de son nez. Justement, c’était l’heure où le maire donnait ses signatures à la maison commune et où monsieur le juge de paix, les avocats et les huissiers, emplissant les coulisses du tribunal, disposaient en sifflotant les accessoires de la justice. Il interrogea toutes les hautes fenêtres du premier étage. Aucune silhouette n’y dessinait son ombre. Il allait reprendre sa route, quand ses regards, déjà plus rassurés, montèrent, et découvrirent, dans les demoiselles Creachmeur, des témoins exécrés.--Elles lui mettaient la bile dans le sang, ces filles, à côté desquelles, sa femme, à lui, semblait une vachère; sans compter l’argent qu’elles lui faisaient perdre. Dieu merci! il prendrait sa revanche... aujourd’hui même..., car il allait à la rencontre d’un navire de Christiania, dont le propriétaire, un riche armateur, lui confiait, pour un temps, son fils Arvid Swevenmor, âgé de vingt-deux ans, afin qu’il apprît notre langue et s’initiât sans danger aux mœurs françaises, «dans le sein d’une famille aussi vertueuse que lettrée», avait eu soin d’écrire le modeste instituteur.

Il se trouva qu’on avait ôté la passerelle de bois sur la douve aux vaches qu’il fallait traverser, ainsi que le petit jardin des douaniers, pour se trouver sur la digue. Ce minuscule étang, qui se prolongeait en ruisseau autour du pré, se tenait et luisait au soleil comme un morceau d’étain; des joncs s’y reflétaient, et des orties toutes noires se penchaient avec détresse au-dessus du pâle miroir. Les gamins ne l’avaient pas même respecté malgré sa profondeur, et l’on y voyait l’étroit sillon de la glissade hardie que les sabots creusent et polissent, et que borde, comme un bourrelet de cygne, une râpure de glace rejetée par les pieds en un mousseux talus. Les dernières cenelles avaient laissé choir à sa surface leurs perles rouges, on eût dit la trace sanglante d’un oiseau blessé; les merles ne s’y trompaient pas.

Boscher eut le geste tragique d’un homme qui fait le sacrifice de sa vie. A pas comptés, avec des gestes d’équilibriste, le parapluie en balancier, il s’engagea sur l’eau, les prunelles tournoyantes, les jambes faibles, le cœur malade; puis, ayant senti un craquement inquiétant, il s’élança vers l’autre rive avec l’agilité d’un écureuil, serra dans ses bras le tronc d’un vieux saule, posa un pied à terre, tandis que l’autre s’enfonçait brusquement, avec un bruit de cristal brisé, près d’une touffe de roseaux. Il repêcha sa jambe, ruisselante jusqu’aux genoux, et, résigné à tout, traversa en grelottant les plates-bandes roussies du courtil des gabelous, secouant son pied auquel s’attachaient de petits brins de fumier.

Il était temps qu’il arrivât. Le bateau amarré, le bruit des dernières manœuvres s’éteignait en petits grincements de roues et de poulies; la planche venait d’être jetée et un jeune homme la franchissait d’un pas dégagé.

Le Norvégien portait une toque de fourrure et une longue pelisse. Les jeunes filles ne distinguèrent de son visage qu’une ferme et uniforme blancheur; elles n’aperçurent que deux mèches de cheveux, tordues à fleur de peau comme de l’astrakan et blondes comme du soleil, dépassant au coin des oreilles sa coiffure fauve.

Sans porter aucune attention à Boscher, occupé près du capitaine, Swevenmor prenait possession de cette nouvelle terre où il allait vivre.

C’était, sur les bords du petit golfe, un paysage hollandais, coupé de canaux, sillonné de digues enfermant dans le relief de leurs dures maçonneries le profil des nouveaux rivages, marécageux encore, où frisonne une mer de joncs et de plantes marines; et, comme un filet d’argent aux mailles inégales étendu sur la plaine, l’infinité des ruisselets. De l’eau, de l’eau partout arrêtée par l’hiver dans les veines glacées de l’humus endormi.

Cependant le maître d’école se porta devant le voyageur, et, gesticulant au-dessous de lui, il s’efforça, non sans timidité, d’attirer son attention. Il se haussait sur la pointe des pieds; même il se coiffa pour se grandir; puis, il agita un peu le bord de la riche pelisse du jeune homme, et, comme ce dernier abaissait sur lui ses yeux,--des yeux pareils à l’eau d’un glacier où se mire un ciel bleuâtre,--Boscher se mit à lui crier en pleine figure deux mots de langue norvégienne trouvés dans un dictionnaire. Cela ressemblait à un appel, au cri de guerre et de mort d’une peuplade africaine, à l’aboiement plaintif et aigu d’un chien auquel on vient d’écraser la patte et qui se sauve en hurlant.

Stupéfait, le pupille de l’instituteur se pencha vers lui avec compassion, et le désignant du doigt, se fit expliquer par le capitaine l’affection de ce pauvre homme.--Il l’avait pris pour un sourd-muet à cause de son inintelligible vocifération, ou pour un mendiant de White-Chapel transporté de l’autre côté de la Manche, avec son vieil habit trop large et son antique chapeau de soie lavé par les grandes averses.

Enfin, mis au courant, il s’exécuta ironiquement, dans un français très correct qu’il parlait avec une certaine lenteur, de n’avoir pas deviné de suite celui dont il allait être l’hôte; et Boscher, entièrement désorienté, ne trouva que ces mots à lui dire:--Alors, vous parlez...?

* * * * *

--Voilà, dit Anne à sa sœur, un jeune prince que les bonnes fées des forêts envoient pour rompre le malicieux enchantement qui fait que nous sommes si pauvres. Regarde, Jeffik, as-tu jamais vu une taille aussi haute?... Qu’il est grand!... qu’il est grand!... Mais le méchant instituteur marche près de lui comme un affreux nain et va l’enfermer pour empêcher que nous soyons princesses.

--Tu voudrais donc être princesse, petite?

--Quelquefois, murmura l’enfant.

Et dans son imagination elle se sentait pénétrée de la douce chaleur des grands salons où souffrent des plantes alanguies et des fleurs moissonnées en d’autres pays.--Cela devait être si bon, avoir chaud longtemps, toujours! Quand on a bien couru et pétri la neige, trouver un foyer qui rit, qui brille comme un soleil d’été!

Anne allait à l’école dans une petite pension menée par des religieuses, filles simples, douces et bornées. Afin de ne pas prononcer son nom, qui était décidément trop difficile à dire, on l’appelait au couvent «Anne de Bretagne». Ainsi, chacun apprit tout de suite qu’elle était une étrangère. Objet de curiosité et d’étonnement.

Pendant la mauvaise saison la bonne venait la prendre à sept heures à cause de cette grande place sombre qu’il fallait traverser avant d’arriver à la maison commune et de ces hauts tilleuls qui s’allongeaient en massifs d’ombre. Elle l’attendait dans la cour, saisissait son panier, et l’entraînait à sa suite. Souvent la petite fille l’accompagnait ainsi chez les habitants où la servante déposait les derniers télégrammes du jour.

Quelquefois c’était chez le maire. Il habitait la plus belle route du pays, une vraie rue de bourgeois à l’aise, avec ses maisons bien alignées dont les fenêtres aux rideaux tirés ne laissaient rien deviner. L’enfant, enveloppée d’un maigre manteau descendant au bas de sa robe, sorte de cape que l’on désignait autrefois sous le nom de talma, attendait sous le portail que la grosse fille eût fini de bavarder à la cuisine. C’était long: Anne s’approchait pour voir.--Oh! la tentation de ce feu clair aperçu par la porte vitrée, la vue de ce rôti qui tournait en crépitant devant un brasier de hêtre, au milieu de l’étincellement des cuivres!

Elle aurait pu entrer là pourtant, prendre sa part un instant de ce bien-être, pénétrer ses moelles transies de cette chaleur de riche. En vérité, elle l’aurait pu sans grand mal, cette petite de neuf ans! Mais non, elle ne devait pas être là, avec les domestiques, mademoiselle Trégar-Creachmeur! Elle sentait très bien cela dans son orgueilleuse petite tête bretonne. Et une moue de dédain montait à ses lèvres fières.

III

La nuit descendait sur le château, qui redevint tout à coup une vieillerie très belle et très décorative au milieu de ce paysage plat, seul au fond de ce golfe en tout semblable à une de ces petites baies d’Écosse que l’on nomme _lochs_ en gaëlique, et qui semblent aussi livrées à la brume, aux brouillards, aux pluies et aux formidables vents. Mais quel calme singulier ce soir-là: le givre montait sur les carreaux en arbres chimériques, en fougères d’argent; l’ombre des peupliers s’allongeait indéfiniment sur les prés et venait rattraper, près de la rivière, l’ombre plus svelte des grands mâts. Il faisait si froid que le vent se retenait de souffler, l’eau des marais s’épaississait autour de la face de la lune, des flots de lumière laiteuse se roulaient sur la campagne: c’était une nuit où l’on rêve d’hosannas éclatant dans le silence. Jamais il ne s’était vu de si claires ténèbres.

Comme huit heures sonnaient à l’église de la petite ville, une lucarne s’ouvrit, et Anne, allongeant au travers sa tête blonde, se mit à chanter à la lune.

Dans son insouciance d’enfant pauvre, elle chantait, l’orpheline, sur un air inconnu, des vers obscurs, étranges comme elle, improvisés dans sa tête de petit barde. Elle chantait, cette petite fille des corsaires, cette petite fille d’une race perdue dans les temps!

Pourtant, l’hiver avait été dur pour les «dames du télégraphe», et les vieux messieurs qui avaient posé devant Isabey présidaient souvent, du haut de leurs cadres, aux plus tristes agapes. C’était vraiment de la gêne, décente et bien cachée, supportée avec un égal courage par la mère, la jeune fille et l’enfant.

Pour ce qui touchait à l’extérieur, les apparences étaient à peu près sauves, mais au prix de quelles privations! Dans le salon, un feu de bois se trouvait préparé sur des copeaux; on ne l’allumait qu’au cas d’une visite tout à fait importante. On se nourrissait des mets les plus grossiers; encore, pour faire la soupe du soir, le fagot manquait-il souvent. Ensuite, sur les cendres chaudes, il arrivait de griller, par extra, un morceau de salaison marine, ou quelques petits poissons saturés de salpêtre, apportés de Terre-Neuve, au retour des grandes pêches, et qui sont un manger en honneur dans les vieilles familles bretonnes où l’on garde les coutumes des ancêtres. Le thé suivait dans ces fragiles tasses de Chine si précieuses qui, soulevées par des mains diaphanes, donnaient un air de raffinement tout à fait étrange à cette fin de repas de misère.

D’ordinaire, une lecture en anglais, pendant laquelle les souris s’en donnaient à cœur joie, terminait la soirée. Parfois, une chouette, attirée par la lumière, heurtait la vitre de son bec et fixait dans l’intérieur, avec curiosité, des yeux qui ne sont pas méchants du tout, ainsi qu’on se l’imagine, mais où l’on trouve au contraire une singulière douceur. Pour dire la prière, on s’agenouillait en face d’une Vierge dorée, la brune Vierge provençale qui protège les marins contre les furies de cette mer trop bleue, trop belle, sur laquelle s’étend son pouvoir, et que l’on n’aime jamais, comme l’Océan, d’un inguérissable amour.

Mais ce soir-là c’était fête.

--Vous nous attendrez en disant votre chapelet, mère, n’est-il pas vrai? Vous avez là un bon petit feu, le thé est prêt: je vais avancer le paravent derrière vous afin que le froid ne vous tombe pas sur les épaules. A onze heures nous serons revenues.

Et Jeffik, sur le point de partir, achevait de mettre ses gants.

--En effet, répondit la vieille dame, il fait presque chaud ici aujourd’hui... Il me semblait que nous n’avions plus d’aussi gros bois, Jeffik?

--C’est Anne qui a arrangé cela, maman, répondit la jeune fille désireuse de glisser sur un fait, favorable après tout, qu’elle ne s’expliquait pas davantage, ayant brûlé elle-même la dernière souche de hêtre; je ne l’ai pas remarqué.

La petite, disparaissant à propos, semblait s’être évaporée. Elle avait des façons à elle d’aller, de venir, d’ouvrir et de fermer les portes à la manière des fantômes que l’on n’entend jamais.

Des bruits inaccoutumés montaient de la pelouse. On entendait des gens marcher en hâte, rire ou causer; des matelots, reconnaissables à leur voix, à leur gaieté bruyante, chantaient en courant lourdement; des bourgeois, sans songer à la lune, portaient de petites lanternes dont la lumière piquait le givre d’un fuyant reflet d’or. Tous se dirigeaient vers la halle au beurre, sous les tilleuls, où une troupe de passage donnait un concert ce soir-là.

Jeffik alors ouvrit la fenêtre et appela de sa voix jeune et claire:--Monsieur Saussaie?

Aussitôt, du côté opposé, une voix répéta en parodiant:--Monsieur Saussaie?

--Tiens, dit Jeffik avec joie, l’écho est là, ce soir.

Et en même temps un bonhomme répondit d’en bas en chevrotant:--Me voilà, Mesdames!

C’était un haut vieillard, très maigre, très voûté, portant des lunettes au-dessus desquelles il envoyait ses regards, en remontant sur son front, dans une contraction de sa pensée, ses sourcils réunis en houppes grises. Il tenait le plus souvent ses mains dans les poches de son gilet, et ses longs bras décharnés dessinaient ainsi un angle aigu et grêle qui faisait ressembler sa personne à une grande sauterelle.

Il jouissait dans la maison commune d’une pièce sombre et humide comme une geôle, à peine éclairée par une moitié de fenêtre enfoncée profondément dans le granit. Moyennant cette faveur, il balayait la mairie, affichait les bans, mesurait le bois aux pauvres de la ville et servait le commissaire de police qui demeurait comme lui dans l’aile droite. Le reste du temps il fabriquait des souliers de paysans. Sobre, doux, triste, il ne sortait jamais du château. Il trouvait moyen d’élever des fleurs dans sa soupente; une pie apprivoisée partageait sa solitude. Son ménage,--il était veuf depuis trente ans,--paraissait aussi bien rangé que par les mains d’une femme très soigneuse.

Tout le jour, un grand silence l’enveloppait; le tic-tac d’une horloge tombait dans son nid de vieil oiseau avec une netteté fatidique, et le soir, dès huit heures, hiver comme été, il se couchait, en montant à l’aide d’une chaise, sur son lit élevé où son grand corps maigre pesait à peine sur les matelas de plume.

Le père Saussaie ne s’attachait pas facilement, son vieux corps avait trop peiné. Son histoire devenait si ancienne que tout le monde l’avait oubliée; et ils se faisaient rares dans le pays ceux qui se souvenaient de l’avoir vu un homme droit et jeune, tenant à la main un enfant. Cependant, il s’était pris d’amitié pour les dames Trégar-Creachmeur et il semblait trouver plaisir à leur rendre mille petits services très délicats, avec son air fidèle d’antique serviteur.

On le disait avare parce qu’il était tempérant, et sournois parce qu’il n’éprouvait pas le besoin de se confier aux indifférents. Il se connaissait dans les plantes et dans les bêtes, et parlait avec une sorte de science philosophique de toutes les choses de la nature. On lui reprochait surtout d’être sans reproches. Il allait à l’église le dimanche, communiait à Pâques; le jour des rameaux il ne manquait jamais d’apporter un brin de buis consacré qu’il attachait au-dessus de son bénitier de vieux Rouen, sous le portrait de sa défunte. Il y avait encore dans son logis une autre peinture sur la cheminée. Elle représentait un beau garçon de vingt-cinq ans aux traits durs et impérieux. Lorsque des étrangers le questionnaient à ce sujet, il ne répondait pas et parlait d’autre chose. Mais un jour qu’Anne l’avait interrogé à son tour, le père Saussaie, suspendant son travail, répondit en tremblant:--C’est mon garçon, Mademoiselle!

Ses bons yeux gris étaient pleins de larmes.

Alors l’enfant émue, détournant la tête, avait demandé encore:--Mon Dieu! serait-il mort, mon bon père?

--Qu’il le soit ou non, c’est tout comme, allez!

IV

Onze heures sonnèrent. Au dedans, le feu crépitait doucement; au dehors, tout était figé, immobile. Il semblait qu’il y eût un temps d’arrêt dans la marche éternelle des choses, comme si rien ne devait plus bouger dans la nature cristallisée, comme si les affreux vents d’ouest ne devaient plus tordre les grands arbres du pays d’Auge, comme si la neige devait rester toute blanche indéfiniment, et les fleurs de givre, les fleurs de nacre, tendre toujours leurs draperies fragiles sur les brins d’herbe, suspendre leurs pendeloques étranges au bord des toits.

La vieille dame bretonne égrenait toujours son chapelet devant le feu de hêtre, mais la prière un peu machinale qu’elle disait pour ses pauvres morts s’échappait avec douceur de ses lèvres, sans entraver son esprit, qui remontait, dans un triste retour, le courant de ses jours passés.

Enfant, jeune femme, elle se revoyait, ce soir-là, à chaque phase de sa vie, nettement, sans omettre un détail, photographiée dans un coin oublié de sa mémoire. C’étaient comme des portraits d’elle longtemps égarés qu’elle eût trouvés tout d’un coup au fond d’un coffret, sous des lettres d’amour ou des fleurs séchées. Elle revivait tout d’une pièce en telle attitude, d’une façon unique, et tout s’harmonisait dans cette peinture, concourait à reconstituer l’être qu’elle était alors, le moi qu’elle avait à jamais dépouillé par d’innombrables et fugitives transformations.

Enfant, le jour de sa première communion. La toilette terminée, quelqu’un, qui donc? sa mère, sans doute, l’a saisie entre ses bras, et élevée vers une glace... Elle revoyait, ô avec quelle netteté, le tour harmonieux de ses boucles brunes, les fleurs de son voile de dentelle, les roses pressées de sa couronne, elle sentait craquer sous ses pieds le satin blanc de ses souliers, puis, elle avait fermé ses yeux dans la crainte de se trouver trop belle, pour Dieu! Quel espoir confus, alors! Quelle légèreté! Quelle joie de vivre!

Puis, c’était ailleurs, un jour de printemps, à l’époque de l’amour. Devant elle, celui qu’elle aima, celui qui la troublait d’un regard, celui pour qui ses yeux versèrent les larmes inépuisables de la jeunesse, celui qui ne la posséda jamais, se tenait jeune et superbe. Qu’il était charmant! Elle craignait, en vérité, de ne pas être assez belle pour lui plaire, et voilà que, des fleurs de trémaine dans les mains, après une promenade champêtre, toute rose de grand air et de passion, elle avait souri en rentrant, à cette ombre radieuse qui souriait aussi au fond de la psyché et qui était, elle, l’amoureuse. Et quelqu’un encore se tenait là, quelqu’un d’ancien, sans doute, et de flétri par la vie, lui avait murmuré:--Jouis bien de l’heure présente, savoure également tes joies et tes larmes d’amour. Un jour viendra où tu te souviendras de ces choses si importantes pour toi aujourd’hui, comme d’une légende, de ces instants comme d’un rêve... Tu diras, avec quel étonnement!--C’était moi! c’était donc moi?--Et tu consulteras ton cœur refroidi; tu lui diras:--C’était donc toi qui battais si fort dans mon sein de vierge, dans mon sein de jeune femme? toi qui te gonflais de pleurs? je ne te connais plus!

Et tandis que ces visions d’un autre temps se déroulaient devant ses yeux fermés, et que les grains ternis de son chapelet d’argent glissaient sur ses genoux, un à un, espacés comme des larmes, une voix qui se lamentait parvint jusqu’à elle, frappant d’abord son oreille, sans entamer ses songes.

Elle revenait petit à petit du pays de sa jeunesse. Là s’étaient déroulées à ses yeux des scènes semblables à des mirages. Cette terre que sa pensée avait parcourue ressemblait à ces îles païennes, vertes et embaumées, où ses pères, les vieux Celtes, plaçaient leurs radieuses fictions. Sur des arbres dont les feuilles s’étalaient larges comme des peaux de buffles, des oiseaux aux ailes de rubis se balançaient parmi les fleurs; un peuple qui rit et qui chante, un peuple d’enfants, aux cheveux bouclés, y vivait sans souci et sans décrépitude. De mystérieux navigateurs avaient tracé le tableau de ces heureuses contrées, vers lesquelles nul ne pouvait plus orienter son esquif, mais où l’esprit assouvissait toutes ses chimères et dont l’existence supposée rassasiait un instant l’idéal affamé.--Comme ces terres fantastiques qui n’existaient que dans le cerveau fertile du peuple indo-celte, notre passé nous apparaît tout brillant et exotique, lointain et proche, douteux, ayant participé à notre vie et participant déjà à notre mort.

* * * * *

La voix n’avait pas cessé ses appels lamentables. C’était un organe débile, un peu traînard:

--Isidore!... Isidore!...

En même temps, la mère des jeunes filles aperçut une femme suspendue dans le vide s’accrochant désespérément à la pierre d’une fenêtre de l’aile gauche, occupée par l’instituteur. Madame Trégar-Creachmeur reconnut aussitôt la tante du maître d’école, pauvre vieille presque centenaire qu’on laissait souvent seule et qu’on ne soignait plus. Le poids de son corps distendait horriblement ses bras; ses mains et sa coiffe paysanne paraissaient d’une blancheur spectrale; ses pieds grattaient le mur et cherchaient vainement un point d’appui sur la corniche effondrée. Un bruit sec s’entendit:--Clac.--Un de ses sabots venait de tomber sur le trottoir de granit.

Mme Trégar-Creachmeur se trouvait, selon toute vraisemblance, seule dans la maison à cause de la fête; mais incapable de mesurer l’impossibilité physique où elle se trouvait de secourir, sans aide, l’infortunée, elle s’élança aussi vite que lui permettaient ses forces débiles.

Il lui fallait descendre cinquante-deux marches pour arriver sur la place, pénétrer dans l’autre corps de logis et gravir un escalier identique pour atteindre la porte du maître d’école. En admettant qu’elle parvienne à l’ouvrir, que ferait-elle? grand Dieu!

Elle cherchait, tout en courant, à se rappeler des moyens de sauvetage, réclamant une inspiration du ciel ou quelque miraculeuse intervention.

En réalité, des secondes séparaient d’une mort affreuse la malheureuse paysanne. La noble femme qui volait à son secours s’attendait à la voir expirante et effondrée au pied du château; mais quand elle fut en bas, levant la tête, elle vit encore au même endroit, le corps de Mlle Perpétue. Son autre vieille galoche de bois était tombée en tournoyant à côté de la première:--Clac.

Cependant la vieille fille, en dépit de ses quatre-vingt-quatorze ans, se cramponnait encore avec une force véritablement prodigieuse au rebord de la fenêtre.

A ce spectacle, la dame du télégraphe, prise d’un incertain espoir, se jeta dans l’aile gauche qu’elle franchit sans reprendre haleine. Une première porte céda sous ses efforts. Elle en ouvrit et en ferma beaucoup ainsi sans arriver à celle de Mlle Perpétue. Dans l’une des pièces qu’elle traversa, un jeune homme qui dormait tout vêtu sur un lit de sangle, au milieu de son bagage en désordre, se dressa sur ses pieds, effaré.