Part 4
De temps à autre, à la suite de rixes dans les cabarets du quai, des matelots étaient enfermés dans la sombre prison pour s’être enivrés et battus. Ledormeur, en leur portant à manger, s’inquiétait de leur histoire, de quel port ils venaient, de ce qu’ils avaient fait, et, par-dessus tout, de l’argent qu’ils possédaient encore sur eux. Sa tête doucereuse de vieux juif passée au travers du guichet de fer, il commençait à les flagorner de toutes façons. Il les plaignait:--C’était triste, pas moins, d’être là, resserrés entre quatre murs, quand on est à terre et qu’on a de quoi s’amuser, prendre du bon temps et courir des bordées!
Ceux qui avaient épuisé leurs avances répondaient en grognant, roulant leur corps goudronné sur le lit de planches, ou bien, pris de colères furieuses, ils injuriaient brutalement le geôlier, devenus très méchants tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
--As-tu fini, bougre d’achocre, disaient-ils, nous sommes là aussi bien que le Pape. Ferme ta boîte, vilaine tête de caliorne!--Ce qui est un mot pour désigner une grosse poulie fort laide.
D’autres, très jeunes, pleuraient leur peine comme un grand déshonneur, et il en était qui, assis sur des barils vides, comptaient lentement des pièces de monnaie sur leurs genoux rapprochés.
L’argent tintait gaiement aux oreilles du portier, et d’un air narquois et bon enfant, pas méchant pour un sou, il contait qu’il avait été jeune, lui aussi, aimant à rire:--On pouvait s’arranger. Sûr qu’il ne laisserait pas se faire de la bile à de braves gens qui avaient bien le moyen de se distraire. Pourquoi ne souperait-on pas ensemble? Une fois les rideaux tirés, ni vu ni connu! La bourgeoise tordrait le cou à un canard, en vingt minutes tout serait prêt, ensuite on prendrait des grogs en jouant au jeu de l’oie. Pour la nuit, il leur céderait un bon matelas qu’ils étendraient sur la dure, et jamais de leur vie ils n’auraient si bien dormi.
La proposition acceptée, on s’attablait, on mangeait. Les filles, assises entre les prisonniers, leur versaient à boire en penchant vers leurs grosses vareuses leur corsage étriqué de fillettes corrompues.
Ils n’avaient pas de chance au jeu, les marins, trop bien partagés sous le rapport du sexe. Ils perdaient tout ce qu’ils voulaient, laissant même, parfois, leur montre en gage.
Quand ils étaient ivres, _pleins_, suivant leur langage, l’homme et la femme, les saisissant sous les bras, s’empressaient de réintégrer en prison les piteux ivrognes, et aussitôt le verrou glissait rapidement au travers de la porte, tandis que les pauvres nigauds, perdant soudain l’équilibre, étendaient les bras et s’abattaient à terre en pleine nuit.
* * * * *
De la besogne on se souciait peu, un petit ouvrier suffisait à la boutique, raccommodant les montres d’argent, vendant aux servantes de ferme des bagues de cornaline ou des chaînes en doublé alourdies par de gros cailloux violets.
Ledormeur employait son imagination cauteleuse à découvrir des moyens nouveaux de servir ses intérêts.
Souvent, par les soirs accablants d’été, on voyait, au milieu d’un nuage de poussière, déboucher sur la place, par la rue de Cricqueville des maisons roulantes de bohémiens, traînées par de misérables rosses, et suivies d’un matériel de cirque ambulant.
L’horloger s’approchait à pas lents du camp des nomades.
Déjà les hommes se roulaient sur l’herbe, vêtus de culottes en velours râpé, serrées aux hanches par une écharpe rouge; leur chemise s’ouvrait, tordue sur elle-même, des deux côtés de la poitrine et découvrait des torses bronzés; d’autres, immobiles comme des morts, regardaient le ciel à travers la paille de leur grand chapeau. On avait accordé la liberté aux animaux domestiques, les chiens secouaient leurs puces, les poules se mettaient à picorer auprès des voitures, la chèvre broutait avec un frémissement joyeux de ses narines les feuillages de tilleul que les gamins attrapaient aux arbres en sautant avec souplesse, pendus après les branches qu’ils courbaient jusqu’à terre pour les couper plus à leur aise. Les femmes, avec des robes traînantes et des boucles d’oreille à pendants de corail, dressaient le foyer en plein air: il était fait de bois arc-boutés, comme un feu de sauvages, comme un feu de pâtre au milieu d’une bruyère. A l’extrémité de trois barres de fer réunies en triangle, la marmite, d’une forme primitive, suspendue, bouillonnait bientôt enveloppée de fumée et de flammes. Vieilles et jeunes, les gypsies s’asseyaient à l’entour, la gorge à l’abandon, les mains nouées sur leurs genoux, en des poses fatales; et l’on ne pouvait s’empêcher, en les regardant, de penser que ce n’était peut-être pas une vraie soupe de chrétiens que l’on voyait bouillir dans cette marmite de sorciers.
Ledormeur tournait autour d’eux en les écorniflant, d’un air aimable, dans l’espoir qu’on lui demanderait un renseignement, ce qui ne manquait guère. Tout de suite il offrait ses services, leur vendait des lapins ou leur enseignait la manière de faire bâiller les moules. Pour pronostiquer avec plus d’exactitude sur la recette à venir, il regardait le ciel avec inquiétude, s’assurait de la marche du vent et voulait savoir aussi le quantième du mois et le saint du jour. Et le soir, sous les quinquets fumeux, toute la famille, à tu et à toi avec les baladins, trônait aux places d’honneur réservées aux bourgeois sous la hutte de toile.
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La paresse de Ledormeur n’était battue en brèche que par sa curiosité. Entre ces deux bonheurs, dormir ou espionner, le geôlier n’hésitait pas. Il savait tout ce que les autres ont la prétention de cacher, et rien ne le réjouissait davantage que la perspective d’une lâche dénonciation. Né espion, organisé spécialement pour les œuvres basses d’un vulgaire Iago de campagne, il avait soif de ces vengeances que n’appelle aucun outrage et nourrissait des haines vagues chaque jour augmentées par le naufrage de quelque espérance.
D’où venait, par exemple, que celui-ci eût telle habitude et que celui-là se rendît à ses affaires par le plus long chemin? Débiteur ou amoureux, la chose était vite éclaircie; quant aux voleurs, fraudeurs ou délinquants, s’il avait eu mission de les découvrir, Ledormeur n’y eût point perdu trop de temps.
Aussitôt qu’il avait mis la main sur l’inédit d’un mystère, il en jouissait d’abord tout seul, se délectant du mal qu’il pourrait faire; puis il le donnait à deviner à sa femme; et, si elle y avait renoncé,--donnant sa langue au chat,--il protestait, tout en brûlant de parler, qu’il n’en dirait rien et qu’on lui arracherait plutôt le cœur du ventre. Enfin il se décidait tout d’un coup, et c’était avec une expression admirative dans l’œil que sa femme l’écoutait, s’exclamant:--Quand je vous l’dis qu’il est rapassé!
Quelquefois, de son pas glissant et attentif, Ledormeur traversait la prairie et venait s’asseoir dans l’herbe, sur ses talons, près du commissaire de police en train de se livrer à sa pêche coutumière. Des insectes diaphanes bourdonnaient sur les fleurs des joncs et des iris jaunes.
Il se mettait aussitôt à dénoncer quelque délit à la vindicte du pauvre fonctionnaire, troublant à loisir sa charmante quiétude; mais l’entretien se trouvait rompu à chaque instant par les péripéties de la pêche: le commissaire vérifiait ses amorces, ou bien une dame verte ayant mordu, il s’éloignait de quelques pas pour l’enfermer dans son sac.
De ce qu’il ne disait rien et n’avait pas l’air de comprendre, l’horloger l’avait cru d’abord très fort et très malin. A présent, il ne savait plus que penser. Il répétait:--Avec c’t’homme-là, j’suis pas dans mon chemin.--Un jour surtout que le concierge avait voulu lui faire entendre qu’il en savait long, il le quitta en lui disant de ces choses, heurtées qui sont une façon aux gens du peuple de rapprocher leurs idées disparates.
--Je ne suis pas riche, Monsieur..., c’est vrai... un ouvrier qui a son métier... je suis honnête homme, Monsieur, j’ai de l’honneur... mon commerce... je fais venir mes montres du Jura... enfin, suffit... je vois tout, j’ai des yeux... y ne serait pas facile de m’en remontrer, car, vous savez, je suis comme l’oie de la bonne femme, j’ai l’œil de côté.
--Quelle bonne femme, Monsieur? avait répondu le gros homme en sursautant d’un air ébahi.
On s’entretint pendant quelque temps encore à Saint-Paul-Église de l’accident arrivé à la tante du maître d’école.
Le lendemain, les conseillers municipaux, arrêtés sur la place, se montraient avec des gestes les fenêtres de la pauvre fille. Des gouttes d’eau limpide tombaient des toits dans la boue noire du dégel, et certains avaient un air grave en mesurant la hauteur des étages, tandis que d’autres, aux faces joviales, pâmés de joie, riaient et gémissaient en secouant leur ventre, les oreilles cramoisies. Boscher, marchant au travers de sa classe, les examinait avec inquiétude. Mais il jouissait d’une si belle considération qu’aucun mépris n’en pouvait rejaillir sur sa renommée.
On entendait chez le père Saussaie le bruit du marteau retombant sur le cuir, et l’ouvrier des Ledormeur, accoudé entre ses montres d’argent, ayant retiré sa loupe, regardait à travers sa lucarne, une pince à la main.
VI
Les occupations fastidieuses emplissant la vie des locataires de la maison commune leur offraient des loisirs, toujours trop longs, difficilement remplis.
Ils n’étaient point chasseurs, trop pauvres pour brûler de la poudre aux merles; leurs vêtements noirs n’eussent point résisté longtemps à de semblables équipées, et le sérieux de leurs fonctions y eût été à jamais compromis. Car on a beau dire, aller à la chasse aux canards, c’est se donner un genre braque qui ne convient pas aux petits employés du gouvernement. Du reste, la monotonie de leurs habitudes les avait rendus timides; et leurs membres, privés de toute activité physique, s’étaient peu à peu noués d’ankyloses.
En janvier, ils furent distraits par le tirage au sort qui eut lieu par une journée superbe.
Bien que ce ne soit point une fête pour le paysan, le fond des campagnes s’agite et se trouble même en pensée à l’annonce de cette formalité. On déserte la ferme, depuis le maître également inquiet pour son fils que pour son grand valet dont il est content, depuis la fermière portant robe de soie, qui met, en prévision des pleurs, deux mouchoirs l’un sur l’autre dans sa poche, jusqu’à la trairesse de vaches craignant de perdre ses amours. Cette dernière, venue à pied de plus loin que Cricqueville, en souliers plats, bas blancs et chaussettes noires, jupe de droguet couleur de rouille comme une feuille d’automne, beaucoup trop courte et relevée encore par derrière sur un cotillon de gros molleton blanc serré à mi-jambes par les liettes du tablier et dont les grosses mains rouges exhalent violemment l’odeur animale des mamelles. Les carrioles roulent, les auberges regorgent de monde et de bêtes, les remises ne suffisent plus aux voitures, on les échelonne le long des rues, brancards à terre. C’est que Saint-Paul-Église est un endroit de conséquence, un chef-lieu de canton dont relèvent dix-sept paroisses, villages de laboureurs sans cesse unis à la glèbe, de pêcheurs sans cesse mariés aux flots.
Ils arrivent de tous côtés, les conscrits; il y en a de Maisy, antique seigneurie de Duguesclin; il y en a de Gefosses, où des remparts en ruine regardent la mer en témoignant des vieilles luttes; il y en a d’Osmanville, où l’on foule aux pieds des médailles romaines; il y en a de Grandcamp, dont les matelots intrépides risquaient jadis leur vie à chaque marée pour amarrer leurs barques sur des rochers appelés corps-morts; il y en a un des îles Saint-Marcouf, vêtu comme un Robinson, qui, sans drapeau, sans compagnie, erre seul avec effroi au milieu de la foule, ne sachant à quel saint se vouer.
La petite ville a l’air presque gaie aujourd’hui; les commerçants, devenus soudain confiants, presque prodigues, ont étalé des marchandises à leur porte, encombrant le trottoir. Ils les surveillent à l’entrée de leurs boutiques, la bouche en cœur. L’un a fait une pyramide de lourds rouleaux de toile à draps qui se tiennent debout, majestueusement, comme des termes; un autre de pièces d’étoffes où se détachent des violets à faire pâlir l’évêque. A côté, le quincaillier traîne sur la rue des instruments de culture dont le cliquetis lui donne je ne sais quelle belliqueuse apparence. La modiste vend ce jour-là des colifichets de femme; la boulangerie regorge de pain, et on fait queue chez le barbier. Dans les maisons bourgeoises on n’est pas content, on trouve que tout a renchéri.
La foule augmente dans les rues puis s’écoule soudain sur la place. A onze heures la réunion est au complet. Monsieur le préfet vient d’arriver. Il s’installe dans le salon, s’approche de la haute cheminée de marbre où brûle un grand feu, puis vient un instant se montrer, derrière les carreaux, aux paysans étroitement entassés au-dessous de lui. Les conscrits de toutes les communes du canton défilent, le drapeau en tête: bons gros gars joufflus en blouses luisantes, en pantalons retroussés sur lesquels craquent et brillent des parcelles de givre, commis et employés revenus de Bayeux, de Caen et de Paris pour la circonstance, vêtus comme sur les prospectus, avec des cravates flamboyantes éclaboussant la toile empesée de leurs chemises. Et toute cette jeunesse, levée avant le jour, se tient, émue, un peu grisée déjà d’une bravoure poltronne.
Les parents, pressés dans les escaliers et sur les pelouses, attendent avec anxiété, sans détourner la tête. Chaque fois qu’un garçon paraît, les yeux encore hagards, il y a une clameur: on se renvoie les chiffres. Les bonnes gens se bousculent pour être des premiers à voir, sur la haute casquette noire du paysan aussi bien que sur le chapeau de soie tout neuf du calicot, le numéro que l’on se redit de groupe en groupe et qui remonte comme renvoyé par l’écho de mille voix vers le salon, où le maire, un marchand de beurre, rougissant comme une jeune fille, continue, en bégayant avec confusion, l’appel monotone des conscrits.
La famille du concierge tirait un grand profit de la conscription. La mère Ledormeur s’installait dès le matin derrière une table, près de la porte par où sortaient les jeunes soldats; ce meuble était couvert d’une nappe comme un autel, on y voyait là une boîte vide destinée à recueillir l’argent de la recette, et à côté, entassés les uns sur les autres, des numéros en beau papier découpé, destinés à être vendus aux conscrits et attachés à leur coiffure. Les filles, parées de leur mieux, excitaient, par leur air engageant, la plaisanterie et la générosité.
A mesure que le destin se prononçait, les gars se rejoignaient sur les pelouses piétinées et se reformaient en bandes, bras dessus bras dessous, deux à deux, par clocher; puis ils repartaient, repoussant les doléances pour mieux s’étourdir, excités, fiévreux, gais quand même, chantant à travers les rues de la petite ville:
En avant! la Normandie, Marchons d’aplomb, mes enfants; Elle n’est pas engourdie, La race des gars normands.
La femme de l’horloger recueillait par ce moyen plusieurs centaines de francs dans sa journée, s’en rapportant au bon cœur des favoris du sort, ne se servant du prix fixe que pour les pauvres diables qu’elle voyait s’en aller, tête basse, larme à l’œil, ahuris de la rapidité de la catastrophe.
--Allons! un franc, disait-elle gravement, sans sourire.
Souvent il lui fallait répéter deux fois.
Certains, de sa connaissance, lui demandaient des nouvelles de son époux. Elle répondait:
--Ah! y chine aujourd’hui. Il est parti chiner dans la campagne.
Et toute la nuit, par les chemins vicinaux, on entendit, dans le canton, des compagnies de conscrits, ivres et à demi fous, regagnant leurs villages; tandis que les parents, qui ne pouvaient fermer l’œil, attendaient, assis sur leur lit de plume, le cœur serré.
* * * * *
Après ce temps de gelée, la pluie se mit à tomber sans interruption, noyant la campagne. Des nuages noirs venaient sans répit s’amonceler dans le ciel de la vallée d’Auge, puis ils s’éloignaient, crevés, défoncés, traînant dans l’air de minces guenilles noires, et bientôt d’autres revenaient du même côté. On les apercevait, voguant rapides dans la mer de l’espace, entraînés par les courants d’en haut, et soudain, perdant leur forme, ils se dispersaient, envahissant l’horizon d’une vapeur opaque, semblable à de la fumée d’usine. Au-dessous, la terre était triste; on distinguait à peine, à travers un voile d’eau, les contours durs de la petite ville tassée et grise comme une forteresse. La Vire coulait des flots fangeux et l’on ne voyait plus la mer.
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Tout était clos, rien ne bougeait, et l’ancienne maison semblait morte, livrée aux débordements des longues pluies. Seule, la vieille Aimable se tenait derrière ses fenêtres, s’entêtant encore à s’occuper de ce qui se passait sur cette terre normande qu’elle ne devait jamais plus fouler de son pied paysan.
Dans l’aile opposée, un visage tragique se tenait parfois longtemps immobile, le front appuyé aux carreaux poussiéreux, contemplant le déluge. Distinguée et noire, cette figure portait les signes d’un ennui passionné et maladif; un sourire amer plissait sa bouche flétrie; et ses yeux, singulièrement beaux et doux, disaient le nostalgique dégoût de vivre sans espérance. Cette pauvre femme, mariée au secrétaire de la mairie,--un gros luron très myope qui apprenait des calembours,--avait connu des jours meilleurs. De son bien-être intérieur, disséminé au vent de la ruine, elle n’avait conservé qu’un souvenir d’enfance, son piano. Et dans le salon désert où grondait la majesté du vent, elle chantait et jouait sans se lasser avec son grand air hagard et sa pâleur.
Oh! l’étrange et suggestive créature qui ne soutenait son maigre corps qu’en mangeant des échaudés arrosés d’abondantes tasses de camomille!--Qu’êtes-vous devenue, pauvre gibier noir, pauvre oiseau de mer abattu par des tourmentes trop fortes? Où regardent-ils à présent vos yeux inquiets qui n’étaient point taillés comme ceux des autres femmes et voyaient des choses en dessous dans les ténèbres? Personne ne s’inquiétera de le savoir à présent; mais toujours la petite Anne vous verra passer dans sa pensée, furtive, enveloppée d’ombres noires, comme cette femme du peintre espagnol Gandara, dont le mystère nous charme et nous retient malgré nous. Elle se souviendra de vous dans la pitié de son âme. C’est vous qui vous pencherez à son côté dans les jours de deuil; votre forme renfermera pour elle toutes les amertumes de la vie; si un chagrin mord son cœur, elle se retournera, en frissonnant, pour chercher votre image morose; et, bien qu’à tout prendre, votre destin n’ait rien de bien plus misérable que le sien propre, c’est vers votre esprit crépusculaire qu’ira sa compassion attendrie. Comme la pâle statue qui veille, les mains jointes, sur le mausolée d’un enfant, ainsi vous vous tiendrez debout sur les ruines de sa jeunesse.
* * * * *
A peine apercevait-on Arvid Swevenmor depuis son arrivée à Saint-Paul. Il sortait avant le jour et ne rentrait qu’à la nuit close. Le maître d’école, s’étant trouvé impuissant à lui rien imposer, l’avait abandonné à lui-même, heureux encore du profit qu’il retirait de sa présence.
On se perdait en conjectures dans la petite ville pour deviner ce qui pouvait obliger un beau garçon, aussi opulent et aussi noble, à demeurer dans ce trou normand; mais personne pourtant ne se fût avisé de le lui demander, même son hôte. Il mangeait le plus souvent dans les fermes où il s’arrêtait au cours de ses longues marches, ou bien, assis sur la côte, à la table d’un pêcheur, auprès d’un feu de joncs marins, il ressemblait, avec son grand œil bleu, à un de ses farouches ancêtres, à un de ces jeunes rois corsaires débarquant autrefois sur ce même rivage, attendri tout à coup par la caresse d’un pauvre marmot.
Il fit venir ses armes de Bergen et de ces filets noirs que nouent dans le village de Nornaes, au fond du Sognefford, les femmes des tueurs de phoques du Spitzberg, et bientôt sa réputation d’adroit chasseur de sauvagine et de pêcheur intrépide fut établie dans le pays, car il excellait dans tous les exercices de force et d’adresse, de courageux sang-froid.
A haute mer, à basse mer, par pluie, vent ou grêle, enveloppé de fourrures, le corps ganté de souples peaux de chamois, il poursuivait échassiers et palmipèdes, sans crainte du salin de la mer. La pluie ruisselait sur ses grands traits purs, aguerris à toutes les intempéries; le froid n’effaçait pas le rose de ses lèvres épaisses et douces. Jamais il ne clignait les yeux devant la lumière, les prunelles incandescentes d’un soleil intérieur, d’une force d’enthousiasme et de vérité. Son rire toujours inattendu était frivole et charmant; il avait sur le front, au-dessus des sourcils, deux rides circonflexes qui donnaient à sa méditation l’expression la plus rare.
Arvid sentait très vivement la nature, et il lui arrivait de laisser passer impunément à sa portée un bel imbrim à l’œil rouge, pour garder un instant de plus dans son regard les nuances du soir ou le froncement des flots. Parfois il s’arrêtait près du petit Vey, à cet endroit précis où se reposa dans sa fuite, pour réparer ses forces, le jeune Guillaume le Bâtard, trahi par les barons du Cotentin; et, trompé lui aussi dans ses affections les plus chères, il reprenait haleine devant la destinée. A cette heure qui précède les ténèbres de mars, quand les grèves balayées par le vent deviennent plus tragiques, il se penchait vers le large comme pour entendre un vague écho de cette presqu’île, au-dessus de l’Atlantique, où son enfance avait poussé comme une fleur sauvage dans l’ignorance des luttes humaines.
Comme c’était loin tout cela, reculé jusqu’aux bornes les plus incertaines de la mémoire!
Il revoyait la chambre de sa nourrice, Margit Baars,--grande pièce peinte, du parquet aux solives, d’arabesques noires, aux tons brunis par le temps.--Lorsqu’il s’éveillait, le matin, son premier soin était de compter l’un après l’autre tous les vieux pots danois à couvercle d’argent qui garnissaient les bahuts de bouleau. Ils étaient sculptés, dans l’art le plus primitif et le plus extraordinaire, de figures d’animaux et de personnages aux attitudes hindoues, évocation d’un boudhisme inconscient et tout païen.
Les braves montagnards qui habitent les cimes du Iostedalsbrae sont de fiers hommes, pour eux les mille recherches de notre vie futile ne semblent que vanité et pâture de vent. De l’air à pleine gorge, la mer partout, la neige immortelle, pour horizon le pôle, pour ennemi la vague, voilà ce qu’il leur faut.--Pêcheurs et bûcherons, chasseurs, c’est dans un de vos nids d’aigle qu’Arvid balbutia la langue natale, crût libre et fort, apprit à ses narines le parfum des vents, à ses yeux la poésie de l’espace, quand le vent se roule sur les bruyères, quand l’espace semble agoniser au delà de la vue, écrasé entre la mer et le ciel.
A son appel, tous les bruits coutumiers à ses oreilles accouraient, simples et vibrants, du fond de ce pays de Norge. Au milieu des émanations du goudron et des sciures dorées, il percevait la clameur de ses villes de marins, de sauveteurs et de radoubiers. Une voix s’élevait dominant le fracas des cataractes: la voix du Nord. Elle chantait la chanson du bois qui dit la plainte des arbres, l’âme du sapin palpitant encore sous le maillet du constructeur, ses souffrances quand il s’arrondit en nacelle, se creuse en maison flottante, et les larmes qui percent son écorce lorsqu’il regrette l’ombre de ses forêts, son trône de mousse et sa couronne de ramures vertes.
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Chez les dames Trégar-Creachmeur on désirait le printemps avec impatience.--Il se fait cruellement attendre dans cette contrée marécageuse, où huit mois d’une saison indéfinissable font expier quatre mois de végétation folle.