Chapter 8 of 11 · 3886 words · ~19 min read

Part 8

Un jour, je revenais de la chasse après avoir pris tout vivant un splendide oiseau de proie, rare dans nos parages, et que l’on nomme l’harphang des neiges: ses plumes sont comme le duvet du cygne, comme des flocons arrachés à la blanche toison de la terre, et il a des prunelles brillantes ainsi que des pièces d’or. J’essayais de l’étouffer contre ma poitrine et il me labourait les flancs de ses griffes, fixant sur moi des yeux magnétiques. Mon père m’attendait dans la cabane de Margit Baars, et je dus me montrer à lui en lambeaux et couvert de sang. Il parut très heureux et m’appela son cher enfant. Je remarquai sa mise recherchée, la douceur de ses mains, l’odeur de toute sa personne. Son traîneau attendait, il m’emmena, non sans que j’aie longuement pleuré dans les bras de Margit... J’avais quatorze ans, je devins étudiant. J’appris que j’étais riche, je me mêlai à des enfants du rang de mon père, mais secrètement je regrettais les cimes blanches du Iostedalsbrae, notre barque, les feux allumés sur les glaces et nos combats avec les lions marins... Malgré ma timidité et ma défiance de moi-même, j’en vins à me juger en me comparant aux autres. Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir que j’avais une nature fortement trempée, mâle et obstinée; qu’au lieu d’être un objet de risée pour mes camarades, ma force et mon adresse excitaient au plus haut point leur admiration, et qu’à mon insu j’étais devenu pour eux une sorte de chef dont ils recherchaient, en se les disputant, l’amitié et les récits? C’est alors que je sus gré à mon père de m’avoir fait montagnard et pêcheur.

Et s’interrompant pour serrer la jeune fille dans ses bras, il s’écria avec des pleurs de joie, remué délicieusement par les souvenirs du pays qu’il adorait:

--Nous irons au Nord, vers la Finlande et le Groenland, du côté des Valkyries et de l’Étoile Polaire, fouler des neiges inviolées; tu coucheras dans des lits de bouleau élevés comme des trônes, où le regard nacré de la curieuse lune coulera sur toi à travers le bleu trouble de la nuit; tu entendras le sol résonner sous le pas des chevaux sauvages; nous mangerons dans des plats d’argent des rôtis de rennes en buvant du vin épicé et du lait caillé tremblant dans des terrines; pour te plaire, les femmes du gaard sortiront du grenier la plus belle gerbe afin de l’offrir aux oiseaux que tu verras accourir de tous les coins du ciel; pour t’en parer, je détacherai du bras d’une Finlandaise des bracelets d’or dont les ciselures ont des caprices dignes de l’art le plus pur, et je te porterai dans mes bras au-dessus des torrents; serrés l’un contre l’autre, nous irons vers le Nord, jusqu’aux bornes silencieuses de la terre, pour comprendre mieux la majesté de l’amour!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Oh! oui, c’est cela! disait-elle en battant des mains comme un enfant... Que j’aimerais parcourir avec toi ces étendues solitaires, sans tenir compte des saisons, de la lumière ou de la nuit, indifférente à la fuite des jours!

* * * * *

Mais huit heures tombant à coups mesurés du clocher pointu de Sainte-Marie-du-Mont les tiraient brusquement de leur rêve bleu, et quand la dernière vibration s’éteignait, ils demeuraient surpris, silencieux, les oreilles pleines du coassement éperdu des dames vertes, assises dans le cresson, au milieu des roseaux fleuris, ou soulevant au long des fossés l’épais manteau des lentilles.

Alors, avant de se dire adieu jusqu’au lendemain, ils essayaient de s’aguerrir à une plus longue séparation, car depuis les premiers jours de leur intimité, ils avaient arrêté ensemble qu’Arvid partirait pour Christiania par le prochain bateau. Il s’agissait de tout expliquer à son père, dont le consentement ne semblait pas douteux, et de réunir les papiers indispensables. Muni de ces choses importantes, il effectuait son retour par les voies les plus rapides. On hâtait le mariage. La cérémonie aurait lieu dans les salles de la mairie dont ils regardaient souvent par les fenêtres les sculptures de chêne avec des airs mystérieux. On installerait Anne et la mère près de Saint-Malo, sur les bords de la Rance, dans une maison ayant appartenu à un corsaire de la famille, appelée la Bigarade.

Le trois-mâts vint un peu plus tard qu’on ne l’attendait, retardant de près d’un mois le départ du jeune homme, à cause d’un chargement de morues avariées provenant des pêches du printemps, pris au Hâvre pour le compte d’un épicier. A présent qu’il était là, amarré au quai, avec ses voiles pliées, ses poulies immobiles et son blond équipage penché sur les bastingages au-dessus de sa coquille vert tendre à rayures blanches, il arrivait encore aux amoureux de parler en souriant de ce voyage, mais par bravade seulement, pour se réconforter et dissimuler une tristesse suprême, un pressentiment vague que trahissaient seuls, en dépit de leur volonté, des yeux humides et des voix altérées.

Après l’arrivage, tout se passe méthodiquement à bord du navire norvégien. Pour commencer, on vit le déchargement par des femmes de peine en bonnet de coton et plus fortes que des hommes robustes, égayant leur travail de plaisanteries aussi salées que le gros sel de Cadix et de la Rochelle répandu partout comme une neige sale. Les poissons s’empilaient symétriquement sur une voiture, et rien n’était plus lamentable que les poses de ces femmes assises au-dessus du camion, à même sur le chargement, que traînait un cheval poussif. Quand ce fut fini, on nettoya à grande eau le navire, brossant le pont et chassant la mauvaise odeur; puis on remplit la cale de barils de beurre roulés les uns sur les autres. Le trois-mâts compléta ses provisions, se disposant à appareiller, et tous les jours on voyait sécher des vareuses bleues et des gilets rapiécés de toutes couleurs flottant suspendus aux cordages.

Enfin le capitaine, un solide marin, dont la barbe dorée descendait très bas sur la poitrine, s’approcha un matin du fils de l’armateur et lui annonça paisiblement qu’on allait mettre à la voile le lendemain.

Rien à dire à cela. Néanmoins, le jeune homme pâlit comme à l’approche d’un malheur, et quitta brusquement son compatriote en marchant d’un pas emporté.

C’est qu’il y a dans notre vie des heures de crise où nous apparaît avec une effrayante lucidité combien la réalisation de nos plus chers désirs se trouve à la merci des événements les plus misérables. En effet, le sort de chaque être se compose d’une série de petits faits venant de sources différentes. Si tout concorde, arrive à point pour compléter l’ensemble, il en résulte une homogénéité, une harmonie dans l’existence que l’on appelle la chance; si au contraire on rencontre une obstination négative de la destinée à ne pas vouloir enchaîner le hasard, il n’y a rien à faire, c’est immuable. Certains hommes ont senti toute leur vie cette volonté mauvaise au fond de tout.

Les heures de ce dernier jour passent semblables à toutes les autres pour les habitants de Saint-Paul. D’où vient que les amoureux les trouvent tantôt promptes comme le désir ou tantôt lentes comme la réalité? D’où vient que, tout en parlant de se revoir, en se jurant d’être l’un à l’autre, on les voit s’étreindre en pleurant comme pour un dernier adieu? Hier encore ces cœurs confiants pouvaient être émus par le récit d’une misère, ou prendre part au bonheur d’autrui: demandez-leur, aujourd’hui qu’un danger menace leur amour, si les morts qui dorment à l’ombre d’un rideau de peupliers et sous les dalles de l’église sont moins insensibles qu’eux.

Les anciens Bretons croyaient qu’il existait, dans les montagnes, un lac appelé Dulenn, dominé par un cirque de rochers escarpés; ses ondes noires étaient peuplées de poissons hideux à la tête énorme; aucun oiseau ne fréquentait ses bords, ni les cygnes, ni les ducs communs à tous les étangs; si quelqu’un en faisait jaillir l’eau sur les rochers voisins, un orage éclatait tout à coup dans le ciel: ainsi le cœur de l’homme recèle des sentiments cruels semblables à des monstres dont la présence a chassé les songes aux blanches ailes; si on les trouble, ils déchaînent d’inexorables furies.

Rien de changé autour d’eux; la campagne avait à peine quelque chose de plus mûr et de plus doré qui tenait aux moissons. Les myosotis étaient défleuris; on ne voyait plus les violettes, mais la digitale empourprée, la grande mauve rose, les bouillons blancs et la véronique à fleurs pâles se rencontraient avec la mélite au feuillage odorant dont les calices blancs tachés de violet semblent éclaboussés de vin. Les fruits de l’aubépine et du merisier commençaient à mûrir. La vie fourmillait partout, étincelante au dos des scarabées et des libellules. Il faisait chaud; l’herbe haute dans le sentier devenait presque noire à force d’être d’un vert intense.

Assis sur un talus, enlacés étroitement, ils savourent avec tristesse les instants avares. Arvid veut être le plus fort.

--Tu penseras à moi, tu m’aimeras, tu ne m’oublieras pas. Deux mois sont bien vite passés, et puis, il le faut!

Et tandis qu’il parle, une voix qui vient on ne sait d’où lui murmure tout bas:--Reverras-tu ta bien-aimée?

Pâle et pensive, la jeune fille s’abandonne à son chagrin dans un oubli complet d’elle-même et avec ce désordre de la parure et cette faiblesse divine qui, chez une femme, est la meilleure preuve de la sincérité de l’amour; des larmes silencieuses ternissent les beaux yeux de Jeffik, coulant sur le front du jeune homme agenouillé maintenant à ses pieds et inondant son visage, de telle sorte qu’on ne peut voir s’il y mêle les siennes.

Elle penchait d’un air de souffrance sa taille déliée, et ses manières avaient pris, depuis la veille, la langueur touchante d’une fleur de mélite altérée à la fin du jour. Un fichu de mousseline noué négligemment sur son sein révélait le haut de sa gorge et laissait deviner sa forme parfaite; ses cheveux séparés en deux masses tombaient en tresses lourdes de ses tempes pour aller se confondre dans les plis de sa jupe.

Mais la chaleur s’apaise, l’air fraîchit, la première étoile se distingue à peine, pareille à la lueur d’un flambeau allumé avant les ténèbres, les prés blanchissent, les couleurs s’éteignent petit à petit, la lune innocente jette sur la Vire un long filet d’argent qui tremble à la crête de chaque flot, l’heure se détache avec sérénité des clochers d’alentour enveloppés de brume, le lézard se retire entre les pierres moussues et la chauve-souris tourne sur la campagne en agitant des ailes aussi silencieuses que l’ombre.

--Adieu donc! ô mon bien-aimé, dit la jeune Bretonne en enlaçant le cou de son amant. Comment remplirai-je mes journées à présent, sans l’espérance de te voir? Où puiser de la force pour rompre ainsi l’habitude de nos douces promenades?... Est-il seulement un autre bonheur?... celui-ci me suffisait bien!... Nous viendrons, Anne et moi, tous les soirs dans ce lieu que tu aimais tant... Adieu!... Tu emportes mon courage, ma volonté, mes espérances, et tu laisses derrière toi un spectre qui aura l’air de vivre au monde, mais dont le cœur sera mieux enfermé et plus muet, quoique aussi rayonnant qu’aucun des diamants que recèle la terre. J’ai versé mon âme à tes pieds comme une corbeille pleine, sans rien réserver de ce qu’elle contenait: recueille cet humble trésor.

Arvid la prit dans ses bras pour éviter que la rosée des herbes mouillât ses pieds charmants. Le corps souple de la jeune fille s’abandonnait chastement à lui et ondoyait sur ses bras, entouré de ténèbres grises, avec la légèreté virginale d’une allégorie représentant la plus candide des illusions. Il la posa à terre de l’autre côté de la clôture.

--Adieu! criait-il, pendant qu’elle s’éloignait en se détournant à chaque pas, Adieu! ma bien-aimée, mon bien, ma joie, tout ce que j’aime!...

Anne suivait sa sœur en versant des larmes. On eût dit que l’enfant si précoce avait vécu, dans ces soirs d’été, la passion des amants comme la sienne propre, et respiré avec délices l’atmosphère de l’amour.

--Toujours?

--Toujours!

Ce fut le dernier mot qu’ils échangèrent, et les yeux du Norvégien ne distinguèrent bientôt plus la robe blanche, le fichu de mousseline, les nattes dorées de sa douce belle, car des écharpes de crêpe détachées du front de la nuit ne tardèrent pas à envelopper d’ombre sa toilette de femme, épaississant sa taille haute et fine comme un jeune bouleau et dérobant la forme de ses charmes à la dernière caresse de son regard.

XII

Léopold Saussaie avait souvent de longues conversations avec Ledormeur. Depuis longtemps ce dernier connaissait les amours de Jeffik et du Norvégien et ils en causaient ensemble. On eût dit que l’administrateur s’intéressait tout particulièrement à cette histoire.

--Mais, disait-il, ce sont là de simples amourettes sans conséquences, comme en ont toutes les filles.

Ah! il ne trouvait pas surprenant qu’on soit épris de Mlle Trégar-Creachmeur! ça ferait plus tard, à coup sûr, une femme très distinguée, qui tiendrait son rang partout.

--Distinguée... distinguée... grommelait l’horloger, dites plutôt, Monsieur Léopold, que c’est d’une fierté choquante au monde qui le vaut bien, sans doute... Voilà cette petite Anne, n’est-ce pas? Eh! bien, ça a une manière de vous dire les choses, qu’on en est suffoqué! et si polie tout de même, qu’il est impossible de se fâcher. Le jour de la conscription, elle rentrait de l’école avec une petite robe fanée, et la figure pâle avec ça! alors un gros garçon de nos amis, qu’est farce, a voulu l’embrasser et lui donner une pièce de cent sous pour avoir des bonbons,--il en donnait à tout le monde, le cher homme,--ah! Monsieur, si vous l’aviez vue se redresser et piétiner c’te pauvre pièce! Alors Adrienne, qu’est une fine mouche et remarquante à l’épargne, a vite ramassé l’argent, vous comprenez.

--Et l’autre... la grande? reprenait M. Léopold.

--Autrefois nous l’appelions la vierge encadrée, celle-là, Monsieur, parce qu’elle se tenait toujours à sa petite fenêtre; même ça faisait rire nos connaissances; mais depuis qu’elle a causé au Norvégien, faut pu parler de ça. Allez, allez, Monsieur Léopold, dans leur pays c’est comme dans le nôtre, la jeunesse ne perd pas le temps à enfiler des perles! Faut pas apprendre aux vieux singes à faire des grimaces... Depuis qu’il est parti,--pour s’en débarrasser sans doute,--elle a rudement mauvaise mine, la fillotte! Ma femme me dit souvent comme ça, en joignant les mains:--Oh! qu’ça s’ra bé fait si l’y en a mis un su l’métier!

--C’est faux, Ledormeur, entendez-vous? protesta l’administrateur exaspéré d’avoir provoqué l’ignoble calomnie de cet homme et violemment tenté à présent de lui sauter à la gorge. Je vous défends, entendez-vous, de répéter ce mensonge, je suis sûr de cette enfant.

Puis, tournant sa colère d’un autre côté, il reprit avec rage:

--Sa mère ne la surveille donc pas? à quoi pense-t-elle?

Mais l’horloger, mis sur ses gardes, avait repris son air patelin et indifférent. Il soufflait légèrement sur une belle serrure ancienne dérobée à quelque porte du château pour en ôter la poussière,--car petit à petit il dépeçait le vieux bâtiment, comme le corps d’une baleine abandonnée sur un rivage. Il sciait les poutres, vendait les cuivres au poids, et le plomb au mètre, brûlait le bois des pauvres à pleine cheminée. Il s’était aussi construit, avec des matériaux volés, une petite cabane dans son jardin, où il dormait tous les jours, couché sur une paillasse. Quelquefois il riait tout seul en brossant avec soin les robes des juges et renfermant leurs toques dans des cartons verts. Quand il avait fini, il s’asseyait largement dans leurs fauteuils, heureux de tutoyer la justice.

--La dame est trop malade pour bouger à présent, dit-il après un long silence, le curé vient la chercher dans sa voiture pour la mener à la messe... Encore un qui les croit plus que d’autres, sans doute.

* * * * *

Le même jour Léopold Saussaie, malgré les supplications de son père, demanda officiellement Jeffik en mariage. Il fut refusé net.

Cependant il insista d’une façon si étrange pour accepter le lendemain seulement un refus définitif de la jeune fille, que Mme Trégar-Creachmeur consentit à exaucer son désir, autant par lassitude que pour ne pas froisser son vieil ami.

Loin de s’embarrasser du mauvais accueil fait à sa proposition, l’administrateur semblait si tranquille et si satisfait, que son père l’examinait avec inquiétude à la dérobée.

* * * * *

Lorsque la veuve du marin s’était vue forcée d’abandonner Saint-Malo pour suivre sa fille à Saint-Paul-Église, elle ne laissait derrière elle aucune dette. A dire vrai, la pauvre femme restait encore dans l’obligation d’une dame âgée, amie d’enfance de son mari, bonne et désintéressée, qui, bien que fort près aussi de la misère, lui faisait, avec une simple grandeur d’âme, rémission d’une somme de quelques milliers de francs qu’elle avait peut-être destinée depuis vingt ans à adoucir ses dernières années.

Des actes de ce genre n’étaient point rares dans le noble pays breton, où la vieille race opiniâtre et généreuse ne peut vaincre encore aujourd’hui son dégoût de tout trafic, à moins qu’il ne relève immédiatement de la mer et ne s’y purifie. Aussi, forcée de se livrer au commerce pour exister, cette exquise nature s’était mise bravement à vendre des objets d’armement: cordages, poulies, goudron, voiles. De cette façon elle se trouvait en rapport continuel avec les marins.

Elle gréait tout navire: cotre, bisquine, chaland, cancalais et terre-neuviers; vivait au milieu du chanvre, de la poix et du fer rouillé. Si le port se remplissait, au retour des grandes pêches, et que de sa fenêtre, au-dessus des remparts, elle n’apercevait plus que des mâts de navires, on la voyait, joyeuse, brûler des cierges à la Vierge, en actions de grâces.

Au fond de tout cela, pas une idée de lucre. Quand elle traitait une affaire, la candide marchande exhibait son prix de revient et demandait au patron de la barque de répondre en conscience si son bénéfice lui paraissait légitime.

Dans de pareilles conditions on a des chances de ne pas devenir bien riche. Mais trouve-t-on rien de plus touchant que cette bonne petite vieille, dont le père avait disparu dans un naufrage, ayant consacré sa jeunesse à fournir aux hommes de mer des armes contre la tempête!

Elle était sobre, faisait ses provisions de morue pour l’hiver, sans oublier un millier de capelans et une douzaine de flétans,--poissons à chair rose que l’on met dans la cheminée pour les garder jusqu’au carême.

Depuis longtemps la dernière ancre de son magasin avait touché le fond de bien des rades. Une petite rente la faisait vivre très pauvrement. La bonne dame écrivait de temps en temps à madame Trégar-Creachmeur des lettres remplies des souvenirs d’une amitié indéracinable, dont la froide vieillesse n’avait pu altérer la vivacité charmante et que n’obscurcit jamais cette question d’intérêt, qui prend d’ordinaire tant de place dans les sentiments des gens d’âge et vient enlaidir trop souvent la fin des belles existences. S’il lui arrivait de demander un peu d’argent à son amie, elle déployait toutes les ressources de son esprit à faire entendre qu’elle n’en avait pas en réalité un grand besoin, qu’il s’agissait de satisfaire un vice: d’acheter du tabac à priser. La mère de Jeffik envoyait ce qu’elle pouvait. On savait bien de part et d’autre que la dette ne serait jamais payée,--si ce n’est dans l’autre monde,--et s’éteindrait avec la vieille dame.

* * * * *

Après que l’administrateur l’eut quittée, Mme Trégar-Creachmeur resta longtemps immobile sur son fauteuil, plongée dans la plus profonde et la plus douloureuse méditation. Certes, elle n’hésitait pas un instant à refuser un semblable mariage, et la position qui rendait si vain le prétentieux et léger Léopold n’avait pesé en aucune sorte sur sa détermination. Avec son extrême pénétration de femme silencieuse et mystique, son regard pur et froid, descendant comme une épée au fond de l’âme de cet homme, craignait d’y avoir rencontré pire que le ridicule maniéré qui le distinguait à première vue. Il y avait de l’affectation dans son sourire, de la dureté égoïste dans ses yeux, de la jalousie sur son front; et si sa voix cessait d’être couverte et basse, elle devenait à son insu rude et audacieuse. Non, elle ne se sentait pas la force de pousser Jeffik, cette sensible et délicieuse créature, dans les bras d’un mari comme celui-là. Pourtant, c’était un protecteur et il en fallait un à ses filles, puisqu’elle allait mourir. Cruelle perplexité!... Elle s’avouait néanmoins que Léopold Saussaie avait fait preuve de générosité en recherchant une fille dépourvue de tout bien et craignait de le juger avec une sévérité excessive.

La journée s’acheva sans que ses pensées aient pu prendre un autre cours.

Pendant ce temps Jeffik rêvait de son Arvid.

Vers six heures, la servante annonça à la malade qu’un autre Monsieur désirait lui parler en particulier. Et sans lui donner le temps de délibérer s’il convenait de le recevoir, le personnage se présenta devant la veuve. Pénétrant sans bruit dans le salon, sur les pas de la bonne, il promena avec une rapidité incroyable ses yeux sur tous les objets qui décoraient les panneaux de cette vaste pièce; et rien ne lui échappait, depuis les miniatures encadrées d’or jusqu’aux souvenirs exotiques, aux idoles grimaçantes, gage de l’amitié d’un chef taïtien, aux coffres curieusement travaillés et aux collections précieuses. Quand il fut seul avec la dame bretonne, il s’excusa d’une voix mielleuse sur les exigences d’un ministère auquel il devait des moments bien pénibles, et s’approchant tout auprès de la malade devenue soudain tremblante en proie à un pressentiment sinistre:

--Madame, commença-t-il, je suis franc comme l’osier... Voici la chose.--Notez en passant, s’il vous plaît, que par égard pour une personne aussi honorable et qui aura toujours droit, je l’espère, à la considération des honnêtes gens, je suis venu moi-même pour vous éviter des ennuis et des vexations. Maintenant que vous êtes en état de reconnaître la délicatesse de mon procédé, allons au fait, promptement.--Je suis officier ministériel, huissier en un mot, et chargé par l’unique héritier de votre créancière, Mme Dubut, de Saint-Malo, décédée intestat, de recouvrer en son nom une petite créance qui se monte à quatre mille deux cent trente francs et vingt-cinq centimes. Du reste voici des pièces dont la lecture vous éclairera sur tous points.

Le cœur de la veuve se serrait, ses yeux s’agrandissaient. Au fur et à mesure que parlait l’homme de loi, toutes les conséquences de ces fatales poursuites se déroulaient devant elle: la position de Jeffik perdue,--car l’administration n’admettait pas les dettes,--le scandale, la honte, la misère dans son atrocité, puis, sa fin qui ne tarderait pas à survenir, et ses filles alors livrées à la merci des hasards terribles de la vie, comme deux pauvres oiseaux abandonnés à la tempête.

Elle n’en put entendre davantage. Sous l’empire d’une souffrance aiguë, Mme Trégar-Creachmeur se dressa, extraordinairement pâle, devant l’huissier épouvanté, et, proférant une plainte suprême, étendit les bras et roula inanimée sur le parquet. L’homme s’enfuit en étouffant ses pas comme un assassin.

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