Chapter 9 of 11 · 4000 words · ~20 min read

Part 9

C’est que pour cette famille réduite au dénuement, quatre mille francs étaient une somme absolument impossible à trouver.--L’argent mène d’un façon arbitraire et tragique la destinée des pauvres gens.--Pour lutter contre cette puissance, il faut porter en soi un sens pratique des choses qui manquait complètement aux derniers rejetons d’une race romanesque, imprévoyante et prodigue, plaçant dans son estime, par une sorte de folie, la pauvreté presque aussi haut que l’honneur. Le moindre des objets d’art qui les entouraient aurait suffi à éteindre la dette, mais elles ne soupçonnaient nullement la valeur que la mode du jour leur prêtait; l’idée de s’en défaire ne serait même pas venue aux dames bretonnes, tant la tradition l’emportait chez elles sur tout autre sentiment, la superstition et le souvenir sur les menaces du présent.

Il s’agit de figures aujourd’hui disparues, dispersées par le flot des appétits positifs de la seconde partie du siècle; du reste, il n’est plus d’aïeul assez vieux pour raconter aux petits-enfants les exploits des corsaires, leurs longues captivités sur les pontons anglais, les évasions merveilleuses, les traits d’audace et de générosité chevaleresque, le plaisir de barbare qu’ils trouvaient à dissiper les richesses. Personne ne sera plus élevé à cette école dangereuse, si séduisante pour l’enfance; à peine le souvenir en vit encore chez leurs derniers et rares descendants.

Voilà pourquoi, de voir ces femmes, intéressantes et supérieures, âmes profondes, toujours prêtes au sacrifice, où dort, replié sur lui-même, un nihilisme inexprimé, arrachées à leur milieu immuable et étrange et soumises à de pareilles misères, avait en soi quelque chose de plus poignant, de moins banal, que s’il s’agissait de personnes moins naïves, moins en retard sur les procédés d’existence modernes.

La servante s’empressa de relever sa maîtresse et de la porter sur son lit. En même temps elle appelait du secours. Jeffik accourut, et, trouvant des papiers dans la main crispée de sa mère, comprit avec désespoir, en y jetant un rapide coup d’œil, ce qui l’avait tuée. Pourtant tout espoir n’était pas perdu, le pouls de la malade battait faiblement sous le doigt de la jeune fille. On courut eu hâte chercher le docteur Lemoine.

Au bout d’une demi-heure il arriva et de suite se montra fort alarmé de l’état où il trouvait sa cliente.

--Cet accident n’est pas arrivé sans motif, mon enfant, dit-il à Jeffik, une cause morale a dû déterminer la crise. Voyons, il y a eu un malheur, une émotion, n’est-ce pas?

--Oh! oui, Monsieur, un grand malheur! répondit en pleurant la jeune fille. Mais au nom du ciel, rassurez-moi, sauvez-la!... Ah! docteur, je lis dans vos yeux que c’est bien grave...

--Eh! ma pauvre petite, je lui avais répété mille fois:--surtout pas d’émotions.--Savez-vous, continua-t-il avec la brusquerie bien connue qui avait contribué à son succès dans le pays, savez-vous que votre maman a le cœur gros comme un cœur de bœuf!

Et sur un geste d’effroi de Jeffik il reprit:

--Cela s’explique aisément: cet organe s’est développé outre mesure en fatiguant plus que les autres. Ainsi, un coureur a de gros mollets, un lutteur des biceps énormes...

La jeune fille ne l’écoutait plus, elle descendait l’escalier en courant, prise d’un besoin de fuir devant le malheur; mais une dentelure de la rampe accrocha sa robe et la retint comme la main d’un ami: elle s’arrêta soudain en essayant de rassembler ses idées. Jeffik pressait son front, joignait ses mains, croisait ses bras comme pour lancer un défi, ou bien s’attendrissait, pleurant sur elle-même, sur sa mère et sur son Arvid.

--Je l’avais toujours senti, disait-elle, que c’était une chose fragile et impossible... trop belle... trop effrayamment belle... cela avait un je ne sais quoi d’instable et d’ailé... Je ne comprenais pas d’où venait ma peur, quand il me quittait au milieu de la campagne; je tremblais à la voix de la brise, je jetais les yeux autour de moi, je regardais le ciel et la course des nuages, et l’angoisse séchait ma gorge. Je l’entends encore me dire:--Adieu! ma bien-aimée!--Adieu Swevenmor, répondais-je, oui, adieu! adieu! adieu! Swevenmor!...

Notre amour était enveloppé d’une brume; c’était comme un danger subtil répandu dans l’air, une interdiction divine, flottante. Nous aimer semblait un acte digne d’enfreindre des lois plus qu’humaines...

Oh! ce rêve que je fis autrefois, souvenons-nous-en à cette heure! comme mon âme nageait libre et heureuse!... Mais, chasse plutôt ces pensées, malheureuse, la chaîne du bonheur est rompue, les anneaux ne se rejoignent plus... Et, par ce misérable obstacle... Aveugle destin ou monstrueuse prévoyance du sort!...

Tu prends ta revanche, or, froid métal! Tu te venges d’avoir été honni, foulé aux pieds, répandu à torrents, jeté à la vile populace! tu surnages au-dessus de notre mépris...

Oh! pour si peu, si peu, ma vie perdue! pour un petit monceau qui tiendrait entre mes deux mains, mon bonheur envolé!...

Sais-je seulement d’où tu viens, comment on l’acquiert? Je te croyais ce flot au tintement insipide qui roule sans cesse entre les mains des hommes; mais je ne savais pas que sans te désirer ni te voir, tu serais un jour mon maître, force monstrueuse, misérable dieu d’or!...

* * * * *

Elle se tut, l’air égaré, et sous l’influence d’une grave détermination, la jeune fille reprit sa course et heurta Léopold qui montait, et, fidèle à sa promesse, venait prendre la réponse promise.

--Monsieur, lui dit-elle, je vous cherchais, ma mère se meurt, une absolue tranquillité pourrait peut-être la sauver; c’est pourquoi je vous accepte pour mari, à la condition que vous serez ici de nouveau avant une heure avec la quittance d’un huissier de la ville chargé de nous poursuivre, et dont le nom doit être dans ces actes.

En parlant ainsi elle lui tendait les papiers qu’on avait trouvés dans les mains de la veuve.

--Je le savais, Mademoiselle, répondit-il avec une véritable émotion, et la voici, vous ne devez plus rien.

Jeffik lui arracha presque le reçu des mains, et remontant près de la malade, elle se pencha sur la rampe avant de disparaître:

--Comptez sur ma parole, ajouta-t-elle en s’adressant à l’administrateur d’un air désespéré.

* * * * *

Quand la mort s’approche d’une couche, elle répand dans l’âme des assistants tout l’effroi de sa présence. Une atmosphère mystérieuse qui semble lui appartenir remplit soudain la chambre funèbre et pèse avec inquiétude sur la poitrine des vivants. La jeune fille ne s’y trompa point en s’approchant de sa mère. Longtemps agenouillée, elle conversa à voix basse avec la mourante dont les forces déclinaient rapidement. Bientôt, Mme Trégar-Creachmeur perdit l’usage de la parole, mais elle donna des marques d’entendement à ceux qui l’entouraient et les reconnut jusqu’au dernier soupir.

Le vieux prêtre à figure naïve, accouru au premier appel, beau comme un aïeul des montagnes, priait et pleurait tour à tour.

Quand, averti par son expérience, il vit l’âme de son amie approcher de l’instant solennel où elle devait abandonner le monde, il essuya ses pleurs avec les boucles de ses cheveux blancs et s’apprêta à lui faire entendre des paroles dignes de la tombe.

XIII

Affermissant sa voix tremblante, il commença en ces termes:

--«O mort, où est ton aiguillon, où est ta victoire?» Vie, où est votre douceur et votre durée?

Puis, après un silence, il se mit à parler d’une voix lente et grave.

Il disait:

--Exilée, va chercher ta patrie! Martyre, réclame ta couronne! Femme, repose ce cœur douloureux et plus gonflé que les pieds du pèlerin épuisé qui s’assied après avoir gravi la montagne; abandonne au fond du cachot les tronçons brisés de la chaîne; efface ta chétive trace! Cette terre indigne de te posséder en laissera moins en disparaissant que la tente d’un Arabe nomade dressée pour un jour sur les sables! Monte dans la lumière sans ombre, dans la vérité sans bornes, vers les mondes radieux où la vertu trouve sa raison et sa fortitude!

Que craindrais-tu, âme immortelle?

On t’a parlé de douleur?--L’arbre souffre-t-il pour changer de verdure? l’enfant pour naître? l’herbe pour se faner? le ruisseau pour se mêler à l’Océan?

Entre sans effroi dans l’infini. Tu es plus en sûreté que la parcelle d’or pur enfermée dans le rocher, que le joyau jeté au fond des mers.

La vie n’est qu’un court épisode de l’existence, la mort est un avènement, et au delà de cette misérable sphère, tu vas t’élancer avec transport vers la perfection idéale. Qu’attends-tu? ton épreuve s’achève. L’aube va paraître et la nuit t’enlace doucement pour t’emporter au milieu de ses voiles.

Que je voudrais te suivre! toi qui t’élevais si haut sur les ailes ardentes de la foi!

Si l’invisible pouvait devenir visible, si bientôt, fille du ciel, tu pouvais nous prêter la vue mystérieuse des intelligences dont la réalité se manifeste sans le secours d’yeux périssables, il nous serait donné de voir, comme toi, des êtres d’une beauté et d’une forme inconnues, que tu vas effleurer sur ta route.

* * * * *

Ton illusion ne ressemblait pas à celle des autres hommes: ils croient vivre quand ils meurent chaque jour davantage. Pendant un temps bien court, ils sont heureux parce qu’ils ignorent la vérité, mais quand ils l’ont une fois vue, ils se masquent pour n’être point reconnus d’elle. C’est pour cela que tu coudoyas tant d’insensés, que tu les vis parcourir leurs jours, le visage fardé, les yeux égarés, n’ayant qu’un souci, cacher, enfouir l’opprobre de leur nature en essayant de se montrer aux autres tout différents d’eux-mêmes. Ils avaient beau faire, rire quand ils auraient dû pleurer, ouvrir des yeux candides avec un cœur libertin, la vérité, forte et superbe, environnée de lumières, les dépouillait un à un de leurs tristes artifices et les abandonnait à la honte de leur nudité. Tu ne leur ressemblas en rien, tes chastes jours fuirent semblables à ces eaux pures et froides qui n’ont reflété que la blancheur des neiges!

A ces instants où ton âme oppressée semblait se décharger d’un lourd fardeau en me confiant le récit de tes jeunes années, tu me l’as dit souvent, ô femme, combien tu sentis de bonne heure l’inanité de tout désir, de toute aspiration vers la félicité, et, ne pouvant te décider à édifier un autre rêve sur les ruines de ton premier sentiment, tu te déterminas à en cultiver éternellement le souvenir: ainsi en est-il d’un homme forcé d’abandonner certains lieux de la terre, si beaux et si embaumés, qu’il eût voulu y regarder chaque été le raisin mûrir sur le coteau et la lune rapprocher son croissant d’or; il pleure en les quittant, sachant qu’il ne les reverra jamais. Crois-en un vieillard dont le cœur a saigné maintes fois entre les serres des passions indomptables; tu as choisi la meilleure part en te réfugiant dans la douceur forte, dans le calme secourable, en triomphant de tous les élans qui t’emportaient encore malgré toi vers la vie. La mélancolie me paraît être une volupté très délicate, j’en ai senti les charmes malgré ma rudesse; certaines âmes s’y consument avec joie, il en est même dans ton pays,--Dieu leur fasse miséricorde!--qui s’en laissent mourir!...

Honneur à vous, ma fille! vous avez lutté vaillamment contre votre penchant pour la mort, vous teniez à la vie par la maternité, comme cette nacelle de l’air, captive au-dessus d’une ville, qu’un câble puissant retient à la terre en dépit de son perpétuel effort...

* * * * *

La moribonde se taisait, seulement de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Alors Jeffik, croyant en deviner la cause, dit:

--Ma mère, soyez tranquille et bénie! Ce saint homme vient de m’ouvrir des perspectives inconnues. Je suis prête maintenant au sacrifice que vous redoutiez pour moi, sans doute à cause de ma faiblesse; rassurez-vous, ô ma sainte! qui vous a vue à cette heure doit être à jamais fort contre la vie... Je ferai ce mariage, vous ne mourrez pas, vous vieillirez au milieu de ces souvenirs de notre race... Je ne regrette plus rien... pas même l’amour! Ce n’était qu’un songe.--Un bien beau songe, hélas! ajouta-t-elle en élevant ses mains jointes.

Nous tâcherons, mère, que l’enfant soit bien heureuse; son bonheur sera plus parfait, édifié sur le nôtre. Mais si le moment est venu de vous perdre, apprenez au moins que vous laissez ici-bas une digne descendante, et que l’exemple de votre renoncement devient dès maintenant mon plus précieux héritage. Je saurai tempérer cette soif d’idéal qui nous vient de nos pères. Je serai chaste et résignée, je fuirai le remords afin de mériter un dernier jour semblable au vôtre.

* * * * *

La jeune fille parlait avec exaltation, et le regard ineffable et profond de la moribonde, s’éclairant une dernière fois, semblait répondre:--Te voilà donc mûrie dans tes larmes d’un jour, ô ma fille! comme ces fleurs des tropiques que l’on voit s’épanouir d’heure en heure après une pluie d’orage. Il t’en coûte, pauvre enfant! de reconnaître la vanité de ton rêve d’amour... Voilà tes illusions envolées comme de blanches colombes dont un vent de mort a brisé les volières. Il eût toujours fallu que cet instant arrivât, car à ce prix seulement s’achètent la paix sereine et la sagesse. Je te le dis encore avant de refermer sur moi la porte sombre: rien, en ce monde, ne peut être digne de ton culte, si ce n’est la vertu.

* * * * *

Ses yeux gardaient encore leur expression de béatitude, que des ombres indéfinissables, envahissant le front de la sainte femme, apprirent au vieillard et à la jeune fille qu’elle avait cessé de souffrir.

Les pleurs des deux orphelines n’étaient interrompus que par les lamentations du vieux prêtre.

Il psalmodiait:

--«Mes jours se sont évanouis comme la fumée! ils ont décliné comme l’ombre; mes os se sont desséchés comme le sarment!»

«La terre et les cieux passeront; ils vieilliront comme un vêtement; vous les changerez comme un manteau; vos années ne finiront jamais!»

Mais plus le psaume montait, désolé, dans la chambre funèbre, plus le visage de la morte se revêtait de sérénité; quelque chose de divin en ennoblissait tous les contours, et sur son front flottait, avec la mort, comme un secret sublime.

Alors le vieillard se relevant contempla longuement Mme Trégar-Creachmeur et, levant les bras vers le ciel, s’écria:

--«O mort, où est ton aiguillon, où est ta victoire!»

Puis relevant l’orpheline à genoux et noyée de larmes:

--Ma fille! ajouta-t-il, soyez forte: Voilà le bonheur!

XIV

Les deux pauvres enfants passèrent dans la douleur et l’abandon les jours qui suivirent la fatale mort. Sans un ami, sans un parent, sans aucune expérience de la vie, ne possédant aucun bien au monde, timorées d’âme au point de n’oser demander un conseil, fières au point d’éprouver une honte mortelle à traiter la moindre question d’intérêt, elles se sentirent submergées par la crainte et la mélancolie.

Pour couvrir les frais des obsèques qu’elle avait voulu très convenables, Jeffik dut réduire encore les dépenses déjà si modestes. On renvoya la bonne Lisbeth, qui partit en pleurant; et, pour ne rien solliciter de personne, les orphelines vécurent de nourritures grossières, à peine suffisantes pour soutenir leurs forces.

Une lettre qu’elle reçut vers ce temps de Swevenmor acheva de décourager la jeune fille. Il lui disait, qu’en arrivant à Christiania il avait eu la douleur d’apprendre le second mariage de son père avec une jeune femme de réputation tapageuse dont il redoutait depuis longtemps l’influence néfaste; que ses affaires se trouvaient bien malheureusement compliquées par cet événement qu’on lui avait tenu secret; que si la place de sa mère était prise dans la maison, celle qu’il croyait avoir dans le cœur du vieux gentilhomme norvégien était occupée par une personne dont le pouvoir savait effacer les sentiments les plus forts. Déjà, avant cette union fatale, elle avait su faire exiler l’enfant à Saint-Paul-Église sous un prétexte futile,--disgrâce à jamais bénie, puisque, à cause d’elle, il avait trouvé son amie, son amour.--Aujourd’hui, par d’autres artifices elle retardait son bonheur. On traitait sa passion de caprice, d’enfantillage sans durée et sans avenir.--Au moins, lui disait-elle, beau-fils, attendrez-vous bien une année! Un pareil roman ne peut sitôt prendre fin! Augurez mieux de la fidélité de votre belle!... Mais laissez faire, vous êtes comme un merle étourdi pris au piège, heureux, si quelque bonne âme l’arrache à son lac maudit. Allons, allons, enfant gâté, vous me remercierez plus tard...

«Je vais vous faire une grande peine, ô mon amie, écrivait Arvid, mais je ne puis rien vous cacher: une année, voilà le terme qu’on m’impose!... Je vois bien, Jeffik, à mon désespoir, qu’ils ont raison de me traiter comme un adolescent sans courage, incapable de supporter aucune épreuve. Un homme, sans doute, ne verserait point de pleurs; mais une année paraît un long temps à notre âge! Que de choses peuvent se produire en un pareil espace!... Je ne doute point de vous, ma bien-aimée, mais des choses. Celui qui laisse une rose dans un jardin revient le lendemain et ne la trouve plus! c’est le vent qui l’a emportée: quand on s’aime, il faut se tenir étroitement et ne point se quitter, jusqu’à la mort!...»

«Je vaincrai tous les obstacles, disait-il ailleurs, ayez confiance en votre Arvid, il est à vous, corps, âme, volonté... N’ayant plus que mon bien dans le Sognefford, ajoutait-il encore, maintenant que mon père m’a cessé ses bontés, j’y vais aller de suite mettre ordre, afin de lui faire rapporter un revenu qui nous fasse vivre...»

* * * * *

Ce nouveau contre-temps et la misère toujours croissante abattirent l’âme de la pauvre fille. Jusqu’à ce jour elle avait compté gagner du temps sur la malheureuse promesse qui la liait à Léopold. Elle espérait que le retour prochain d’Arvid arrangerait tout. Il n’en était rien.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi dans des alternatives d’espérance et de découragement. Jamais elle ne put vaincre sa fierté au point de faire l’aveu de ses tourments à Swevenmor.

Jeffik aimait mieux perdre tout son amour par une apparente perfidie que de le voir abaissé, diminué, par le détail de sa pauvreté. Son infortune lui apparut de plus en plus sans aucun remède. Néanmoins elle parvint à gagner six mois sur les instances de Léopold à hâter le mariage.

Au bout de ce temps, Anne tomba malade d’épuisement, et l’administrateur en profita pour porter un coup direct à la volonté de la jeune fille. Il revint tout exprès d’Afrique, muni d’un congé de deux mois.

--Voulez-vous, lui dit-il, causer la mort de cette enfant que vous dites aimer d’une si vive tendresse? Prétendez-vous attendre un jeune homme entouré d’une famille puissante? Il ne reviendra jamais... Et la promesse que vous m’avez faite, comptez-vous la renier?

Alors il tira de sa poche le reçu des quatre mille francs qu’elle avait tenu à lui rendre, et, le mettant en pièces, en jeta les morceaux à ses pieds.

--Je ne fais cas que de votre serment, ajouta-t-il, ceci est une bagatelle dont le souvenir affreux me pesait, mais n’attendez pas que je vous rende jamais la liberté, mille morts plutôt que vous perdre.

--Monsieur, lui répondit-elle en portant les deux mains sur son cœur, j’aime Arvid de toutes les forces que Dieu m’a données!

Et le visage de l’infortunée, déjà affaiblie par le deuil et les privations, perdit toutes les teintes de la vie.

--Je ne puis! Monsieur, murmura-t-elle encore, je ne puis!... ma sœur!... Arvid!... Et elle s’évanouit.

Le vieux prêtre qui assistait les derniers moments de sa mère vint la voir le même jour et Jeffik lui confia sa peine.

Il avait passé toute sa jeunesse dans les missions. Mutilé en Chine et perclus de douleurs, il obtint la cure de son village pour y finir ses jours. Vivant sans cesse dans l’idéal et le rêve du martyre, il ne comprenait plus beaucoup les choses de la terre et méprisait les passions qui l’avaient autrefois torturé.

--Que voulez-vous, mon enfant, lui dit-il, il faut vous soumettre. Notre-Seigneur n’a-t-il pas été livré pour trente deniers?... Le méchant trouve une punition dans ses actes et le juste une récompense dans sa droiture.

Et il se mit à exalter les sacrifices et les sentiments qui semblent au-dessus de la faiblesse humaine.

Des scènes pénibles se succédèrent entre Léopold et Jeffik.

Cette fille si fière se jeta aux genoux de l’administrateur et le supplia avec larmes de lui rendre sa parole.

Enfin, lasse de prier, elle consentit tout d’un coup à fixer une date et écrivit à Swevenmor une lettre d’adieux déchirants.

XV

Sur un plateau élevé du Djebel-Hammam, s’élevait, au temps de Tibère, la merveilleuse cité d’Aquæ-Calidæ. Les eaux chaudes, jaillissant dix-huit fois du sol, avaient été recueillies dans des vasques de marbre blanc. On y avait construit un temple à Vénus. Un palais y fut bâti, bientôt entouré de jardins immenses où l’oranger fleurit au-dessus des roses, où l’amandier jeta, dans le souffle du vent, ses pétales neigeux au front odorant des verveines, où la grenade alluma dans les buissons sa lanterne rouge près de cet arbre toujours vert dont les rameaux escortaient fidèlement la lyre accompagnant des vers en l’honneur d’Éros, où la vigne enjoleuse se suspendit et monta vers la cime du figuier comme pour une caresse, et où l’eau génératrice et tiède circula dans des canaux d’asphalte, versant la vie aux fleurs et aux fruits de cet Éden, s’enchevêtrant avec science sur le sein de la terre, comme s’enlace un réseau de veines aux mamelles gonflées de lait d’une jeune mère. On y vint de toutes parts: d’Icosium, de Tenès, de Julia-Cæsarea la capitale de la Mauritanie assise sur le squelette sans histoire de la poudreuse Iol, de Tébesse au pied des monts qui prolongent l’Aurès, de Cirtha la grecque, qui regarde au fond d’un gouffre, entre deux murailles de roc vif, tourbillonner le Rhummel en furie, et de Lambèse par la route que construisit la légion d’Auguste de Carthage à Tipaza.

C’était un lieu de plaisir, les patriciens y affluaient, et les jeunes barbares. La route en spirale qui conduisait aux thermes, en contournant le flanc de la montagne, était couverte de chars, de mules blanches aux ferrets d’argent, de fins étalons du désert à l’œil de feu, aux chevilles de femme, et d’éléphants de Numidie. On y vit le roi Ptolémée, petit-fils de Cléopâtre, souverainement beau, comme son aïeule, portant un pli amer sur son visage aux grands traits purs de jeune pontife, regarder son ombre avant de partir pour Rome où Caligula devait le faire étrangler.

Les patriciens romains, les nouveaux maîtres de l’Afrique, y trouvèrent toutes les délices dans le repos et les éléments de la plus molle volupté: des bains luxueux, où les esclaves empressés s’agitaient comme un noir essaim, massant les membres rafraîchis, écrasant des parfums, versant des essences, maquillant avec un art raffiné que l’on retrouve encore aujourd’hui dans le secret du sérail chez quelque riche Maure; des dieux muets au fond de leurs temples, drapés dans le porphyre, le marbre et l’agate; et quels dieux! le plus joyeux, Bacchus, qui conduit à l’ivresse! Vénus, qui invite à l’amour!

On y buvait à pleins canthares cette eau fraîche saturée de fer et de gaz que l’on voit sourdre à l’ombre noire d’un bouquet de caroubiers et de chênes verts, et à pleines coupes un vin doré, rival du Falerne. Toutes les espèces d’oiseaux s’y trouvaient en abondance et paraissaient dans les festins. L’innombrable famille des coquillages aux formes étrangement contournées et des poissons pêchés au milieu des coraux sur la côte de la Grande mer bleue, y était amenée, vivante encore, après trois heures de chemin. Le sylphium, les truffes blanches et l’assa fœtida venaient de Cyrène, et sur les tablettes de citrus aux veines panthérines soutenues sur le dos d’un immense léopard d’ivoire, les fruits étranges qui poussent dans les oasis, mêlés à tous ceux qui mûrissent le long des rivages méditerranéens, se dressaient en pyramides couronnées des grappes du raisin berbère, ou s’écroulaient au milieu des fleurs séparées de leurs tiges et répandues en nappes bigarrées.