Chapter 7 of 11 · 3848 words · ~19 min read

Part 7

--Je suis bien content de t’entendre dire tout cela, Léopold: comment un père ne trouverait-il pas raisonnable que son fils vienne à monter sur un trône? Tu as bien agi en venant m’apprendre ta bonne fortune, mon enfant. Je suis heureux de t’avoir vu une fois encore.

Une larme a roulé sur les joues du père Saussaie, et l’on ne voit point briller sur sa figure, entre ses rides, ce bonheur qu’il dit éprouver. Peut-être n’a-t-il pas confiance.

* * * * *

--Hammam R’hira! dit-il, ah! oui, les eaux chaudes.

Je me rappelle avoir traversé ces gorges à l’époque de la conquête. J’étais jeune et fort, et si étourdi, que je chantais à tue-tête. Il pleuvait, j’avais de grandes bottes où s’attachait une boue visqueuse. On fuyait devant nous: nous étions maîtres. On n’aurait pas trouvé un chien bédouin dans les douars. Nous suivions la rivière. Tout à coup j’entends des sanglots près de moi. Une voix mâle criait avec des accents désespérés:--Mamak! Mamak!--J’arrête mon chant, je me glisse sous les buissons où j’avais entendu le cri.

Une force me poussait. Oh! c’était là. Et je m’en souviendrai toujours, si longtemps que j’existe.

Je me trouvai devant eux. Je les vois dans ma mémoire aussi bien l’un que l’autre. Je n’aperçus d’abord qu’une claie de fagot assez habilement appuyée sur des branches et formant un petit toit, une espèce d’auvent, puis, en dessous, une natte où un grand Arabe agenouillé se lamentait en brandissant son chapelet.

Il nous entendait bien défiler et n’arrêtait nullement de crier, voulant se faire tuer, sans doute.--Mamak! criait-il toujours.

Enfin je distinguai qu’il pressait et noyait de larmes le corps d’une pauvre petite vieille femme desséchée comme un sarment et plus légère, bien sûr, qu’une brassée d’étoupe. Je la regardais avec effroi, accroupie contre un arbre, les mains nouées sur le devant des jambes, la tête inclinée sur ses genoux, avec quelque chose de rigide qui me parut bien douloureux. Elle était morte. Il l’avait cachée et soignée là. Un trou avait été creusé à côté, pas très profond, pas très allongé. Et il pleurait, le pauvre homme, tout en parlant avec une étonnante volubilité.

Quelquefois, il se tournait vers une belle jument noire à queue traînante, de façons aussi délicates qu’une jolie fille et qui hennissait tout doucement, pour lui répondre, en s’agitant avec impatience au bout de sa longe. Une selle de velours couleur amadou, brodée d’or, pendait au-dessus de sa tête, avec un fusil. Je remarquai aussi que la vieille défunte portait à sa petite main décharnée un gros diamant, plus immobile à son doigt glacé que ne nous paraît une étoile au ciel.

Ce devait être un cavalier accompli, célèbre dans cette tribu des R’higas. J’aurais aimé le voir caracoler dans la plaine sur sa belle petite cavale. Je n’entendais rien à son langage, mais je voyais bien qu’il avait le cœur déchiré à l’idée de laisser là son ancienne. Il ne m’avait point vu du tout, mais je jurerais volontiers qu’il n’eût pas changé de visage sous le feu de douze fusils français.

J’étais jeune, te dis-je, et, en ce temps-là, ma mère existait encore, allant et venant dans sa chaumière, à Saint-Jean-de-Daye. D’où vient que je me mis à étouffer, moi aussi, comme si je venais de la perdre? comme si cette moukère arabe pouvait se rapprocher d’elle?... Je me sentais très malheureux. J’essuyai du revers de ma manche mes joues toutes mouillées, je me découvris, et je me mis à marmotter aussi, moi, quelque chose d’oublié depuis de longues années et qui pourtant coulait de mes lèvres semblable à une source fraîche qui vient on ne sait d’où et s’enfuit doucement au travers des branches: je priais.

Alors il se détourne, me regarde un instant derrière ses pleurs, comprend ma pieuse attitude et me fait signe de lui aider.

Nous tapissons la fosse d’étoffes multicolores tressées au métier dans un gourbi des montagnes, nous étendons au fond un tapis formé de peaux de lynx. Ainsi nous l’avons enterrée tous deux, à l’abri de longs roseaux bruissant au moindre souffle, dans le lit même où en hiver le torrent se précipite du haut du mont, semblable à un coursier sauvage. Une pierre roulée dessus, où il a dessiné un croissant et gravé quelques caractères, a marqué la place. Il m’a pris dans ses bras, cet homme qui avait l’air créé pour commander aux autres, s’est penché vers moi et sa joue a touché la mienne.--Toi, frère pour moi, a-t-il dit en pressant mes mains.

J’ai rejoint mon bataillon avec mille dangers. C’est la première fois que j’en parle, et je retrouverais aisément l’endroit après quarante années.

* * * * *

Monsieur l’administrateur a écouté patiemment l’histoire avec une gracieuse condescendance. Ses idées sont devenues très riantes.

--Très gentil, ce souvenir, mais vous savez, au fond, ces Arabes..., une dangereuse engeance qu’on devrait tranquillement repousser au désert.

Père, continue-t-il, croyez-vous qu’un célibataire puisse jamais être un homme tout à fait rangé? Non, n’est-ce pas. Eh! bien, j’y pense souvent, la solitude me pèse, quelquefois mes yeux s’arrêtent avec plaisir sur le galbe délicat de quelque jeune fille anglaise traversant mon village désert pour venir boire à la fontaine en babillant avec ses frères; alors je songe que ce serait exquis de voir traîner sous la vérandah, entre les caisses d’orangers, une ombrelle de femme ou de petites babouches. En un mot, je veux me marier, avoir une femme autour de moi, jeune, jolie, bien élevée, surtout connaissant les usages du grand monde et sentant bon, allant, venant, tachant le jardin de sa claire toilette...

Quoi! papa, mon idée ne vous sourit pas?... Je croyais vous voir tout réjoui et songeant déjà à vos petits-enfants.

--J’ai trop souhaité ces choses autrefois, mon garçon, mon désir s’est épuisé tout seul. Je trouve à présent qu’il est bien tard, au moins pour une femme si jeune, comme tu dis. Mais je te connais, avant huit jours il n’en sera plus question.

--N’en croyez rien...

Allons, bon appétit! Moi je vais déjeuner chez Turpin, c’est la meilleure auberge de France et d’Algérie: de la crème, du beurre, des crevettes, du civet!... Et cette grosse mère réjouissante qui fricote devant vous sans tacher son tablier blanc!... Je voudrais l’emmener en Afrique... comme cuisinière, s’entend.

XI

Les derniers jours de juin avaient une douceur adorable dans ce pays de polders, au milieu de ces grèves arrachées à la Manche, où le tamarin embaumé balance ses panaches vieux rose. Au choc de la brise, une espèce de poussière glauque s’envolait des herbes trop mûres et flottait au-dessus des prairies. Les fossés étreignaient chaque pièce de terre d’une ceinture de plantes d’eau fleuries: iris, nénuphars, lotus, arums aux blancs calices, lentilles vertes enchevêtrées.

C’est le temps où les pauvresses sans feu ni lieu vont arracher la fumeterre et les fleurs de mauves pour les vendre aux apothicaires et cueillir le cresson que l’on met en salade, où les vieux hommes de mer, assis à l’ombre des murs ou sur le pas des portes, bercent les enfants en contant des histoires, où les gamins abandonnés à leurs propres soins courent dès le matin au bout du feu, avec des lignes faites d’une gaule, de bouts de ficelles raboutés, pour pêcher des crabes. Ceux qui ont un sou hêlent le passeur immobile au fond de sa barque entre un pichet plein de cidre et un filet qu’il noue sans cesser de fumer. L’homme suspend son travail, les voilà de l’autre bord de la Vire, sur Brévands, explorant les petites plages. La marée baisse, et tel qu’un troupeau de bœufs mugissants chassés d’un gras pâturage ou telle encore qu’une armée surprise à dépouiller un camp et oubliant dans sa fuite le plus riche butin, telles se sauvent les vagues. Comme elles se sauvent vite, roulant avec fracas un tas de caillous, d’huîtres détachées de fonds inconnus et de longues plantes blondes, fines, ainsi que des cheveux de femme! comme elles se sauvent, ravinant le sable dans leur marche rapide et relevant leur robe verte!

La flore des mers s’étale sur les rochers, la faune se cache sous l’humide végétation, et le frêle enfant du matelot sait où trouver, à l’abri du varech, la coquille brune et l’humble vignette, creuser le sable doré pour en extraire la coque rayée, ou disputer à l’oiseau vorace, qui la brise de son bec, la moule blonde nichée dans les grosses pierres. Plus loin on voit une femme entrée jusqu’à la ceinture dans les mares: c’est la bichetière à la poursuite des crevettes, poussant sa bichette à travers les herbiers, les grands herbiers verts.

En ces temps-ci, les pauvres sont moins à plaindre, il y a un peu de joie pour tout le monde: à chacun une petite part du splendide héritage des hommes. Au fond, la nature est très bonne, il n’y a que ses enfants de mauvais.

* * * * *

Le père Saussaie avait coutume de dire à la petite Anne, quand il apercevait, sous la porte arrondie des vastes fermes encloses de hautes murailles, quelque figure rugueuse, la dure silhouette d’un paysan:--La maison de l’homme est inaccessible comme son cœur. Un mur, mon enfant, rien ne m’afflige plus qu’un mur! C’est cet obstacle préventif offert à ma naïve inquisition, à mon inoffensive curiosité; c’est aussi ce sentiment sans nom envahissant petit à petit ceux qui ne nous aiment plus. Cela veut dire à celui qui passe: ne lève pas les yeux, je n’ai rien pour toi!--Les trois quarts des gens me traiteraient de vieux fou s’ils m’entendaient parler ainsi.

--Qu’importe, répondait l’enfant, en levant sur lui ses yeux profonds, je comprends bien votre idée, moi.

Elle essayait d’exprimer comment la route se déroule ininterrompue sous les pieds du voyageur, car il est permis à l’infortuné de cheminer entre les richesses des autres. Le hasard plaça souvent une fontaine sur ses bords, le soleil fit mûrir dans les haies quelques baies sauvages, l’arbre étendit charitablement son ombrage pour protéger le pèlerin, la mousse lui dressa une couche au pied des chênes, le vent rafraîchit son front, seul l’homme ne voulut rien faire pour l’homme.

La grande amitié du vieillard et de la petite fille durait toujours, mais on se promenait moins, à cause de M. Léopold.

L’administrateur avait su se concilier tout le monde avec beaucoup d’adresse. Il offrit à la femme du secrétaire de la mairie,--qui le recevait dans l’intervalle de ses accès d’humeur noire,--un rouleau de musique arabe; Anne eut une boîte de fruits exotiques, et on porta tout un régime de bananes à l’instituteur; l’horloger régla sa montre, il mit au cou des deux filles des écharpes algériennes et il les embrassait dans les corridors sous prétexte qu’il les avait vu naître. Enfin Monsieur le maire l’invitait à dîner.

Cependant il n’osa pas se présenter chez Mme Trégar-Creachmeur dont le maintien réservé et mélancolique était peu fait pour encourager les nouvelles connaissances. Du reste on lui a dit que ces dames sont très fières, très pauvres, très charitables,--car on ne les aime pas, en qualité de _hors venues_ et de bretonnes: on n’a jamais vu venir de ce pays que des mendiants, sortes de fénubiens, joueurs de bombardes et de cornemuses dansant de vieux pas sur des airs naïfs.

* * * * *

Les hirondelles sont revenues en troupe, à tire d’ailes, des contrées dont on rêve. Dès le matin une bande de martinets se met à tourner autour du château, entourant quelquefois une pauvre chouette chassée de son nid, presque morte d’effroi. A chaque cercle qu’ils tracent, leur vol semble augmenter de vitesse, se rétrécir et raser de plus près le granit. Tous ces oiseaux voyageurs ont reconnu leurs anciennes demeures, ceux-ci sous les corniches, d’autres dans les greniers, et un certain nombre derrière un mur de briques masquant une fenêtre vitrée du bureau télégraphique. Au dedans c’est une volière, une maison où chacun entre, sort, gravement, comme un locataire. Nombre de petites pailles ont été apportées par de mignons becs noirs pour clisser un store sur la glace indiscrète. Deux espèces ennemies nichent là, côte à côte, comme ces gens bien différents réunis sous le toit de la maison commune: oiseaux de jour, oiseaux de nuit, chauves-souris et hirondelles!

Jeffik se plaisait à épier ces dernières, et sa pensée, aussi rapide que leurs ailes, essayait de les suivre dans leurs lointaines migrations.--Ces joyeuses filles du jour n’avaient-elles point plané au dessus des villes ardentes où les dromadaires chargés d’outres sont arrêtés près des fontaines? Peut-être se berçaient-elles dans les airs sur les ruines de Thèbes, ou bien ont-elles, de leurs cris aigus, tandis qu’elles traçaient de grands cercles, réveillé l’écho endormi de la vallée de Josaphat? les vit-on près du muezzin pendant qu’il versait sa prière à la tombée du jour? entendaient-elles le langage barbare des amants couchés sous les tentes? et n’est-ce point une sultane favorite qui entoura leurs pattes légères d’un bout de ruban bleu?

La jeune Bretonne s’irritait, pour ses oiseaux chéris, du voisinage des chauves-souris, mais elle finit par s’intéresser à cette couvée silencieuse, à dents et à mamelles, où l’amour semblait avoir autant de douceur et plus de mystère encore que dans les autres nids. Quelquefois elle les comparait à ces êtres difformes dont les Chaldéens peuplaient le chaos dans le temps où tout n’était qu’eaux et ténèbres; en d’autres instants elles lui apparaissaient comme le symbole des songes volant au travers de la nuit avec des ailes d’ombre qu’on croirait dérobées aux épaules de la mort.

* * * * *

Depuis ce jour mémorable des Rogations, l’esprit de Jeffik habitait un monde aérien, où, débarrassée de toute crainte, sa passion grandissait de jour en jour et s’exaltait à chaque nouvelle rencontre, comme ces fleuves qui coulent vers la mer se grossissant des plus petits ruisseaux. Elle ne se plaignait jamais plus de l’esclavage de son bureau, de l’insanité du public, de la pauvreté de sa mise, de l’insuffisance de la table. Tout était bon, doux et joyeux pour elle.

On la voyait encore dans l’ouverture de sa fenêtre ovale dominant les prairies, mais ce n’était plus pour chercher à découvrir un grand voilier à l’horizon. Quand elle s’y montrait, les Ledormeur avaient coutume de dire par dérision:--Voilà la vierge encadrée!

Vers le soir, de légères impatiences la prenaient en consultant la pendule, elle rafraîchissait son front sur les vitres et ses mains au marbre des cheminées, elle dînait en hâte avec sa mère et l’enfant, puis à sept heures précises une sonnerie se faisait entendre; elle courait ouvrir son appareil; quelques petits caractères apparaissaient sur le papier: c’était le bureau de Caen qui lui rendait la liberté jusqu’au lendemain.--Clôture! s’écriait Anne, allons-nous-en.

Tout le monde remarquait que Mme Trégar-Creachmeur ne sortait plus que pour aller à l’église et paraissait minée chaque jour davantage par un mal intérieur. Une tristesse plus morne envahissait ses traits si beaux; et, bien qu’elle ne pressât jamais ses filles sur son sein, leur sort si douteux était la suprême torture de cette âme que la religion semblait avoir détachée de tout. Pour rien au monde, Jeffik n’eût osé faire à sa mère la confidence de son amour; ce mot n’avait en aucune occasion été prononcé devant elle par cette femme austère, et la jeune fille n’imaginait point qu’il fût jamais tombé avec transports de ses lèvres rigides.

* * * * *

Chaque soir les amants se retrouvaient dans la campagne. Le lieu de leurs rendez-vous, assez éloigné du château, était un étroit chemin ménagé entre deux prairies et bordé de hauts peupliers aux cimes bruissantes; les vaches couchées à leur abri s’assoupissaient en écoutant leur grand murmure. Anne accompagnait sa sœur et gardait son secret avec une adresse et une fidélité sans pareilles. Elle imaginait des ruses pour détourner les curieux et Jeffik se laissait guider par la petite fille avec insouciance. Tantôt elles allaient par la traverse des prés, franchissant les ruisseaux, ouvrant de lourdes clôtures et frémissant quand le taureau, au milieu du bétail, se mettait à mugir et baissait la tête, labourant la terre de ses cornes. Alors, enivrées par le danger, palpitantes, elles couraient à perdre haleine, portées par la peur en se tenant la main; et dans ce silence du soir tout prenait pour ces enfants d’une sensibilité passionnée un caractère extraordinaire. D’autres fois elles commençaient par suivre tranquillement la digue comme pour une promenade sans but. On était en pleins foins: des ombres de femmes s’allongeaient démesurément derrière les meules profilées sur le grand ciel clair; les faneuses s’apprêtaient à quitter le travail et entassaient d’un geste las l’herbe suspendue à la fourche de hêtre, leur nuque brunie se renversait en arrière tandis qu’elles élevaient les gerbes, et des brindilles dorées s’accrochaient, en retombant, à leurs cheveux noués; soudain les jeunes filles coupaient au plus court, se jetaient dans un champ où le trèfle abattu échelonnait des vagues rouges, pour atteindre le terme de leur périlleuse excursion.

Le Norvégien attendait. Il les entraînait avec joie dans le sentier d’herbe fine, et souvent la jeune Bretonne devait s’appuyer quelques instants au tronc d’un tremble, plus essoufflée qu’une biche aux abois, pâle et les mains sur son cœur.

--Hâte-toi, bien-aimée, disait-il, mon âme est triste loin de toi, et cette heure accordée à notre amour tombe plus vite dans le passé qu’un seul instant de toutes les autres.

--Moi, répondait la Bretonne, j’avais préparé mille choses graves à te dire, et voilà maintenant que je ne m’en souviens plus.

--Rien ne peut être grave, ô ma belle amie, à moins que tu ne m’aimes plus.

--Que vous êtes méchant! faisait-elle en joignant les mains.

Arvid passait sous le sien le bras blanc de sa fiancée. Elle détachait son chapeau de paille et le tenait à la main, renversé comme une corbeille. Ses cheveux châtains, ramenés en casque sur le haut de sa tête, étaient étreints et noués en torsade tout près de son front doucement arrondi; elle avait des prunelles humides couleur de l’ardoise mouillée par une pluie d’orage. Parfois, d’un geste charmant elle appuyait sa tête sur l’épaule du jeune homme en levant vers lui ses larges paupières, et ils suspendaient leur marche pour se contempler indéfiniment avec un sourire.

Enfin, ils reprenaient une à une toutes les circonstances favorables à leur amour. Ils s’étonnaient des années qu’ils avaient pu passer sans se connaître, sans soupçonner même leur existence réciproque. Cependant Arvid prétendait l’avoir entrevue dans ses songes et avoir vécu dans l’attente de sa rencontre.

--Que de fois, dans les sombres crépuscules des villes, traversant des rues boueuses où une foule pleine de soucis s’écoulait sans interrompre sa marche fatale, tu m’es apparue environnée de lumière; j’ouvrais les bras pour te saisir, mais il ne me restait que la déception de mon rêve. Mes yeux se sont troublés en t’apercevant la nuit de la tempête, je t’ai reconnue tout de suite. Nous avons dû nous aimer ailleurs, dans d’autres étoiles!

--Je savais bien, reprenait-elle, que mon bonheur viendrait de la mer. J’avais toujours les yeux sur elle.

--Pour cette bonté qu’elle a eue de me porter à tes pieds, nous l’aimerons, ma chère âme, soit qu’elle déroule ses flots soyeux sur des plages brûlantes ou qu’elle vienne écumer sur les rochers bretons ou se délasser, figée dans les fjords... As-tu toujours ce beau costume de châtelaine?... Tu le mettras dans notre maison, si tu veux que je t’aime encore davantage.

--Tu ne sais pas, mon bien-aimé? c’est un habit de noces que nous gardons pieusement en souvenir de nos aïeux. Leur costume était comme celui des princes dont la forme ne varie pas; ainsi, ils ressemblaient à leurs ancêtres, et les vieilles grand’mères croyaient avoir recouvré la jeunesse en voyant porter à leurs filles les atours d’autrefois. Le vêtement de l’époux est couché près de celui dont j’étais parée, dans un grand coffre; il est juste à ta taille... Que tu serais beau avec la veste ronde et le grand chapeau noir aux velours flottants!

Mais ils éprouvaient aussi du plaisir à interrompre leurs propos d’amour pour savourer dans ses moindres détails la sérénité majestueuse de la nature, comme si le cadre où se déroulaient leurs jeunes tendresses en redoublait la volupté, concourait à les embellir et à les éterniser, devait vivre dans leurs souvenirs uni étroitement à l’heure présente qu’ils auraient voulu retenir et fixer à jamais. Le sifflement d’un bouvreuil, une tourterelle s’envolant du milieu des branches, le frôlement d’une rose sauvage, le choc d’un gros bourdon étourdi qui rebondissait sur leur joue, une bouffée de brise alourdie d’essences diverses, se groupaient comme autant de parcelles surchargeant leur félicité.

L’enfant folâtrait devant eux, cueillant des myosotis, ou poursuivait dans son jeu solitaire de charmantes petites rainettes de la couleur des feuilles qui sautaient à son approche au milieu des mousses.

Alors, au fond de la chasse verte, ils apercevaient le soleil s’enfonçant à demi dans la Vire et projetant comme un phare immense des lueurs d’ocre et de pourpre sur la prairie nouvellement fauchée; la rosée glaçait le sang des herbes mourantes; et ils s’attendrissaient au point de songer à ces toutes petites existences, à la corolle flétrie d’un éphémère coquelicot.

* * * * *

Jeffik dit un jour à Arvid:

--Vous étiez triste autrefois, cher amour, quelque chagrin pesait sur votre vie?

--Maintenant, ma chérie, il est descendu tout au fond de mon cœur! C’est une histoire trop longue pour ce soir et un peu pénible pour moi, répondit le jeune homme en passant la main sur son front comme pour en chasser l’ombre même d’un souci.

Et tout de suite, secouant gaiement ses boucles blondes et penchant vers elle ses grands traits purs, il se mettait à lui parler de leur avenir et de son enfance.

--Voyez-vous, mon bel ange, quand je songe que vous serez bientôt tout à fait à moi, je n’y puis croire. Que Dieu est bon d’avoir inventé l’amour et la jeunesse!... J’ai toujours été un peu abandonné, savez-vous; tout petit, je me souviens d’un grand vide dans mon cœur: pas de sœur, plus de mère! un père qui apparaissait de loin en loin, chez ma nourrice, dans la famille de marins où j’étais élevé. Ces pêcheurs de phoques, cédant à mes supplications, m’emmenaient avec eux dans la Mer Glaciale; nous menions une vie rude et libre; mon corps s’endurcissait; mais, souvent, pris d’un impérieux besoin de tendresse, je pleurais, le front dans la neige, comme un orphelin... Je n’aimais que la mer et notre bateau; je me couchais au fond pour sentir le flot palpiter contre le bois, comme un cœur sur le mien; j’aurais juré par son grand mât, comme d’autres prennent à témoin de leur serment un roi ou une épée... Plus tard, je voulais qu’on agisse avec moi comme on faisait autrefois aux funérailles d’un vieux corsaire:--quand le Soekangar venait à mourir, on le couchait avec ses armes dans sa fidèle barque qu’on lançait tout enflammée sur les vagues.--Qui m’eût dit dans ce temps que je serais si heureux aujourd’hui?...