Part 3
La mère des jeunes filles était dans un de ces états d’esprit où rien ne peut plus surprendre ou épouvanter davantage. Elle saisit donc le bras du Norvégien et l’entraîna à sa suite.
Il avait refusé d’entendre le concert, arguant de fatigue, puis s’étant étendu pour rêver un instant, sans quitter ses habits, le sommeil l’avait emporté tout d’un coup très loin de Saint-Paul-Église, vers le Nord.
La pauvre vieille ne se lassait pas d’appeler Isidore!
Il y eut un moment tout à fait affreux, où le jeune homme, livide d’angoisse, malgré sa force désespéra de la sauver, se sentant lui-même attiré vers le vide. Enfin, raidissant ses muscles dans un effort colossal, il parvint à enlever et à remonter la bonne femme, qui s’attachait à ses vêtements avec une sauvage énergie. L’étranger lui fit lâcher prise en détachant un à un, avec douceur, ses doigts usés et noueux de paysanne. On l’assit dans une chaise où elle eut une sorte de syncope, les yeux fermés, les cheveux en désordre, son bon visage habituellement tout rose, pâli et soudain creusé de rides plus profondes.
La chambre qu’occupait la pauvre fille était dans un état de délabrement, de saleté et de misère vraiment affreux. Quand elle reprit ses sens, le jeune homme lui demanda comment la chose était arrivée.
--C’est bien drôle, mon bon Monsieur, expliqua-t-elle avec une vive tension morale, c’est tout à fait drôle! jamais ça ne m’était arrivé... Je croyais être encore chez nous, à Cricqueville. Près de not’jardin y avait comme ça une petite barrière en bois que j’enjambais dans ma jeunesse; alors, j’ai enjambé. Mais maintenant on a creusé un trou à côté, ajouta-elle en mêlant le passé au présent; je ne savais pas, moi, vous comprenez; alors j’ai tombé, puis j’ai appelé Isidore. Vous savez, Isidore? c’est un petit que j’ai élevé.
--Qu’est-ce que c’est que cet Isidore? interrogea le jeune homme en s’adressant à Mme Trégar-Creachmeur.
--C’est l’instituteur, Monsieur, le neveu de cette malheureuse.
--Oh! exclama-t-il avec un geste de dégoût.
--Ben sûr qu’il n’est pas là, Isidore, reprit la vieille en pleurant, y m’aurait ben tirée d’çu trou-là. Pensez donc, c’est quasi mon enfant.
Elle racontait maintenant, dans son parler décousu de pauvre folle, où éclatait à tout moment son attachement de campagnarde pour la terre, l’herbe et les vaches, combien elle avait aimé l’instituteur.
Il avait été pour elle l’illusion de la maternité. Elle se souvenait de ses mots d’enfant, des habits qu’elle lui mettait, d’une fièvre scarlatine qu’il avait faite,--même qu’elle était restée quarante jours sans se coucher.--Depuis il s’était écoulé des temps dont elle ne se rappelait plus. Enfin, elle l’avait vu arriver à Cricqueville, au petit matin, dans une carriole. Ils étaient allés dans le jardin où il avait cueilli tout ce qui se trouvait de prêt à manger. A ce moment, les haricots commençaient à fleurir au bas des rames; et ça sentait si bon, la rosée sur les fleurs des haies, qui ont, comme on le sait, des odeurs amères et doucettes, qu’elle avait dit:--j’vas faire un bouquet pour porter à ta bourgeoise, mon neveu.
L’idée l’avait prise, vu qu’il ne manquait pas autour de sa masure de plantes aussi belles qu’on pouvait le désirer: des lys jaunes, palais d’été des coccinelles, et des jalousies, parure ordinaire des courtils normands.
--Inutile, avait-il répondu, ma femme n’a pas le temps; puis, vois-tu, des fleurs qu’on met dans l’eau, ça sent mauvais dès le lendemain, alors ça empoisonne les maisons.
--Je ne savais pas que c’était aussi pire, dit-elle avec docilité. Vous êtes à l’étroit, peut-être? Ce que c’est que d’habiter les villes, mon pauvre fieu!
Mais lui, expliquait, au contraire, que loin d’être gêné, il demeurait dans un château dont on avait chassé les seigneurs autrefois pour les remplacer par des gens comme lui. C’était d’un bon exemple pour le peuple.
Ben sûr, vraiment, approuvait-elle,--ayant habitude de se tirer ainsi des choses qu’elle ne comprenait pas, par esprit de conciliation et d’ignorance,--car de si grands savants, on est obligé de les traiter un peu comme les ivrognes, sauf respect, on dit toujours comme eux.
Après, par manière de farce, il lui fit mettre ses plus belles hardes et sa coiffe brodée. Elle riait de tout son cœur alors, la pauvre vieille aux yeux d’enfant, d’une telle fantaisie. Elle rit davantage encore quand il la hissa dans sa carriole où elle s’assit sur une chaise, bien tranquille, les pieds chauds dans la paille.--Quel farceur que ce Zidore!--Il disparut un instant et revint avec toute la basse-cour garrottée qu’il déposa près de Mlle Perpétue: quatre poules de Houdan, un beau coq pattu, des canards.
Singulière idée, qu’il avait, pourtant, de lui prendre ses poules. Bah! c’était son bien après tout, et puis, elle n’allait pas commencer à lui refuser quelque chose à cette heure.
Mais quand elle le vit entasser pêle-mêle tout ce qui lui tombait sous la main, elle l’arrêta en riant de plus belle.
--Tu sais bien, mon fieu, que je ne peux pas m’absenter seulement une journée, rapport aux bêtes. Quand je serai plus vieille, je les vendrai. Laisse-moi te retirer encore quatre sous.
Dans le même instant, sans l’écouter, il avait ramassé les guides, et, sautant près d’elle, il cinglait sa bête d’un vigoureux coup de fouet. La jument qui sentait l’écurie, régalée d’une grosse botte d’herbe fraîche, détala en galopant avec ardeur sur la grande route sous l’ombre frissonnante des trembles.
* * * * *
C’était écrit, Mlle Perpétue ne dormirait jamais plus dans le lit où, près d’un siècle auparavant, son père, jeune laboureur, l’avait conçue avec joie et espérance, où sa mère l’enfanta dans la douleur et l’amour.
Dans la vieille masure, des générations de paysans, accomplissant leur destinée, avaient battu le sol noirci de leurs sabots de hêtre; sur la table massive, mangeant le pain du champ, buvant le cidre du pommier, ils avaient échangé un certain nombre de paroles, toujours les mêmes, répondant à des préoccupations semblables; leurs idées, tristes ou joyeuses, se succédaient, comme les événements, dans une symétrie invisible et inéluctable. L’antique horloge, méditant dans son cercueil de forme égyptienne, leur avait, dans ses brusques réveils, mesuré avec intégrité toutes les heures de leur vie. Ils étaient morts, comme les hommes de la terre, stoïques, le nez au mur, sachant que ça ne pouvait pas toujours durer.
Tout contre la maison, on avait planté un baliveau, sans réfléchir, bien sûr, qu’il pouvait devenir un chêne de futaie, beau à voir, qui, en se gonflant des sèves printanières, pousserait la caduque chaumine. Déjà il la tenait toute dans ses racines tortueuses et noires comme des serres et la soulevait presque. Quelques saisons encore et elle s’effondrerait à ses pieds dans la pose lamentable des vaincus: il n’en resterait plus qu’un pan rectiligne, troué d’une chatière, où le jeune berger passerait en riant sa tête hâlée. Le laiteron, la ciguë, l’ortie, le pissenlit prospèreraient à cette ombre; la pluie y creuserait une mare verdâtre au bord de laquelle les dames vertes s’assiéraient en rond, confondues dans les herbes fines et la prêle; l’orfraie s’abattrait au crépuscule sur cette ruine, et, se cramponnant aux pierres, dardant sur ces choses des regards aigus, y contemplerait l’ignoré.
On n’avait pas toujours désigné la tante du maître d’école sous ce nom de Perpétue si bien ajusté maintenant à son grand âge. Autrefois, lorsque, sur ses joues rondes, s’étalaient les couleurs délicates d’une fleur de pommier, on choisissait pour elle, parmi ses six patronnes, quelque appellation plus tendre.
Ses parents, obéissant à la coutume normande, n’avaient pas trouvé trop d’une procession de six vierges saintes, palmes en mains, yeux baissés, pour escorter leur enfant dans la vie.
Comme elle semblait douce, on la nomma Aimable; comme elle était vermeille, on la nomma Rose; comme elle avait l’épiderme neigeux, on la nomma Blanche; les longs jours qu’on lui souhaitait furent cause qu’on ajouta Perpétue; Félicité vint après, pour marquer qu’elle apportait la gaîté; Magloire couronna l’œuvre, car elle fut belle.
Aimable, Rose, Blanche, Perpétue, Félicité, Magloire!
Elle était si candide qu’elle ajouta foi à tout ce qu’il plut à son neveu de lui raconter, lorsqu’il l’eut installée chez lui à Saint-Paul-Église, pour excuser la séquestration où il la contraignait. Du reste, le changement de vie, les mauvais soins, l’isolement et le regret d’avoir quitté sa maison et ses bêtes affaiblirent vite sa tête et troublèrent ses pauvres idées.
Elle aimait de plus en plus Isidore.
Sa constitution résistait à tout. Presque tout l’hiver, elle coucha la fenêtre ouverte, par instinct, pour entendre, avant le jour, le chant aigu de la trairesse qui va de vache en vache au travers des prés recueillir le lait pour le compte de son maître.
Ce chant sonnait dans la nuit ou dans l’aube, lointain comme le son des cloches passant au-dessus des bois.
Elle qui n’avait jamais gravi d’autres degrés que ceux de sa petite église, monté d’autre escalier que l’échelle des granges, elle se sentait tout étourdie d’être si haut au-dessus de la terre, un grand vertige la prenait, aggravant encore le désordre de sa pensée.
* * * * *
Mme Trégar-Creachmeur et Arvid Swevenmor écoutaient, en proie à la stupéfaction et à la pitié, les paroles incohérentes s’échappant des lèvres de la vieille fille. Soudain, une clameur retentit dehors sous les tilleuls, mêlée au ronflement d’un dernier accord: on sortait du concert, et la foule, se divisant en groupes de bourgeois, remontait vers la petite ville muette, tandis que les marins, les chalutiers, les calfats et les gens du peuple s’acheminaient dans le voisinage de la maison commune, du côté des quais et du quartier des pêcheurs, précédés d’une horde de gamins effrontés qui se battaient en se roulant sur la glace ou se poursuivaient à outrance en poussant des cris sauvages.
Le maître d’école parut aussi avec le reste de ses pensionnaires marchant deux par deux, très sages, comme des petits pantins noirs; et, derrière eux, groupés par le hasard, suivaient tous les hôtes du bâtiment communal: le concierge Ledormeur, sa femme et ses filles, le commissaire de police, le père Saussaie accompagnant Anne et Jeffik, et, par derrière, avec des grognements d’ivrogne, deux matelots, coupables de vacarme nocturne, colletés par le gendarme de marine, se laissaient docilement mener en prison dans les souterrains du château.
A ce moment, le jeune Norvégien, étant descendu au devant de Boscher, le rejoignit sur la place et, l’arrêtant, se mit à lui raconter l’accident. Chacun, pris de curiosité et flairant une nouvelle, s’approcha, fit cercle, voulut savoir. On le suivit dans l’intérieur, à son grand déplaisir, et, gravissant l’escalier derrière lui, on se hâtait en gémissant, comme dans une maison incendiée.
La chambre de Mlle Perpétue fut envahie par tout ce monde. Pour couvrir leur honte et leur dépit, le mari et la femme, la figure mauvaise, se déchaînèrent sur leur tante.
--Nous avons autre chose à faire, comprenez-vous, Madame Trégar, dit la mégère, cherchant une approbation dans les yeux de la veuve, que de rester à la regarder; car ce n’est pas avec ses douze cents francs de rente que nous pouvons vivre, comme elle, à rien faire!
--C’est bien simple, ajouta Boscher en se frottant les mains avec embarras et en marchant à travers la chambre, très simple, en vérité! on clouera les fenêtres, voilà, elle sera bien attrapée... Du reste, elle a des idées!... mille exigences... Ainsi, ne voulait-elle pas une chambre ouvrant sur la rivière, parce qu’à l’entendre, il lui fallait voir les vaches! Eh bien! vous savez, continua-t-il gravement en touchant son front du bout de l’index; c’est là, là!
--Comme si ce n’était pas plus plaisant de voir passer le monde sur la place, minauda Mme Boscher, grosse brune sanguine, en tourmentant à son corsage une longue épingle à tête noire qui ne la quittait jamais et qui lui servait à trépaner les canards.
--Pendant un temps, figurez-vous, poursuivit le maître d’école en agitant sa tête avec des gestes de corbeau et en grimaçant un rire bilieux, c’était vers l’été, chaque fois que j’entrais dans sa chambre elle me disait d’un ton suppliant:--Mon neveu, apportez-moi une brassée d’herbe, je vous en prie, mon neveu.--Comprenez-vous ça? Pouvais-je obtempérer à un pareil désir, hein? Ah! Ah! Ah!
Il prenait à témoin le commissaire de police qui se tenait tout seul, les yeux baissés, les mains croisées sur son gros ventre, le torse immobile sur ses petites jambes, dans une attitude très humble, à cause de cette pêche aux grenouilles à laquelle il s’opiniâtrait non sans quelque honte. Malgré la timidité que lui imposait la pénurie de ses ressources vis-à-vis d’un personnage comme M. Boscher, il prit la parole avec une certaine assurance:
--Tant pis, Monsieur, si mon avis vous déplaît, mais je trouve coupable la négligence dans laquelle vous laissez cette demoiselle. Vous feriez mieux de satisfaire ses pauvres lubies, elles ne sont pas ruineuses.
--Je te l’avais dit, glapit la femme de l’instituteur, que tu n’aurais que des désagréments avec ta tante. C’est pour te faire du tort, par méchanceté, qu’elle a fait semblant de se jeter par la fenêtre! Va, va, mon pauvre ami, c’est bien fait pour toi... tu es trop bon, on se moquera toujours de toi...
Puis, en s’excitant, elle se lançait dans des phrases embrouillées, avec des sous-entendus venimeux à l’adresse de Mme Trégar-Creachmeur, dont le visage exprimait seulement une froide et dédaigneuse tristesse! Savait-on au juste comment la chose s’était passée?--Tout cela ne lui semblait pas clair.--Ses affaires ne regardaient personne. Ce n’était pas elle qui verrait, au milieu de la nuit, les voisins se balancer par les fenêtres!... Que chacun reste chez soi et vive comme il l’entend.
Sur ces mots, les personnes présentes se retirèrent en commentant l’accident.
* * * * *
Malgré l’heure avancée, Jeffik, une fois rentrée dans sa chambre, ne se sentit aucune envie de dormir. Elle procéda à sa toilette avec une extrême lenteur, allant d’un meuble à l’autre, sans but, le visage resplendissant d’une beauté grave. Ses cheveux à l’abandon, elle s’approcha de la croisée et l’ouvrit.
Plus que jamais, sur la campagne immobile, s’étendait une éphémère parure d’arabesques cassantes comme du verre, filé en un instant par le souffle du Nord; et des fils de glace, semblables à des cordes d’argent, descendaient des branches noires, en ébauchant des formes de harpe.
Mais sous les yeux de la jeune fille se déployaient d’autres paysages, des paysages de rêve. Son imagination, comblant tous ses désirs, courait à perdre haleine jusqu’aux bornes de sa destinée et revenait vers elle chargée de fleurs.
C’est en vain qu’elle se demandait de quel breuvage cette journée avait enivré ses espérances confuses, ou de quelle nourriture altérante et suave son cœur devenait soudain affamé. Une pudeur l’empêchait de répondre. Le froid n’arrivait pas à la transir, elle restait là sans entendre les heures tomber l’une après l’autre du haut de la tour de l’église, sans apercevoir le feu tournant de la Hogue, au bout de l’espace, rouler sur la mer ses deux gros yeux dont l’un est vert et l’autre rouge.
Tout à coup, une chauve-souris qui remontait dans les combles toucha son front. Jeffik n’en eut point peur et s’imagina tout aussitôt, en se glissant frileusement entre ses draps, que c’était peut-être une jeune mère venant allaiter ses petits et les étreindre avec douceur entre ses ailes de toile noire tissée par la nuit.
Comme un troupeau affamé d’herbe fraîche se presse devant le pré contre la barrière que va lever le berger, puis s’éparpille, se précipite, se roule sur les fleurs ou s’abreuve au ruisseau et se livre en liberté à toutes ses fantaisies, ainsi le sommeil, cet autre berger, rassemble autour de lui les hommes épuisés, et, de sa clef d’or, ouvre devant leur âme captive la porte de l’infini.
Petit à petit les idées de la jeune fille se déformaient, se séparaient. Des êtres dont elle ne distinguait pas la forme se partageaient sa conscience, et, parlant très distinctement avec des voix qu’on n’entendait pas, ils se substituaient à elle, mettant à nu, sans vergogne, les sentiments les plus ignorés. Alors elle devenait le compagnon inséparable de ces mystérieux interlocuteurs, et ils la traînaient à leur suite dans leurs voyages. Elle tenait déjà de leur immatérialité, car elle ne participait plus du toucher, franchissant, plus légère qu’une brume, le sommet des montagnes, entrant, sans les effleurer, dans des barques sans voiles ni matelots, toujours suivie de ces créatures de rêve qui dialoguaient sur elle, et Jeffik sentait que son corps était de trop dans ces pérégrinations, qu’il n’était rien, qu’une misérable apparence.
Naviguant sur une mer rude et hérissée de récifs, le mystérieux vaisseau où s’était embarquée son âme côtoyait un monde bouleversé et terrible. Parfois Jeffik se posait sur des roches noires au milieu desquelles, dans des couloirs de granit, s’élançaient et tourbillonnaient en blêmissant les eaux marines; tantôt elle traversait des étendues mornes comme un désert sans soleil, et tantôt, sur des pentes riant au midi, des prairies d’un vert luisant, plus profond que l’émeraude, émaillées d’une flore alpestre et estivale; ou bien elle s’élevait avec une douceur d’assomption vers des cimes boréales, blanches comme le visage des statues.
Au-dessous de la jeune fille, le sauvage océan gisait, lapidé d’innombrables îles dont le chaos, aidé par les volcans et les déluges, avait tracé la sombre architecture, empruntant des formes aux remparts que construisent les hommes, à leurs tours, à leurs châteaux, s’inspirant aussi de la carapace des monstres ou des contours du brouillard.
Moins dense que l’infime goutte de pluie détachée d’un nuage, plus subtile que l’air, plus vague qu’un atome, Jeffik errait dans cet archipel désolé, quand elle rencontra une immense pierre druidique qui se balançait au vent comme un bouleau. Là se tenait un homme, ou le fantôme d’un homme: un homme plutôt qu’une forme vaine, car l’étreinte dont il l’enveloppait en demeura dans toute sa chair de femme. Et jamais plus beau visage ne lui était apparu, jamais taille plus noble n’avait dessiné des linéaments aussi purs sur le fond des mers, quand le couchant, entouré d’un halo de pourpre, semble porté sur les eaux comme l’Esprit de Dieu.
V
Le concierge Ledormeur habitait avec sa famille deux petites salles basses aux voûtes surbaissées. Dans l’une il installa, avec la permission de la ville, une boutique louche, où l’horlogerie semblait un prétexte destiné à cacher une autre industrie. Le bruit courait qu’il appartenait à une sorte de police, qu’il faisait partie d’une société de propagande créée par l’Empire dans les campagnes, cachant tout un système occulte de dénonciations et de vengeances. Il avait en effet de mystérieuses disparitions, au cours desquelles sa femme, une ancienne beauté de village, répondait aux clients trop curieux:--Vous le voyez bien, il est en route.
Une imagerie spéciale couvrait les murs du logis de grossières enluminures que l’agent bonapartiste répandait à profusion sur le pays normand. L’une représentait le prince impérial à l’âge de douze ans, porté sur des drapeaux entrecroisés que supportaient les épaules de quatre vétérans: cela s’appelait l’Espoir de la France.
Ledormeur levait sur les paysans, par persuasion, ou par crainte, une dîme qui variait suivant les circonstances. Chez l’un, il se procurait, sans bourse délier, du bois de chauffage pour son hiver; chez l’autre, une barrique de cidre. Jamais il ne rentrait les mains vides, ne dédaignant aucune offrande: un arbre mort, une volaille, de la crème fraîche,--pour ses filles, qui l’aimaient tant, pauvres chattes!--des œufs,--pour faire couver à sa poule huppée.--Il s’attardait en de longs et discrets colloques à la table des fermes, acceptant sans façon un verre de vieille eau-de-vie de pommes. Enfin il déballait son imagerie et les femmes accouraient, curieuses, se pendant à l’épaule des hommes assis. C’étaient alors des exclamations admiratives. On se consultait du regard avant de porter un choix définitif parmi tant de merveilles. Celle-ci, simple jeune mère, demandait le beau petit prince; celle-là, plus raffinée, s’emparait d’une gravure où l’on voyait, au premier plan, l’impératrice décolletée, en robe de bal, agrandie, droite, fière, tandis que, derrière leur souveraine, fixe et brillante étoile, des princesses du sang de Bonaparte rayonnaient d’un éclat plus pâle et plus tremblant, comme effacées, mais si belles encore en enlaçant leurs bras nus! A voir la figure de ces femmes parées, sous les pieds desquelles les grossières paysannes lisaient, en épelant, cette légende explicative:--Les anges de la France!--quelque chose de plus doux se glissait dans leurs rudes pensées.
C’était à ce moment que le fermier cédait au quémandeur sans grande difficulté.--Alors qu’il aime le mieux un gouvernement, le Normand s’en méfie encore davantage: «On ne sait pas» est le dernier mot de sa confiance.--Et il considérait faire acte de prudence, soit qu’il égorgeât en soupirant le plus gros de ses dindons, ou qu’il laissât emporter à l’horloger sa vieille montre au ressort brisé, accrochée près du lit sous le bénitier.
Notre homme prenait alors congé de ses hôtes bénévoles. Il passait par le courtil, et, suivant la saison, détachait un cantaloup bien à point, des poires de la meilleure espèce, ou arrachait violemment un plan de giroflées blanches. Puis, après avoir atteint la petite barrière vermoulue qui, au long du jardin, donne la main aux haies d’épines, Ledormeur se retournait et invitait la bourgeoise à venir voir ses horloges,--sans se déranger pour ça, quand elle aurait affaire à l’audience.
--Ça se trouvera, répondait celle-ci avec assurance, en râclant avec un brin de fagot le dessous de ses sabots pointus.
Quelquefois il rentrait ivre, laissant le long du chemin le profit de sa journée. Dans ces moments, il devenait brutal, de sournois qu’il paraissait d’habitude, et cassait tout dans sa baraque, comme il disait. Il mettait en pièces, sans distinction, au milieu de l’horreur de sa famille, la belle vaisselle fleurie portant les prénoms d’Adrienne et de Maria, gagnée dans les foires au tourniquet des loteries, de même les tournebroches qu’on lui donnait en réparation, et qui, couverts de rouille, formaient une longue file le long des souterrains où les laissait s’accumuler sa paresse. Jetant à la tête de sa femme les pots de crème et les douzaines d’œufs enfermés dans son bissac de toile en sonnant mille jurons, il traînait par les cheveux ses filles chéries dont les cris--au feu! à l’assassin!--retentissaient de tous côtés. Mais lorsqu’un passant, attiré par le bruit, se hasardait à leur porter secours et à les arracher des mains du père, il cessait de cogner, et les femmes se réunissaient pour chasser l’imprudent et l’accabler d’injures en le menaçant d’un procès.
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Les Ledormeur vivaient bien grâce à de nombreux expédients. Souvent ils se trouvaient dans la _ralingue_, suivant le mot marin, à cause de leur désordre prodigue; mais la vraie misère les touchait rarement, et ils savaient en sortir par un coup d’éclat, la providence ou le hasard se décidant pour eux dans les moments désespérés. C’est après quelque aubaine inattendue qu’ils banquetaient, faisant grande chère et plus de bruit à eux seuls que tous les habitants de la maison commune, se réconciliant avec de vieilles connaissances perdues de vue depuis longtemps et qu’ils avaient vilipendées à la suite d’anciennes brouilles. Alors tout était oublié, et le souci coulait dans les flots de gros cidre, se digérait comme les galettes beurrées de raisiné pétries d’une pâte insipide dont la table était couverte, s’évaporait dans des chansons tantôt sentimentales, tantôt empreintes d’une obscénité à la fois grossière et naïve que chantaient les femmes avec des voix grêles et aiguës, au son de l’accordéon, tandis que les hommes, soulignant les réticences du couplet, reprenaient en chœur le refrain nasillard.
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