Part 1
RACHILDE
La souris japonaise
ROMAN
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
Il a été tiré de cet ouvrage trente-cinq exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 35.
DU MÊME AUTEUR
CONTES ET NOUVELLES. DANS LE PUITS. LE DESSOUS. L’HEURE SEXUELLE. LES HORS-NATURE. L’IMITATION DE LA MORT. LA JONGLEUSE. LE MENEUR DE LOUVES. LA SANGLANTE IRONIE. SON PRINTEMPS. THÉATRE. LA TOUR D’AMOUR. LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. Copyright 1921, by ERNEST FLAMMARION.
A HÉLÈNE RÉGISMANSET
La souris japonaise
I
On peut m’arracher la tête! On ne m’arrachera pas la conviction que mon crime est une bonne œuvre, une chose utile, l’aboutissement logique de toute une vie qui fut dominée, justement, par l’horreur du crime bourgeois, de l’action inutile, nuisible, mais, hélas, permise par nos dangereuses légalités.
Où prenez-vous que _l’anormal_ pur ne vaut pas le normal _impur_, que l’absolu dans la sincérité n’est pas préférable aux hypocrisies qui ne démontrent que l’impossibilité d’arriver à la vertu par les chemins ordinaires?
Monsieur mon avocat, voulez-vous me laisser vous prouver que je suis moins coupable que vous ne vous l’imaginez? Vous voulez des aveux? Vous allez lire un roman. Celui de ce que vous croyez être _une passion morbide_.
Névrosé? Non!
Vicieux? Pas davantage. Mais orgueilleux jusqu’au sacrifice de toutes les conventions sociales pour obtenir la réalisation d’un vœu légitime, pour sauver un être malgré le possible, en dépit de ce que vous appelez tous, _le bon sens_...
Je suis né dans ce qu’il est d’usage de déclarer une excellente famille. Mon père, vous le savez, était un magistrat d’une grande ville de province. Il rendait la justice à peu près comme un rouage permet l’enchaînement des autres rouages, d’une machine convenablement graissée qui ne doit gripper qu’en présence du grain de sable. Il écartait le grain de sable, le mettait à l’ombre pour que le soleil n’en fît plus jamais briller aucune des facettes (certains grains de sable sont taillés par la nature comme des diamants!) et il oubliait cet atome qui avait fait partie, pourtant, de l’homogénéité universelle.
J’ai été fort bien élevé, en fils unique, seul héritier du nom, de la fortune et surtout des préjugés, d’abord par ma mère, une personne mystérieuse qui ne pensait à rien, mais agissait à la façon des rouages dont il est question plus haut. Mince, élégante, blonde, sans coquetterie, elle regardait tout avec des yeux sans fond, comme le ciel. Elle ne m’aimait pas car elle n’admettait pas que mes idées fussent opposées aux siennes. Aimer, dans toute la beauté de ce verbe, c’est permettre. Celui qui aime vraiment peut rectifier le geste: il n’a pas le droit de cerner l’essor d’un envol cérébral.
Lorsque je fus en état de comprendre les paroles humaines on me confia à une bonne anglaise, méthodique, méchante, mais probe, qui m’apprit le français tel que les étrangers le parlent, c’est-à-dire avec un accent prétentieux.
Puis on me donna un précepteur quelconque, brutal, un socialiste enragé qui cachait son jeu pour demeurer à la solde d’un gros bonnet de la ville et qui me communiqua très vite le dédain des parvenus, c’est-à-dire que je l’empêchai de parvenir à tromper mon père sur la qualité de la marchandise qu’il lui vendait.
Alors, ma mère, indignée, chercha, dans l’aristocratie de ses relations, un autre précepteur plus conforme à l’éducation qu’on désirait me donner et qui fût, en même temps, un homme instruit.
Elle découvrit l’abbé Armand de Sembleuse.
A seize ans, j’étais un grand et frêle petit garçon, de très délicate complexion, prétendait-on, _à tort_, d’une étrange volonté se dissimulant sous une naissante ironie qui me faisait exagérer mes défauts dès les reproches qu’on m’adressait à leur sujet. Physiquement, j’avais l’aspect d’une fille déguisée mais je possédais une réelle force latente qui se déclanchait dans la colère et pouvait jouer de terribles tours aux gens non prévenus en ma faveur. Mes cheveux, d’un blond foncé, à reflets de cuivre encadraient un visage de vierge dont les yeux seuls auraient été violés. Je possédais les sourcils régulièrement ombrés de ma mère et le regard malheureusement dur de mon père. J’étais beau avec indifférence, mettons fatalité, si on tient au romantisme de la phrase. J’excitais les femmes de chambre en faisant semblant de ne pas m’en apercevoir. Or, je m’en apercevais très bien et cela m’amusait tout en me dégoûtant un peu.
A ce moment-là, le plus décisif de la vie d’un homme, entra dans mon existence morose de jeune provincial destiné à la carrière honorable d’un hypocrite bourgeois, le plus dissolvant de tous les éléments de discorde, une dualité cérébrale, la sinistre et cynique question de la prédominance de l’éternel masculin sur l’éternel féminin.
Le précepteur qu’on me donna était un jeune prêtre, un jésuite, d’une trentaine d’années, d’une éducation parfaite qui flattait ma mère parce qu’elle lui rappelait sa famille. Pâle et brun comme une nuit de lune, il avait, sous sa robe austère, une allure merveilleuse de jeune roi en dalmatique, le montrant, sous le froc, plus puissant d’échapper à tous les ridicules de la commune humanité. Il est toujours princier de porter une robe en sachant la porter sans faiblesse.
Comme on nous présentait l’un à l’autre, ma mère ajouta, de sa voix douce, au timbre un peu fêlé:
--J’espère en ton nouveau maître comme en un Messie. Il te régénérera. Tu es indocile, en proie à des curiosités malsaines. Tu poses trop de questions et M. l’abbé est ici pour répondre au nom d’une haute morale qui te réduira, je l’espère, au silence. (Elle se tourna vers l’abbé et lui sourit gracieusement.) Je vous confie un gamin absolument irrespectueux. Je vous en fais d’avance toutes mes excuses. Il sait beaucoup de choses mais les sait mal. Il a beaucoup lu, mais mal retenu. Il faut essayer de le discipliner. Ce que nous désirons, mon mari et moi, c’est non pas faire de notre fils un grand savant mais un être vraiment raisonnable, sachant se conduire en toutes occasions difficiles et surtout choisissant la bonne route, celle par où tout le monde doit passer, la plus droite...
Armand de Sembleuse eut un sourire doux qui le fit resplendir d’un étrange calme, le calme de ces belles nuits lunaires où toute la nature endormie a l’air de se reposer comme quelqu’un qui attend.
Il ne me tendit pas la main, ce qui me glaça.
Je lui avais spontanément offert la mienne et, gauchement, je la remis dans ma poche.
On resta à se regarder, interdit, puis on s’assit loin l’un de l’autre, ma mère nous ayant abandonné à notre malheureux sort car elle était discrètement indifférente aussitôt les rites mondains accomplis. Je ne suis même pas bien sûr qu’elle eût de moi l’opinion qu’elle venait d’émettre.
Nous nous trouvions dans le grand salon des réceptions officielles ouvert exprès pour nous un jour où on ne recevait pas! Les portraits des ancêtres nous contemplaient de haut, la physionomie de ceux qui vous déclarent d’avance: _Débrouillez-vous_, mais en style moins familier. Les meubles lourds et les tentures épaisses donnaient la sensation d’une solidité où régnait l’éclat froid de la cérémonie, sans la gaîté, même factice de la fête... Nous étions assis comme dans le monde et nous nous regardions sans nous voir.
Le premier, Armand de Sembleuse, détourna les yeux de mes yeux, durement fixés sur les siens, mes yeux d’un bleu crépusculaire.
--Votre père, me dit-il de sa voix prenante, un peu sourde, désire que je vous prépare à vos examens. Je ne saurais trop féliciter vos parents de vous soustraire à la promiscuité des collèges. Vous n’avez pas la santé, paraît-il, qui vous permettrait d’essayer de la claustration un peu sévère de nos institutions religieuses, et cependant votre mère tient beaucoup à notre enseignement. J’espère, monsieur Henri, que nous serons d’abord des amis avant toutes relations de maître à élève. Je voudrais obtenir votre confiance et je devine que vous ne devez pas l’accorder facilement. (Il se mit à sourire de son sourire calme dénotant une conscience identique.) Si vous êtes aussi indocile et aussi irrespectueux que veut bien l’avouer madame votre mère nous aurons sans doute quelques discussions et je voudrais bien vous prouver, auparavant, que je ne suis pas un ennemi de votre jeunesse malgré mon droit... d’aîné.
Je me mis à rire, de mon habituel rire impertinent, mis en belle humeur par le ton craintif de la voix sans trop m’occuper de ce qu’elle me disait.
--Monsieur l’abbé, ripostai-je, maman exagère. _Les femmes exagèrent toujours!_ Je suis, en effet, curieux et je m’impatiente quand on ne me répond pas tout de suite, mais je suis capable d’écouter surtout si on veut bien se donner la peine de m’expliquer ce qu’on m’apprend.
Il me regarda en haussant légèrement ses sourcils noirs et fins qui rompirent son front blanc d’une ligne d’encre et eut (il me l’avoua plus tard) l’impression qu’il se trouvait en présence de quelqu’un de dangereux.
--Vous avez seize ans? C’est un peu tôt pour affirmer que les femmes exagèrent toujours. Ce sont des créatures plus faibles que nous, plus entraînées aux émotions et il me semble naturel de leur accorder toute l’indulgence que mérite leur fragilité! En tous les cas, madame votre mère est une si pieuse et si sérieuse intelligence que je m’honore d’avoir été choisi par elle pour diriger vos études.
Il était clair qu’à ce moment-là il tâtait le terrain, ne parlait que pour ne rien dire et commençait même à avoir envie de _se replier_, mais, la pénible première entrevue fut traversée par un éclair brutal. Ce fut comme la lueur annonciatrice de l’orage de plus tard. Les vapeurs s’amoncelaient à l’horizon, il y régnait cette confusion des nuages qui masque l’état de l’atmosphère en promettant ou la pluie bienfaisante, la molle pluie rafraîchissant tous les paysages et tous les états d’âme ou le bouleversement furieux, la tempête arrachant les arbres et déchaînant l’électricité des nerfs humains.
Ma cousine, Lucienne Morin, pénétra en trombe dans le salon. Lucienne, que j’appelais Luce, avait deux ans de plus que moi et elle était orpheline. Mes parents l’avaient recueillie, elle et son héritage, assez important, pour la laisser en pension le plus longtemps possible. Elle ne sortait que le dimanche ou aux vacances de l’automne et quand elle arrivait c’était toujours un événement regrettable. Elle aimait le désordre, dérangeait la méticuleuse ordonnance de cette maison, au luxe sévère mais très noble, se faisait gronder, répondait par des protestations vulgaires qui irritaient tout le monde, jusqu’aux domestiques qui la déclaraient: _chien couchant_, et elle s’en allait le cœur gros, s’en retournait peut-être ulcérée par une secrète envie de rendre le mal pour le bien, que, d’ailleurs on n’avait que l’air de lui offrir.
Lucienne Morin était la fille de grands commerçants morts, le mari et la femme, d’une grippe infectieuse, à quelques semaines de distance. Mes parents avaient pris toutes les précautions possibles pour ne pas les voir durant leur maladie mais, très frappés par la double catastrophe, une fois tout danger de contagion écarté, ils avaient réparé l’exagération de leur prudence par une courageuse adoption de la jeune personne, horriblement mal élevée, en dépit de sa situation de grosse héritière. Si, moi, j’étais curieux, elle se montrait d’une incorrection de manières dont seul je connaissais l’étendue et j’avais le mépris de ma cousine Luce comme ordinairement on a la terreur des animaux réputés immondes: crapauds, couleuvres, limaces, qui sont d’ailleurs classés par les hommes dans cette catégorie mais, sont, auprès de certaines femmes que ces mêmes hommes déclarent _faibles_ ou _fragiles_, les plus purs joyaux de la nature!
Brune, les joues couleur de brique, dès qu’elle riait ses petits yeux noirs, perçants, disparaissaient sous le bourrelet de ses paupières sans cil, et ses grosses lèvres, presque toujours gercées, avaient un pli, boudeusement sensuel, qui me procurait, de loin, le plus désagréable frisson. Elle n’était pas trop mal bâtie quoique un peu tassée, avec de grands pieds et des mains sans ongle, parce qu’elle rognait les siens avec ses dents. Elle cumulait tous les défauts des pensionnaires et, n’ayant aucune retenue, dans l’intimité, elle conversait librement sur les sujets les plus scabreux.
On la disait tendre et prévenante pour ma mère, tremblant de déplaire à mon père mais, moi, je ne l’ai jamais crue bonne, sinon par une sorte d’inconsciente ruse qui la rendait soumise devant les plus forts.
L’abbé Armand de Sembleuse, en voyant entrer cette jeune personne qui portait encore le costume des pensionnaires: un sarrau noir, une ceinture bleue et une médaille d’argent, se leva, surpris, et ne sut trop comment saluer. Était-ce une femme? (L’une de celles qui _exagéraient_?) Ou était-ce encore une écolière sans autre importance? Il demeura immobile, droit, hautain, un peu gêné.
--Henri, fit-elle impétueusement, sans le regarder, sans même, je pense, l’avoir vu, je viens pour passer la journée avec toi. J’ai lâché le goûter chez les dames de Saint-Clair pour rester ici.
Puis, selon la coutume, elle se jeta à mon cou et m’embrassa très goulument en se pendant à mes épaules pour bien se prouver à elle-même que j’étais le plus grand.
--Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter mon nouveau précepteur, M. l’abbé de Sembleuse, puisque maman n’est pas là.
J’affectais une gravité solennelle. Elle se tourna gauchement, dit: «Bonjour, monsieur!» et ne cherchant rien d’autre pour engager la conversation, elle se retira comme elle était venue, avec la plus maladroite des vivacités car elle faillit bousculer une potiche.
--Mademoiselle votre cousine demeure ici? questionna l’abbé dont l’air fermé me frappa aussitôt.
--Non, elle demeure au pensionnat des dames Saint-Clair et ne vit chez nous que ses grandes et petites vacances. (J’ajoutai, pour le prévenir tout de suite, à cause de cette franc-maçonnerie singulière qui unit tous les garçons contre les filles): C’est bien la créature la plus insupportable de tout son pensionnat. Maman vous en fera un éloge immodéré car elle exagère pour elle comme pour moi, mais je la connais... Elle n’a peur que de moi, ici, heureusement.
Cette fatuité de mes seize ans stupéfia l’abbé qui demanda, malgré lui:
--Pourquoi?
--Parce que, sans moi, elle aurait déjà flanqué le feu à la maison. C’est une nature... incendiaire.
Et je tirai mon étui à cigarettes, machinalement, en parlant de feu.
--Vous fumez déjà? murmura l’abbé scandalisé. Vos parents vous le permettent?
--Ils me permettent tout, c’est-à-dire qu’ils ne me défendent rien. Ils n’ont pas le temps! Maman a ses visites, ses bonnes œuvres, les réunions de ses comités de secours. Papa, son tribunal... et moi, je m’ennuie.
Je n’osai pas lui apprendre que c’était ma cousine elle-même qui m’avait allumé ma première cigarette parce que cela c’était... sortir des idées générales.
L’abbé s’approcha de moi, me posa la main sur l’épaule, cette main qu’il n’avait pas voulu me tendre d’abord et murmura:
--Enfant gâté! Et il prononça ces paroles insignifiantes avec une émotion qu’il me communiqua immédiatement.
Je levai sur lui mes yeux tout à coup remplis de larmes.
--Est-ce que j’arrive à temps? Ou trop tard? soupira-t-il, comme pour son édification personnelle.
Nous restâmes silencieux, puis, je pris le parti, brusquement, de lui faire les honneurs de la maison. Il me suivit avec un gracieux empressement, s’extasiant sur toutes choses en homme de la meilleure compagnie. Il me parut, souvent, très jeune, malgré son droit d’aîné, naïf, plein de cette ferveur pour les objets d’art que gardent ceux qui n’ont pas la permission de s’y attacher. Il ne souriait qu’en se demandant si tout cela était bien nécessaire à la vie quotidienne, mais il connaissait leur valeur, s’il en semblait détaché. Nous possédions un vieil hôtel datant de Louis XIII qu’on avait restauré de siècle en siècle en lui ajoutant un défaut. Cependant il était encore fort digne malgré ses anachronismes, que l’abbé ne se fit point faute de me signaler.
Notre jardin-parc, avec son petit théâtre de verdure, son buste de Thalie, très ancien, lui plut tout particulièrement.
--Et tout cet enchantement clos de murs, vous donne la sensation d’une grande sécurité! Monsieur Henri, vous seriez vraiment bien difficile de ne pas vous plaire ici! Que peut-il donc vous manquer?
--Il y a, au contraire, des choses en trop! laissai-je tomber, de mauvaise humeur, parce qu’il m’agaçait de continuer à me croire un _enfant gâté_.
Il eut la finesse de ne pas insister, redoutant mes confidences, ne désirant pas du tout m’imposer le confesseur avant l’ami.
Autour de nous, en effet, les grands murs, couverts de lierre noir, mettaient leurs remparts entre la ville et notre grave existence de notables, mais, moi, je devinais cette ville, sournoise, défiante, épiant nos visages hermétiques, pas moins clos que nos persiennes de la façade qu’on n’ouvrait jamais au soleil de la rue.
Nos gens se composaient de la cuisinière, grosse personnalité à laquelle il ne fallait pas faire un reproche, de Clara, la fille de chambre, servant à table, une petite donzelle qui empestait _les odeurs_ bon marché, et de Georget, le cocher, qui menait le coupé au tribunal, les jours d’audience pour, le reste du temps, sarcler nos plates-bandes. On présenta ce train de maison au nouveau venu et on l’installa dans une chambre séparée de la mienne de toute la largeur de la bibliothèque convertie en salle d’études.
Dès le lendemain il commença ses leçons par un entretien plein de charmes où il semblait apprendre de moi beaucoup plus de choses qu’il ne m’en apprenait de lui. Il n’avait pas d’histoire. Il était un homme heureux. Et il souriait, de son sourire tristement doux, un sourire de grand rêveur. Je fus irrésistiblement attiré vers lui par sa grâce et aussi, le prétendait-il, par celle de Dieu dont il parlait avec un respect craintif comme s’il en avait redouté les appréciations à mon endroit.
Je n’ai jamais su comment il s’y prit pour faire de moi un bachelier ès lettres mais il parvint, sans effort apparent, à me rendre docile, respectueux, studieux, tout à fait correct vis-à-vis de ma mère que j’accompagnais à l’église, à telle enseigne que ma cousine se moquait de moi et me disait à l’oreille que je ne tarderais pas à entrer dans les ordres.
J’étais simplement rentré dans l’ordre au moment précis où j’allais peut-être devenir le cheval échappé, ruer abominablement.
Cette période de deux années fut tellement remplie de découvertes intellectuelles pour moi que je n’eus pas le loisir de m’apercevoir de ce qui se passait en nous et autour de nous. Les hommes et les collégiens très occupés sont sourds, aveugles, et, quand ils commencent à se douter de quelque chose, ils sont surpris comme des voyageurs qui arrivent à un carrefour d’un pas très assuré mais ignorent encore la route qu’ils doivent choisir.
Mon précepteur était vraiment devenu mon ami. Il n’avait pas voulu devenir le confesseur. Il me regardait seulement parfois en hochant la tête, sa tête au front pur, de lignes si orgueilleusement sculpturales, et il rougissait subitement, inexplicablement, tandis que je demeurais anxieux devant lui, me sentant l’offenser par ma seule attitude de garçon nonchalant, mal éveillé, fatigué sans pouvoir lui avouer pourquoi. Il devait lire à livre ouvert dans ma poitrine.
Chaque fois que me cousine avait des vacances il s’éloignait sous un prétexte quelconque: des achats, une course, des exercices religieux, une entrevue avec un ancien camarade de séminaire. Il me laissait le champ libre par ignorance ou pudeur, peut-être par latente jalousie. En tous les cas, je n’ai jamais rencontré chez lui cette tendance à l’inquisition dont on accuse presque tous les jésuites. Cependant, quand il en avait l’occasion, il parlait un peu sèchement à Lucienne, lui répondant toujours en professeur et lui reprochant même certaines habitudes, discrètement, en médecin qui ne peut s’empêcher de constater _les progrès du mal_.
Elle était revenue demeurer chez nous, essayait de se dissimuler le plus possible, mais elle s’emparait de plus en plus de mon existence physique, me réduisant au rôle de jouet alors que je pensais, ingénument, m’amuser d’elle. Il fallut un véritable hasard pour allumer l’autre incendie et ce fut d’ailleurs encore elle qui, fatalement, mit le feu aux poudres.
Un jour, je la cherchai, dans le jardin, pour lui annoncer que sa couturière la demandait, question urgente, car elle devenait d’une coquetterie toute spéciale que ma mère semblait encourager, désireuse de la mettre un peu plus en évidence, au moins au salon.
Je trouvai Lucienne toute en larmes, se tamponnant les yeux avec son mouchoir déjà trempé.
--Tiens, lui dis-je étonné, qu’est-ce que tu as?
Nous étions sous les arbres du petit parc, derrière le théâtre de verdure, et Thalie nous contemplait, tournant vers nous son beau profil indifférent au drame qui débutait très en dehors de la coutumière donnée classique.
--Henri, hoqueta la pauvre éplorée, je suis bien malheureuse.
--Ah! fis-je souriant, l’abbé vous a encore taquinée au sujet de vos manies? Il rêve de vous empêcher de rogner vos ongles! C’est un maniaque aussi, d’un tout autre genre, le maniaque de la bonne éducation, ma chère.
Quand je songe à la puérile entrée en matière de cette conversation qui devait peser sur toute ma vie, j’en suis encore frémissant de rage!
--Non! Il prétend que je ne dois plus vous embrasser comme je le fais tous les soirs, devant tout le monde, parce que _vous êtes trop grand_! J’étais pourtant _votre aînée_, avant lui!
--Comment, m’écriai-je avec impatience, l’abbé peut-il se mêler de ça!... lui qui ne m’en a jamais fait aucune observation? (Je m’approchai d’elle et lui entourai la taille de mon bras après avoir jeté un coup d’œil prudent autour de nous.) Voyons, Luce! Tu es une bonne petite sœur, très mal élevée, c’est entendu et tu embrasses très bien... sinon trop fort. Il n’y a pas de quoi te désoler puisque ça me plaît ainsi.
Je l’examinais, d’un peu haut, avec toute la facile indulgence du collégien émancipé que j’étais depuis longtemps vis-à-vis d’elle. Je n’aimais pas d’amour cette fille trop épaisse pour mes goûts mais j’appréciais le montant de ses caresses louches et je lui gardais une sorte de reconnaissance physique pour ce qu’elle libérait ma jeunesse de sa fougue. Je pensais qu’elle ne m’aimait pas non plus. Nous nous tolérions, voilà tout.
--Armand de Sembleuse est notre mauvais ange! balbutia-t-elle, il nous perdra. Toi, tu ne comprends rien à rien depuis que tu vis dans les livres et dans les nuages avec lui. Moi je sais: cet homme me déteste.
--Eh bien! répliquai-je de plus en plus impatienté, cela lui fait grand honneur. Tu ne voudrais pas... qu’étant prêtre...
--Oh! fit-elle, il ne m’aimera jamais comme cela, jamais... et c’est bien ce qui m’enrage. Il a une autre façon d’aimer, lui! Entre vous deux, je vis comme une folle parce que je sens qu’il te prend à moi et je ne sais pas ce que je risquerais pour l’en empêcher.
--Voyons, Luce, tu exagères encore. Armand de Sembleuse est un saint. Alors, quoi? Tu veux, si je comprends bien, qu’il jette son froc aux orties pour t’épouser? Ce nom de roman feuilleton t’a enthousiasmée à ce point! (j’essayais de plaisanter mais je tremblais furieusement). Tu ne vas pas y toucher, j’espère. Il est ma chasteté, cet homme-là. Il est tout ce que je voudrais être et il est, en outre, tellement plus beau que moi... J’en suis jaloux sous tous les rapports.
Elle pleurait, de nouveau, sur mon épaule en se tordant comme une vipère qu’on coupe en deux.
--J’aurais tant voulu te garder tout entier! Seulement, toi, qui n’as pas de froc à jeter aux orties, m’épouseras-tu?
--Non, répondis-je froidement, parce que je te connais trop.
--C’est ça... insulte-moi, à présent. C’est complet!
A ce moment une bonne nous appela et on se souvint de la couturière.