Chapter 13 of 13 · 1385 words · ~7 min read

Part 13

La cour était tranquille, sombre et humide comme le fond d’un puits. Il pleuvait et il n’y avait personne aux balcons du troisième, ni aux cuisines du quatrième, pas plus que sur les portes des escaliers de service. Bernard, mon valet de chambre, était sorti ayant une permission de théâtre et je le connaissais assez pour penser qu’il s’offrirait, ensuite, le petit souper réglementaire. Je vins me coller contre cette autre fenêtre qui s’ouvrait quelquefois, oh! très rarement, la dame n’aimant pas les courants d’air, sur la vision particulièrement répugnante pour moi du gros édredon rouge. Je ne pouvais rien apercevoir parce qu’il barrait presque toute la chambre. Elle avait son lit en face du petit berceau misérable et elle interceptait la circulation de la vie jusqu’à ce tombeau d’enfant placé à égale distance du feu défendu et des ordures permises. Où était-elle, ma souris? Le silence régnait. Pour entendre il aurait fallu entrer... mais, comme un bon cambrioleur j’avais ce qu’il fallait: un diamant énorme, une pierre à pivot pointu qui avait, jadis, servi de fermoir à un collier de Lucienne. Je coupai la vitre et je fis cela aussi tranquillement que si j’avais voulu écrire mon nom sur une glace de cabinet particulier comme un simple imbécile. La vitre tomba sur l’édredon sans le moindre bruit. Je passai le bras, tournai l’espagnolette et me glissai dans la chambre avec la souple ondulation d’un clown. J’étais en veston d’intérieur, rien ne gênait mes mouvements. Je me rappelle que je mis la vitre coupée derrière le lit et que j’eus le soin de serrer le diamant dans la poche gauche de mon veston sous un grand mouchoir de soie, mais réflexion faite, je n’avais plus besoin de ce mouchoir, mes mains, _que je gantai_, suffiraient. J’entendis alors une petite voix lointaine qui soufflait ceci:

--Grand’mère! Un homme! Oh! grand’mère... J’ai peur.

Puis je n’entendis plus rien parce que j’étais très occupé. Cela rendit un son de bois mort que l’on casse, du bois très sec, un peu comme le craquement de ma canne éclatant, l’autre fois, dans l’effort que je faisais pour demeurer poli. Et ce fut à ce moment-là que la petite, dressée, toute vibrante, se mit à hurler comme un pauvre chien fidèle. Elle ne savait pas ce qui produisait ce bruit affreux mais son instinct d’animal souffrant en devinait le résultat.

Après avoir jeté l’édredon sur celle que je venais d’étrangler je passai par-dessus le lit, d’un bond, pour me précipiter sur la petite statuette blanche.

--Ma souris, murmurai-je, tais-toi! Tu vas ameuter toute la maison et on croira qu’elle te tue, alors que... c’est le contraire. Souris, ne me reconnais-tu pas?

Elle eut un tremblement de répulsion pour mes mains. Je les dégantai.

--Monmami! fit-elle tout de suite rassurée à leur contact chaud. Tu as chassé le voleur?...

Il est évident qu’il fallait manquer de sens moral, comme j’en avais toujours manqué, en toutes les grandes circonstances de ma vie, pour parler à cette enfant dont je venais d’assassiner la grand’mère, _son unique soutien_, mais c’était ma dernière minute de joie en ce monde et je venais de la payer, cette fois, assez cher, pour n’en pas vouloir perdre le très doux bénéfice.

--Souris, je vais partir pour un grand voyage, tu sais... comme dans les cartes, et je suis venu t’embrasser parce que, pour se dire adieu, c’est très permis de s’embrasser.

Elle se blottit sur ma poitrine. Son cœur d’oiseau battait aussi fort que le mien.

--Elle s’est pas réveillée, grand’mère?

--Non. Elle ne bouge plus.

Et dans toute la maison rien ne s’agitait, personne ne devait avoir entendu le cri aigu de la pauvre souris qui criait si souvent, jour et nuit, qu’on n’y faisait plus guère attention.

--Et l’homme, _l’autre_ homme?

Souris était une remarquable logicienne.

--Il est très loin, Zinette, il ne te fera plus peur, jamais.

J’eus, une seconde, la pensée mauvaise de voler ce bibelot chez _l’antiquaire_ et de me sauver avec lui, puisqu’aussi bien j’étais entré comme un voleur. Seulement, je songeai que je ne me connaissais plus, que, devenu un _autre_ homme, pour employer son expression, j’avais peut-être acquis de nouveaux sentiments, un état d’âme insoupçonné et que ces sortes de carnassiers, dont je faisais désormais partie, étaient, disait-on, capables de tout après avoir eu le goût du sang.

Je recouchai un peu brutalement la _souris japonaise_ sous un long baiser, très affectueux.

--Adieu, Souris, tu ne m’oublieras pas trop vite? Tu seras bien sage? Tu vas dormir. Je le veux. Tu m’aimes bien, n’est-ce pas?

--Oui, Monmami, j’ai plus peur, mais j’ai bien sommeil.

Et elle me rendit mon baiser, tendrement, gaiement, se rendormant déjà. Oh! le ravissement, pour une petite fille qu’on n’embrassait jamais, de recevoir cette caresse inattendue, comme en un rêve!

On a raconté, je crois, que la petite avait dormi toute la matinée, ce lendemain. Sa grand’mère n’exigeant pas le déjeuner servi au lit, la pauvre Zinette en avait profité.

Je rentrai chez moi par le chemin des croisées ouvertes et je dormis, de mon côté, profondément, sur le sofa de Don Juan, guetté par la petite idole d’ivoire aux prunelles de rubis, la petite idole étrange qui voyait rouge...

Et le lendemain, très correctement, je me rendis chez le commissaire de police de mon quartier, pour me constituer prisonnier, parce que je ne suis pas de ceux qu’on arrête.

E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

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