Chapter 11 of 13 · 3968 words · ~20 min read

Part 11

A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans aucune erreur de direction; je ne daignai même pas me garantir des sourires équivoques, ni des tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait de ma passion... _morbide_, si vous voulez! Et je peux même vous démontrer la folie platonique, la manie de l’adoration dans toute son horreur ou sa poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de mes vitrines pour la placer sur une petite console de velours au-dessus de mon divan comme un ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne ne sait encore mais que vous pourrez constater, je lui avais brisé l’un des petits doigts de sa patte gauche, je veux dire un des ongles, pour qu’elle fût plus proche de ma réelle idole!

Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là pareil aux autres, puisse devenir tout à coup, du jour au lendemain, l’idole unique, la créature ou la création, dominant tout, faisant table rase de tout ce qui fut avant elle! Vous pensez que j’étais devenu fou? Mais l’amour sincère n’est pas autre chose que la folie lucide, une extravagance instinctive touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un endormi par le somnambulisme éprouve sur le bord d’un toit.

Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée dans le grand salon, des images et même un superbe alphabet contenant des animaux détachables qu’on pouvait interchanger durant la leçon de lecture, mais il n’y avait plus d’homme inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme. Zinette fut reçue par un amoureux jaloux, passionné, qui jouait sérieusement et ne risquait plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.

--Zinette, dis-moi si tu m’aimes?

A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan, très haute sur des coussins, je le regardais entre mes cils comme j’avais, jadis, regardé la marquise de Vailly pour lui dire: _voulez-vous_.

Seulement, je ne pensais même pas au sexe possible de Zinette. Zinette ou _la souris japonaise_ derrière elle, c’était la même idole d’ivoire aux yeux de rubis.

Que comprit-elle? Que put-elle percevoir de ce battement de cœur profond qui montait de moi comme le bruit de l’océan, la pulsation même de tous les flots rouges des abîmes de l’humanité, je n’en sais trop rien, mais elle me prit le front dans ses petits bras minces et murmura, un peu tremblante:

--Je suis bien contente, monmami.

Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait embrouillé les deux mots pour toujours.

On fit l’inventaire du gant dans lequel elle avait apporté des trésors inestimables selon son idée de récent propriétaire: un dé à coudre en acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un ancien encensoir et qu’on ferait brûler un jour (pas tout de suite), un ruban rose, des bouts de réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui avait repris un petit pantin disloqué pour le mettre à la vente (il ne faut rien dilapider).

La poupée lui parut trop belle, digne de rester chez moi et quand elle vit qu’elle fermait les yeux en la penchant, elle en eut une peur secrète qui la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et ennuyés. Une chimère de bronze qui mord, une poupée d’émail qui fait semblant de s’endormir? Histoires très louches.

J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau, un fil de perles que j’avais acheté je ne sais plus pour quelle femme et que je n’avais pas donné, j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le gant, sac à malices universelles. Elle fit un bond.

--C’est des vraies, monmami?

En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle savait bien qu’il en existait de fausses.

Certaines femmes détestent les diamants, les femmes de goût généralement; d’autres ont la crainte superstitieuse des opales; d’autres ne peuvent pas voir une émeraude, _la pierre froide_, mais toutes aiment les perles instinctivement. La perle est une chose vivante qui se frotte, pour vivre, à la peau de celle qui la porte et qui meurt quand on la détache de tout contact humain. C’est pourquoi il y a un lien entre toutes les nacres...

La _souris japonaise_ ne trouvait pas du tout que cet humble collier, d’à peine cinq mille francs, fût trop beau pour elle et il a fallu la niaiserie d’un lapidaire faisant du zèle pour estimer ça une fortune! Outre le collier, la souris eut un lilliputien kimono de soie noire brochée d’or et doublé de jaune soufre, des mules à sa pointure en velours bleu, puis, ayant assez décoiffé de femmes dans ma vie pour savoir recoiffer une petite fille, je lui arrangeai un casque couleur de chrysanthème roux, avec sa petite queue de rat, qui la plongea dans l’admiration au sujet de ma précieuse habileté. Je vous entends d’ici, mon cher avocat, murmurer: «Nous y voilà. On joue à la poupée qu’on déshabille?» Non. C’était seulement le contraire, car pour transformer ainsi ma poupée, moi, je ne lui enlevai point la tunique de Nessus de sa pauvreté. Elle mettait ça sur le reste, gentiment, face à la psyché, comme une actrice qui garderait sa robe de ville sous le manteau éclatant de son rôle. Ma poupée, je ne l’ai touchée nue que pour la faire taire... lors de l’assassinat de son bourreau, parce que, droite sur son lit, elle hurlait à la mort, tel un petit chien fidèle qui défend le maître méchant l’ayant jadis estropié et qu’il me semblait nécessaire d’en finir... Et depuis... avouez que c’eût été difficile...

Zinette, un jour, m’arriva, une touffe de son chrysanthème roux en moins parce que grand’mère en la démêlant _avait perdu patience_. Le morceau du cuir chevelu était parti avec la touffe. Absolument comme le petit morceau de doigt.

--C’est une honte de tolérer une pareille peste dans une maison bourgeoise! glapissait notre concierge que vous savez féroce. Vous, monsieur Dormoy, qui avez de belles relations, vous ne pourrez donc jamais nous délivrer de ce choléra?

La _poupée japonaise_ ne pleurait pas. Tant que l’on ne lui interdirait pas l’entrée de mes appartements, elle supporterait tout.

--Si je pouvais seulement me cacher dans ton lit, la nuit, me faisait-elle judicieusement remarquer, elle ne me tourmenterait plus. J’ai peur, peur, la nuit... j’ouvre les yeux aussi grands que si j’allais mourir.

--Hum? murmurai-je, tu as des façons d’arranger les choses sans consulter les gens qui ne sont pas précisément...

Je cherchais un mot très simple, qu’elle pût comprendre simplement, mais la _souris japonaise_ s’emporta, furieuse, comme jamais je ne l’avais vue encore s’emporter.

--Monmami ne dis pas! Monmami ne dis pas! (Elle hoquetait.) Je veux pas que tu dises ça!

J’étais médusé par cette minuscule femme, grandie tout à coup dans une liberté de favorite qui a tous les droits. Je la regardais, sincèrement anxieux de ce qui allait jaillir de cette petite bouche tremblante de colère. Crispant malgré moi mes mains fiévreuses dans les coussins de la fameuse couche de Don Juan, je pensais même à en envoyer un sur ce mince fantôme de mousmé noir et or, histoire d’étouffer un autre mot qui m’aurait abîmé ma chère idole enfantine.

--Non, c’est pas vrai ce qu’elle a dit à tout le monde. _Je suis une petite fille très propre._ Elle a menti, elle a menti.

Et toute rouge de sa confusion d’en avoir tant avoué, elle vint se cacher la tête dans ma poitrine. J’avais oublié complètement ce détail!

Robin, le chat de la concierge, eut des petits (parce que c’était une chatte), et on lui fit cadeau d’un de ces animaux qui fut cause d’une bien plus terrible aventure. Je la vis arriver, un matin, comme j’allais sortir pour déjeuner au restaurant, tenant relevés les deux pans de son petit tablier.

--Monmami, fit-elle tout bas, est-ce que tu veux me le garder... elle le cherche partout pour le tuer. Il est déjà bien malade.

Je rentrai vivement et on déballa le petit chat, la queue cassée, une oreille arrachée, miaulant pitoyablement. J’appelai Bernard en lui enjoignant de soigner cet animal... _ou de l’achever pour qu’il ne souffre pas plus avant_.

On m’expliqua le drame. Grand’mère avait déclaré qu’il lui salirait sa boutique et l’avait poursuivi... à coups de tisonnier, naturellement.

--Allons, décidai-je, il faut mettre un terme à son amour pour la propreté.

Et au lieu de gagner le restaurant où j’avais rendez-vous, je fis ce que je brûlais de faire depuis longtemps et qu’une dernière pudeur mondaine m’interdisait: je demandai audience à _l’antiquaire_.

Je trouvai le monstre trônant au milieu des dépouilles de toutes ses victimes et je saluai un peu froidement.

--Vous plairait-il, madame, de m’écouter? Pas ici, dans votre arrière-boutique.

Elle me regardait avec une étonnante effronterie, de ses yeux où semblaient s’extravaser deux gouttes de boue.

--Justement, ça se trouve bien, cher monsieur Dormoy. Je voulais vous causer aussi. Mais, n’est-ce pas, on n’est pas libre dans le commerce.

On passa dans la salle à manger, chambre à coucher, cuisine, et elle m’offrit un fauteuil de je ne sais quelle époque dont je n’usai pas parce que j’avais très peur de récolter des taches de graisse.

--Monsieur, commença-t-elle, avec le formidable aplomb de la tireuse de cartes qui a l’habitude de sonder les reins de ses clients avant d’exiger d’eux cinquante sous ou trois mille francs, je vois, par métier, à travers les murs, c’est donc pas la peine de faire des manières pour s’entendre une bonne fois. Vous êtes un homme riche, habitué à contenter vos caprices et vous pensez que l’argent peut tout acheter, aussi bien une boutique où vous voulez mettre une automobile en dépouillant une vieille femme de son gagne-pain qu’une pauvre enfant orpheline qui n’a plus que sa grand’mère pour la défendre. Monsieur Dormoy, _ma petite-fille m’a tout raconté_. C’est pas encore si grave que ça mais ça peut le devenir, surtout que cette mignonne n’est pas bien forte, étant née de parents perclus de la poitrine. Alors, voilà, il faut savoir ce que vous diriez à un commissaire de police si je vous traînais devant lui. Réfléchissez bien; des histoires comme ça, c’est l’honneur d’un homme quand ça se raconte dans un quartier. On vous a vu la faire passer par la fenêtre de votre cabinet de toilette, celle qui est là, juste en face de ma chambre. Quand on fait entrer les enfants par les fenêtres d’une maison c’est rare s’ils en sortent sans dommage et même qu’ils peuvent n’en plus sortir du tout! Je crois pourtant pas que vous puissiez être un _vampire_, vous êtes trop bel homme pour ça sans vouloir vous en faire compliment mais, un homme est un homme, c’est-à-dire pas grand’chose de propre. Alors j’ai de la méfiance. Zinette est dans une maladie de langueur qui est pas ordinaire.

Ce n’était pas le moment de s’écrier: «Le petit chat est mort!» avec l’accent de la Comédie-Française. Tout bon escrimeur que j’étais, j’avais oublié que la principale loi de la défense est la promptitude de l’attaque. Je venais pour protéger Zinette contre sa grand-mère et on me parlait, au contraire, de la protéger contre moi... jusque chez un commissaire de police? Zinette avait tout raconté... Quoi? La poupée, les perles?... Le témoignage des enfants? J’avais souvent entendu pérorer mon père à ce sujet. Même les plus probants s’entachaient de fantaisie. Une chimère de bronze les avait mordus? C’était vrai et c’était faux, selon la place qu’occupait la dite chimère dans la réalité de leur appréciation. Et puis, Zinette chez sa grand’mère, sans son costume d’idole japonaise, pouvait-elle être la même Zinette que chez moi où je l’entourais des égards dus au rêve somptueusement fou de mon amour?

Je tournais en cercles de plus en plus restreints autour de cette salle à manger, cuisine, chambre à coucher et je découvrais que, souvent, il y a l’influence du milieu, le doute ou l’effroi que peut nous inspirer le décor. Oh! cette pièce où régnait un désordre dont je n’avais jamais vu l’exemple, probablement parce que je ne descendais jamais dans les sous-sols de mon hôtel, jadis, ou que... je faisais venir les bonnes, les jolies soubrettes chez moi au lieu de monter chez elles! Ce désordre désespérant où tournait, éperdue et menacée du tisonnier, ma _souris japonaise_, tellement petite qu’elle ne s’y retrouvait point, la pauvre bestiole, et qu’elle y salissait sa jolie robe de neige! Là, un instrument singulier en tôle avec des bouches ouvertes comme une caricature de monstre, c’est-à-dire le fourneau, des casseroles éparses, des torchons qui étaient des vêtements à moins que les vêtements fussent des torchons, des détritus, dans une boîte, où l’on avait l’air de vouloir les conserver pour en obtenir une pourriture plus compacte, un petit lit d’enfant, si étroit, exhibant ses draps troués, douteux d’où s’exhalait une odeur surette, mon Dieu, pas trop désagréable, une odeur de _souris_, un peu de musc mélangé à on ne savait pas trop quoi d’humain, d’animal et de chatouillant les narines à vous en donner envie d’éternuer, puis ce formidable édredon rouge trônant sur le lit de la grand’mère, barrant le jour de la fenêtre donnant sur la cour et qui avait l’air de vous crier: on ne passe pas, je suis la barricade, molle mais épaisse, qu’on ne doit jamais franchir, _je suis la famille_!

Et par terre, c’était un carrelage immonde, boueux, depuis plus de vingt ans, où toutes les couches de cendres, de poussière, avaient fini par former un terreau, oui, du fumier solide sur lequel poussait ma fleur pâle condamnée à l’étiolement.

--Monsieur, insinua encore la tireuse de cartes, vous feriez bien de vous asseoir, vous allez vous fatiguer à vous promener comme ça en rond.

J’avais, en effet, l’habitude de tourner, moi aussi, mais jusqu’à ce matin-là j’avais pu tourner, mal ou bien, largement, dans de vastes cirques, chambres d’amour ou salons officiels, très entourés de fleurs, de décolletages savants et de mondanités élégantes vous dissimulant les pourritures sociales. Maintenant je voyais se restreindre le champ de ma prétendue liberté d’allures et se serrer autour de mon front la certitude, en couronne de fer, que je n’échapperais pas à mon destin.

Je m’arrêtai, je fis face au monstre et je dis, le ton rauque:

--Qu’est-ce que Zinette vous a raconté, madame?

Cela seul me semblait important. Après, je lui poserais l’autre question, la plus dangereuse de toutes: «_Combien?_»

--Oh! Monsieur Henry Dormoy, pas grand’chose, les enfants sont si menteurs! Mais elle n’a pu me dire que ce que savais déjà et que vous ne pouvez pas nier: c’est que ce n’est pas pour enfiler des perles que vous la gardez chez vous des après-midi pleines et que vous l’appelez _la souris chinoise_!

--_Japonaise_, madame, ne commettez pas cette erreur très répandue chez les femmes, même du meilleur monde, que la Chine ou le Japon sont identiques, au moins sous le rapport du bibelot. Et où voyez-vous le crime dans cette appellation!

Je tenais ma canne à deux mains en essayant de la plier un peu comme pour éprouver la résistance et la souplesse d’un acier nouveau, en escrime, et je songeais:

--Pourvu, mon Dieu, que je ne lui flanque pas une volée. Ça n’arrangerait certainement rien.

--Je n’y verrais point d’inconvénient, moi, si la petite n’en dépérissait pas de plus en plus. Elle geint toute la nuit, se plaint du froid, se plaint de la chaleur, ne mange pas et rêve, les yeux grands ouverts, qu’une grosse bête noire, une bête dont les dents très blanches ressemblent aux vôtres, cher monsieur, veut la dévorer.

Cette malheureuse phrase leva l’écluse de ma rage et le torrent passa bouillonnant, submergeant tout... Je ne me rappelle plus ce que je dis parce que je ne le savais même pas et que je parlais sans même voir _l’autre_ monstre dont les dents n’étaient vraiment pas blanches, elles, qui me regardait ahuri, effaré, cherchant des yeux, de ses yeux troubles, une issue pour se sauver au cas où j’en viendrais à la menacer. Dans le torrent, un peu trop capricieux de mon indignation, elle put démêler, cependant, que je lui reprochais des brutalités bien et dûment constatées par moi et les honorables locataires de la maison, dite _bourgeoise_, que nous habitions tous les deux.

--... Vous avez fermé si fort une porte sur la pauvre petite main cramponnée au chambranle que vous l’avez coupée comme à la hache... et vous n’avez pas pleuré toutes les larmes et le sang de votre corps, madame! Vous laissez cette enfant dehors et parce qu’elle a voulu rentrer au moment où cela ne vous convenait pas, vous l’avez estropiée. Oh! oui, vous ne l’avez pas fait exprès! C’est entendu.

--Ah! cria la mégère d’une voix s’étranglant, si elle vous a raconté ça, elle a de la mémoire, la gosse! Elle avait tout juste quatre ans et on avait beau l’envoyer jouer dans la rue, elle ne voulait jamais y rester, la vermine.

Un claquement sec. C’est ma canne qui casse. J’ai préféré tout de même ça, pour mon honneur d’homme, à la lever sur une femme de soixante-dix ans. Mais c’est mon amour, l’intrépide amour, qui vient de me conduire à la source même de la vérité. J’y bois le poison jusqu’à m’en rendre fou... et, oui, j’avoue, j’avoue que je veux protéger l’enfant, que je paierai ce qu’il faudra pour qu’on la mette en pension ou dans un endroit de campagne clair et sain où elle pourra essayer de vivre sans qu’on lui arrache les doigts ou les cheveux.

Je tremble sur mes jambes comme le cheval de course qui vient de dépasser le poteau. J’ai en effet dépassé toutes les bornes des convenances sociales. Je jette les débris de ma canne sur l’édredon rouge, cette mare de sang épais évoquant la douceur de la vie de famille et j’ajoute, les bras croisés, désormais très calme:

--Combien?

Elle a compris et elle n’est pas tout de même assez stupide pour ne pas préférer se compromettre à... ne pas transiger. L’ennemie du peuple c’est encore la fortune _acquise par des générations_, c’est-à-dire la fortune qu’on sait employer à propos parce qu’on y tient bien moins qu’à son caprice. Cette femme-là doit avoir quelque part une affreuse marmite, enduite de suie, puant intérieurement le graillon, où elle entasse des billets de banque dont elle ne se servira ni pour elle, ni pour la petite fille exténuée de privations... et mes billets de banque rejoindront les autres, sans profit pour personne!

Il est convenu que la _souris japonaise_ partira au printemps, bientôt, et que j’ai le droit de surveillance d’ici là... car je ne veux pas qu’on lui tende un piège quelconque pour me l’achever sournoisement.

--Monsieur Henri Dormoy, voudriez-vous me jurer une chose?

L’idée de faire un serment à cette femme-là me donne un mouvement d’involontaire gaîté. Mon cynisme me revient.

--Tous les serments que vous voudrez, madame... pourvu que vous ne m’accusiez pas d’un autre genre de tentative de corruption, car, enfin, vous avez des idées si singulières sur l’art de trier les perles fines que je me méfie. Voici bien longtemps que nous sommes en tête-à-tête et cette maison, si prude, va encore faire des suppositions. Que dois-je vous jurer? De ne jamais remettre les pieds ici?

--... De ne jamais révéler à personne que j’ai accepté votre argent. Trois mille francs, c’est une somme... Si ça se savait, monsieur Henri Dormoy, le propriétaire _m’augmenterait encore mon terme_ et, grâce à vous, ce misérable-là m’augmente tous les ans.

Ce n’est pas la peur d’être déshonorée par une histoire de chantage faite au protecteur de sa petite-fille qui la tourmente... C’est la terreur d’une augmentation de terme de la part du propriétaire.

--Je vous jure, madame, que je ne dirai jamais à personne ce qui vient de se passer entre nous... à moins d’être obligé de parler à un juge en cas de crime prémédité!

C’est pourquoi, mon cher avocat, je viens d’avouer le don de ces trois mille francs... seulement, le crime que je pensais prémédité... à ce moment-là, ce n’était pas le mien.

Quand je rentrai chez moi, je n’avais pas déjeuné encore et je demandai un bain tout de suite, sans vouloir manger le moindre morceau. Il me semblait que je sortais d’un égout.

--Bernard, videz un litre de verveine dans cette eau! Je viens de chez notre voisine, l’_antiquaire_, et je ne suis pas certain d’en revenir propre. Il y a sûrement des poux là-dedans.

--Bien, monsieur. Ça ne m’étonnerait pas pour les poux, alors, monsieur ferait peut-être sagement de ne pas recevoir aussi souvent la petite-fille de cette femme-là. Y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle en apporte, de son côté.

--Bernard, où voulez-vous qu’elle se chauffe, cette petite, puisque personne n’a le courage de s’en occuper...

--Monsieur n’a jamais eu d’enfant et ne connaît pas cette vermine-là. C’est... en caoutchouc, voilà mon opinion.

Bernard n’en démordra pas, puis, il m’apprend que le «_petit chat est mort_» (sans accent de la _Comédie Française_), il avait été trop maltraité et «il faisait dans tous les coins de la cuisine, monsieur». Ne serait-ce pas plutôt pour cela qu’on l’aurait achevé? Je deviens très pessimiste. La loyauté des gens de maison est tellement subordonnée à leurs commodités personnelles. Bernard ajoute, avec un sourire qui m’exaspère tout à fait:

--Ce petit de Robin, monsieur, on aurait pu le nommer _Robinet_, s’il avait vécu. Ça lui allait comme un gant.

Et il s’en va, très heureux de son mot.

Moi, je me sens très malheureux. Étendu sur le sofa de Don Juan, je subis la dépression qui suit toujours les grandes dépenses nerveuses. Ce que mon orgueil a souffert dans la cuisine de cette vieille femme, entremetteuse, vendeuse de chair humaine et tireuse de cartes transparentes, est inouï. Je me vois sombrer dans un océan de boue. C’est la goutte de liquide empoisonné qui est au fond de ses yeux qui déborde et submerge ma vie. Alors, j’en suis arrivé là, moi, le monsieur correct? J’ai failli rosser à coups de canne une dame âgée, dont l’âge seul, il est vrai, demeure respectable, mais dont je ne devrais même pas connaître l’existence. Comme j’avais raison de vouloir la faire expulser de cette maison bourgeoise! Et encore? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit d’y vivre, tout en déshonorant un fronton de style Louis XV? Est-ce qu’elle est beaucoup plus gênante, au point de vue social, que mon père, le magistrat intègre qui a déshonoré une prétendue jeune fille et me l’a fait épouser? La morale...

--Ah! la morale, il n’y en a pas... ou c’est seulement ce qui est beau, ce qui est propre et si je me domine moi-même jusqu’à la hauteur de l’impossible, j’ai raison.

J’ai crié ça presque tout haut et voici qu’une petite main, une patte de souris, se glisse dans mes cheveux, me communique un frisson étrange qui est à la fois de la joie et de l’horreur.

Elle est entrée, la _souris japonaise_, et elle a glissé, en tournant, dans les chambres jusqu’à moi. Elle est là. S’imaginant que je dormais, elle n’a fait aucun bruit. Elle s’est mise à jouer silencieusement toute seule. Elle s’est habillée, a drapé son minuscule kimono noir et or qu’elle va chercher dans un coffre qui s’ouvre à sa taille car elle ne pourrait atteindre aucune armoire et ne peut pas tourner une clé avec ses mains frêles, ni tirer un tiroir. Elle a fouillé dans le sac de peau de suède qui est mon gant, a pris son fil de perles et l’a attaché à son cou, puis elle a fait elle-même le chrysanthème roux avec ses cheveux, parce qu’elle a une science mystérieuse, déjà, des pratiques de l’éternel féminin. Elle est la plus extraordinaire miniature d’une princesse de féerie. Je la regarde ahuri, presque craintif:

--D’où sors-tu?

Elle répond, de son timbre grêle, un peu fêlé, un petit grelot d’argent qui aurait une secrète _paille_.