Part 8
--Voyons, chère madame, tout est en bonne voie. Le lit est fondé. Nous n’allons pas le... défaire, je pense? A la rentrée nous l’installerons définitivement. Ce n’est pas en été que les petits nouveau-nés sont malades? Hein?
--Ah! taisez-vous, dit-elle d’une voix sourde, ne parlez pas comme cela des enfants puisque vous ne savez pas ce que c’est. Moi c’est ma vocation d’y penser, de prévoir leurs misères et aussi de travailler pour eux! Mme Dormoy n’a pas d’enfant et elle doit bien en souffrir. Suis-je indiscrète en vous demandant si c’est par principe...
Elle dispose devant moi un goûter qui devait être servi pour quatre.
--Aucune indiscrétion. Ma femme et moi nous ne voulons pas risquer un second malheur. (Je prends un ton de circonstance.) Il y a déjà longtemps, au début de notre union, un nouveau-né qui n’a même pas été malade parce qu’il n’a pas vécu...
Ce que je raconte là sent le sacrilège, mais je cache mon émotion de circonstance en mangeant des tas de petites choses sucrées, poivrées, parfumées et en buvant de l’Asti que j’adore. Je me grise un peu. Mme de Vailly devient rêveuse.
--Qu’est-ce que vous pensez de la Feuillangère, monsieur Dormoy? Croyez-vous qu’il continuera ses dons annuels. C’est un garçon, lui. Les enfants, ça lui est bien égal.
--La Feuillangère s’est inscrit parce qu’il est amoureux de vous!
--Naturellement. Vous ne serez jamais sérieux. Il vous l’a dit?
--M. Despaux-Larrier s’est inscrit parce qu’il vous désire...
--Ah! assez, et, vous allez, bien entendu, vous inscrire... sur la même liste?
--Non!
J’ai levé la tête, secoué mes cheveux et je la regarde en face. Assise près de moi, sur le même canapé bas, elle reçoit ça dans la figure, et comme c’est au fond, une très grande dame, son orgueil se cabre parce que l’hommage mondain lui est dû, sous n’importe quelle forme qu’il puisse se présenter. L’amour, de ses aïeules à elle, n’a jamais été qu’un baise-main, quant au devoir... Je revois vaguement... le pain rassis qu’on a dû lui faire manger dans son ménage! Elle tient au baise-main, pourtant.
--Décidément, vous serez impertinent jusqu’à la correction, vous?
Je me rapproche. J’ai mon plan. Il est effarant sous le rapport de la stratégie de salon, mais ce la Feuillangère fut un idiot. Je me charge même de le lui prouver tout de suite.
--Voulez-vous m’écouter, jolie madame aux yeux en fourrures? Je suis, en effet, un impertinent correct, quand le sujet en vaut la peine. Être amoureux, vous désirer? Perdre son temps... et votre estime. Vous êtes une très honnête femme. Ça se voit, ça se respire et votre merveilleuse beauté saine est comme le parfum violent de votre vertu. Vous n’avez pas eu d’amant et vous n’en aurez jamais... à moins...
Elle me regarde, rejetée en arrière, contre des coussins orange et ses cheveux noirs y font, dans l’ombre du petit salon, une tache d’encre presque violette. Elle a rougi, pâli, ses yeux papillotent comme sous un coup de magnésium.
Il est clair qu’elle est en train de se tâter pour savoir si elle appellera le maître d’hôtel!
--... A moins que quelqu’un, plus fort que votre volonté et plus adapté à votre genre de tempérament, vous dise loyalement: voilà ce que je veux en vous souhaitant. Voulez-vous?
J’ai songé que le _veux-tu_ n’était pas en situation.
--Oh! Henri Dormoy, vous êtes un monstre, le plus redoutable des monstres, murmure-t-elle en regardant la porte.
Je vais à cette porte et je l’ouvre toute grande, sur un vestibule, d’ailleurs, désert.
--Maintenant, madame la marquise de Vailly, voulez-vous?
J’ai mis un genou en terre et je tiens ses mains jointes dans les miennes. Je la regarde de bas en haut sans lui permettre de se dérober à la fascination parce que je glisse mes yeux par la fente de ses paupières mi-closes. Ah! les beaux yeux! Si elle voulait, seulement, me laisser baiser cela, rien que cela? Comme ce serait exquis... et pas chaste du tout.
--Laissez-moi, Henri, je vous prie de me laisser. On peut entrer. Vous êtes complètement fou.
--Alors? Dois-je refermer la porte?
--Oui, et vous taire.
Je referme la porte _à clé_. Double tour. Le domestique viendra dans une heure pour enlever la collation et encore... si on le sonne. Quant aux actionnaires, rien à craindre. Je commence à m’amuser prodigieusement. Je me tais puisqu’elle me l’a ordonné. Je la force à boire dans ma coupe et à manger des gâteaux que je lui mets sur la bouche avec mes dents. Je ne dis pas un mot et je ne lui accorde pas une protestation. Elle rit, elle pleure, elle étouffe, elle ne sait plus du tout si elle est à une réunion d’actionnaires ou dans le lit d’une nouvelle épousée...
Quand elle est plus calme, je l’entends qui murmure ceci, textuellement:
--Ah! Henri, mon bien-aimé, je vais demander à Dieu qu’_il_ vous ressemble... seulement promettez-moi de ne jamais revenir _ou je ne réponds pas de ma vertu_!
Ça m’ennuie toujours qu’on me pose des conditions, mais puisqu’il s’agit d’une honnête femme...
... Oh! L’aventure! La bonne aventure, la belle aventure!... Je suis sorti, ce soir, pour me rendre à un concert. C’est un soir d’hiver morose, pluie fine, pavé gras. J’ai horreur de la musique parce que c’est une _briseuse d’énergie_ et puis parce que les femmes l’aiment. Où elles sont il ne peut y avoir que moi. Je suis obligé à cette corvée parce que j’ai promis à l’une de mes belles amies d’aller l’entendre chanter. Elle chante mal, d’une manière prétentieuse, mais elle a d’assez beaux bras. Il doit y avoir aussi un numéro de danse, une débutante. Enfin, je vais m’ennuyer copieusement. J’arrive pour le numéro de mon amie et je dois subir ses roulades. C’est très curieux cette impression glaciale qu’elle me verse. La salle est peu garnie, surtout mal, billets de faveur prodigués à des filles de concierges qui sont toutes musiciennes, naturellement. Je songe que je dois reconduire cette dame, la voiture est commandée pour minuit. Je bâille sous mon gant et je ronge la petite pomme de jade qui termine ma canne. Entamer du jade? Exercice dangereux! Cette grande salle stupide avec ses tuyaux d’orgues dans le fond, ses murs blancs de maison de santé, son estrade où poussent des arbres-pupitres et son décor, en chaises de bois courbe, qui ressemble à la terrasse d’un café où on ne boirait pas, me tourne le cœur... et, en outre, je suis en _habit_, alors que tout le monde est n’importe comment! Les amies ont ceci de terrible, c’est qu’elles pensent toujours que votre... caresse doit s’extérioriser en des gestes non appropriés. Cette femme qui chante par accident n’a pas besoin que je l’accompagne... au moins au piano? Je suis très poli. Je lui ai dit: je ne suis pas musicien. J’aime le bruit du grand vent dans les feuilles et je n’entends rien à son imitation, signée ou pas signée de noms connus, anciens ou modernes, alors, il ne faut pas risquer de m’exaspérer. Seulement, elle m’a répondu qu’elle ne chanterait pas bien si je n’y étais pas. Je suis venu et je ne peux pas m’empêcher de songer à ce que ce pourrait être en mon absence!
Les gens s’en vont. Je regarde ma montre: 11 heures: j’appelle une ouvreuse, et je la charge, moyennant finance, d’aller prévenir Mme X... qu’une voiture l’attend à la sortie. Moi, je ne peux plus y tenir! Qu’il pleuve ou qu’il neige... Tiens! la danseuse! Je l’aperçois parce que, un projecteur la suit et ce rayon lunaire, dans cette immense salle d’opérations de chirurgie musicale, me fait l’effet d’éclairer une agonie. Elle est toute petite: un rat, peut-être seize ans. Elle danse de tout son cœur, elle danse pour elle car elle n’a pas encore la prétention des étoiles qui _sabotent_ le travail quand le public ne donne pas. Je prends une lorgnette et je regarde. On n’a tout de même rien inventé de mieux que la danseuse pour réjouir les yeux d’un homme. La musique, ici, n’ajoute même rien à la beauté du geste si harmonieux qu’il en est sonore et fait vibrer la chair du spectateur comme s’il frappait sur un autre gong, à l’unisson.
Elle danse sur une estrade, sans autre décor que (je les ai comptées) quarante-six chaises vides, en bois courbe, rangées face au spectateur, les sièges de l’orchestre qui joue les grands morceaux aux matinées d’abonnements. Pour ce petit morceau de femme il y a un violon et un piano, en sourdine. Le projecteur s’éteint. Je file aux coulisses, à contre-courant du flot des spectateurs qui sont moins serrés que les chaises vides, mais au moins tout aussi aveugles. J’arrive à sa loge avec la certitude du chasseur assuré de trouver l’oiseau encore au nid. Quant à la chanteuse, elle doit rouler dans mon coupé en réfléchissant aux étranges dispositions de mon esprit pour la musique vocale.
--Mademoiselle?
Je salue respectueusement et je demeure un brin embarrassé. Il y a une mère!... La loge est étroite, sale, enfumée par un horrible petit poêle à pétrole. La glace est striée de noms et de paraphes. Une chaise, de la famille des quarante-six, en bois courbe, supporte un très vilain manteau garni de fourrure fausse. On y voit crument le dénuement de ces deux femmes à cause de ce papillon de gaz qui les incendie. La mère est quelconque, très effacée de visage, elle doit être malade, ses yeux clignent douloureusement. La fille paraît encore plus jeune que sur la scène; elle est restée en jupe de tulle, maillot et corselet. C’est jaune et noir et cela ressemble à la robe d’une guêpe dont la petite a la taille. Elle est très jolie mais d’expression tellement désenchantée! Au compliment banal que je lui offre comme on offre une fleur... à quelqu’un qui a faim, la mère me répond:
--Si c’est pas malheureux! Ils n’ont même pas rappelé, même pas applaudi. Et nous venions pour un directeur d’agence qui était dans la salle. On ne l’a même pas laissé entrer ici, ou il s’est sauvé quand il a vu toutes ces pannes.
--Mon Dieu, madame, c’est _moi_ et vous voyez que j’arrive à temps!
Je souris. La petite, ébahie, se met à rougir comme un coquelicot. Je suis certain qu’elle devine que je mens.
--Oh! monsieur... (et elle se dresse sur ses pointes). Est-ce que je vous plais? C’est mon début depuis l’école! Je vous en prie?... engagez-moi. Maman deviendra folle, si ça doit continuer. Je peux faire tous les numéros de music-hall, vous savez, et je n’ai que seize ans. Je ne suis jamais fatiguée.
Je suis inquiet parce que, justement, je suis en train de jouer au détournement de mineure. Comme elle est blonde! On dirait du miel.
--Si nous allions d’abord souper, on causerait ensuite.
La mère s’emporte.
--Ah! ça, non et non! Je connais l’antienne! Vous allez d’abord faire la cour à ma fille et puis vous vous conduirez comme _l’autre_, vous la planterez là sans aucun engagement... parce qu’elle ne voudra pas faire ce que vous voudrez. Tiens, Clémentine, allons-nous-en. Nous allons manquer notre omnibus!
La petite Clémentine est pourpre. Elle va pleurer.
--Madame, dis-je très froidement, je suis vraiment en situation de protéger votre fille, mais si vous voulez qu’on ne lui fasse jamais la cour, ne la montrez pas en maillot sur une scène parce que le procédé n’a pas toute la pureté d’intention désirable. Dois-je me retirer?
--Maman?
Elles se consultent. La mère se révolte.
--Écoute, maman, tu vas prendre mon manteau parce que moi j’irai en voiture, certainement, je n’aurai pas froid et puis... à la grâce de Dieu! Monsieur a l’air si comme il faut. Je n’ai pas peur de lui.
--Je vous remercie, mademoiselle, de la bonne opinion que vous avez de moi, aussi je vais faire mon possible pour la mériter. Priez donc madame votre mère de venir avec nous?
Je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais je suis emporté par une secrète émotion intraduisible. Ces deux femmes ont également faim.
La mère est ridicule. Elle me rendra ridicule. Tant pis! La petite me serre les doigts à m’en griffer. On a l’impression de sauver un chaton qui se noie. C’est atrocement délicat et excitant. Pour comble de malentendus, comme la dame chanteuse n’a pas pu découvrir ma voiture ou, dépitée de ne pas me voir dedans, a fui en un fiacre vulgaire, voici que le garçon de salle, chargé d’éteindre, entre en demandant si le monsieur _en habit_ (il n’y en avait donc qu’un?) est bien Henri Dormoy, parce que son cocher le réclame à tous les échos.
Mon cocher a horreur, lui, de la pluie. Les deux femmes sont terrifiées, ça tourne au drame de l’_Ambigu_. L’enlèvement de Mlle Clémentine par le _Fils de la Nuit_.
--Un peu de courage, mademoiselle, lui dis-je à l’oreille. Il n’y a que le premier pas qui coûte... et puisque vous allez le faire en présence de madame votre mère!
Je l’enveloppe de mon pardessus qui est une pelisse de loutre sans manches et je la drape de mon mieux, parce que son costume rutilant va faire loucher M. Pierre, un cocher prude.
--Monsieur, moi, je m’oppose. Je ne vous connais pas et vous allez compromettre ma fille, déclare cette mère aussi prude que mon cocher, mais qui m’impatiente bien davantage.
--Alors, madame?...
--Alors? Voilà. Je vous demande, _pour la peine_, de lui obtenir un engagement et de la lancer chez les journalistes.
--Vous ne venez pas souper avec nous.
--Non, monsieur. Ce n’est pas la place d’une mère.
Elle profère cette phrase avec un réel sentiment de dignité.
--On ferme! ajoute sentencieusement le garçon de salle qui écoute ce colloque sentimental et me servirait de témoin en justice tellement il est scandalisé.
Je prends la mère par l’épaule, dans l’obscurité des coulisses.
--Mettez ceci dans votre sac à main. Moi je veux que vous soupiez. C’est à cette seule condition que j’enlève votre fille. Allez donc l’attendre chez vous, car elle y rentrera au jour, je vous en donne ma parole. Adieu, madame, et ne me remerciez pas. Il n’y a vraiment pas de quoi.
Elle se sauve. J’ignore si sa joie est aussi grande que sa honte. Toutes les lumières sont éteintes.
Dans la voiture, le chaton s’étire parce qu’il a chaud et ronronne:
--C’est bon d’avoir des fourrures. C’est de la loutre, la pelisse? Et la couverture, de l’ours noir, n’est-ce pas, monsieur? Vous avez donné de l’argent à maman, je l’ai entendu.
--De quoi vous mêlez-vous, sacrée gamine!
--Vous êtes bien gentil. La première fois ça n’a pas marché parce que c’était à moi que le monsieur voulait donner des sous.
--Et vous n’en vouliez pas?
--Bien sûr que non. Ce n’est pas moi qui fais la cuisine, chez nous! (Elle rit.) Moi, je ne sais que danser (elle se penche, me regarde à la lueur de la petite lampe de voiture, avec de vrais yeux d’étoile). Et puis, pas besoin que vous m’en donniez, vous m’avez plu, là, tout de suite. De quelle agence êtes-vous? Mentez pas.
--_Eros et Cie._ Celle qui procure au monde entier toutes les jolies filles de votre espèce.
... Elle est restée huit jours chez moi, servie comme une petite reine par Clara qui lui souriait tristement et empêchait ma femme de deviner sa présence.
Mon cher avocat, voici, entre plusieurs autres aventures, la dernière, celle qui terminera la liste parce que je ne veux pas vous fatiguer mais vous offrir, de la gerbe, les fleurs vénéneuses pour que vous en puissiez faire des analyses, que vous en distilliez le parfum à telle destination psychologique ou médicale qu’il vous plaira de les fournir. Ce que je cherche, en vous racontant ces histoires un peu lestes, c’est à vous donner un aperçu de la morale dont je suis capable de me servir pour mon usage particulier. Je ne suis pas un malhonnête homme mais un _cynique_. Je n’ai pas du tout la réserve du bourgeois ordinaire, qui agirait probablement de la même façon, s’il pouvait, mais qui s’arrangerait pour ne pas risquer la cour d’assises. Moi, je suis mon désir, je vais jusqu’au bout et je paie la note. C’est à vous de voir si je dois payer de ma tête mes folies, dont quelques-unes sont des actes de haute sagesse pour un homme de ma trempe. Oui, je sais bien. Il y a la loi commune! Avez-vous le droit de juger _un crime dit passionnel_ selon la loi commune?
Ce soir-là, par hasard, j’étais resté au salon avec Lucienne et je lui tenais compagnie en discourant sur ce qu’elle appelait mes aventures dangereuses.
--Vous vous ferez tuer par un mari ou un amant, grondait-elle maternellement en présentant ses mules au feu flambant de la cheminée.
--Vous parlez comme Clara, ma chère amie, qui met ça, naturellement, à la troisième personne: monsieur court à sa perte, soupire-t-elle quand elle m’habille pour ces sortes de fêtes qui lui font, chaque fois, l’effet de son propre enterrement.
Lucienne ne sourcilla pas. Elle s’habituait à tout et par une incompréhensible lâcheté finissait par tout accepter. Elle n’avait jamais eu de sens moral mais je crois bien qu’elle ne possédait même plus de sens tout court. Cette femme, si voluptueusement passionnée, après le redoutable accident de ses couches était devenue sage ou indifférente peu à peu à ce qui lui était si cher, autrefois. Elle ne vivait que par le souvenir ou le tourment cérébral de ma présence, poison qui l’enivrait.
--Pourquoi continuez-vous à vous servir de cette fille, Henri? Un valet de chambre bien stylé...
--Horreur des hommes dans l’intimité! Et puis ils sont maladroits.
Lucienne eut un sourire équivoque, elle passa vivement à un autre sujet:
--Vous savez que M. de la Feuillangère me fait la cour? Est-ce que ça aussi, c’est dans vos projets de... vengeance?
--Moi, je ne veux pas me venger. J’attends... que vous vous décidiez vous-même à choisir un autre époux, sinon un autre amant. Le divorce est votre salut. Puisque vous ne voulez pas? Je m’incline.
--Prendre un amant? Non... Ça ne me plaît pas. Peut-être un mari qui serait très doux.
--Oh! alors, choisissez La Feuillangère. Il ne viole personne, lui. Il est bien élevé et de plus il a un nom, comme l’abbé Armand de Sembleuse, à coucher dans un rez-de-chaussée du _Petit Journal_. Les femmes ont un faible pour l’armorial. C’est même une faute de goût de leur part... au moins en amour où le moindre palefrenier ferait bien mieux leur affaire.
--Enfin, Henri, qu’est-ce que vous aimez?
--L’impossible! L’absolu!... Je cherche la passion qui vous jette à genoux pour toute la vie, une passion qui les contienne toutes et dont on ne puisse pas rougir en face de son miroir.
--Et vous avez trente ans! Rien ne pourra donc vous assagir.
--Si vous n’aviez pas tué votre enfant, dis-je d’une voix plus sourde en me rapprochant d’elle, j’aurais eu cette sagesse-là, c’est-à-dire un but à m’offrir. Créer un cœur dans une chair m’appartenant et le garer, par l’éducation, de tout ce que j’ai enduré trop jeune...
Elle détourna les yeux, laissa pendre son bras blanc où les bijoux traçaient leurs signes de feu, reflétant les flammes de la cheminée.
J’étais debout, tout près d’elle. Je la sentais souffrir à crier, j’eus un mouvement de pitié et je me penchai sur ce bras abandonné comme celui d’une morte, je lui pris le poignet et l’élevai jusqu’à mes lèvres, au-dessus de sa tête, je mis des baisers lents à l’endroit de la saignée, où le sang formait comme une fleur encore plus mauve que rose à cause du réseau des veines. Elle ne bougeait pas, sachant très bien qu’elle n’avait pas autre chose à espérer qu’une cruauté inédite.
--Imaginez, ma chère, que M. de la Feuillangère vous fait la cour.
Elle me souffleta, ma foi, assez vigoureusement, mise debout par l’affront que je faisais à sa réelle fidélité.
--Merci! Je n’attendais pas moins de madame Lucienne Dormoy! avouai-je en riant de bon cœur.
Comme elle se tordait les mains silencieusement, Clara entra et dit d’un accent très ému:
--Un chasseur de cercle est là qui demande à parler à monsieur personnellement.
--Ah! de quel cercle? Il est dix heures. Je ne dois pas sortir. Alors, quoi, faites-le entrer si c’est de la part de M. de la Feuillangère. Quand on parle du loup... soufflai-je.
On vit pénétrer, leste et sournois, un petit garçon en uniforme vert sombre, liseré de jaune, sa casquette à la main où l’on déchiffrait le nom d’un grand palace. A cette époque il n’y en avait vraiment qu’un à la mode et c’était celui-là.
--Monsieur Henri Dormoy?
--Que me voulez-vous?
Il regardait ma femme avec une sorte d’effroi religieux.
--Allons, donnez-moi cette lettre.
Je lus. C’était un court billet en anglais, d’une grande écriture large, impersonnelle, mais qui ne laissait aucun doute sur ce que l’on me voulait.
Je savais un peu d’anglais pour le parler, pas pour le lire. Je tendis le billet à ma femme.
--Voulez-vous me traduire ça, vous qui connaissez mieux cette langue que moi?
Elle lut à voix basse:
«Quelqu’un qui vous a vu et à qui vous plaisez, voudrait causer avec vous en prenant le thé sans cérémonie. Ne lui refusez pas ce petit morceau de joie.»
On ne pouvait pas autrement traduire la phrase enfantine de la fin.
--Henri, supplia ma femme, n’y allez pas. Ce n’est pas même signé.
--Oui, mais, justement, c’est l’aventure _anonyme_ et elle manque à ma collection. A demain, Lucienne, si c’est aussi convenable que le billet, je vous raconterai.
--Il y a une voiture de l’hôtel à la porte de monsieur, annonça le petit groom en disparaissant comme une muscade.
Je le suivis.
Clara, passivement, prépara ma toilette de soirée, sans cérémonie. Elle aimait encore mieux ça que me voir en tête à tête conjugal.
Le petit chasseur ne disait rien. Moi je fumais en m’assurant que mon revolver avait passé de la poche de mon pardessus dans celle de mon pantalon. J’étais un peu gêné de me trouver dans une voiture ne m’appartenant pas, mais après tout, elle n’appartenait pas non plus à la dame.
--Est-ce qu’elle est jolie? demandai-je laconiquement au jeune monstre vert crapaud.
--Monsieur m’excusera, mais je ne l’ai pas vue. Chez nous, c’est plein de noms étrangers, et il y a tous les genres de princesses.
Arrivé, le petit personnage me mit respectueusement dans un ascenseur fleuri d’orchidées, pressa un bouton, puis m’abandonna à mon heureux ou malheureux sort. Une idée folle me traversa l’esprit. Je pensais au mari de madame de Vailly qui, ayant peut-être obtenu un aveu tardif au sujet de sa descendance, maintenant âgée de quelques années, concevait peut-être le fatal projet de me brancher, haut et court, à son arbre généalogique.
Un très correct valet de pied me conduisit à l’appartement de l’étrangère, banalement somptueux comme tous ces appartements-là, et s’effaça sous des portières lourdement retombantes.
Je restai immobile, le cœur étrangement battant, devant une grande jeune femme, anglaise ou américaine, couchée sur un divan, sa table à thé, l’inévitable _Chine_ ou _Ceylan_, servi à côté d’elle, selon le sans cérémonie annoncé. Cette femme me sembla très jeune; pourtant l’assurance de son regard, bleu sombre, le dédain de sa lèvre couleur de cuivre rouge, ses cheveux blonds, coupés à la Stuart et la longue ligne droite de son corps moulé dans une dalmatique de velours de Gênes rose et argent, la faisaient particulièrement hardie, plus vieille.
--Voilà, pensai-je, une dame qui ne doit pas être tendre et savoir furieusement ce qu’elle veut. C’est un animal d’une fort belle race, mais qui me fait peur.