Part 7
Et je lui tendis le mien, après en avoir secoué la cendre.
Elle eut un peu de rose à la naissance du col et cela lui monta en aurore jusqu’aux joues. Elle puisa dans le coffret, attentive à faire craquer chaque cigare sous ses doigts habiles, très soignés, sans une bague, et elle soupira:
--Monsieur veut me montrer sotte. Je ne saurais pas.
C’était un langage si neuf pour les blasés de l’assistance qu’il y eut un murmure d’indignation.
--Mon enfant, dit le gros Despaux-Larrier, vous avez un maître vraiment féroce. Je vous remercie pour... l’intention et voici pour le cigare:
Il lui tendit un billet de cinq cents francs. On haletait.
--Monsieur est bien bon, mais les cigares sont à monsieur Henri, et je n’ai pas le droit de les vendre.
Le malheureux avala de travers une coupe emplie d’un liquide chaud qui lui fut versé par mon valet de chambre complètement désemparé et qui essayait d’une diversion.
--Je vous permets d’accepter, Clara. Je ne vous donne jamais rien de ce genre, mais ce n’est pas une raison pour vous en priver.
La Feuillangère me donna, lui, un coup de coude en grondant d’une voix frémissante d’agacement:
--Dormoy, vous allez si loin que j’ai envie de vous rappeler à l’ordre. Voyez-vous votre femme tombant au milieu de cette... parade!
--Mon cher ami, ça l’étonnerait moins... que le pari. Clara, continuai-je imperturbablement et comme si je m’adressais à un joli chien savant pour le préparer à un nouvel exercice, j’ai dit à ces messieurs que vous aimiez follement les parfums... naturels et que vous ne tolériez que ceux-là dans votre corsage. Quelle est l’odeur de cette nuit? Voulez-vous me l’apprendre, puisque je l’ignore?...
La riposte partit comme un jet de vaporisateur et me chatouilla le visage en dépit de mon air flegmatique:
--Monsieur est donc si pressé!
Et elle soutint l’insolence de tous les regards avec un sourire terrible qui mordait le mien.
Clara ne redoutait autour de moi que les femmes. Sa jalousie, soigneusement cachée, lui aurait fait commettre des crimes pour afficher son humble amour. Depuis longtemps elle cherchait l’occasion de crier à n’importe qui: _je lui appartiens_. Je savais cette manie presque maladive et qu’elle n’aurait jamais osé satisfaire sans mon autorisation. Hélas, j’en abusais parce que je me détachais d’elle, justement. Ce n’était qu’une servante, après tout, le type idéal de la femme d’amour, l’animale par excellence mais... ma fringale s’apaisait. Je rêvais l’aventure.
--Alors... dis-je froidement après deux minutes d’angoisse où l’on vit passer le joli visage par toutes les nuances de la plus poignante anxiété, il me semble que vous me faites attendre?
Elle se dressa sur les pointes, les prunelles extraordinairement dilatées, regardant son maître comme on regarderait la mort en face, et d’un geste merveilleusement chaste elle abattit la bavette de son tablier de dentelles, ouvrit son corsage d’où s’échappa toute une jonchée de narcisses. Ce fut à peine si on put entrevoir la merveille de ses seins tenant ferme et boutonnés de corail à sa poitrine comme une cuirasse de velours blanc.
Elle ne portait point de corset.
--Pourquoi m’avez-vous obéi, Clara? lui dis-je d’un ton sévère et que voulez-vous que pensent ces messieurs d’une créature aussi peu maîtresse d’elle?
--Que je suis la vôtre, monsieur Henri, ce qui vous fera peut-être honte... mais, moi, du moment que monsieur le permet...
Et elle se retira dans une ondulation des hanches d’une insolence véritablement superbe.
Personne ne parlait, personne ne buvait et l’on ne songeait plus qu’au vestiaire... où on pourrait peut-être la retrouver en reprenant son pardessus.
Ce fut notre dernière nuit d’adultère sous le toit conjugal, et si Despaux-Larrier perdit son pari, plus tard, il offrit sa fortune, me dit-on. Quant à ce charmant Paul de la Feuillangère, il me gratifia d’un coup d’épée dans le bras, en séton, pour m’apprendre la courtoisie que nous devons aux filles qui nous servent avec fidélité, une race de domestiques de plus en plus rare. Au fond, je ne l’avais certainement pas volé... à l’étalage de mes très vilains sentiments. Cela ne fit qu’augmenter notre mutuelle sympathie et mon désir de perfectionner mon tir.
--Vous êtes un monstre! déclara-t-il en riant lorsque cette affaire fut terminée à notre entière satisfaction.
--Oh! vous n’êtes pas le premier à vous en apercevoir.
--Ni _la dernière_! ajouta-t-il sans aucune équivoque, car c’était bien le garçon le plus sain de tout notre milieu.
Au lendemain de cette histoire il y eut un entrefilet dans un quelconque journal amusant. On m’accusait d’avoir montré des marionnettes, genre Karagueuz, dans le boudoir d’une princesse turque. On fumait de l’opium et des nègres, seulement vêtus d’un pagne, servaient des sorbets à la rose.
Reproduit vingt fois, l’écho finit par se rapprocher de la réalité: on m’accusait, dans la dernière coupure, d’avoir fait se déshabiller une actrice de café-concert, en costume de soubrette, dans _ma garçonnière_. Les allusions devenaient transparentes comme des cartes.
--Ah! non, criai-je en jetant le journal sur la table du salon où Lucienne, de son côté, feuilletait des revues. Je ne vais pas tolérer ce mot-là. Ils rectifieront, voilà tout.
--Quel mot? interrogea ma femme, tressaillant parce que j’étais vraiment en colère.
--Imaginez, ma chère amie, qu’un idiot de journaliste prétend que j’ai une _garçonnière_, moi, un homme marié...
--... Eh bien, fit-elle raillant et tremblant de tous ses membres, cela me semble indiqué pour un homme marié qui veut coucher ailleurs que chez lui?
--Mais, pas du tout. Vous ne comprenez pas. On prétend que cette _garçonnière_ est ici, à mon domicile légal... c’est une infraction à la loi de la plus élémentaire politesse. On n’installe pas une _garçonnière_ dans la maison qu’on habite avec sa femme. Je ne leur passerai pas un pareil manque d’usage. Donnez-moi tout de suite de quoi leur écrire.
Et quand j’eus terminé ce billet un peu stupéfiant, elle se mit à le lire par-dessus mon épaule:
«Monsieur le rédacteur de l’_Écho mondain_:
«Votre renseignement est complètement inexact: ma _garçonnière_ ne peut en aucune façon être située telle rue, tel numéro, puisque madame Lucienne Dormoy, ma femme légitime, habite, avec moi, telle rue, tel numéro. Je n’ai aucune _garçonnière_ et je vous prie de le publier. Quant au reste de l’article, il me paraît aussi stupide que vraisemblable.»
--Henri? soupira Lucienne, je vous remercie malgré le mot de la fin.
--Ne me remerciez pas, Lucienne, il est tout naturel que je fasse respecter votre nom puisque c’est le mien.
--Henri! Henri! Prenez garde! Le désespoir d’un amour méconnu peut me conduire... jusqu’à la vengeance amoureuse la plus facile: vous tromper... en dépit du nom que je porte.
--Facile? dis-je en la regardant de travers. Mais c’était trop odieux et je ne fis que l’effleurer de cette injure: la trouver toujours aussi laide, car ce n’était point tout à fait exact.
--Non, chère amie, ajoutai-je, vous ne ferez pas cela parce que vous m’aimez toujours, d’abord, et qu’ensuite vous avez la province dans le sang. Il est fort compliqué de devenir aussi parisienne. Nous avons à peine cinq ans de mariage. Attendez la trentaine. Reposez-vous de vos couches qui furent, paraît-il, douloureuses au point de vous abîmer... sensuellement parlant, et quand vous aurez retrouvé tous... vos moyens, alors... nous divorcerons.
--Jamais, Henri, jamais! J’ai commis des crimes pour vous obtenir. Je vous garderai, malgré vous, malgré moi... dussé-je en arriver à l’amour platonique! Qu’est-ce qui vous a dit que mes couches?...
--C’est votre femme de chambre.
--Oh! cette fille... je finirai par la tuer.
--L’amour platonique... mais vous avez eu le cri du cœur, ma pauvre Lucienne?
--Comme vous, n’ai-je pas été à l’école de l’abbé Armand de Sembleuse?
Un instant, j’envoyai au plafond ma fumée dans un affreux silence. Des roses, sur une console, pleuraient mollement leurs pétales, une douceur régnait autour de nous, une douceur faite de toutes les morts consenties, de tous les renoncements, de toutes les tortures de tous nos sens. Roulé dans le divan bas où je fumais, enseveli dans la tombe de mon luxe de femme à jamais prostituée par une autre femme, _l’amie de pension_, je songeais à mon cœur écrasé pour lui fournir le parfum préféré de sa couche conjugale. Elle dormait avec mes mouchoirs, avec mes vêtements de nuit et c’était Clara qui les dérobait à mon cabinet de toilette ou dans ma salle de bain. Je savais. Je tolérais. On me racontait.
--Lucienne! soufflai-je en m’étirant les bras, les mains tordues. Pourquoi diable ne vous décidez-vous pas à m’assassiner? Vous me rendriez tellement service.
Elle était à genoux, près de moi, derrière le coussin qui me soutenait la tête et je voyais, dans un miroir de Venise, devant moi, qu’elle embrassait mes cheveux si discrètement, que je n’aurais jamais pu le croire si je ne l’avais constaté.
--Non, Henri, je vous aimerai jusqu’à la fin de votre mère, heure où je sais que vous aurez alors la force de me répudier, car vous n’aurez plus peur de moi... pour elle.
--Qui donc vous a dévoilé cela, Lucienne? grondai-je avec un douloureux frisson.
--_Votre femme de chambre_, Henri! La fameuse soubrette de l’_Écho mondain_ qu’on déshabille devant tous les camarades de la garçonnière.
--Ah! criai-je furieusement dressé dans mes coussins, énervé par les contacts voluptueux des soieries, de ses lèvres empourprées que je devinais sans les sentir, faites-la venir que je la punisse devant vous pour son odieuse conduite de chienne qui rapporte. Sonnez, dites, et vous allez voir.
--Henri, vous m’effrayez.
--Voulez-vous m’obéir, oui ou non?
Elle toucha un timbre. Nous attendîmes, immobiles, dans une effrayante tranquillité. J’étais assis, tenant mon genou à mains croisées, les lèvres mordues par une telle intensité de rage que je goûtais ma propre chair. Elle, debout, appuyée au divan, me respirait, littéralement ivre d’une volupté de fauve qui la rendait presque belle. Coiffée bas, ses cheveux bruns en frange ombraient son front trop bombé et adoucissaient son regard perçant. Sa robe de mousseline de soie rose l’enveloppait comme d’un reflet de soleil à l’agonie et elle avait tellement de bagues et de bijoux que dans la pénombre du miroir (c’est tout ce que je pouvais voir d’elle) on aurait juré une flamme qui me léchait... à distance convenable. J’allumai un autre cigare pour tromper l’attente infernale. Je pensais que si je ne me levais pas, si je n’essayais pas de rompre le mauvais sortilège... Enfin, Clara pénétra dans le salon, toujours discrète et humble, jolie cent fois plus que la maîtresse de la maison. Chose étrange, son humilité mit le comble à ma colère. Que lui dire? Par où entamer cette diatribe? Comment lui reprocher des cruautés qui n’avaient pas de nom en aucune langue et qu’elle envenimait en les trempant dans le flux et le reflux de notre haine?
--Clara, dis-je d’une voix basse qui me déchirait, vous avez montré votre poitrine à un homme qui vous a offert de l’argent. Les journaux le proclament et madame le sait.
Je riais. Elle me regardait tristement. La femme légitime dominait dans ce salon et la maîtresse n’avait plus de droit de se défendre.
--Je n’ai pas accepté le billet de banque de cet homme malgré la permission de monsieur. Je peux le jurer à madame.
--Oui, mais il a vu ta poitrine, et qui m’assure, maintenant, que tu n’étais pas très contente de la lui montrer?
Elle eut un sourire involontaire. Cela lui paraissait encore très bon d’être tutoyée devant _l’autre_, mais elle ne voulut pas me suivre sur ce terrain-là. J’ignore pourquoi, en jetant un regard de coin à ce miroir de Venise, celui-là même que j’avais rapporté d’un certain voyage au pays des chimères, j’entendis la voix lointaine qui s’était tue, chanter dans ma mémoire: «Le feu purifie tout!»
--Ouvre ton corsage, lui ordonnai-je brutalement.
--Oh! monsieur veut connaître le parfum de cette nuit?... Ce sont des roses rouges, aussi rouges que la chambre de madame.
Elle ouvrit son corsage avec une belle impudeur, tout en fermant les yeux.
Alors, ayant fait tirer mon cigare, je l’appuyai de toutes mes forces entre les deux seins de velours blanc.
Ce fut ma femme qui s’évanouit... probablement de la joie diabolique d’avoir entendu grésiller la chair.
--Fais revenir madame à elle, Clara, et surtout ne pleure pas. Elle serait trop contente!
... Oh! l’aventure, la bonne aventure, la belle aventure. S’en aller, libre, jeune, bien portant, vers la femme qu’on ne connaît pas, qui sera toujours la même femme (car elles ne diffèrent pas beaucoup) mais qu’on ne sera peut-être pas justement à cause de ça obligé de revoir... L’aventure, toujours la même aventure, mais l’autre pays, sinon le même ciel!
... J’ai renvoyé la voiture et je vais en flânant jusqu’à cette rue tranquille où demeure la marquise de Vailly. Elle a un hôtel entre cour et jardin. Elle m’a prié de passer par la petite porte d’entrée (déjà les petites entrées, madame?) parce que ses gens sont partis pour lui préparer sa villégiature. On est en juillet, Paris brûle la plante des pieds de ceux qui s’y promènent encore. On croise des filles que l’on sent toutes nues sous des peignoirs de linon et des concierges graves qui, installés sur le devant de leur loge, barrent le trottoir de toute leur importance bavarde.
Je vais droit devant moi comme quelqu’un qui sait où il va, mais ce que je trouve délicieux c’est que je ne le sais pas du tout! Je suis à la fois si jeune et si vieux, que je suis tenté, comme un gamin par le fruit entrevu dans les branches et que je réfléchis, très méthodiquement, à la manière de le faire tomber. Je ne puis pas être amoureux parce que l’état d’amour empêche de voir et de comprendre. J’ai remplacé la formule un peu banale du: _je vous aime_ par celle-ci: _je veux_ que je change en: _voulez-vous_? par pure politesse quand la dame en vaut la peine.
Voici trois ou quatre fois que ça me réussit. Aimer une personne, c’est l’attendre. Quel métier de dupe! D’ailleurs, je suis d’une politesse qui s’exagère selon les circonstances et je ne leur manque jamais de respect. Ce qui me sauve du ridicule de la fatuité, c’est que je me livre à l’aventure par plaisir de risquer de me casser les reins de toutes les façons. Je n’admets pas la peur des entourages ou la crainte de déplaire. Seulement, je ne daigne pas m’occuper des femmes connues, courues, ou tarifées, parce que ce n’est pas l’aventure et on n’y peut pas espérer trouver ce que je cherche: un impossible, quelque chose qui puisse me valoir.
Je suis un très beau garçon, je le sais, on le sait. Il n’a pas fallu plus de trois ou quatre liaisons élégantes et d’un duel un peu scandaleux pour défrayer la chronique mondaine, me poser en héros mystérieux qui est le prisonnier volontaire d’un mariage riche, vit comme un célibataire, reçoit très bien, se bat volontiers, n’a pas d’autre raison de vivre que faire l’amour, ce qui est certainement, à notre époque positive, une originale conception de l’existence. Je ne tiens pas à réagir contre mes mauvaises réputations. Rien ne me touche, rien ne m’émeut en dehors de ma chasse. Je suis sur la piste de mon gibier comme les autres sont sur la piste d’une affaire. Pourvu que mes revenus suffisent à lutter de... générosité avec Lucienne, tout me semble indifférent pour le reste de mon train de maison. Il faut avouer que Lucienne est surtout effrayante par ses cadeaux. C’est elle qui a meublé mon appartement où elle n’entre jamais et elle y a dépensé des sommes folles de sa bourse particulière. Heureusement que _notre_ fille de chambre, par ses aveux coutumiers, m’a permis de régler mes... différences. Lucienne aime les bijoux, elle en a et en aura. Je me fais l’effet, souvent, _d’écraser Tarpéia_! Bagues, colliers, bracelets, tout lui pleut sur les épaules et je saisis l’occasion de tous les anniversaires pour la combler. Elle ne me remercie qu’en public, et pour cause, mais elle a souvent le geste furieux qui refuse pendant qu’elle s’efforce de sourire gracieusement. Ce raffinement de cruauté l’exaspère car elle ne peut pas me reprocher de l’oublier.
Oh! non, je ne l’oublie pas! Et quand maman sera morte...
Maman, la marquise de Vailly vous a connue quand elle était une petite fille, elle me l’a dit et elle m’a longuement parlé, lors de son dernier thé du printemps, de la couleur inouïe de vos yeux, de vos yeux sans fond comme le ciel, de vos yeux vides! Je me propose d’être d’une courtoisie exemplaire... La marquise de Vailly est une dévote parisienne, un très curieux échantillon de l’espèce féminine dit: honnête femme. La Feuillangère, mon meilleur camarade, lui a fait la cour assidument. Il m’a déclaré, très nature, que ça l’embêtait parce qu’il ne voyait plus que le viol en perspective. Alors, il se retirait pour ne pas s’exposer à cette fâcheuse extrémité.
--Moi, vous savez, je n’ai pas du tout votre tempérament de séducteur. J’ai horreur des manifestations brutales.
Où ce nigaud a-t-il vu que je suis un séducteur, mon Dieu, moi qu’on a toujours séduit? Enfin, je vais essayer de corriger le défaut des chiens.
--Vous avez un système, vous? a demandé le naïf.
--Aucun système, à moins que ne pas aimer autre chose que l’_aventure_ en soit un.
J’ai vu la marquise de Vailly plusieurs fois. Elle est venue à la dernière soirée de ma femme et je l’ai attentivement étudiée. C’est au physique une jolie personne de trente ans, à peine plus âgée que moi de quelques années. Elle est brune, avec une peau de blonde, saine, des yeux marrons, très soyeux de cils et de sourcils, des yeux comme en fourrure qui sont mi-clos parce qu’elle est myope, je crois. Elle s’habille bien, simplement, en tailleur sombre, le jour, le soir, en décolletés hardis qui demeurent chastes parce qu’elle les porte avec une aisance indifférente. C’est une fausse maigre, élancée, très faite, mais je la soupçonne facticement coquette, comme on le serait dans un costume brillant juste le temps de débiter un rôle. Elle est mariée à un monsieur fort distant qui possède une écurie de courses et la maîtresse _en ville_ de rigueur. Cela forme un couple très uni. Ceux-là ne se font pas de cadeaux et madame a attendu, dit-on, un enfant de son mari, seul présent qu’elle en espérait et qu’elle n’en a pas obtenu, le personnage étant un peu rassis, je crois, sous le rapport du pain de ménage.
Nous avons un flirt qui n’avance pas. Elle me parle de ses bonnes œuvres et je lui parle de mes mauvaises actions, mais nous n’y mettons pas la moindre flamme. Ce qui m’amuserait ce serait de baiser ses yeux marrons, _sans plus_. Seulement, pour y arriver, il me faudra passer par son lit! Jamais elle ne consentirait à la jolie volupté d’un baiser... amusant sans la gravité de l’acte complet. C’est une femme sérieuse, qui ne détaille pas.
J’ai eu la bonne fortune d’une réception particulière à cause d’un lit d’hospitalité (qui n’est pas du tout le sien) à fonder dans une crèche. La Feuillangère y participe sans un enthousiasme délirant, moi j’ai eu l’air d’être intéressé par cette fondation. Si l’enfant Jésus qu’on mettra là-dedans est mon premier amour normal pour une femme, j’en serai vraiment ravi.
Il faut signer des paperasses, assister à un comité d’initiative qui ne décidera rien et dépenser... un peu moins que pour acheter un tablier de bonne à tout faire ou des fleurs.
Je suis arrivé à la petite grille du jardin. Un domestique sans livrée vient m’ouvrir. Il me fait passer par une allée bordée de buis, cela me rappelle un sinistre jardin de province et aussi des tombes proprement entretenues. Excellente disposition pour fonder un lit d’hôpital! Malgré la chaleur lourde, j’ai froid au cerveau. Je me regarde un instant dans la haute porte de glace qui conduit au dernier salon encore ouvert où je dois l’attendre.
Je suis en été clair, un gris beige un peu hardi, d’un drap flou, très ample, presque flanelle de plage. Mon veston s’ouvre sur du linge bleu, une cravate d’un bleu aussi pâle que le linge, une perle qui est sortie pour moi d’une collection bien lancée et des souliers gris, un peu bas sur des chaussettes bleues, d’une soie tramée de blanc d’argent. Rien ne me gêne et si j’ai pris un pardessus-cape plus foncé, la doublure de ce pardessus est tellement molle, tellement tissu de soirée que je le porte pour me donner un reflet féminin absolument inutile. Je suis ou je parais grand, large de poitrine. Depuis que je n’ai plus de cœur c’est étonnant comme mon thorax s’est élargi. Mon visage est toujours étrange à cause de mes yeux très durs sous la perpétuelle caresse de mes cils noirs. Je suis toujours un blond foncé, cuivré, un peu, aux cheveux libres, mais dégageant la nuque, rasés en pointe nettement. Mes cheveux sont très intelligents. Ils sont à la fois très épais et très fins. On en fait tout ce qu’on veut. Mon teint est resté celui d’un gamin sans moustache, pourtant j’ai gagné, à des lèvres savantes, une bouche féroce, fine et sinueuse qui sait mordre à tout sans y toucher. Seulement quand elle rit elle désarme le voisin et attendrit la voisine.
--Il est insupportable! dit-on de moi.
C’était, hélas! le mot de ma mère.
Au fond, est-ce qu’être beau, originalement beau, ne peut pas consoler? Je vais le savoir... encore une fois. Et puis?...
Ce petit salon est obscur. Il y a de quoi écrire au milieu et, dans un coin, sur un dressoir-crédence, tout un étalage de petits gâteaux, de rafraîchissements bons à incendier l’estomac. Je jette mon feutre, gris-souris, n’importe où, je me recoiffe devant un miroir ancien qui me retourne mon teint en vert-pomme et, de mauvaise humeur, je me mets à piller les assiettes.
Elle est entrée sans que je l’entende.
--Bon appétit, monsieur Dormoy, fait-elle avec un rire franc qui dénote une conscience calme. Au moins, vous aimez les gâteaux, vous, qui prétendez ne pas aimer grand’chose.
Je me retourne, un peu confus:
--J’avoue, je suis gourmand.
--Un enfant gâté?
Pourquoi a-t-elle dit cela? Ce fut le mot d’Armand de Sembleuse... la première fois.
Je prends sa main que j’effleure respectueusement et je la regarde entre mes cils.
Elle est en robe blanche, un voile de soie tout uni, ouverte avec deux pans de fichu noués derrière la taille en longue ceinture. Un fil de perles au cou, ses cheveux serrés sous un ruban blanc très pensionnaire. Mais, elle est aussi de mauvaise humeur. Je suis arrivé le premier. Il doit y avoir Despaux-Larrier, le fidèle la Feuillangère et un autre, un industriel qui s’est inscrit pour le billet de mille de la courtoisie traditionnelle.
--Vous savez que je ne compte pas beaucoup sur nos... actionnaires.
--Tant mieux! Quand ces messieurs m’expliquent le fonctionnement de leur hospice je n’y comprends rien du tout. Vous allez sans doute me raconter ça plus clairement. (Je me recule un peu et je la contemple:) Comme le blanc vous va bien, le jour, alors qu’il est si difficile à porter.
--Je vous en prie, ne recommencez pas. L’autre soir vous avez failli me donner terriblement sur les nerfs, chez ce notaire.
--Dame, chère présidente, nous avions tellement l’air de signer un contrat de mariage... je m’imaginais la fiancée ayant trois fiancés de sorte qu’aujourd’hui comme je suis tout seul, je vais me faire l’effet... du mari, ce qui sera encore plus drôle.
--Vous ne serez jamais un moment sérieux.
Le domestique entre avec un télégramme sur un plateau.
--Bon! Despaux-Larrier est parti hier pour Trouville et comme La Feuillangère a écrit ce matin pour s’excuser... (Elle en aurait presque les larmes aux yeux.)