Chapter 4 of 13 · 3947 words · ~20 min read

Part 4

Ce fut vers cette époque que je fus en proie à des troubles cardiaques extrêmement graves qui me mirent à deux doigts de cette mort dont l’abbé de Sembleuse parlait comme d’une suprême délivrance des appétits de la chair. Il me fallut suivre un régime et connaître l’ennui des visites médicales. Quand le danger fut passé, on m’envoya au milieu des bois, dans un pavillon de chasse où l’air me conviendrait mieux que celui de la ville et ce fut encore à mon précepteur que l’on me confia. Armand était désolé. Il s’accusait de me faire physiquement du mal par sa morale intensive, ce qui était peut-être vrai, mais lorsqu’il déclara qu’il allait demander son congé, j’eus une telle crise de larmes qu’il me jura de ne plus me quitter. J’avais beau lui répéter que je ne souffrais pas, que je m’en allais, détaché de tout ce qui est la vulgarité et que cela, au contraire, aurait dû l’enchanter, puisqu’il m’avait, lui, condamné à rester son bien, sa chose, son Dieu; il ne vivait plus du fait que je songeais sérieusement à cesser d’exister normalement.

Cette crise dura longtemps. Elle servit, d’ailleurs, à m’empêcher d’être pris par le service militaire, ce qui m’humilia sans trop me déplaire. Mes parents me déclarèrent que je pourrais choisir telle carrière qui me conviendrait mais qu’ils me conseillaient fort de me marier jeune car je ne devais pas, à cause de ma santé, mener une existence trop libre.

J’eus à cette occasion un entretien très curieux avec mon père et je ne veux pas en distraire un mot de votre attention. Je me le rappelle absolument comme une leçon apprise, la plus terrible leçon donnée par la famille à un jeune homme, relativement trop sage.

Mon précepteur vint me trouver au saut du lit, un matin, ce qu’il faisait souvent depuis que je me levais tard, et il me dit, en proie à une fièvre que je connaissais bien parce qu’il arrivait toujours à me la communiquer:

--Henri, te sens-tu de force à affronter les... conseils de ton père et pourras-tu soutenir une lutte que je redoute pour toi tout autant que pour moi? Je crois qu’il s’agit de ton avenir. On me charge de t’envoyer à son cabinet d’affaires.

--Mon cher Armand, je me moque de tout, particulièrement des conseils de la famille. Je ne suis pas allé aussi haut pour condescendre à... épouser la demoiselle aux six cent mille francs de dot. J’aurai, paraît-il, vingt mille livres de rente à ma majorité, c’est-à-dire demain. Tu viens de m’éveiller d’un beau rêve... Nous retournions en Italie, tous les deux.

Pendant qu’il se rendait dans le salon d’étude, je m’habillais et je lui lançai, joyeusement, me dirigeant vers le bureau de mon père:

--Armand, nous touchons à la délivrance! Je me porterai bien mieux quand je ne sentirai plus rôder cette fille autour de ma faiblesse... et tu ne seras plus inquiet.

Le cabinet de mon père était situé très loin de mes appartements, à l’extrémité de l’hôtel, donnant sur la rue, et on n’y relevait presque jamais les persiennes. C’était une pièce meublée austèrement, de façon à impressionner les visiteurs, toute en vert sombre comme le fond d’une forêt où l’on aurait détroussé les passants; il y avait un bureau-ministre, des piles de cartons étiquetés contenant tous les dossiers célèbres de l’arrondissement et un divan à la Baudelaire, en velours mousse où je ne voulus pas m’asseoir pour bien accentuer ma tenue de fils encore souffrant mais respectueux.

--Henri, me dit mon père insistant sur ma convalescence, assieds-toi. J’ai à te parler longuement et tu es encore fatigué. Si tu n’allais pas avoir ton libre arbitre bientôt je n’aurais pas entamé le chapitre de tes devoirs de fils de famille... vis-à-vis de ses parents, mais, il le faut. J’y suis absolument obligé par les circonstances inattendues qui se présentent.

Il ne me regardait pas en face. Il regardait, plus bas, presque par terre, les yeux sur le divan vert mousse, éteignant toutes les manifestations d’un regard qui pourrait trahir de la colère ou de la honte.

Par extraordinaire, j’étais calme, prêt à défendre ma liberté par tous les moyens permis à un... fils de famille, puisqu’il décidait que j’en étais un... plus qu’aucun autre fils.

--Henri, je ne te reprocherai rien. Je ne te ferai aucun sermon et j’irai droit au but parce que c’est mon seul système vis-à-vis des grands coupables. Tu nieras même si cela te convient car, selon le proverbe, tout mauvais cas est niable. Henri... Mlle Lucienne Morin, notre nièce et ta cousine, celle que nous avons dû recueillir pour l’élever, la protéger contre les dangers que court une orpheline riche dans l’isolement malgré la fortune ou parce que la fortune, Mlle Morin _est enceinte_.

Si la grande bibliothèque, remplie de tous les bouquins lourds de la législation française, m’était tombée dessus, je n’aurais pas eu un plus furieux geste d’épouvante.

Je restai la bouche ouverte, sans un cri, sans une exclamation, et je finis par m’asseoir sur le fauteuil que m’avança mon père parce que j’allais m’évanouir.

--Tu l’ignorais? ajouta-t-il d’un ton où je ne pus démêler aucune raillerie, car l’heure, vraiment, n’était plus à l’équivoque. J’en suis très triste pour toi car Lucienne doit se trouver tellement désemparée par ton inqualifiable conduite qu’elle n’a sans doute pas eu le courage de te prendre à témoin de son infortune. Voudras-tu, daigneras-tu seulement m’avouer que tu es son amant depuis au moins trois ans, paraît-il, même avant d’avoir eu l’âge de... devenir père?

Un temps, qui me parut un siècle, je demeurai muet, le visage glacé comme par un vent violent traversant mon cerveau en rafale. Tout tournait autour de moi, surtout une jeune fille en blanc pur, en robe de tulle, semée de roses blanches, une vision à la fois décente et infernale... Mais j’entendais quelqu’un, ma conscience, sans doute, crier: _Mlle Lucienne Morin est enceinte et tu es son amant depuis trois ans!_... Alors, tout à coup, la véritable conscience de cette singulière situation me revint. Je me relevai en rejetant mes cheveux en arrière d’un mouvement de libération parce que je sortais d’un cauchemar, et je dis, les yeux fixes, les poings tendus:

--Mon père, Mlle Morin en a menti.

Le magistrat solennel, qui ne regardait les coupables qu’à la dernière sommation, dirigea ses prunelles dures sur les miennes, qu’il découvrit peut-être aussi dures et gronda:

--Sous quel rapport?

--Sous tous les rapports.

Mon père eut un geste de colère.

--Vous n’avez pas été l’amant de Lucienne, Henri?

--Non.

Et je soutins le choc de son regard d’accusateur avec le courage d’un homme qui n’est plus en face que d’un autre homme.

--Voulez-vous que je la fasse venir, monsieur?

--Épargnez-moi la confrontation, mon père. Je ne tiens pas à la voir pleurer ou rougir, mais mon précepteur, lui, m’a entendu en confession... il sait de quel côté on doit chercher le coupable. Je suis assez instruit, hélas, par la théorie sinon par la pratique, de ce qui peut s’appeler une séduction, or, je n’ai pas séduit Mlle Morin... parce que, justement, quand nos relations ont débuté je n’avais pas l’âge... de séduire.

--Vous admettez donc, Henri, que des relations existaient entre vous, et pourquoi pensez-vous que ces relations ne doivent pas impliquer le titre d’amant? Je serais vraiment curieux de vous entendre m’expliquer cela. Je vous ferai remarquer que vous avez droit à toute ma patience, puisque vous êtes mon fils et surtout un convalescent, mais je ne vous lâcherai pas que vous n’ayez avoué ce qu’il faut avouer. Celui qui ne rendrait pas la justice dans sa famille ne serait pas digne de la rendre en public, avec ou sans huis clos. (Il ajouta, un peu lourdement.) Profitez donc du huis clos, puisque vous avez peur de la confrontation.

Une idée bizarre éclaira le chaos de mes idées. Ce que j’allais dire serait monstrueux sans pouvoir en offrir les preuves. Or, un seul être pouvait me soutenir dans une pareille alternative: ou tout avouer, dénoncer une femme, ou n’avouer que le possible et me perdre moi-même. Ce qui me donnait l’assurance de lui démontrer l’évidence c’est que depuis mon retour d’Italie, c’est-à-dire depuis près d’un an, aucune relation, légère ou sérieuse, ne s’était renouée entre elle et moi. Si elle m’avait réellement traqué, elle ne m’avait pas forcé. Quelqu’un veillait sur moi jour et nuit.

--Mon père, dis-je, très froidement, puisque vous me traitez déjà de coupable et que vous daignez employer vis-à-vis de votre fils les grands mots de votre... habituelle justice, souffrez donc que je me réclame aussi de ses lois. Je désire être assisté par mon avocat qui est également mon précepteur, celui que ma mère a choisi pour veiller sur ma conduite d’enfant et de jeune homme: l’abbé de Sembleuse.

--L’abbé Armand de Sembleuse, fit mon père avec une grimace de dédain, porte une robe qui n’est point celle d’un avocat, et je me demande ce qu’elle viendrait faire entre un gamin effronté, capable des pires audaces, et une jeune fille très malheureuse, enceinte de trois mois. Vous ne voulez pas que Mlle Morin puisse rougir devant vous, alors ne compliquons pas la séance.

--Je ne tiens pas à ce que Lucienne y assiste, ripostai-je, à moins que ce soit elle, pourtant, qui m’accuse directement.

--Et qui voulez-vous que ce puisse être, sinon votre victime! répliqua mon père d’un ton rauque, le mot _victime_ s’étranglant dans sa gorge.

--C’est Lucienne qui prétend que...

Alors, ce fut plus fort que moi. Je pouffai. Une irrésistible envie de rire me secoua des pieds à la tête, j’éclatai même de si bon cœur que j’en oubliais complètement ma terrible situation vis-à-vis de mon père.

--Malgré tout le respect que je vous dois, mon cher père, je suis obligé de vous dire que si vous tenez à ce qu’on répare, vis-à-vis de votre nièce, il faut chercher ailleurs le monsieur sérieux! Ce qui arrive à ma cousine était même prévu depuis longtemps par le gamin effronté en question. Elle a dû s’adresser à un homme alors qu’elle ne connaissait que... des enfants, car elle a fait la cour (soyons poli) à mon pauvre précepteur encore plus innocent que moi étant donné, justement, la robe qu’il porte... comme un cilice. Lucienne est capable d’incendier un bloc de glace. Vous ne la connaissez guère en la traitant de victime... c’est une...

Je m’arrêtai court. Mon père s’était dressé, pâle comme un justicier de la bonne école. On voyait bien que la vérité le préoccupait beaucoup moins que la victime. Il lui fallait un coupable, c’est-à-dire un réparateur, mais il ne se souciait pas énormément d’élucider les faits.

--Je vous défends d’insulter cette jeune fille.

--Comment voulez-vous que je me défende, moi?

--Vous n’avez qu’à m’obéir. Avez-vous été, oui ou non, son amant?

Je lui envoyai en pleine face la plus étrange phrase qu’il eût jamais entendue dans toute sa carrière de magistrat et je la lui lançai avec tout l’aplomb d’un libertin consommé, ce qui ne prouvait rien en ma faveur, naturellement.

--Non, mon cher père. A peine son _amie de pension_ comme elle prenait le soin de me le raconter entre chien et loup!

Cette fois, le grand magistrat, le père sévère, l’homme d’une autre époque fut médusé. Il contemplait son fils en se demandant de quel bois il l’avait fait.

--Devenez-vous fou et désirez-vous que je vous fasse interdire? Un être maladif est aussi dangereux qu’un malfaiteur. Pensez-vous que le récit de pareilles turpitudes puisse un seul instant arrêter le légitime désir d’une femme qui a la sottise de vous aimer au point de m’avoir caché votre abominable conduite? Elle est mère, c’est la seule vérité indéniable de cette triste aventure. Et comme elle n’a jamais aimé que vous...

--Je suis obligé d’endosser... les six cent mille francs! Fichtre! Si Lucienne était pauvre, ce serait très ennuyeux, mais comme elle est riche ça me paraît encore plus vilain qu’ennuyeux. Il va falloir tout simplement que l’abbé ou moi, nous la confessions. Comptez sur nous. Ça presse: elle parlera.

--Elle ne parlera plus. Elle est, depuis hier, dans une maison de retraite, d’où elle ne sortira que pour se rendre à la mairie avec vous. J’ai dit. Vous pouvez vous retirer, monsieur.

Il me montra la porte d’un geste où il ne manquait que l’ampleur de la toge.

Je m’inclinai et je sortis. Du moment que je ne pouvais pas interroger moi-même... _la victime_, ça devenait sinistre.

En quelques bonds je descendis nos escaliers, déclarés d’honneur, car il y avait ceux qui étaient qualifiés de dérobés, et je cherchai mon seul protecteur dans cette redoutable affaire.

Il était chez nous en train de préparer un bain chimique, pour je ne sais plus quelle opération.

--Armand, m’écriai-je en fermant la porte du salon d’étude à double tour, il faut me sauver, car je commence à avoir une peur bleue de cette sale bête.

--Quelle sale bête? questionna l’abbé de Sembleuse relevant son beau front, et fronçant légèrement les sourcils en me voyant verrouiller les portes.

--Ma cousine!

--Voyons, Henri, de la tenue, pourquoi cette subite grossièreté?

Je me jetai à son cou, le courbant jusqu’à moi, car il était le plus grand et je lui soufflai dans l’oreille:

--Lucienne a déclaré à mon père que je l’avais séduite.

Armand eut un frisson d’horreur.

--Ce n’est pas possible!

--Parfaitement. Elle est enceinte de trois mois. Et il faut, d’après monsieur mon père, que je l’épouse.

Armand de Sembleuse restait calme et patient tant qu’on ne touchait pas à sa mystérieuse passion. Je le vis rougir, blêmir; il me saisit aux épaules et me plia sous le poids d’une rage d’autant plus effrayante qu’il ne criait pas, ne risquait aucun qualificatif mal sonnant.

--Répète un peu?... alors, tu l’as reçue malgré toutes tes protestations, elle est arrivée jusqu’à toi malgré toutes mes précautions... tu m’as trompé au lieu de te confesser librement selon ton habitude. Henri, tu es un lâche. Voilà!

Mes larmes jaillirent en dépit de mon envie de lui rire au nez pour sa façon cavalière de me croire capable de tout, moi qui dormais si tranquille sous sa protection religieuse... et amoureuse.

--Armand, si c’était vrai, est-ce que je serais là pour te demander ton appui?

Il mit son front dans ses mains.

--Mon Dieu, murmura-t-il, voici le temps de l’épreuve! Alors pourquoi cette fille ment-elle... et à ton père, encore? Est-ce que ta mère est instruite de cette abomination?

--Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’ai prié mon père de t’accepter en qualité de mon avocat. Veux-tu dire ce qu’elle t’a avoué?

--Non! fit-il désespéré. Je n’ai pas accepté ta confession, jadis, ne m’en sachant pas digne, mais elle... j’ai bien voulu lui... certifier l’impunité. Elle s’est déclarée coupable sous le sceau du sacrement. Et elle m’a déclaré des choses que je ne t’ai jamais dites, parce qu’elles ne te regardaient pas.

--Nous sommes donc incapables de nous défendre. Mais on ne peut pas épouser un garçon de force, voyons, Armand. Est-ce que tu veux que je l’épouse?

--Où est-elle? Je veux lui parler. Tout de suite!

--Elle est au diable, mise en lieu sûr par mon cher père. Et d’ailleurs, dans un état pareil, déclaré _intéressant_ par les imbéciles... nous aurions vraiment mauvaise grâce en la malmenant. C’est très bien joué. Qu’en penses-tu?

Des larmes coulaient le long de ses joues qu’il ne songeait même pas à essuyer. Il murmura:

--L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement.

Il n’en fallut pas plus pour déchaîner mon particulier démon.

--Assez! hurlai-je hors de moi. Vous êtes tous des hypocrites, toi, mon père, ma mère et le monde entier! Et pourquoi donc naissons-nous tous, moi, toi, mon père, ma mère et les autres avec des sens, des appétits très à côté de votre sacro-sainte institution du mariage? Hein! Peux-tu me l’apprendre? Est-ce donc de ma faute, à moi, si, très beau, j’ai tenté cette ogresse flaireuse de chair fraîche et tendre? Est-ce ta faute, à toi, si, dévié de ta véritable ligne de mâle, tu as, malgré toi, malgré ta religion, l’amour de ton propre sexe en ma personne que tu respectes... jusqu’au jour où il me plaira de te forcer au contraire? Allons donc? Est-ce que mon père s’est gêné, un jour, pour courtiser la femme de chambre, à telle enseigne, que par politesse, j’ai dû reculer devant lui? Est-ce que maman, elle-même, n’est pas très sensible aux compliments que je lui fais... surtout depuis qu’elle s’imagine que je suis devenu un homme, c’est-à-dire quelqu’un qui a la noce crapuleuse dans le sang? Mais vous me rendez enragé avec vos pudeurs, vos sentences, votre justice aveugle et vos petites vertus à compartiments secrets! Non! Regardez-vous donc un peu au miroir et voyez si vous pouvez vous empêcher de rougir en arrangeant vos voiles du saint mystère de façon à ce que rien n’en dépasse jamais les lignes. Mais, sangdieu, c’est ma cousine qui a raison! Elle va droit au but qui est son plaisir, et au moins on sait tout de suite qu’on est en présence de tous les vices. Elle m’aime et elle me veut et elle prend le seul chemin pour arriver au très saint sacrement du mariage où l’œuvre de chair ne sera même pas à désirer parce qu’elle sera désormais accomplie. Bravo! Moi je commence à lui découvrir une allure, à cette gueuse! Quel couple nous allons faire! L’humanité n’a décidément pas fini de se martyriser, car je jure bien que si, pour je ne sais quelle raison que je ne devine pas encore, il faut que je me sacrifie, elle pourra faire son deuil de l’époux. Je jure par ta robe, que je préfère à la sienne, que je ne la toucherai jamais, même avec une cravache. Ah! non! Ce n’est qu’à présent, Armand, mon cher précepteur, que je vais devenir un monstre car vos natures pondérées me révoltent. Je serai la bête fauve qui, de ses griffes et de ses dents, saura bien vous réduire à la terreur, puisqu’au fond vous n’avez peur que des cyniques. Moi je n’ai peur de rien, pas même de la volupté, puisque j’ai consenti à en mourir! Armand, je vais aller prier ma mère de venir à mon secours, puisque ta religion te le défend... si ma mère ne veut pas ou ne peut pas, tiens-toi prêt à un second enlèvement. Je me ferai rendre des comptes de tutelle, parce que j’ai dû hériter de mon grand-père, et nous irons au bout du monde... libres, tout à fait libres. Seulement je te préviens que je ne veux plus entendre parler de morale. Assez! Assez! Si tu as envie d’aller _là-haut_, moi, je t’entraînerai si bas que tu ne remonteras jamais. Mourir ensemble, soit, mais par les bons moyens. La religion et la morale justicières, c’est le fatras romantique par excellence. Je préfère le marquis de Sade et ses aphrodisiaques. Au moins ça ne trompe pas. Absolu pour absolu, moi j’entends fabriquer mes paradis à ma taille et en dehors de toute légalité.

L’abbé Armand de Sembleuse agenouillé sur son prie-dieu, la tête dans ses mains, se bouchait les oreilles.

Je haussai les épaules et je sortis pour aller à la recherche de ma mère.

Comme je tirais les verrous des portes, je l’entendis qui me suppliait:

--Henri! Henri! fais attention à ton cœur. Tu vas le briser contre eux!

On ne pénétrait pas facilement chez ma mère. Elle paraissait au repas de midi, toujours très soignée, d’une élégance sobre mais très étudiée, et ses quarante-deux ans ne semblaient pas lui causer énormément de souci. Cependant, elle était d’une coquetterie raffinée qui ne lui permettait pas l’intimité du petit jour et elle ne recevait ni son mari ni ses enfants dès le matin. Ma cousine disait même que rien ne pouvait lui être plus désagréable comme d’accorder une audience de bonne heure. Je rencontrai Clara, sa femme de chambre, dans la lingerie, qui portait sur le bras un peignoir de bain encore humide et elle m’assura que ma mère avait la migraine.

--Je veux la voir. Il est à peine dix heures, oui, je m’en rends compte, mais je veux la voir.

On avait pour moi les égards que l’on a pour un malade capable des pires violences, à l’occasion, et on connaissait, dans les offices, ma manière forte. J’avais, un soir, envoyé rouler au bas du fameux escalier dit d’honneur, un homme qui se prétendait du dernier bien avec une de nos bonnes. Je l’avais pris simplement pour un cambrioleur, mais mon intervention flatta infiniment la jeune personne qui en conclut que j’étais jaloux, ce qui ne me flatta pas du tout et m’exposa aux pires familiarités.

--Clara, je vous en supplie? murmurai-je en la regardant de très près.

--Tout de suite, monsieur Henri. Si on me gronde, je m’en moque! J’ai déjà failli me faire renvoyer pour vous plaire. Que ne ferait-on pas quand vous commandez comme ça!

Elle m’introduisit dans la chambre mystérieuse. Ma mère était couchée sur une chaise longue. On venait de la masser et de démêler ses cheveux blonds, plus clairs que les miens, qui lui retombaient sur les épaules. Roulée dans un peignoir de velours mauve, elle était encore très belle, mais semblait si lasse et si décolorée de teint qu’elle me fit peur.

--Maman, lui dis-je, en cherchant à ne rien remuer autour d’elle car on n’y voyait pas, je vous fais mes excuses pour avoir forcé la consigne; seulement je suis très effrayé par une chose qui vient de m’arriver et que vous ignorez, sans doute. Maman, je n’ai plus confiance qu’en vous.

Elle releva ses cheveux par un joli geste de décence, les fixa sous une grande épingle diamantée puis soupira, très confuse:

--Tu aurais pu me prévenir hier soir. Je suis tellement fatiguée... mon pauvre Henri.

--Maman, pourquoi êtes-vous fatiguée? Ce n’est pas d’être jolie, en tous les cas!

Et je lui baisai les deux mains avec une ferveur passionnée qui lui fit plaisir, car, certainement, cette femme devait avoir un chagrin profond de se sentir décliner, elle, dont on avait dit: _la plus belle blonde des soirées de la préfecture_.

--Henri, dites vite et sauvez-vous! Qu’est-ce qui vous arrive?

Je restais là devant elle, la contemplant de haut, dans ce demi-jour auquel je m’habituais peu à peu. Je me sentais tout à coup une immense pitié pour cet être qui ne parlait presque pas et qui avait l’aspect d’une énigme pour mon entendement fougueux de collégien averti des seules choses inutiles de l’amour. Ma mère avait-elle un lourd secret à porter, aussi lourd que le mien? Quelle passion mystérieuse rendait ses yeux lointains comme un ciel trop pur, inaccessible? Ou, n’y avait-il rien, au fond, qu’un égoïsme froid, despotique, un désir de règne éternel sur _celui_ que je savais lui avoir échappé par les plus basses portes?

--Maman, commençai-je d’un ton frissonnant de dégoût, ma cousine désire m’épouser... par tous les moyens mis à la disposition d’une jeune fille sans scrupules... Je suis désolé d’avoir à accuser, moi qu’on accuse, mais il faut, pourtant, que j’en appelle à vous puisque mon père me condamne sans vouloir m’entendre ou me comprendre. Maman, pardonnez-moi si je vous offense dans l’affection que vous avez pour elle: ma cousine est un monstre.

Ma mère se redressa, du milieu de ses coussins, et s’empara d’un flacon qu’elle porta à ses narines.

--Oui, je sais, fit-elle laconiquement.

Je me jetai à genoux devant la chaise longue. Je saisis un des plis du peignoir qui embaumait la lavande et je me cachai le visage, le cœur battant à rompre. Là, était mon salut. _Elle savait._