Chapter 2 of 13 · 3816 words · ~19 min read

Part 2

La vie provinciale ne permet pas l’épanouissement de certains états d’âme. Il y faut, bon gré mal gré, garder sa ligne, rentrer dans le rang, dès qu’on s’en écarte d’un millimètre, parce qu’il y a la ville, les parents, les domestiques, enfin toutes les habitudes prises de la correction ou de l’hypocrisie.

Depuis des années je jouais à la poupée avec cette grande fille qui m’avait initié à ce sport dangereux, mais c’était tellement caché, tellement furtif, que ça n’existait pas plus pour nous que pour le monde qui nous entourait. Nous avions l’impunité et l’oubli dans une très bonne tenue. Des remords? Aucun de ma part. Ce n’était pas moi qui avais commencé. En finir? Pourquoi? Ça ne lui déplaisait pas en dépit de ses nouvelles inquiétudes? Tout bien réfléchi c’était préférable à la fille de chambre ou à tout autre liaison me forçant à sortir et ce n’était pas plus troublant. Le seul ennui, c’est que, depuis quelque temps, depuis sa délivrance du pensionnat, Lucienne appuyait davantage sur les démonstrations extérieures et c’étaient ces exagérations qui attiraient l’attention de l’abbé de Sembleuse.

Nous revenions, moi, balançant sa main en lui griffant la paume de mes ongles, fort longs et très soignés.

--Tu me fais mal! gémit-elle.

--Tu m’as fait autrement de la peine en me montrant un abbé de Sembleuse que je ne connais pas du tout, lui, décidément si, toi, je te connais trop.

--Allons donc, cria-t-elle, exaspérée! Vous vous entendez tous les deux contre moi. Je me vengerai. Tu l’aimeras et il t’aime déjà comme jamais vous ne pourriez m’aimer, moi, une femme.

Je ne sais pas comment je pus résister au désir féroce de la tuer, là, sur le perron que je gravissais avec elle, la tenant encore par la main, en enfant qui joue. La fenêtre de la bibliothèque, notre salon d’études, s’ouvrait sur ce perron prolongé en terrasse. Quand je pénétrai dans cette salle très fraîche et un peu sombre à cause de l’ombre des arbres, j’y aperçus mon précepteur, debout, justement contre l’un des battants de cette fenêtre ouverte. Il était très pâle, bien plus pâle que d’habitude, sa bouche tremblait et il la mordait nerveusement. Ses sourcils se fronçaient comme quand il cherchait la solution d’un problème pour le mettre à ma portée et, cependant, il demeurait si droit, dans son étroite soutane, qu’il ne perdait rien de sa princière allure.

--Henri, fit-il d’un ton contenu, les dents serrées sur les mots, je suis obligé de partir. Il faut que je m’en aille de cette maison ce soir même.

J’eus l’intuition immédiate qu’il avait saisi la dernière phrase de ma cousine, l’horrible phrase dont je ne comprenais même pas encore toute la démoniaque perversité.

--Pourquoi, monsieur l’abbé? Vous n’êtes donc plus mon ami!

--Je ne peux plus, je ne veux plus! dit-il d’un ton sourd. Je dois partir tout de suite. Il le faut.

J’eus un frisson de fièvre à mon tour. Je fermai brutalement la fenêtre. L’ombre de notre salon d’études, le nid de nos plus beaux rêves, fut traversé par des oiseaux de feu, des oiseaux de paradis ou d’enfer? Tout était si calme autour de nos deux âmes bouleversées! C’était là qu’on m’avait appris l’ivresse de l’esprit, la volupté cérébrale maîtresse de tous les sens, suprême verseuse d’oubli, l’art de s’extasier sur tous les chefs-d’œuvre humains, loin de toute promiscuité humaine et des gestes douteux de sa faiblesse physique. Armand de Sembleuse s’était voilé la face. Je tombai sur un fauteuil et je m’efforçai de rassembler mes idées, car, des deux, j’étais certainement le plus homme, le plus dominant la situation étrange qui nous _transposait_.

--Monsieur l’abbé, murmurai-je, non seulement vous allez rester mon ami, mais vous allez devenir mon confesseur. Je n’ai pas la foi, vous le savez et je ne _pratique_ pas, ce qui vous désole et désole ma mère. Aidez-moi à parfaire l’éducation que vous m’avez donnée. Voulez-vous me faire l’honneur de m’écouter? Pour que vous compreniez tout il faut que je dénonce quelqu’un, ce que je n’ai jamais osé... alors...

Je vis qu’il pleurait.

--Épargnez-moi cela, Henri! Vous voyez bien que je pleure de honte. Je suis incapable de vous entendre.

--Tiens, dis-je avec un serrement de cœur atroce, est-ce que votre pureté ne serait pas plus grande que la mienne... et les fantaisies de ma cousine vous auraient-elles atteintes... plus que moi-même.

C’était à la fois une insolence et un cri de douleur, une déception singulière en découvrant qu’il pouvait être faible comme un autre homme celui que je croyais fort comme un dieu.

--Henri! gronda-t-il, cette jeune fille est la dernière des femmes. Je l’ai en exécration depuis que j’ai tout deviné, c’est-à-dire depuis que je suis ici. Elle déshonore la famille qui l’a recueillie. Il n’y a pas d’excuse à sa mauvaise conduite car il y a des choses qu’on ne doit jamais faire sous le toit de ses parents; c’est manquer deux fois au saint devoir de la continence. Je vous aime assez pour ne pas vous trahir, même sans vous avoir entendu en confession, cependant nous ne pouvons plus vivre ensemble, ce serait odieux après ce qu’elle a voulu vous révéler.

Je tourmentais, du bout d’un couteau à papier, les pages d’un dictionnaire.

--Elle est folle! Ça n’a aucune importance de sa part. Ma cousine n’a pas d’idée sur la différence des sexes. Elle m’a bien raconté, un soir de nervosité, qu’elle m’aimait presque autant qu’une de ses amies de pension! Rougissez tout à votre aise, mon cher précepteur, moi j’ai fini de rougir depuis ce soir-là! Quand je vous disais que les femmes exagèrent toujours!

J’essayais de plaisanter en poussant au cynisme mais je me sentais de plus en plus en mauvaise posture devant ce jeune homme chaste, orgueilleux de sa chasteté presque autant que moi, le petit bourgeois hypocrite, je l’étais de mon impudeur.

--Henri! questionna Armand de Sembleuse, me regardant tout à fait navré, avez-vous connu d’autres femmes?

--Non, répondis-je en baissant involontairement les yeux sous les siens, comme si j’avouais une vraie faute. Quelques courtes plaisanteries avec une fille de chambre, et encore! Vous dites qu’il faut respecter le toit de ses parents! Je me suis aperçu qu’il m’était désagréable de... jouer avec une créature qui habillait ou déshabillait ma mère. Je me moque de ma cousine mais pas de ma mère! Arrangez ça!

Armand de Sembleuse me regardait, maintenant, d’un regard lumineux et mouillé, d’un merveilleux regard ardent, désespéré. Jamais homme n’eut un plus beau regard d’amour que le sien, car il disait tout, même ce qu’il ignorait. Sa tête, très jeune, sur son corps svelte et robuste paraissait d’une beauté idéale. Nous savions très bien que nous étions de beaux modèles humains. Bien souvent nous nous étions amusés, tous les deux, à mesurer les proportions de nos visages, constatant que le sien était encore plus régulier que le mien.

--Je suis un fils d’Apollon, avouait-il, mais prenez garde, Henri, de ne pas être un fils de Vénus! Ne vous adonisez pas au point de lui trop plaire. Cette mère des amours n’est qu’un monstre.

On riait, dans ces temps innocents. A présent que la femme avait passé, on ne riait plus.

Nous nous contemplions tout à coup désolés. Notre amitié de frères, ma ferveur de disciple, sa gravité d’apôtre, tout avait disparu, tout sombrait dans l’équivoque du geste féminin.

L’heure du dîner approchait. Il fallait se remettre aux propos indifférents pour gagner le moment où nous serions en public devant ma cousine, afin de lui témoigner le plus tranquille dédain. On se taisait puis on revint sur le sujet brûlant par l’oppression du silence. Cela jaillit malgré nous.

--Pourquoi veut-elle se venger? pensa-t-il tout haut.

--Parce qu’elle prétend que vous voulez me détourner d’elle.

--C’est exact. Je m’y emploie le plus que je peux, Henri.

--Alors, vous aviez deviné?

--Oh! ce n’était pas difficile. Elle a d’ailleurs tout avoué... en détail. J’ai cruellement souffert de votre immoralité! Quelle perversion! Et cela dure depuis si longtemps!

--Enfin, mon cher précepteur, à seize ans, tenu en laisse comme je le suis par mes parents, comment n’aurais-je pas été corrompu par une personne qui en sait tellement long que, malgré sa laideur, elle séduirait un saint? Vous, par exemple, quand ça lui plaira.

--Oui, je connais la menace. Elle me l’a dit.

--Hein! Pas possible! Et qu’avez-vous répondu?

--Que mon amitié pour vous, Henri, m’empêcherait toujours de la regarder autrement que comme un objet d’horreur.

Je me mis à rire, fouetté par l’excitation d’une très malsaine gaîté.

--Elle ne vous le pardonnera jamais, Armand.

Je ne m’explique pas, même encore aujourd’hui, le sentiment qui me fit dire son petit nom pour la première fois. Il me semblait abolir les distances et cet ami, en butte aux mêmes tentations que moi, me devenait plus cher d’être, comme moi, la victime promise au dévergondage de la même femme. C’était peut-être bien cela qui s’appelait partager un secret.

Il courut vers moi, d’une allure souple d’animal libéré, il me prit les mains, écarta mes bras de mon corps comme s’il voulait me crucifier.

--Merci, cher enfant, pour m’avoir appelé ainsi. Voulez-vous que cette douloureuse aventure nous rende plus intimes, plus francs l’un pour l’autre, que nous nous protégions mutuellement? (Il baissa la voix, me prenant davantage les poignets, m’emprisonnant à la fois par sa force et sa grâce affectueuse). Voulez-vous, Henri, que nous nous aimions éperdument et divinement au-dessus de la même ignominie féminine?

Je fus secoué par le plus étrange des frissons. Il arrivait une chose inouïe. Je goûtais la plénitude de l’amitié comme on aurait une passion et je défends à quiconque d’en sourire. Si cela ne dura qu’un instant, cela fut immense, presque divin, selon son expression.

--Cher, je le désire de tout mon cœur qui vous appartient en entier, puisque je ne l’ai jamais offert à personne. Songez que jamais ni mon père ni ma mère ne m’ont bien connu. Ils sont si loin. Vous m’avez appris tant de merveilles! Vous m’avez ouvert de tels paradis! Je vous dois les plus pures jouissances de ma pauvre imagination. Où aurais-je été chercher les trésors de poésie que vous détenez et que nous partageons comme deux frères? Si je ne suis pas digne du maître, parce que je ne suis pas aussi sage que lui, j’ai bon espoir, à présent, d’obtenir son pardon.

Armand se redressa, lâchant mes mains:

--Voulez-vous me sacrifier cette femme, Henri? Elle vous tue.

--Le pourrais-je? Oh! Armand, ayez pitié de moi!

--Je vais demander à madame votre mère de vous permettre, en ma compagnie, un long voyage qui sera la récompense de vos études. Je lui ferai comprendre qu’il est encore temps de vous montrer le monde... sous toutes ses formes... et, au besoin, je m’effacerai, moi, devant certaines de ses formes.

--Oh! Armand, m’écriai-je, enlevez-moi à mon vice mais ne le remplacez pas par un autre. Je n’aimerai jamais d’amour une femme, ça n’est plus possible. Tout ce que je vous demande c’est de me conduire si haut que je ne puisse plus redescendre. J’ai besoin d’absolu en amour encore plus qu’en volupté. J’ai besoin de savoir que rien, vous m’entendez, ne pourra salir mon amitié pour vous.

Et je ne m’aperçus même pas que je venais de prononcer _amitié_ pour _amour_, ce qui était jusqu’à un certain point monstrueux.

A partir de ce jour nous fûmes liés l’un à l’autre par une tendresse inexplicable, toute naturelle de mon côté parce que je découvrais les délices d’une amitié de collège dont j’avais été sevré à cause de l’isolement de ma vie, une amitié d’une rare qualité d’intelligence qui flattait tous mes instincts orgueilleux et, de son côté, passionnément inquiète, réticente, remplie de désespoirs que je ne comprenais pas. Il m’aimait comme quelqu’un qui a perpétuellement peur de perdre ce qu’il aime et il n’avouait que très difficilement ses appréhensions. Et il était jaloux sans pouvoir se défendre de ce sentiment qu’il déclarait lui-même très bas.

Je me souviens qu’un soir, ma cousine, qui s’était glissée jusqu’à ma chambre où je dormais du sommeil de l’innocence, car je dormais quelquefois de ce sommeil-là, fut surprise au moment où elle franchissait mon seuil, saisie à la jupe, traînée le long de l’escalier jusqu’à ses appartements personnels où on l’enferma. Je ne sus cela que beaucoup plus tard, lorsque je lui fis mes adieux, la veille de notre départ pour le beau voyage accordé généreusement par mes parents.

Ma chère cousine pleurait dans mon gilet, m’inondant de ses larmes et de son violent parfum de Chypre dont elle abusait jusqu’à m’écœurer.

--Oui, souffla-t-elle, tu t’en vas avec lui qui a l’air d’enlever une femme! Tu me fuis, mais le malheur est sur toi pour toujours. Tu reviendras changé, mort à nos caresses et c’est moi qui te fuirai.

--Ma pauvre Luce, nos enfantillages s’effaceront certainement de notre mémoire. Nous nous reverrons guéris, je l’espère. Nous n’aurons plus rien à nous refuser... parce que nous ne nous demanderons plus rien.

--Il m’a chassée de ta chambre, un soir. Tu ne l’as pas deviné?

--Non! Comme il a bien fait. C’est si dangereux pour une jeune fille de se compromettre de cette façon! Songez donc, ma Luce, que vous avez une grosse dot à apporter à votre mari futur. De quoi aurais-je l’air si je vous séduisais dans toute la force du terme?

J’en savais très long, maintenant, grâce à certaines précisions des bouquins de médecine que m’avait prêtés l’abbé sur mes instances réitérées et je prenais l’aplomb d’un homme fait, alors que je n’étais guère qu’un enfant perverti.

Dans le trajet en chemin de fer, ivres de liberté, tous les deux, nous nous félicitions et nous nous serrions les mains comme deux bons camarades qui se retrouvent loin des férules. Je lui dis, entre deux éclats de rire:

--Avouez-moi, Armand, que vous l’avez lâchement séquestrée une nuit, en mon honneur?

--Oui, fit-il de sa voix subitement sombrée, mais j’ai bien failli, vraiment, y laisser ma vertu.

Je pouffai. Cela m’était égal, au fond, la vertu de l’abbé de Sembleuse, parce que mon camarade Armand ne m’en parlait jamais; cependant, j’étais humilié devant le bloc de perfections humaines que ce garçon superbe me représentait.

--Oh! je vous donne la permission de chasser sur mes terres, lui déclarai-je étourdiment.

--Quel monstre vous faites, murmura-t-il doucement? Cela ne vous éloignerait donc pas de moi, un tel partage de ce qu’il y a de plus secret en amour?

--En aucune façon puisque je n’aime pas cette fille.

--Alors pourquoi aimez-vous, justement, en elle, ce qu’il y a de plus détestable?

--Mon Dieu, l’abbé, que vous êtes donc amateur d’absolu? lui répondis-je en abaissant la glace du compartiment pour prendre l’air. Il y a des choses qui comptent si peu! Vice de sa part, fantaisie de la mienne, je ne vais pas chercher, moi, midi à quatorze heures. Je ne suis même pas allé la chercher, elle! Entre quinze ou seize ans n’est-on pas tous à la merci de la première venue? C’est, je le crois comme vous, le grand défaut de nos éducations masculines: ce point de départ de notre vie sensuelle peut être regrettable... En tous les cas, il suffit qu’elle ne puisse jamais devenir ma femme, ce à quoi elle tend. Et ce ne sera jamais... à moins que vous ne l’ordonniez, cher maître, pour ma pénitence.

Et, toujours en riant, je jetai, par la portière, une grappe de fleurs de jacinthe rose, épaisse et charnue comme la lèvre de ma cousine, une fleur d’odeur entêtante qu’elle m’avait collée, sous mon pardessus, à l’endroit même du cœur.

--Singulière créature que cette femme, murmura l’abbé, à qui mon geste n’avait point échappé, joignant la sentimentalité d’une petite modiste aux manœuvres abominables de la prostituée. Je la redoute de plus en plus pour vous, Henri. Il ne fallait pas accepter cette fleur.

--Je l’ai acceptée par politesse, Armand. Je la jette... pour vous l’offrir.

Il y eut un silence durant lequel nous aurions pu entendre nos deux âmes battre des ailes!

Nous ne restâmes à Paris que le temps d’y faire quelques emplettes. J’étais fou de vêtements de bonne coupe et de lingeries fines en véritable gamin libéré des lisières provinciales. Armand qui avait, lui, un goût très sûr au sujet de toutes ces choses, dirigeait mon choix. Sous sa robe qui le gainait si étroitement et le faisait ressembler à une statue, il portait les toiles canoniques, mais aimait, jusqu’à s’en accuser humblement, les belles étoffes souples, et surtout les plus méticuleux soins de toilette. «La propreté, disait-il, est la mère de la pureté... les renoncements de saint Labre me révolteront toujours.» Avec sa soutane il savait conserver la plus austère des élégances qui lui allait comme une armure et rien, à mon avis, ne pouvait aller mieux à sa beauté insexuée.

Il fut question, un instant, de poser l’habit monastique pour en mettre un autre afin de ne pas se faire remarquer au théâtre, ce qui est consenti par les rites, mais je choisis une pièce classique des _Français_, pour simplifier le cérémonial tellement j’avais craint de le voir changer de ligne à mes yeux et, qui savait, rompre le charme!

Nous écoutâmes, non sans dissimuler des bâillements nerveux, un drame noir, inhumain, qui ne correspondait à rien de nos existences et je lui fis remarquer qu’en me lisant lui-même, de sa voix sourde, le même drame il m’avait profondément ému.

--Nous ne pouvons tirer d’émotion que de notre propre état d’âme et c’est bon pour le vulgaire de succomber au factice, répondit-il.

--Mais, c’est ennuyeux, murmurai-je, ces gens-là s’ennuient eux-mêmes à nous déclamer ça. Oh! Armand, que je m’ennuie? Si c’est ça les nobles distractions parisiennes?...

Alors, l’abbé de Sembleuse imita Satan sur la montagne. Il risqua franchement, très loyalement, la suprême tentation et, je dois le dire, aussi franchement, il faut souligner la loyauté de son sacrifice, car, déjà, c’en était un pour lui.

--Henri, me confia-t-il en sortant du théâtre, vous êtes libre de me quitter ici. Nous avons emporté une suffisante fortune sur nous pour vous permettre de boire à d’autres sources que celle de l’inspiration classique. Paris ne vaut que par son luxe... inutile et ses maisons de plaisir. Je suis bien obligé d’en convenir devant vous. Je suis chargé de vous donner toutes les autorisations, au moins de la part de M. votre père. Désirez-vous, puisque vous continuez à vous ennuyer, vous... amuser?

J’eus, je ne sais pourquoi, envie de le frapper; puis je le regardai bien en face, secoué d’une colère folle:

--C’est _toi_, m’écriai-je d’un ton véhément, me déchirant la gorge au passage parce que, moi, je n’étais pas un acteur, qui me propose ça, toi, le pur, toi le chaste, toi qui as failli perdre cette chasteté à laquelle je ne tiens pas du tout... C’est toi, le prêtre, l’ami, le frère et le maître, qui ose me proposer ça? Alors, ôte ce froc, viens donc avec moi! Je ne suis jamais allé dans les maisons dont tu parles, j’ai besoin d’un guide éclairé. Ah! c’est trop fort, Armand, tu vas trop loin! Je connais, j’en suis persuadé, tous les mauvais lieux par les frissons de ma cousine. Tu ne peux me vendre, toi, rien de mieux, mais tu pourrais épargner cette honte à notre belle amitié? Armand, ce rôle de mauvais ange ne te va pas du tout!

Il marcha plus vite, m’entraînant, dans la nuit, vers notre hôtel.

Quand nous fûmes rentrés, je m’aperçus qu’il avait les joues baignées de larmes. Il voulut fermer la porte de communication entre nos deux chambres, je lui serrai le poignet qu’il me retira vivement.

--Fâché? dis-je, un peu inquiet du résultat de ma scène.

Il cacha une seconde son visage dans ses très jolies mains longues et blanches qui avaient, jadis, touché l’hostie.

--Je te supplie de ne pas me tutoyer! fit-il perdant la notion de notre si bizarre situation de précepteur à élève.

--Au contraire! (Et je me mis à rire de bon cœur.) Qu’à partir de ce soir et pour nous seuls, Armand, nous abolissions entre nous la dernière des barrières de la sotte convention sociale. Nous nous dirons _tu_! (et j’ajoutai, avec une effroyable malice) comme deux hommes qui furent des compagnons de plaisir. Tant pis pour toi, vil entremetteur!

Il prit mes deux mains et les appliqua sur son visage à la place des siennes.

--Henri, ce sera délicieux, seulement tu as tort. Je suis... responsable de toi, je dois compte de ta conduite, bonne ou mauvaise, à tes parents. N’oublie pas que mon ministère se double, en ce moment, de la mission spéciale dont on m’a chargé. C’est moi-même qui l’ai demandé comme une faveur. Je te voudrais un homme selon la morale courante, parce que tu as très mal débuté dans la vie des sens. Tu pourras dévier de plus en plus. Moi, mon expérience est moins grande que la tienne, Dieu merci, mais si j’allais t’aider par mes idées sur l’absolu à devenir un monstre, un anormal sous tous les rapports. Mes responsabilités m’épouvantent.

Je l’attirai chez moi et je le fis asseoir sur mon lit.

--Il me plaît, dis-je, en appuyant mes mains moi-même sur sa bouche, de te faire taire. Il me plaît d’aller voir en ta compagnie les belles choses de l’art antique dont tu m’as tant parlé, là-bas, dans le jardin de chez nous et dont je rêve comme d’un soudain transport au septième ciel de toutes les nobles voluptés. Tu as fait de moi, en ces deux ans de merveilleuse intimité, une espèce de monstre, en effet, ton semblable, moins le détail féminin, alors pourquoi renier ton œuvre et renverser ta statue? Sans toi, je continuerais à m’ennuyer bêtement. Est-ce mon père, si rigidement sévère, est-ce ma mère, si mystérieusement lointaine, qui auraient pu me donner la clé du trésor intellectuel que tu m’as apportée? Nous allons nous diriger vers l’Italie, mon cher Armand. Tu me proposes une course solitaire dans les bas-fonds de la capitale, moi je te propose un voyage de noces! Oui, simplement, le voyage de noces de deux enfants épris de la seule beauté. Ce n’est pas de ma faute, hein? si la beauté est d’essence féminine! Et ne sommes-nous pas les héros de la plus splendide des amitiés humaines, Armand? Est-ce que cela ne vaut pas tous les amours et toutes les passions?

Il pleurait à sanglots, dans mes mains réunies, le front courbé, prostré tout entier devant moi, debout, qui le dominais, à présent, de toute la supériorité d’un récent enthousiasme pour la pureté des intentions. Dans cette banale chambre d’hôtel, nous les passagers de l’idéal, nous allions aussi haut que l’humanité peut aller dans l’amour-passion sans le vertige des sens et je ne me doutais même pas du précipice que je côtoyais... Mais, lui, qui pleurait, semblant s’anéantir dans une sorte de désespoir voluptueux, s’en doutait-il?...