Chapter 9 of 13 · 3920 words · ~20 min read

Part 9

Dans un jargon très doux, mélangé d’anglais et de français, semé d’expressions d’argot qui le rendait tout à fait drôle, elle m’expliqua qu’elle m’avait vu à la fête javanaise donnée par l’ambassade en l’honneur du roi du Cambodge, et qu’elle avait formé le vœu innocent de me recevoir dans l’intimité, parce que:

--Vous n’auriez pas voulu me donner ce petit morceau de plaisir autrement. Je ne connais pas chez vous et vous êtes marié à votre vraie femme.

--Mon Dieu, chère madame, vous êtes trop modeste, au moins en ce qui concerne ledit morceau. A votre place je prendrais le plaisir tout entier. En France nous ne comprenons pas les demi-mesures, avec ou sans cérémonie.

Elle frappa dans ses mains puérilement, éclata de rire en se renversant en arrière d’un mouvement effarant de lascivité et elle me murmura:

--Oh! ces Français, ce qu’ils sont amusants, et comme ils se moquent en amour! Je n’ose pas vous demander si je vous plais. Me trouvez-vous assez belle pour jouer, dites? J’ai la crainte d’être, comment vous dites, vierge, froide, enfin, pas gentille, quoi. J’ai dix-huit ans.

J’étais de plus en plus inquiet. J’avais, malgré mon naturel sang-froid en pareille circonstance, la terreur du chasseur qui pense que, s’il rate la bête, celle-ci ne le ratera pas et qu’il aura les reins cassés. On y voyait mal, l’électricité des ampoules trop fleuries de corolles de soie, et, sous la dalmatique rose-argent, le corps de cette créature fondait, dérobait ses lignes à mon regard essayant de demeurer calme. S’il s’agissait d’une vierge de Chicago, ou d’une lady de Londres, je ne voulais, en aucune façon, pousser la plaisanterie française trop loin. Il faut de la tenue devant l’étranger. Quant à la demi-mesure...

--Voulez-vous me permettre de vous offrir votre thé, chère miss?... Miss comment? Même en échangeant ses fantaisies, ma jolie fille, il convient d’avoir le courage d’échanger ses noms... ou des injures, choisissez!

Alors elle me toisa de son regard glacialement cynique et me dit, se soulevant vers la tasse que je lui présentais:

--Que j’aime que vous soyez un homme ainsi. Vous seriez capable de me battre, si cela ne vous convenait pas. Oui, vous avez raison. Il faut dire tout, noblement. J’aurais tant aimé causer longtemps et vous lier à moi par la poésie de la parole! Que vous êtes bien, Henri Dormoy. Vous me donnerez votre portrait? Je veux le montrer à mes amis de Londres, à ceux qui osent me dire que je suis le plus beau des garçons. Je m’appelle lord D... Pardonnez-moi si je vous contrarie.

La tasse s’échappa de mes mains et inonda le col blanc de cet éphèbe à jamais célèbre pour avoir scandalisé toute une génération.

Je pensai à chercher mon revolver et à lui casser réellement les reins, mais je le vis déjà si affolé par le contact du liquide bouillant (_Ceylan_ ou _Chine_!) que je n’eus plus qu’à le fuir, ce qui, en pareille circonstance, est encore le meilleur moyen de conserver les distances.

Quand je rentrai chez moi, une heure après en être parti, je me mis à pleurer de rage. J’étais seul, bien seul, et personne, heureusement, ne me questionnerait.

Or, je pleurais de rage, non pour l’injure de cette invitation suspecte, mais parce que ce garçon qui me trouvait bien, qui me ressemblait un peu, avait réformé l’ancien couple par une phrase rappelant de très loin certains mots d’Armand de Sembleuse. Il se déguisait en fille? Est-ce que, moralement, je ne me déguisais pas en homme, jadis?

O Armand, où es-tu? Dans quelle misère te débats-tu, toi si fort, toi qui voulais être assuré de me retrouver là-haut et qui fus jaloux de mon éternité au point de me sacrifier à moi-même!

III

Maman était morte. Elle avait rejoint le vide merveilleux de ce ciel dont elle portait une part d’énigme au fond de ses yeux clairs. J’avais demandé mon divorce le lendemain même de son enterrement et Lucienne Morin, un an plus tard, s’était remariée avec M. de la Feuillangère qui en tenait, décidément, pour les femmes qui m’avaient aimé. Clara servait, maintenant, dans la maison du gros Despaux-Larrier en qualité de femme de charge, mais peut-être avait-elle aussi charge de femme sous cette firme commerciale... et quelle charge!

--Monsieur comprendra que je ne peux pas rester chez un homme seul maintenant que madame est partie? m’avait-elle déclaré.

Je lui donnai toutes les permissions, plus une dot. Comme ces changements de situation avaient amené des changements de fortune, malgré l’héritage de ma mère, et que j’avais voulu rendre à Lucienne certains cadeaux qu’elle m’avait faits, un peu de force, cela réduisit mon train. Je pris dans une rue plus étroite de ce quartier du Luxembourg, que j’appréciais pour sa tranquillité aristocratique, un appartement plus sombre, sans perron ni jardin, un rez-de-chaussée d’apparence décente, pas garçonnière du tout, puis je me mis à flâner dans Paris, ou à voyager dans le monde, soit en chemin de fer, soit en bateau. Quand je revenais, je retrouvais de la poussière et j’en rapportais moi-même que je secouais de mes sandales.

Des aventures? Peut-être! Aucun enthousiasme. Calme étrange. De trente-cinq à quarante ans, je ne me souviens guère de ce que fut ma vie d’amour. Je crois qu’une belle jeune fille voulut m’épouser et qu’elle en fit une maladie de langueur qui la conduisit, non pas au Carmel, mais au théâtre où elle put exprimer toute la gamme de la passion, n’ayant pas pu me la faire monter ou descendre.

Je voyais peu de gens, certains amateurs rencontrés au hasard des réunions de cercle ou des salles de ventes curieuses, je collectionnais, je m’amusais avec eux à faire des vitrines artistiques: ivoires japonais ou éventails anciens, miniatures de la bonne époque, émaux de telle manufacture.

Je vivais avec ma nonchalance habituelle, mes rentes me suffisant ainsi qu’un unique domestique sous le rapport du train de maison, un vieux maniaque détestant les femmes parce qu’il avait été, dans sa jeunesse, vitriolé par une maîtresse jalouse.

Ma vie frénétique semblait finir.

Mais j’étais encore un homme séduisant et j’aimais quelquefois à me l’entendre dire... pour ne point l’oublier.

Un point noir existait dans cette existence restreinte quoique très libre, c’était l’impossibilité où je me trouvais _de déloger l’antiquaire_!

On a dû remarquer qu’à Paris, principalement rive gauche, il y a au moins un antiquaire par immeuble et je me suis toujours demandé qu’est-ce que ces marchands-là peuvent bien vendre? Petite boutique ou grand magasin, ça regorge d’objets artistiques ou non et il est parfaitement démontré aux yeux de l’observateur attentif, dont il est souvent parlé dans la copie à un sou la ligne des journaux, que jamais ces marchands-là ne vendent rien et n’achètent pas davantage.

Le point noir de mon existence était une boutique de ce genre installée à la porte même de mes particulières entrées et faisant tache dans une façade convenable, de style Louis XV, très pure, à quatre belles fenêtres à petits carreaux un peu ternis, possédant des frontons cintrés extrêmement élégants. Quand j’avais signé un bail, j’avais demandé si on pouvait loger ailleurs cet antiquaire et tout son attirail qui me faisait loucher sur ma façade personnelle.

--Mais, me dit mon propriétaire scandalisé, ce marchand a toujours été là. Il ne fait pas partie de ma maison de rapport. Il est à cheval sur une ancienne loge de concierge de la maison mitoyenne et sur une ancienne remise de voiture de la mienne. Vous comprenez, lui aussi a un bail!

--Et si je lui offrais de le reprendre... pour, par exemple, le jour où j’aurai une automobile à mettre dans cette ancienne remise.

Avec cette fureur singulière qui s’emparait de moi dès qu’un désir me hantait, je fis proposer toutes les transactions possibles et imaginables pour _déloger l’antiquaire_. Je n’y réussis point.

Trois ans passèrent sur cette fantaisie, qui n’était peut-être que le plus sage des pressentiments, et l’antiquaire demeura. Il renouvela son bail, je renouvelai le mien. Je n’eus pas d’automobile, parce que je trouve ridicule de se mettre aux ordres d’un chauffeur de garage au lieu de l’avoir aux siens, et chaque fois que je pénétrais chez moi, j’entendais ma concierge, forte personne pleine de dignité, raconter des choses de ce genre:

--Voilà encore cette _antiquitaire_ qui a flanqué des ordures dans ma cour! Tenez, monsieur Dormoy, tant que ce bric-à-brac là nous restera pour compte, la vie me sera _indigeste_.

Vous connaissez cette brave femme, hélas! Elle fera certainement la seule gaîté des audiences...

Un jour... oh! ma plume tremble, ma main se crispe sur elle pour écrire cela, _un jour_, y a-t-il de cela un an ou plusieurs siècles? Jour d’entre les jours, petit matin d’octobre pluvieux, froid, où la rue avait l’air d’un corridor fermé en haut par une voûte peinte en gris, et tout était si fumeux, si triste là-dessous, les passants, les voitures, une guimbarde de maraîcher qui sonnait, sur le pavé de bois, comme un corbillard vide! Moi mettant mes gants, boutonnant mon pardessus et relevant mon col de fourrure pour aller déjeuner je ne sais plus où, chez quelqu’un qui devait me montrer des estampes. Enfin, je fus arrêté par quelle funeste puissance devant la glace étroite, rongée d’humidité, montant le long d’une des parois de cette odieuse boutique? Glace racoleuse comme un éraillé visage de fille où je mis mes yeux qui dévièrent et qui se prirent à une vision de bibelot, un si minuscule bibelot: _une souris d’ivoire_ posée sur un petit socle de bronze! Mon Dieu! Mon Dieu d’orgueil et de colère, où m’avez-vous conduit quand j’en suis venu là?

J’examinai le bibelot charmant et extraordinaire à cause du milieu vulgaire dans lequel je le rencontrais. Cette souris était un minuscule ivoire japonais représentant, en effet, ce que les marchands des quais, vendeurs de bêtes curieuses, appellent _souris japonaise_, une souris blanche à collerette de poils roux, aux yeux rouges ou roses, qui a pour particularité de tourner sur elle-même des heures entières. Cette bestiole, la plus menue des souris, a des mœurs bizarres; elle regarde très en l’air ou sur le côté, avec la vivacité d’un animal fou et, au contraire, est fort intelligente, douée de merveilleux instincts raisonnables qui la protègent contre les chutes, la préservent, durant sa valse ingénue, des mille dangers qui menacent une souris aimant la danse, faisant la ronde, en dehors du chat.

Cette _souris japonaise_ posée sur un socle de bronze était d’un ivoire très pur, très uni, sans un défaut de ton ou de _lame_, elle possédait sa collerette rousse incrustée en or, striée de quelques coups de burin imitant les poils, comme il sied à un artiste japonais de les imiter à coups de ses ongles pointus et elle dardait, tournant sa petite tête à oreilles transparentes sur le côté, essayant de voir, d’aguicher le monsieur, des yeux de rubis d’un rouge sanglant, tout en ayant l’air de surveiller la spire de sa queue.

--Voici, pensai-je, une chose délicieuse qu’il me faut m’offrir tout de suite.

La souris trônait au milieu de vieux débris de toutes sortes: armes toutes rouillées, statuettes de tous les formats, morceaux d’étoffes de toutes les provenances, vieilles pipes, vieux bijoux faux, peignes espagnols dont la seule crasse était authentique, boutons de corsage sans assortiment possible, jusqu’à des chaussures de bal complètement éculées. Comme elle devait s’ennuyer là-dedans, la petite souris, ma souris?

J’hésitai un peu. Je ne connaissais l’_antiquitaire_ que par ma concierge, qui avait le tort de lui crier des injures à propos de tout, peut-être pour plaire au principal locataire de la maison qui avait voulu le faire expulser de son coin sombre comme on chasse une araignée, le jour du grand nettoyage. Je n’y étais jamais entré dans cette boutique, moi! Mon instinct, qui est celui de la souris japonaise vivante: tourner férocement dans un cercle vicieux sans tomber, mais hélas, sans pouvoir le briser, en sortir, me tirait en avant par la fibre d’un désir puéril et pourtant je songeais que j’avais pas mal d’ivoires de ce genre. J’avais une galerie très encombrée... pour, un matin comme celui-ci, revendre tout en bloc et repartir sur une nouvelle piste, une collection autre à reconstituer. Il faut bien s’amuser, n’est-ce pas?

C’est que j’aurais pu dire encore à Armand de Sembleuse, à vingt ans de distance: _je m’ennuie!_

J’avais eu des femmes comme on a une écurie de courses.

Maintenant, on m’aurait montré trente souris japonaises pareilles à celle-là, je les aurais voulues toutes les trente!

--Ça vaut une centaine de francs ici, me dis-je, parce que le collectionneur se fixe toujours un prix qu’il sait très bien qu’il dépassera mais il aime à croire qu’il ne le dépassera pas. Oui! cent francs dans ma rue. Au boulevard, ça serait mieux présenté et on en demanderait deux cents.

J’entrai.

Mon cher avocat, en écrivant ce mot, je tremble de fièvre...

... Elle était là, l’autre souris japonaise, celle qui a tourné dans mon cerveau et m’a rendu fou!

Il y avait là une petite fille de six ans qui épluchait des... oui, qui épluchait des oignons et elle pleurait, ses yeux étaient rouges; elle était blanche et blonde, avec une petite collerette de cheveux lisses, un peu roux, des mèches qui lui tombaient autour du cou et suivaient tous ses mouvements comme des plumes suivent l’oiseau, comme des poils suivent l’ondulation de la fourrure. Je tenais le bouton de la porte, la vision se détachait très nette sur le fond noir de cette boutique pleine à ne laisser aucune autre place que pour faire asseoir cette petite fille sur un petit trépied de fonte, l’ancienne base d’une statuette de jardin, sans doute. Elle épluchait des oignons et jetait les boules blanches dans une assiette après avoir pris les boules rousses dans un panier.

Comme elle pleurait! Hypnotisée sur ce phénomène qu’elle ne comprenait pas du tout, la toute petite femme mordait ses lèvres avec courage pour se donner une naturelle raison de souffrir.

Je pensai d’abord simplement ceci:

--Pourquoi fait-on faire ce travail-là qui est, je crois, du ressort des cuisinières, à cette petite fille, puisque, proportion gardée, elle pleure bien davantage que ne pleurerait une grande personne dans ce métier?

Est-ce que je savais si les gens peuvent ne pas avoir de cuisinière, moi qui avais eu des bonnes pour me servir au lit et ramasser mon mouchoir?

Puis je pensai à m’en aller discrètement lorsque la petite leva le nez, un petit nez fin de souris et s’arrêta, figée dans la même pose que _l’autre_, les deux petites pattes en avant, la tête un peu sur le côté, ses beaux yeux rouges, qui étaient verts, au fond, du troublant vert de la prunelle phosphorescente de certains animaux, cherchant à voir et ne voyant pas, si douloureusement pleins de larmes cuisantes.

--Que vous voulez, monsieur?

--Mademoiselle, je voudrais voir le marchand ou la marchande pour connaître le prix de la souris en ivoire qui est à l’étalage.

Alors, tout de suite, la petite s’empressa, bien contente de planter là ses cruels oignons. Elle dit, de sa voix si bizarre de petit instrument fêlé:

--Ma grand-mère est pas là, monsieur, mais elle va revenir. Elle est allée pour le beurre. Elle serait fâchée si vous restiez pas. Elle me gronderait. (Et elle ajouta avec le plus profond sentiment mondain.) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Je me mis à rire car c’était aussi impossible que de découvrir un millimètre carré sans couche de poussière dans cette odieuse boutique.

--Mademoiselle, vous êtes bien aimable mais... où?

La petite souris sourit.

--Ah! c’est pas bien propre... et pourtant je balaie tout le temps. Ça revient. J’en fais sauver d’un côté, ça retourne de l’autre. Faut pas vous en aller. Tenez, là, il y a un fauteuil. C’est un Louis XIII, monsieur, un vrai Louis XIII.

Je pouffai. Toute la gaieté de mon ancienne existence me remonta au cerveau. Ah! rire encore une fois comme cela et l’entendre rire, elle, comme elle se mit à rire!

Les larmes étaient enfin taries.

Pendant que la gamine essayait de tirer une vieille chasuble de prêtre et une jupe de drap jadis bleu de ce _vrai_ fauteuil pour me l’offrir, derrière nous, un affreux visage de femme sortait de l’ombre; cela se formait lentement comme on prétend que se forment les silhouettes d’apparitions évoquées par les médiums en transes. C’était celui d’une vieille dame osseuse, à angles droits, la figure grise, craquelée, en céramique cuite au four de l’enfer, le nez coupant, le menton tranché comme un éclat de tesson plus dur encore, et dans ce visage effrayant (que j’ai vu, certaine nuit, plus effrayant encore!) deux orbites qui contenaient de l’eau trouble avec, tout au fond, un peu de boue.

Elle portait une robe d’orléans, noire, qui luisait, un fichu de laine verte, de plusieurs tons de mousse; une moisissure, pareille à celle des troncs d’arbre pourris, faisant vivre encore quelques impondérables champignons et, sur ces cheveux gris, d’un égal gris moisi, des pampilles de jais brillaient funèbrement.

--Monsieur désire? fit une voix spécialement engageante, éveillant le souvenir de la proxénète joint à celui du sergent du ville disant: «_Circulez._»

La petite souris disparut, subitement, dans un trou. Moi, je fus saisi, pourquoi ne l’avouerais-je point, de mon premier mouvement de haine à l’endroit de cette femme. J’ai horreur du laid, du pauvre et du vil quand il devient obséquieux, par-dessus le marché. Alors, je songeai à _l’autre_ souris, je m’enquis de sa provenance.

--Monsieur, c’est une pièce de collection. Du beau et du rare. Je n’en suis pas embarrassée. Son prix? Vous comprenez, ça demande réflexion. Il faut estimer ça. Moi, je ne suis qu’une pauvre femme. Je ne vends rien à la va-comme-je-te-pousse. Une supposition que l’on mettrait ça aux enchères. Je l’ai depuis si peu de temps. Tiens! Tiens! Je vous remets à présent. Vous êtes le locataire du rez-de-chaussée, n’est-ce pas? Le bon monsieur qui voulait tant me faire expulser. Comme ça se trouve! On ne peut pas gagner sa vie dans ce quartier, mais il faut bien demeurer où c’est pas cher. Ma boutique vous embête parce qu’elle est sale. Que voulez-vous, si le propriétaire me la faisait repeindre en jaune, par exemple, ça se verrait mieux. Ça ne tire pas l’œil, en marron. Pour en revenir à ce rat-là, c’est... enfin, je crois que vous pouvez m’en donner cinquante francs parce que je connais mon monde. J’ai des amateurs qui m’en donneront plus... Seulement comme vous êtes de la maison...

J’interrompis la conférence, d’un ton relativement bienveillant.

--Madame, un ivoire japonais cela vaut toujours un certain prix. Voulez-vous me montrer l’objet?

Il y eut de ma part une réelle indignation quand j’eus entre les mains la jolie petite chose. Elle était intacte et portait une collerette qui valait les cinquante francs à elle toute seule. Malheureusement, je ne suis pas de ceux qui peuvent mésestimer leur caprice.

--Madame, lui dis-je en souriant ironiquement, je ne veux pas tout de même vous voler. Votre bibelot vaut cent francs. Les voici.

Et je posai cinq pièces d’or sur le fameux fauteuil Louis XIII.

Médusée, la vieille dame montra ses dents, grises aussi, d’un beau gris vert et souffla, presque étranglée:

--Ça, monsieur, vous pouvez vous vanter d’être un homme chic. Je vous remercie bien.

Elle prit les pièces, les soupesa, les flaira, puis les fourra dans un vieux sac de perles.

Plus tard, oui, je sais! Elle aurait prétendu que je ne connaissais même pas la valeur de l’objet, que ma folie commençait et que je ne calculais plus. Or, je vous le jure. Je faisais seulement acte de probité d’acheteur.

L’_autre_ montra timidement sa tête hors du trou.

--Ah! dis-je avant de sortir pour aller enfin déjeuner, un conseil. Ne faites donc plus éplucher des oignons à cette mignonne petite fille qui en pleure toutes ses larmes. Quel supplice pour un enfant! Regardez ces pauvres yeux rougis.

--Pensez-vous que, moi, je puisse les éplucher sans pleurer aussi? Cette vermine-là doit travailler si elle veut vivre ici à tourner dans mes jambes. Mon fils et ma bru sont morts tous les deux à l’hôpital et ça m’a fichu ça, en cadeau, alors que j’ai soixante-dix ans sonnés, monsieur, des douleurs partout, des rhumatismes, un catarrhe...

Mais j’étais déjà très loin, abandonnant _la souris japonaise_ dans la montre, parce que je ne rentrais pas chez moi.

Le lendemain, vers trois heures, mon domestique, Bernard, vint me prévenir qu’une petite fille: «haute comme ça» me demandait.

Je fumais en parcourant les journaux, à plat ventre dans mon divan bleu paon aux nombreux coussins de toute la gamme des bleus, seul meuble que j’avais eu la faiblesse de garder de l’ancienne chambre de Don Juan.

--Hein? Quelle petite fille? (Puis tout à coup je me souvins). _La souris japonaise_ qu’on vient m’apporter! Bernard, faites entrer, c’est la demoiselle de magasin de l’antiquaire, dis-je en souriant.

--Monsieur a fait emplette en bas! Ça doit être du propre.

Il partit en bougonnant, car il était assez ronchon et je les vis toutes les deux s’avancer, l’une portant l’autre.

Elle fit d’abord une révérence, puis, timidement, posa l’objet, enveloppé d’un papier de soie, sur une table, en levant fort les bras pour atteindre à cette hauteur. Moi, je me trouvais à la sienne et je dis:

--Bonjour, mademoiselle, ne sachant pas comment on parle aux enfants.

Elle semblait toute confuse, prête à se sauver si je bougeais d’une ligne.

--Comme c’est grand ici, fit-elle en mettant ses mains derrière son dos.

Et elle demeura pensive.

Elle avait un petit tablier blanc, une petite queue de cheveux bien serrés, ligaturés d’une faveur bleue, et des souliers trop longs pour elle, qu’elle perdait tout le temps en traînant les pieds. Elle paraissait très délicate, probablement malade, avait une peau transparente, pâle de la pâleur de ce papier de soie qui enveloppait _la souris japonaise_. Ce n’était pas un beau bébé, une belle petite fille, c’était une créature qui existait comme ça, ne devant ni grandir ni mourir. Et une merveilleuse intelligence animait ce visage aminci, ces yeux vert de mer avec un peu d’or dans le fond, du sable d’or. Son corps? Je n’ai jamais su s’il doublait réellement ses vêtements. Certaines poupées sont faites ainsi, bourrées d’étoffe, mais sans membres... tout était flou, mouvant et fuyant, les jambes, les bras, les mains, _dont un petit doigt manquait_! Elle les cachait presque toujours derrière elle.

Je regardais ce curieux échantillon de la race des arrière-boutiques et je pensais que cette enfant-là devait savoir des vérités qui ne sont pas dans les livres.

--Mademoiselle, murmurai-je, intéressé par son manège pour cacher ses mains, pourquoi faites-vous le petit Bonaparte?

Elle ne comprenait bien entendu rien à ce que je disais, mais elle baissa les yeux, fort intimidée.

--Je ne vous ennuie pas, monsieur?

Elle était toujours d’une politesse adorable, exagérée, sans rien de servile. Elle n’osait pas pleurer par peur de faire du bruit... et ce que cette créature avait dû souffrir pour en venir là, devait être inimaginable.

--Voulez vous goûter? Votre grand’mère vous attend peut-être?

--Non, je dois rester dans la cour avec Robin.

--Qui ça, Robin?

--Le chat de la concierge (elle ajouta). C’est un bon chat.

Je me levai pour aller commander une tartine de confiture quelconque.

--Comme vous êtes grand, fit-elle en me voyant quitter ma pose à sa hauteur. C’est pour ça qu’il vous faut de grandes chambres. Vous ne seriez pas bien chez nous.