Part 6
J’avais prononcé cette phrase froidement, en la toisant de mon regard dur encore tout cuisant de larmes, de ces larmes dont le sel est un poison corrodant pour celui qui les verse et pour celui qui les essuie. Elle devint pourpre et je lui vis esquisser un geste machinal effrayant, car il dénotait chez elle une révolte intérieure dont elle ne mesurait plus l’étendue. Ce n’était pas la comédienne, c’était l’animal, le chien qui fuit la correction, qui essaye de se soustraire à l’envie de mordre le maître le cinglant. (Et elle venait de me sauver, car dans cette maison qui, en dehors de cette servante, avait deviné mon secret désespoir?)
--Clara, lui dis-je plus doucement, pardonnez-moi de _vous tutoyer_. Je sais que vous n’aimez pas ça et qu’il m’a fallu un soir flanquer un homme par terre à cause, justement, de son vilain langage. Vous êtes charmante. Vous irez à Paris, c’est entendu, mais vous aurez l’air de vous mettre aux ordres de ma femme, ce sera plus... naturel.
D’un bond léger elle sauta sur la porte. Elle gardait le revolver, mais il n’était, maintenant, pas plus dangereux pour elle que pour moi.
L’orgueil, la volonté de tenir le rôle que j’avais choisi, me releva peu à peu et je songeai à vivre _sans cœur_, sans espoir, sans rien d’idéal, sans amour surhumain mais en exprimant, du fruit de mon amère expérience, tout ce qu’il pouvait contenir de miel. L’ourson que j’étais adorait certain miel, celui des caresses. Et s’il s’en était sevré volontairement, il allait probablement réparer le temps perdu.
Après l’implacable cérémonie, nous étions partis, _ma femme_ et moi, pour toujours de la maison dite paternelle et nous nous étions installés à Paris dans une autre maison, plus petite quoique aussi ancienne, un hôtel un peu sombre avoisinant le Luxembourg, dont trois arbres et une corbeille d’hortensias formaient tout le jardin en isolant le perron de la rue.
Lucienne Morin, après deux ans d’apprentissage de la vie parisienne, devint une personne qu’on pouvait sortir: madame Henri Dormoy. Elle eut des couturières habiles, des modistes spirituelles, une manucure. Elle sut meubler un salon sous le rapport des tentures et des habitués. Ayant reçu des mains mêmes de ma mère une liste de gens à voir tant dans l’aristocratie que dans le barreau, elle fit des visites, et commanda son coupé pour cinq heures, au lieu de se promener sur le mail vers trois heures, selon l’habitude provinciale. Elle réalisa, je dois le déclarer loyalement, des tours de passe-passe ingénieux dans l’unique but de me plaire et elle me déplut moins. Mais, jamais, vous m’entendez bien, elle n’obtint de moi autre chose que la politesse extérieure de l’existence conjugale et toutes ses avances, audacieuses ou timides, furent absolument, courtoisement, repoussées. Moi, le devoir, ce n’est pas ma partie. Je ne pose pas à la vertu mitigée de circonstances atténuantes. Je ne l’aimais ni ne la haïssais, je la tolérais, comme du temps de ma maladive adolescence avec, cependant, des limites et la nuance d’une certaine estime parce que je l’avais crue sotte et qu’elle possédait, au contraire, une rare intelligence d’amour. Elle ne connaissait que son métier de femme capable de tout pour arriver à ses fins amoureuses, et quand elle devint la mienne, au moins par le nom, elle se haussa jusqu’à la perfection du genre.
Nous avions séparé la maison en deux. J’habitais le rez-de-chaussée, quelques pièces donnant sur la rue, de très libre accès avec toutes les possibilités d’entrée ou de sortie nocturnes. Lucienne gardait le second étage avec les mêmes facilités, quoique plus discrètes, et nous nous rencontrions au premier soit dans la salle à manger commune, sous les yeux de nos gens, soit dans les salons, les jours de réception.
Je savais, seulement, par Clara, qu’elle avait voulu sa chambre à coucher d’un superbe rouge indien, toujours ornée de fleurs fraîches et qu’elle ne craignait pas de dormir dans cette atmosphère de serre close, ce qui lui avait d’ailleurs permis d’obtenir un accident au septième mois de sa grossesse, durant la si pénible première année de notre toute particulière union.
Le petit monstre était mort.
Chose curieuse, j’éprouvai, moi, le cynique, un chagrin mystérieux de la destruction de cette petite créature, une fille, qui n’avait même pas existé. Elle tenait à mon sang par des liens encore plus sérieux que... ceux dénommés de la chair... car elle était _ma sœur_!
Elle tua notre enfant pour la même raison qu’elle l’avait conçu! pour me reprendre tout entier, car elle croyait, sans doute, que sa double monstruosité l’éloignait doublement de moi. Or, mère dévouée elle m’aurait peut-être permis l’indulgence de certains procédés, sinon une affection charnelle possible: mère dénaturée elle me parut logique, mais encore moins respectable. La bête fougueuse de mon cœur me remonta jusqu’aux lèvres pour chercher à m’étrangler encore une fois, laisser fuser tout mon sang dans une révolte inouïe, me donnant l’appétit d’un tortionnaire, un goût d’encre dans la gorge.
Clara m’apporta, un matin, un berceau, un moïse de dentelles, un nid rose et blanc, quelque chose comme une boîte de bonbons, _cercueil_ au fond duquel il y avait une poupée de cire.
--Madame se porte assez bien, dit la fille à voix basse, mais le pauvre petit vient de mourir. Les médecins m’ont chargé de dire à monsieur qu’il peut monter à présent. Il n’y a plus de danger... pour madame.
--Non, je n’irai pas.
Je dus subir les explications théâtrales d’un accoucheur très aimable, très dans le train, qui me parla de l’espoir qu’il voyait en la jeunesse du merveilleux couple que nous formions, ma femme et moi.
--Les nouveaux mariés font tellement d’imprudences! ajouta-t-il, clignant de l’œil. Soyez plus raisonnables la prochaine fois.
Il avait découvert ça, cet imbécile!
Clara pleurait sans bruit en se cachant derrière le moïse qu’elle venait de poser sur une table, comme une corbeille de fleurs.
Quand les importuns furent partis, je regardai, avec une fièvreuse curiosité et une involontaire répulsion. C’était donc ça un enfant! D’une merveilleuse délicatesse mais d’apparence déjà vieille, on aurait cru à une statuette du moyen âge, et la minuscule bouche, grande ouverte, ressemblait au centre d’une corolle très pâle exhalant un cri muet, l’essence même de l’effroi mortel qu’il pouvait avoir éprouvé en entrant dans notre vie.
Clara tout à coup jeta un voile de tulle sur la corbeille rose. Elle murmura:
--Monsieur, pardonnez à madame. Si vous saviez comme vous me faites peur.
--Non. Jamais.
Je me cramponnais au fauteuil en face du berceau si naïvement funèbre. Était-ce un objet ou un être? Est-ce que je devenais fou?
--Alors, il faut que monsieur rentre chez lui et tout de suite.
Elle ordonnait. Je lui obéis, je marchais lentement, les poings crispés. Ma chambre était sombre, tendue de bleu _paon_ avec des divans arrondis drapés de coussins de toute la gamme connue des bleus-verts ou des bleus-ciel.
Clara me poussa au milieu de ce luxe de femme blonde qui allait à mon teint et me plaisait.
--O maman! Ma chère maman! hoquetai-je en me roulant dans une attaque de nerfs stupide.
Clara courut fermer la porte à clé, puis elle revint se mettre à genoux devant moi comme le jour du revolver. Elle pleurait dans mes deux mains qu’elle tenait unies sous ses lèvres et elle buvait ses propres larmes. Elle me léchait les paumes comme un jeune chien aimant qui ne sait pas encore bien ce qu’il doit tenter pour distraire son maître.
--Ne pensez plus à rien, monsieur Henri, ça me brûle de vous voir si mal que ça. Mon Dieu, si on avait besoin de moi là-haut... Monsieur Henri!
--Tais-toi! Laissez-moi et surtout que je ne puisse plus rencontrer personne de toute cette affreuse comédie, dont je suis le complice. Tu m’entends! Je te défends de raconter ce que tu vois. Je ne pleure pas, moi, je ne peux plus pleurer.
--Eh bien! je pleurerai pour vous. C’est encore meilleur que de haïr quelqu’un comme vous le faites.
--Ah! oui, l’amour _à la troisième personne_!
--Ah! monsieur, vous n’allez pas m’étrangler, dites?
J’étais ivre d’une colère sans nom. Alors, ce fut infernal, et je crois que cela lui rappela l’autre viol... en mieux.
Nous ne pouvions même pas comprendre ce qui s’était abattu sur nous... Elle se sauva, éperdue, rattachant ses jupes et ses cheveux. Un papillon blanc, aux ailes froissées, demeura seul sur un coussin, tout étonné de se voir dans du velours...
A quelque temps de là, Lucienne et moi nous déjeunions dans la salle à manger. Elle faisait un repas de convalescente: œufs à la coque, champagne léger et grappe de raisins.
Elle s’enveloppait d’une frileuse de satin grenat, ses doigts un peu amaigris ne retenaient plus ses bagues dont elle alourdissait bien inutilement la vulgarité de ses mains.
--Mon cher Henri, murmura-t-elle anxieusement, est-ce que vous permettez que je change de femme de chambre? Votre mère m’a fait là un cadeau bien précieux; seulement, dans l’état de nervosité où je me trouve, je ne peux plus sentir cette fille qui a la manie de se parfumer de parfums trop violents... jusqu’à se saturer du même tabac d’Espagne, dont vous usez pour vos cigarettes.
--Tiens! dis-je en riant, vous avez remarqué?... c’est curieux. Est-ce pour cela que vous ne la faites plus servir à table? J’aime cependant et j’apprécie fort ses mouvements prestes, jolis, d’une adresse de chatte se promenant sur la cheminée. Elle ne casse jamais rien.
Lucienne leva ses yeux très agrandis de fard et me soumit à un examen attentif pour essayer de deviner si je plaisantais, selon l’usage que j’avais adopté dans les tête-à-tête dangereux. Avec une dose convenable d’ironie, on la forçait généralement à reculer.
--Vraiment, Henri, vous abusez de votre droit de mari... de pure fantaisie et nous sommes sous le même toit, gronda-t-elle.
--C’est exact, je le reconnais volontiers, puisque vous daignez m’en faire souvenir, chère amie.
Je frappai sur le timbre, en face d’elle.
Le valet de chambre parut, un vieux bonhomme très laid.
--Appelez-moi Mlle Clara s’il vous plaît.
Clara vint presque aussitôt. Elle rougit, ses prunelles se dilatant, toutes noires, dans le gris vert de ses yeux.
--Clara, lui dis-je d’un ton précis comme le maître de maison qui avertit un domestique sévèrement pour n’y plus revenir, vous portez sur vous un parfum violent qui déplaît à Madame. Il faut en choisir un autre. Dorénavant, au lieu d’acheter des odeurs fausses vous prendrez dans les jardinières de madame des fleurs, de vrais parfums, des roses, des violettes, des jasmins et vous les mettrez dans votre corsage. Il s’agit de dissimuler, de corriger le tabac d’Espagne ou... la _peau d’Espagne_, je ne sais plus bien.
--Si monsieur m’avait dit ça plus tôt, répondit la jeune fille chancelante mais tout de même intrépide, j’aurais supprimé tous les parfums. Quant à prendre les fleurs de madame, le respect que je lui dois m’en empêcherait.
--Vous dire ça plus tôt? m’écriai-je avec une insolente étourderie, mais vous m’avouerez, ma pauvre Clara, que je n’en ai pas eu le temps! Je crois que sans parfums du tout, vous sentiriez la fleur naturelle, c’est pour ça que je vous conseillais d’assortir...
Et je la regardais entre mes cils afin de lui adoucir un peu la dureté de mon regard. Ma femme fit un signe, Clara sortit.
--Mon cher Henri, déclara Lucienne railleuse, ça ne prend pas! Vous êtes incapable de faire la cour à une fille de chambre. Vous n’y mettriez pas la manière. Vous me tendez le piège du divorce pour entretien de concubine sous le toit conjugal. Je ne veux pas y tomber.
Comme, un peu malgré moi et par un concours des plus étranges dispositions, j’y avais mis justement la manière, _d’abord_, je fus entraîné à lui faire la cour, _ensuite_. Je demeure persuadé que l’objet, en amour, n’existe pas. Nous le créons, nous l’inventons et il peut être aussi infime, aussi non valeur qu’il voudra, c’est nous qui l’élevons jusqu’à nous. J’ai de cette fille de chambre le souvenir le plus frais, le plus troublant et le plus sincèrement sensuel que j’aie conservé d’une maîtresse. Il faut bien avouer que la _servante_ est l’idéal, en principe immortellement amoureux, et que le mâle reste toujours reconnaissant à celle qui l’aura _servi_ sans _l’asservir_. Ce fut avec elle, vraiment, la volupté _à la troisième personne_. Jamais je ne parvins à lui arracher un tutoiement irrespectueux, même dans les moments d’intimité où elle me respectait le moins.
--... Enfin, me diras-tu pourquoi?
--Monsieur Henri, si le chien de chasse pouvait parler il ne tutoierait jamais son maître... parce qu’il lui a vu tuer le gibier!
Cette phrase me hanta souvent, dans son énigme d’animalité souffrante. Je la trouve autrement belle que tout ce qu’on a écrit sur le sujet depuis que le monde est monde. Il y a, par-dessus tout, qu’elle n’explique rien et laisse, entre la femme qui l’a proférée et l’homme qui l’a inspirée, le mystère de son accent farouche... comme un parfum autrement puissant que celui des odeurs artificielles dont la jolie Clara aimait à s’enivrer.
Oui, je lui fis la cour. On montait chez elle, tous les matins, des fleurs coupées de chez un fleuriste en renom. Peu voyantes mais odorantes à souhait. Elle n’avait pas voulu voler ma femme et je l’approuvais de cette loyauté fort intelligente. Si elle m’avait obéi, je l’aurais trouvée tellement vulgaire! Elle eut à changer ses jupes de laine, ses modestes confections toutes unies pour des robes de soie de même forme, aussi noires mais taillées sur mesure et je lui fis parvenir, par l’intermédiaire d’une première de la rue de la Paix, un tablier et un bonnet de dentelles qui valaient six fois une robe de bal. Ses lingeries étaient des dessous de femme chic, ses peignes en simili avaient été remplacés par des brillants, un peu plus discrets que les anciens strass et elle finissait par jouer admirablement le travesti de théâtre pour ma seule chambre à coucher. Naïve, elle savait ne pas être bête, mais elle était malheureusement jalouse sans oser l’avouer.
--Quand ça finira, monsieur aura la bonté de m’avertir?
--Certainement, Clara, je t’enverrai une lettre de faire-part, ou je te ferai mettre à la porte par ma femme.
Quand je revenais, la nuit, d’une soirée avec Lucienne où il m’avait bien fallu conduire Mme Henri Dormoy parce que le monde est sans pitié, elle était là pour enlever le manteau de fourrure ou le pardessus. Active et adroite, elle accompagnait sa maîtresse jusqu’à la dernière extrémité. Celle-ci, décidée à tout supporter, croyant tantôt à une mise en scène, tantôt à une vengeance des plus atroces car je ne lui donnais même pas une rivale digne d’elle, endurait le supplice jusqu’au bout, et quand il devait lui arriver d’aller, elle aussi, écouter aux portes, l’épaisseur des draperies retombant sur le verrou tiré l’empêchait de percer le secret des ténèbres. Là-haut, dans la chambre des bonnes, la petite mansarde, tout était également clos et ténébreux. Je pense que Lucienne devait admettre, sinon une mystification, au moins un changement radical dans mes habitudes... de collégien émancipé. Je finissais par oublier complètement mon état d’homme non marié.
Pendant trois ans, je fus très sage. Je n’avais plus de nerfs et je ne me souvenais plus de... _mon cœur_. Je menais la vie d’un oisif, ne m’occupant ni de gérer, ni d’augmenter ma fortune, je me laissais bercer; au fond, j’étais toujours le même enfant terrible. J’aiguisais mes ongles et mes dents sur cette faible proie absolument comme je perfectionnais mon tir dans les salles d’armes. J’usais des forces latentes, inemployées ou jadis versées dans la chaudière cérébrale, pour étudier cet éternel féminin que j’avais tant dédaigné, mal connu, mal choisi, afin de me dresser un jour, dompteur sûr du triomphe, en face de proies dangereuses à capturer. Pas un instant je n’eus l’idée d’amour, mais je voulais dominer un être, le lier à moi pour le seul plaisir de la possession au sens orgueilleux du mot. En somme, le véritable plaisir ne pouvait se séparer, dans mon imagination, de la volonté d’en demeurer le seul créateur. Les natures comme la mienne partagent à la condition de conserver la part du lion. Et il arriva ce qu’il était impossible d’éviter, je devins féroce parce que l’adoration servile vous grise jusqu’à la démence.
Un soir, je recevais chez moi, en garçon, des amis qui n’étaient que des inconnus, des passants mais qui me recevaient chez eux, de la même façon sans cérémonie, des camarades du cercle, des gens qu’on rencontre dans des salons, des théâtres, qui allaient au jour de ma femme et qui me rencontraient au jour de la leur. L’été on se retrouvait sur les plages en vogue, l’hiver on se saluait dans certain promenoir. A Paris, le monde est toujours une quantité sans qualité très décisive et on ignore le nom de son meilleur ami.
Mon fumoir était assez loin des appartements de ma femme pour qu’on ne pût entendre le bruit de ce qu’on dirait. Quand je recevais ainsi elle s’abstenait de paraître mais elle blâmait indirectement cette manière de se servir de ma liberté. Elle aurait bien préféré, en ce temps-là, me voir sortir parce que je ne sortais pas Clara, d’où son infériorité vis-à-vis de la maîtresse de la maison!
Les conversations, assez vives, dans le mauvais sens du mot, roulaient surtout sur les scandales et les potins de boudoirs. Il y avait un journaliste qui essayait le poison de ses nouvelles à la main en commençant toujours ainsi: «Je disais, hier, au duc de Dino», lequel me semblait le comble du grotesque. J’ai fort peu connu de gens de lettres. N’étant pas de leur milieu je suis mal placé pour les juger; cependant, ils m’ont fait l’effet, généralement, de personnages qui ne mangent pas leur potage comme les autres et insistent un peu trop sur le décor de la vaisselle.
Le plus jeune de tous ces hommes, je leur plaisais par ma gaîté factice, une gaîté prête à toutes les ripostes, qui se levait cyniquement toute nue du milieu de leurs phrases entortillées, compliquées, et exécutait des bonds désordonnés les forçant à cligner des yeux en vieux messieurs devant le soleil cru du matin. Et puis, enfin, je ne portais pas de moustaches...
--Il n’y a pas de femmes qui résistent à la fortune, déclara lourdement un gros commerçant, et, en amour, le nerf de la guerre, c’est l’argent, pour la grue, pour la femme du monde et aussi pour la plus aimante des maîtresses. Je fais le pari, tout laid, tout chauve que je suis, de l’emporter sur un adonis rien qu’en y mettant le temps et le prix. C’est une question de patience.
Je me mis à rire, malgré la vulgarité de ce marchand.
--Je tiens le pari, cher monsieur. J’ai, justement, dans une cage un oiseau rare et je voudrais bien en connaître la valeur. Très jeune, trop jeune, je n’ai pas d’expérience sur la fidélité des femmes. Ayant faim, je me suis trouvé en présence du plus appétissant des morceaux et je ne lui ai rien offert que moi-même, pour lui demander la permission de le dévorer. Je n’ai pas encore touché à vos fruits, enveloppés d’ouate, des étalages parisiens... mais je prétends que ma pêche de plein vent est inestimable, c’est-à-dire qu’on ne l’achètera pas, au moins sans mon consentement.
Il y eut un silence stupéfait. On me savait marié à une provinciale assez peu séduisante, plus âgée que moi, de réputation prude (!) et on se demandait pourquoi je risquais une scène de ménage si, par hasard, ces singuliers propos lui étaient rapportés.
--Fichtre! murmura le journaliste... vous avez l’aplomb du... _viol_ à l’étalage, si vous n’êtes pas cambrioleur de profession!
--Je ne vole pas, je me restitue à moi-même, tout m’appartient quand j’ai pris, répliquai-je en serrant un peu les mots.
--Ça ne se discute pas quand on a des amis dans _les gens d’armes_, fit en riant un charmant garçon, M. de la Feuillangère, qui n’aimait pas voir s’envenimer les discussions de ce genre.
--Dormoy, déclara le gros commerçant, pas plus bête qu’un autre, ne vous amusez pas à faire siffler tous les merles de votre imagination et montrez-nous votre grive, si vous l’avez.
Je fis venir le valet de chambre, le très laid bonhomme qui nous passait les rafraîchissements dans ces sortes de circonstances et je lui dis, très naturellement:
--Demandez à Mlle Clara de venir pour m’apporter la boîte des havanes du dernier envoi. Elle est seule à savoir où ils sont.
François me regarda, allongeant un peu sa lèvre supérieure en bec de lièvre comme chaque fois que je le scandalisais, puis il tourna les talons.
Un quart d’heure s’écoula. J’étais bien sûr que mon oiseau se lissait les plumes, prêt à venir, sans aucune hésitation, à tire-d’ailes, puisque je l’appelais.
Un silence religieux planait. Tous les hommes tendaient leur masque, un peu crispé, vers les plis de la portière du fumoir. Une atmosphère opaque ternissait les lumières, et, des cendriers épars au milieu des plateaux supportant liqueurs variées et petits fours montaient, droits, des filets minces, odorants comme l’encens de la chapelle laïque! Ce numéro de soirée, sans cérémonie, obtenait tout à coup un succès de curiosité d’une saveur très spéciale.
On commençait à s’amuser tout bas.
... Elle entra, portant un coffret, comme Pandore. Son buste se détachait, plus élégant sous le tablier blanc de ce qu’il semblait caressé par les tentacules arachnéennes de la dentelle précieuse et, de la jupe courte et bouffante, le galbe pur de la jambe ressortait sous un bas de soie immaculé, tendant le pied, bien fait, dans le soulier de velours bouclé d’argent. Elle avait, dans le papillon léger qui ornait ses cheveux frisés courts, deux antennes de diamants, deux gouttes d’eau sur une tige. Son visage, pâli et amenuisé par la passion, resplendissait de l’unique beauté de sa carnation pure, ni fard ni poudre ne le tachait, et ses yeux luisants, aux prunelles dilatées, le vernis naturel de sa bouche, aux coins retroussés en pagode chinoise, la rendaient vraiment extraordinaire. Malgré moi, je pensais: «S’ils voyaient le reste!» roi Candaule assez dépourvu du préjugé bourgeois.
Sans aucune émotion, en pénétrant parmi ces hommes qu’elle ne connaissait pas, elle vint à moi pour me donner le coffret:
--J’avais pourtant prévenu monsieur que je les avais serrés dans la petite armoire Louis XV, murmura-t-elle inquiète de ce qu’on pût la croire coupable de négligence.
Puis comme je lui souriais, les yeux attachés sur les siens, elle me sourit aussi, retroussant davantage sa bouche aux coins de pagode chinoise, et on vit briller ses menues dents irrégulières et cruellement blanches comme celles de la martre, le plus joli des petits carnassiers.
Le silence continuait, mais on ne s’amusait plus. Le même mouvement d’admiration qui avait agité ces hommes se changea en mouvement de haine involontaire contre moi.
Le gros marchand, M. Despaux-Larrier, me souffla très brusquement:
--J’espère, monsieur Dormoy, que vous ne tenez plus le pari... ou vous seriez fou! Ça vaut toutes les fortunes.
--Au contraire. La possession d’un objet, du plus charmant des objets, n’implique pas son internement dans une vitrine, cher monsieur.
--Voyons, fit la Feuillangère très anxieux, quand on collectionne de pareils bibelots, on y tient. Dormoy, n’exagérez pas.
--Eh bien! déclara le journaliste, je prédis à Mademoiselle un succès étourdissant le jour où elle jouera les commères de revue (il fredonna sur un air à la mode): «Prends-moi, je me donne, prends-moi, je me donne! C’est moi la petite bon... ne.»
Étourdie par l’atmosphère qu’elle devina saturée d’électricité, Clara baissa les yeux, éteignit son sourire naïf, mais elle attendit un ordre pour se retirer.
--Clara, lui dis-je affectueusement, voulez-vous présenter ces cigares à monsieur, c’est pour lui que je vous les ai demandés. Choisissez-en un vous-même. Vous vous y connaissez. Allumez-le et essayez-le avant de l’offrir. Tenez, voici du feu.