Chapter 1 of 12 · 3976 words · ~20 min read

Part 1

GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD GEORGES COURTELINE JULES RENARD, PIERRE VEBER

X... ROMAN IMPROMPTU

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

DES MÊMES AUTEURS

Chez le même éditeur:

GEORGE AURIOL

L’HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU. LE TOUR DU CADRAN. SOIXANTE A L’HEURE.

TRISTAN BERNARD

L’AFFAIRE LARCIER, roman. CORINNE ET CORENTIN, roman. L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman. LA FAUNE DES PLATEAUX. FÉERIE BOURGEOISE, roman. LE JEU DE MASSACRE. LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre). LE TAXI FANTOME.

GEORGES COURTELINE

BOUBOUROCHE. LES GAITÉS DE L’ESCADRON. LE TRAIN DE 8 H. 47. LES LINOTTES. UN CLIENT SÉRIEUX. AH! JEUNESSE! MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR. LES FEMMES D’AMIS. LIDOIRE ET POTIRON. LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE.

THÉATRE

Tome I: BOUBOUROCHE.--UN CLIENT SÉRIEUX.--LES BOULINGRIN.--MONSIEUR BADIN.--LA CRUCHE.--LA PEUR DES COUPS.--LA PAIX CHEZ SOI.--LE COMMISSAIRE EST BON ENFANT.

Tome II: LE GENDARME EST SANS PITIÉ.--LA CONVERSION D’ALCESTE.--LIDOIRE.--THÉODORE CHERCHE DES ALLUMETTES.--LES GAITÉS DE L’ESCADRON.--LE DROIT AUX ÉTRENNES.--HORTENSE COUCHE-TOI.--L’ARTICLE 330.--LES BALANCES.--GROS CHAGRINS.

JULES RENARD

HISTOIRES NATURELLES. Illustré. POIL DE CAROTTE, roman. Illustré.

PIERRE VEBER

MADEMOISELLE FANNY. UNE PASSADE, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy).

AVERTISSEMENT

Au roman qui suit, quelques mots d’explication sont nécessaires. Il est temps de dire aux lecteurs ce qu’est l’_X..._, roman impromptu par les humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline, Jules Renard et Pierre Veber.

Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est plus à faire, puisqu’ils s’en sont chargés à plusieurs reprises), ces humoristes pensèrent qu’il serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs de romans. Ils imaginèrent d’écrire en collaboration un roman dit _impromptu_, sans plan préconçu, sans sujet arrêté. Le _Gil Blas_ voulut bien accueillir cette tentative, qui n’a d’autre précédent que la _Croix-de-Berny._

Il fut convenu que l’on tirerait au sort les noms des cinq auteurs, afin d’établir l’ordre dans lequel ils se succéderaient; chacun devait écrire un feuilleton faisant suite à celui qui le commandait. Le premier de la liste donnerait le titre du roman et le personnage qui, seul, fût invulnérable (précaution qui assurerait un semblant d’unité à l’œuvre).

Le sort établit la liste suivante:

PIERRE VEBER JULES RENARD TRISTAN BERNARD GEORGES COURTELINE GEORGE AURIOL

Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons. Chaque feuilleton serait signé. Toute modification des personnages était autorisée, sauf la modification de sexe. Il était permis de tuer ceux qui déplaisaient (à l’exception de X...). Il était également permis d’en introduire d’autres, même s’ils ne prenaient aucune part à l’action. Ladite action pouvait être transportée dans toutes les parties du monde; en pareil cas, il importe de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas, par quelques phrases explicatives.

Donc, résumons nos intentions: Nous avons voulu faire du roman-feuilleton une chose purement mécanique, simplifiant la besogne par la division du travail. En même temps, la coopération au travail, ainsi qu’aux bénéfices, éminemment socialiste, est d’un exemple excellent pour nos confrères. Nous espérons que notre tentative aura contribué du moins à ranimer l’esprit de corps, qui tend à disparaître de plus en plus chez les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi composé soit d’une sottise navrante; il se peut (et nous le souhaitons) qu’il soit, au contraire, d’une gaieté parfaite; il aura du moins l’attrait de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que pour nous-même.

PIERRE VEBER.

(Paris, 1895)

X...

PIERRE VEBER

I

UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM

Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents de ville tenaient aux biceps, n’eut pas l’air surpris lorsqu’on le présenta au commissaire.

--Voilà, dit le brigadier, un gaillard que nous avons pincé en train de jeter des pierres dans les fenêtres de Mme veuve Coignet, 53, avenue Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce.

Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait le local, comme s’il avait l’intention d’y établir une industrie quelconque. Assurément, «il en avait vu bien d’autres» et ne gaspillait pas l’émotion.

Le commissaire lui demanda:

--Vos nom et prénoms?

--Je n’en ai pas, répondit le monsieur.

--Comment vous appelez-vous?

--Je ne m’appelle pas.

--Allons donc! Vous refusez de dire qui vous êtes?

--Je ne suis pas.

--Vous voulez plaisanter avec la justice, mon garçon; vous faites le mariolle, hein? Ça vous passera, joli jeune homme...

--Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas de nom parce que je suis mort, il y a dix ans, dans la catastrophe du _Squale_.

Le commissaire, soudain, changea d’attitude; il pensa: «J’ai affaire à un pauvre fol», et il s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie que les magistrats réservent aux seuls déments:

--Ah! oui, je vois qui vous êtes... l’Empereur du Maroc, n’est-ce pas? et vous venez d’hériter de 600 millions? Que Votre Majesté daigne m’excuser... ces messieurs vont La reconduire en voiture.

--Monsieur, vous vous méprenez: je ne suis pas fou. Je vous affirme que _je suis bien mort_, et j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez peut-être entendu parler de ce naufragé du _Squale_ qui revint en France dix ans après le sinistre?...

--Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là; c’est tout récent, n’est-ce pas?

--Tout récent; le naufragé en question, c’est moi. Parmi les noms des passagers qui avaient péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà pourquoi je n’ai plus de nom.

--Comment avez-vous fait pour vivre dix ans sans état civil?

--J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète pas de contrôler l’identité des gens, et puis cela m’amusait un peu de faire peau neuve; aussi n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on me croyait mort. J’étais bien là où je me trouvais et je n’avais aucune hâte de rentrer en France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à New-York, sous le nom de Hicks.

--Alors, vous vous nommez Hicks?

--Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai voulu reprendre mon véritable nom; trop tard, il y avait prescription. Or, j’avais avoué que Hicks n’était pas mon patronyme; il n’y avait plus moyen de le reprendre. A cette heure, je suis dans une situation plus triste que celle du bâtard, qui, lui, a au moins un prénom.

--Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous jetez des pierres dans les carreaux. Finissons-en: je suis pressé d’aller me coucher.

--Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir? D’ailleurs je jetais des pierres dans _mes_ carreaux.

--Pourquoi?

--Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir, c’est clair.

--Ah! ah! vous êtes marié...? Et pourquoi votre femme ne voulait-elle pas vous ouvrir?

--Mais parce que je suis mort depuis dix ans! Quand j’ai vu qu’à New-York on refusait de me reconnaître, j’ai pensé: «Je vais retourner à Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, elle.» J’arrive ici; je m’informe de Mme veuve Coignet...

--Je comprends: vous avez trouvé votre femme remariée... C’est très curieux!

--Vous trouvez?

--Et vous réclamez votre femme qui ne veut plus de vous?

--Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser que j’ai, maintenant, un grand détachement des choses humaines. Avec mon état civil, une partie de moi est morte; il m’est impossible désormais de m’irriter ou de me réjouir. Comprenez-vous? je me survis, et la mélancolie indifférente qui est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun courroux. Je pensais donc que ma femme n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant dix ans. J’aurais accepté qu’elle se fût remariée.

--Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous plaignez-vous? Faites-vous connaître.

--C’est ce que j’ai fait; j’ai trouvé ma femme avec un amant. Le nom de mes ancêtres m’est d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient plus. Ma veuve le traîne dans la boue; tout le quartier sait qu’elle vit maritalement avec un capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle régularisât; elle ne veut pas; elle refuse même de me recevoir.

--Introduisez une demande en rétablissement d’état civil; et quand vous aurez été reconnu, vous demanderez le divorce.

--Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une fois. J’ai réclamé, imploré, quémandé, postulé, je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger ma veuve; elle a toujours nié que je fusse son mari. Elle a raison, après tout; ma fortune était suffisante pour deux; elle ne suffirait pas pour un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai beaucoup changé; personne ne m’a trouvé ressemblant. Je ne vous trompais donc pas quand je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et que je n’avais plus de nom.

--Que comptez-vous faire?

--Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Je n’ai plus droit à la Justice et je n’attends rien que de moi-même.

--Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi de vous tenir tranquille; à cette seule condition je vous rendrai la liberté.

--Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi à ceci: _on ne m’arrête pas_. Pour m’arrêter, il faudrait mille formalités pour lesquelles il est nécessaire que je possède un nom. Je suis un fantôme. Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet père pour tapage nocturne? Non, n’est-ce pas? Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un procès-verbal contre moi. Ma situation comporte mille ennuis; elle me prive des plus élémentaires avantages sociaux, mais elle me dispense des servitudes y-afférentes.

Le commissaire parut vivement intéressé par ce raisonnement; il calcula la quantité de travail supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence:

--Vous pouvez vous retirer; mais n’y revenez plus.

--Laissez aller monsieur.

Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, sous le porche, il contempla le ciel, comme s’il en allait choir une solution filante. Puis il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète, à l’avenir.

Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où, à cette heure tardive, sa femme et l’amant d’icelle devaient être sans défiance. Il ne savait pas ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le hasard, l’inépuisable hasard, qui fournit les contenances et les mots qui vont avec. Il verrait; l’important était d’arriver à une transaction.

Il sonna: sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement:

--Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais je n’ai pas de mauvaises intentions.

--Vous savez qu’_Il_ est là.

--Ma chère veuve, je viens vous ennuyer pour la dernière fois. Je désire _lui_ parler, et vous assisterez à notre entretien.

--Qui dois-je annoncer?

--Mais... Ah! oui, c’est vrai... je n’y pensais plus. Annoncez M. X... tout court.

La femme sortit. X... resta dans l’antichambre, inspecta le local. Sur la cheminée, son portrait souriait dans un cadre orné d’un crêpe; devant, une fleur artificielle faisait semblant de se faner dans un vase de porcelaine.

Rien n’était changé, et cela n’avait rien de surprenant, car il est certain que rien ne change et que «tout est bien toujours la même chose», selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la fleur et la mit à sa boutonnière.

La porte du salon s’ouvrit:

--Si vous voulez vous donner la peine d’entrer?

_L’autre_ était là. Le capitaine était un homme entre deux âges, mais non entre deux maîtresses; petit, replet...

Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage dont la vie ne tient qu’à un fil, qui peut être tué d’un moment à l’autre par le caprice de mes collaborateurs?

Il se leva, indiqua un siège. X... parla en ces termes:

--J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune mauvaise intention; je réitère cette annonce pour que vous laissiez en repos le revolver autour duquel, imprudemment, votre dextre se joue dans la poche de votre veston. Aussi bien, n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je me présente les mains pleines de conciliation. Vous savez qui je suis.

--Mais... je n’ai pas l’honneur...

--Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous pouvez avouer que vous _savez_ qui je suis. Sans reproches, je vous ferai observer que vous occupez ici ma place; mes biens sont les vôtres, ma femme vous appartient. Je ne réclame rien de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas assez égoïste pour vous dégoûter de ma succession. Par contre, j’exige absolument que vous régularisiez.

--Régulariser? Quel intérêt cela a-t-il pour vous?

--Amour-propre d’outre-tombe... J’ai toujours eu le goût des positions nettes; je ne veux pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je vous avertis qu’en cas de refus de votre part, je suis prêt aux représailles.

--Lesquelles?

--Ce serait trop long à vous expliquer. Vous soupçonnez que je suis prêt à vous infliger mille supplices chinois. Aussi, je vous conseille de vous soumettre.

--Il y a néanmoins un obstacle au mariage que vous voulez m’imposer... Je suis déjà marié.

--Ah! bah!

--Oui. Ma femme est partie en bombe, il y a une dizaine d’années, avec un ami à moi. Depuis, ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant, en me mariant, je m’expose à être bigame; m’y obligerez-vous?

X... médita; il reprit:

--Pourquoi pas? On ne pourra prouver votre bigamie qu’en démontrant l’existence de votre première femme; or celle-ci a tout intérêt à ne pas se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle régularisé. N’éprouvez-vous pas quelque joie à mettre au monde de petites monstruosités légales?

Le capitaine répondit:

JULES RENARD

II

LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X...

--Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire. Elle est à dormir debout, sur un pied. Vous vous dites: «Voilà une bonne bête de capitaine, un capitaine de Courteline: je peux le faire poser.» Et vous me faites poser. Dans quel but? Je ne sais pas; pour gagner un pari, sans doute, une somme infime, soixante-quinze francs peut-être, ou quelque dîner. Et vous inventez cette catastrophe de la _Gascogne_.

--Du _Squale_, reprit doucement X...

--Tant pis pour vous. Avec la _Gascogne_, vous m’intéressiez. C’est un bateau superbe, admirablement monté, le type modèle de notre marine. Pleurons la _Gascogne_ tant que vous voudrez, mais je me moque du _Squale_ ou de sa carcasse au fond des eaux, s’il en reste. Passons. On vous croit mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis ça ne vous va plus. M’expliquerez-vous cette lubie? Quand on est mort, c’est pour tout le temps!

--Oui; mais quand on n’est pas mort?

--Quand on n’est pas mort, on le dit le soir même, le lendemain, huit jours après, au plus tard. On télégraphie à sa famille désolée. On rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. Vous, malin, vous vous distinguez. Il vous faut de l’original, des coups de théâtre préparés de loin, un retour à effet, une situation embrouillée, du mauvais feuilleton de sous-off, et ça vous amuse de réclamer un nom que vous ne vous rappelez même plus, au bout de dix années. Pourquoi dix?

--Parce qu’il y a prescription.

--C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. Apprenez qu’il n’y a pas de prescription amissive des noms. La propriété du nom est inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter votre Larousse... ici, toujours à droite. Je me suis interdit de le changer de place, par déférence pour son poids. Quel meuble! Vous y lirez une demi-colonne de renseignements désastreux pour votre cause. Ça vous ennuie, hein! mon naufragé?

--Du tout, répliqua X..., qui reprenait sa bonne humeur en lisant le Larousse. Mais, si j’ai droit à mon nom, il me faut au moins rétablir mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon identité.

--Et moi, dégourdi! ne suis-je pas là pour un coup? s’écria le capitaine. Citez-moi devant le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur? Me croyez-vous capable d’un faux témoignage? Est-ce que j’ignore votre nom? Est-ce que j’ignore que vous vous appelez...

--Taisez-vous, fit X... vivement: vous allez tout gâter.

--Bon! bon! dit le capitaine. Gardez votre incognito, si vous y tenez. J’aime autant ne plus vous connaître. J’ai horreur des nouvelles relations. Mais alors, que venez-vous f... ici? Reprendre votre femme? Aline! Aline! écoute un peu.

--Tiens, vous l’appelez Aline? Moi je l’appelais Marthe.

--Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline: C’est plus court et ça efface le passé. Aline, regarde le monsieur, regarde-le bien, et dis si tu l’aimes mieux que moi.

--Oh! mon ami!... fit Aline.

--Ne comprends-tu pas? dit le capitaine. Je te demande si tu préfères coucher avec le monsieur qu’avec moi.

Aline ne sut que rougir et se retirer.

--Vous voyez, dit à X... le capitaine, quelle impression vous lui produisez. Elle vous tourne le dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire autant.

--Monsieur, expliqua X... qui se raffermissait, je vous le répète, je ne réclame ni ma femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes l’amant de Marthe...

--Aline, Aline, rectifia le capitaine.

--Mettons Marthe-Aline, dit X... Je vous prie de l’épouser, c’est-à-dire de régulariser, pour mon honneur.

--Encore? s’écria le capitaine. Nous n’avançons pas, nous piétinons: nous n’en sortirons jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur. Il a des mots charmants. Dites donc, jeune homme qui parlez si haut de régulariser, êtes-vous en règle avec votre service militaire? Quand vous vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait vos premiers vingt-huit jours, vos seconds vingt-huit jours, et vos treize jours?

--Oh! répondit X... avec suffisance, il y a prescription.

--Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin retour d’Amérique, que le sous-lieutenant n’a qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux, mais que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez qu’un capitaine ne reçoit de personne des leçons de code militaire, et sachez qu’il n’y a prescription pour les déserteurs, en temps de paix, qu’au bout de trente années, et que sur un signe de moi, on peut vous coffrer.

--Vous ne ferez pas ce signe, dit X... En vous sommant d’épouser ma femme pour mon honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à l’homme d’honneur. Restez donc assis.

--Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, qui se levait avec cette solennité qu’ont perfectionnée en France les hymnes russes. Je pense, comme vous, qu’un homme ne saurait vivre sans honneur. Voici mon revolver. Je me retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.

--Vous voulez que je me brûle la cervelle?

--Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. Je veux que chacun fasse son devoir.

--Vous oubliez notre unique statut, dit froidement X... Je regrette qu’il me soit impossible de me suicider. Ça terminerait tout, et mon Dieu! j’en ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel sourire qu’il avait appris des cannibales forains de New-York, s’il m’est défendu de me supprimer moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si imprudemment, vous m’avez prêtée.

--Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais: elle n’est pas chargée.

--Nous verrons bien, dit X... Je vous autorise à commander le feu. Du courage, comme à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous ferme, le buste droit, la tête haute, l’œil sur le petit trou noir.

--Je me rends, dit le capitaine: j’épouserai.

--Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. Ma première était stupide. Oui, quelle drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme! La belle vengeance! A peine si je vous mettais dans l’embarras. Je consolidais plutôt votre bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref, je raisonnais comme un serin. Maintenant, mon capitaine, c’est moi qui répouse. Depuis que nous bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il fait bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil, intime. Vous n’avez rien changé, et pourtant cela me paraît mieux qu’autrefois. Effet d’absence. Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle a gardé ses qualités de jadis, sous mon règne, et que vous lui en avez ajouté quelques-unes dont je profiterai. Quand je pense que j’allais vous laisser ce nid et son oiseau, vous y installer définitivement, maritalement, et partir, sans regret, ma sotte vanité satisfaite... de quoi? je vous le demande!... Imbécile! imbécile! Deux fois imbécile: une pour moi, l’autre pour vous. Marthe! Marthe! écoute, écoute ici.

--Que désirent ces messieurs? dit Marthe circonspecte.

--Voici monsieur, qui est ton amant, dit X..., et voici ton mari, qui a un revolver. Si tu consens à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si tu préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.

--Aline! s’écria le capitaine.

--Marthe! implora X...

--Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.

--Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met du côté où le revolver ne part pas, du côté du manche. Vous l’impressionnez moins qu’une arme à feu, ce qui ne saurait vous humilier. Bombez la poitrine.

--C’est un assassinat, dit le capitaine.

--Conformément à la loi du flagrant délit, dit X...

--C’est une lâcheté, dit le capitaine.

--Vous insultez le jury qui m’acquittera, dit X...

--Vous refusez de vous battre?

--J’aime mieux vous abattre.

--Je vous défie de prendre une de ces deux épées accrochées au mur.

--Elles ne sont pas à moi, dit X..., jamais je ne touche une épée. Je me souviens seulement d’avoir brandi une lance dans une pantomime, sur le pont du _Squale_. Attention! voulez-vous compter, mon capitaine?

--Je ne suis pas prêt et je vous propose de m’en aller, dit le capitaine.

--Assez loin pour que je n’entende plus parler de vous? demanda X...

--Oui, là, foi d’officier.

--Ramassez votre casquette et filez, dit X...

--J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs, dit le capitaine. J’espère avoir administré loyalement vos biens. J’abandonne même quelques petits acquêts à la communauté. Tout autre que moi, peut-être, se jugerait sévèrement, et je croirais manquer de crânerie gauloise, s’il n’était ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on a vu vieillir de dix ans et qui vous lâche.

--Je vous prie de l’excuser à cause du revolver, dit X... La chair à canon est faible.

--Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste à vous souhaiter, mon cher monsieur Co...

--Chut! Je me nomme X...

--Mes compliments. C’est un joli nom de savant inconnu. Où me conseillez-vous d’aller, maintenant?

--A New-York. Je vous donnerai des lettres.

--Je déteste le porc salé.

--Allez passer une revue de détail.

--Je suis en retraite.

--Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez au claque, allez vous coucher, allez à Kiel, allez avec nos peintres à Berlin, allez au diable; mais, je vous en prie, comme je tiens toujours votre pistolet par le bon bout, si vous ne voulez pas que ça recommence et que ça finisse mal, allez-vous-en!

TRISTAN BERNARD

III

COMME ON SE RETROUVE

La porte d’en bas se referma bruyamment. Le capitaine avait quitté la maison.

Marthe et son mari étaient restés de chaque côté de la cheminée, un peu pâles l’un et l’autre. Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel examen.

X... était stupéfait de l’heureux changement qui s’était opéré chez sa femme. La sèche petite brunette de jadis était maintenant une blonde grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente eau de teinture.)

Lui, de son côté, n’avait pas considérablement vieilli. Son visage, un peu hâlé et sans moustache, s’encadrait de deux abondants favoris, dont l’un se trouvait être postiche (à la suite de quelle aventure?)

X... et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient rien à se dire, et leur émotion ne s’apaisait pas. Il semblait que rien ne subsistât des événements de ces dix dernières années.

Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes ne s’était pas encore raccrochée. X... essayait en vain de parler, et Marthe ne trouvait mot. A la fin, le mari, avec un violent effort sur lui-même, fit un pas vers sa femme, et, d’une voix un peu altérée:

--Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau froid?

C’était son mets de prédilection. Très souvent, jadis, en revenant d’un concert de cors de chasse, où il la menait trois fois la semaine, ils allaient grappiller à minuit dans les armoires de cuisine, râflant des œufs durs, un morceau de bouilli, l’aile de poulet froid mise de côté pour le déjeuner du lendemain.

Marthe, à la question de son mari, répondit de sa voix douce qu’il n’y avait pas de veau froid, mais qu’il devait rester du gigot et des aubergines. Puis elle s’échappa pour préparer un souper.