Part 9
«--Mince de mirette, oh, là! là!... Hein, père Prosper, vous n’en avez pas eu beaucoup, dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil comme ça?»
Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur avec une attention soutenue et l’avait salué au passage de hochements de tête approbatifs, eut le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un négociant désireux d’être agréable à sa clientèle.
Ayant déclaré avec conviction:
--Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille!... Il ferait rire un cheval, ma parole!... Qu’est-ce que ces messieurs désirent prendre? ajouta-t-il.
--Entrez maintenant! souffla alors le vidame de Buthenblant à l’oreille du capitaine.
--Entrons, répéta celui-ci.
Pâle de colère, il était rouge d’indignation.
C’était un homme très économe. Il avait inventé de se faire des casquettes avec ses vieux chapeaux, dont il sciait les bords avec un canif, réservant seulement, par devant, une visière de 10 centimètres.
Il poussa la porte du bouge; puis, soulevant au-dessus de son front l’extravagante coiffure qui le recouvrait:
--Salut! fit-il.
Au même instant:
--Ventre du Christ! exclama derrière lui le vidame.
A travers le paquet de fumée qui venait de lui sauter aux yeux, il avait distingué les visages bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book, de Bigorneau, de X... et de Marthe.
GEORGE AURIOL
XXI
LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON
Un client ayant demandé une bouteille de pale ale, le garçon commit l’extrême imprudence de ne pas répondre: «Boum!» C’est ce qui le perdit.
Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles circonstances les rites de la Limonade prescrivent formellement, ce mot «Boum!» fut proféré par une voix de tonnerre--et, brusquement l’obscurité régna dans la salle.
Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates, verres, petits verres, cuillers et soucoupes,--tasses, demi-tasses, bancs, petits bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre, cerises à l’eau-de-vie et autres accessoires se mirent à pleuvoir de toutes parts, tandis que les vitres, violemment arrachées de leurs alvéoles, s’éparpillaient sur le sol avec un fracas infernal.
Que s’était-il donc passé?
Ceci:
Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à la poursuite d’un papillon, le garçon s’était précipité, muni d’une chandelle, dans le cabinet dit «de société», lequel n’avait pas été ouvert depuis trois jours. Or, un bec de gaz ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre de tant d’idylles, une explosion s’était produite.
Et voilà! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes bougrement difficiles!
Certes, je ne prétends pas qu’une explosion soit le cataclysme le plus sensationnel et le plus rare qui puisse «égayer» les tranquilles affluents du boulevard extérieur; mais ce qui me vexe, c’est de vous entendre murmurer avec «votre petit air»:
--Oh! une explosion, rien que ça!
Eh bien, oui, une explosion--rien que ça!
Une simple explosion. Et c’est pourquoi le matériel du Café des Mecs, ordinairement si paisible, s’était mis à voltiger, tourbillonner et virevolter avec l’enthousiasme et la véhémence que nous avons mentionnés en amont de ce récit.
Et vous savez, quand le matériel d’un café, fût-il blanc et hanté par les plus calmes vieux petits rentiers du quartier, quand le matériel d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents, au risque de se convertir en miettes, il y a de fortes chances pour que les clients de l’estaminet soient endommagés eux aussi avant la fin de la valse.
Si je fais cette petite remarque en passant, c’est simplement pour vous faire sentir qu’une explosion n’est pas toujours un événement aussi négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion et explosion, voilà tout.
Mais revenons à nos décombres...
... Malgré leur perspicacité bien connue, les sergents de ville accourus en toute hâte se rendirent difficilement compte de l’étendue du désastre.
En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin de se munir, les gardes de la place Dancourt ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de plâtre, auquel succéda un autre nuage non moins compact et de plâtre également.
Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent un gémissement et ils en conclurent que tout le monde n’était pas mort.
Bientôt, le gémissement prit une forme plus précise--si tant est qu’un gémissement puisse affecter une forme quelconque--et devint un grognement.
Le grognement, à son tour, se dessina très nettement et se mua en juron.
Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres paroles:
--Sacrebleu! dit la voix, et ma bouteille de pale-ale, garçon?
Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût plus alors qu’un informe paquet de loques sanguinolentes, le garçon tint à donner lui-même le signal de cet absolu mutisme.
Ce garçon était, de son vivant, le dernier des chenapans, souteneur à ses moments perdus; mais, en somme, ce n’était pas un mauvais bougre, et personne ne trouvera mauvais, j’imagine, que je signale ici le tact et la retenue dont il fit preuve en cette occurrence.
Mais passons.
Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé, les sergots s’avancèrent sur le lieu du sinistre. Un épouvantable spectacle s’offrit alors à leurs yeux, arrondis par la stupeur.
Çà et là, parmi les débris de toute nature, des corps gisaient, lamentablement déchiquetés.
Sur les glaces brisées, au milieu des taches de sang, l’ironique Hasard était venu plaquer des débris de poissons rouges.
Le patron de l’établissement, prématurément décapité, contemplait, la tête dans le bassin où jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc, son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé les liqueurs et sirops de fantaisie.
Tout était ruine et deuil.
--Garçon! et mon pale-ale? répéta la voix déjà entendue.
Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où partait le bruit, et, après mille recherches infructueuses, ils finirent par aveindre d’un tas de pardessus contre lequel ils avaient buté un personnage que vous reconnaîtriez tous sans hésiter si, usant de mon talent quasi holbeinien, il me plaisait de retracer ici son portrait.
Cet homme était Maubeck le journaliste.
Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine, Maubeck retomba presque aussitôt parmi les _covertcoats_, car il était (est-il besoin de le dire?) aussi gris que possible--plus gris même que de coutume, attendu qu’il était abominablement souillé de poussière.
Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il avait affaire aux gens de la police. Cela lui rendit un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus tarder.
--Quoi? quoi? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y a maintenant? Ne me frappez pas, vous savez! Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis Maubeck le publiciste!
Au même instant, le tas de houppelandes s’anima de nouveau, tel un océan de théâtre agité par le vent des coulisses, et de ce flot laineux surgit un monsieur dont le moindre cheveu était presque aussi gros qu’un fil de fer et dont le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon de Westphalie.
--Ah! c’est toi, Maubeck! fit le nouveau naufragé. Tu fais bien de le dire, mon garçon! Ah! c’est toi, Maubeck! Ah! fripouille! Ah! salaud! Ah! cochon! Ah! voleur! Je ne suis vraiment pas fâché de te rencontrer, Maubeck! Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te dérange pas, viande crue, je vais commencer la conversation à coups de soulier.
Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le regardait en souriant et non sans baver quelque peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui, vous avez bien deviné), la fureur du Mohican tomba brusquement.
Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil de mai, l’enveloppe périmée de la chrysalide.
Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada, sonore et jovial, le papillon de la soudaine bonne humeur.
--Ce vieux Maubeck! cria-t-il, en lui tendant la main. Le voilà donc, ce vieux Maubeck! ce cher et brave vieux Maubeck! Hallo! hallo! Maubeck! Comment ça va? _How are your head, old fellow?_
--Prendre un verre? articula Maubeck.
--Sans doute! répondit l’autre. Jamais je ne refuse de trinquer avec un vieux copain, tu sais bien. Ah! ah! ah! ce vieux Maubeck!... Y a-t-il du temps qu’on s’est vu, hein? Qui diable aurait cru qu’on se retrouverait ici?
--Arçon! pale-ale! grogna Maubeck.
Le brigadier, qui avait écouté silencieusement cet étrange colloque, jugea que le moment était venu d’intervenir:
--Il n’y a bas de karzon! fit-il avec dignité. C’est inudile de vaire du bodin izi. Tonnez-moi fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous témande... fous foyez pien qu’il y a ein agzident!...
--Un accident? dit Maubeck. Sur quelle ligne? Tamponnement, oui?
--Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes donc bien zaoul pour ne pas voir que l’édablizement est témoli?
Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur son séant et ouvrit les yeux.
--Tiens! en effet, murmura-t-il, effaré. Qu’est-ce qu’il y a? Ç’a a donc changé de propriétaire ici?
--Buisque ché fous tis, continua le brigadier, buisque ché fous tis que z’est une egplocion de kace... Eze-que fous foulez me vaire aller, fous, bar egzemble?...
--Egplocion! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que c’est que ça?
--C’est le gaz! répondit Maubeck, c’est le gaz qui s’est montré trop expansif!
Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant le bras de l’Indien comme une bouée de sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie.
--Trop expansif! répéta-t-il. Se méfier des effusions de ce gaillard-là! Trop expansif, le gaz! Trop expansif!
Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus, lesquels se remirent aussitôt à grogner et à déferler furieusement.
Un macfarlane projeté aux cinq cents diables fut immédiatement suivi d’un cyclone de pèlerines, et X... apparut, frais comme l’œil.
--Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement.
Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur les environs, il demanda:
--Qu’est-ce qu’il y a donc?
--Z’est un egplocion, expliqua le brigadier, un egplocion de kase. Fous allez venir avec moi au boste...
--Pourquoi? Nous n’avons pas fait explosion, nous...
--Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et brénoms.
--Une minute alors! répondit X... Nous avons des amis et des parents là-dedans: il nous faut les reconnaître... Monsieur le brigadier, voulez-vous avoir la complaisance de bien vouloir nous éclairer, s’il vous plaît?
Le brigadier, muni de son falot, suivit X... et l’Aiguille, qui se mirent en devoir d’inspecter
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de Bigorneau, du capitaine, de Gaspard le Book et d’une quantité de filles et seigneurs sans importance. Le vidame n’était qu’évanoui.
--Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla le Mohican. Bonne affaire!
Et, serrant convulsivement la main de X...:
--A nous les quatorze millions, murmura-t-il.
Puis se retournant vers le chef des agents, il annonça:
--Nous sommes à vos ordres.
--Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne à la hauteur de son œil.
Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck, que les plus tragiques événements ne parvenaient décidément pas à dégriser.
En passant devant le zinc, l’illustre journaliste s’arrêta un instant.
Après avoir contemplé le mastroquet étêté, il étendit la main d’un air fatal et bredouilla:
--La justice des hommes est satisfaite!
Puis, solennellement, il sortit.
PIERRE VEBER
XXII
UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE
Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion on le devine (et ceux qui ne l’auront pas deviné non seulement n’auront pas gagné la montre de nickel, mais encore passeront pour des sots fieffés): Gaspard le Book avait mis X... au courant de l’héritage, comme il l’avait promis, et il avait eu la délicatesse de mourir sans faire signer aucun papier à l’intéressé.
Aussi, quand, au poste de police, on demanda à X... s’il connaissait l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer, il répondit, sans même vibrer: «Je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté.»
Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce propos, il remarqua qu’un grand nombre de messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil en pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se rendit à l’étude de Maître Bigorneau. Il fut reçu par le successeur du feu notaire, le maître-clerc aux ombres chinoises, qui le pria de repasser un autre jour, «car, disait-il, une difficulté s’élevait: il devait donc convoquer les autres ayants-droit de la succession de la Ware.»
Aussitôt, X... commença de cultiver le cactus de l’ingratitude dans le terreau de sa conscience. Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et pensa que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à disparaître, la mort d’un de ses adhérents importerait peu. Il exhorta l’Aiguille à sortir sans paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la basse débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait tous ses conseils et inclinait à la phtisie quand le successeur de Maître Bigorneau pria les deux amis de se rendre à l’étude le lendemain. L’Aiguille, qui ne savait pas que X... eût droit à l’héritage, demanda:
--Pourquoi t’écrit-il?
--Parce que, répondit X..., je suis inscrit, moi aussi, sur le testament.
--Ah! dit l’Aiguille...
Puis, après un moment de réflexion:
--Pourquoi me l’avais-tu caché? Tu es un faux frère, tu joues un vilain jeu... Serpent caché dans la peau d’une gazelle.
--Tu parles charabia... Un serpent ne peut pas se cacher dans la peau d’une gazelle: ça ne tromperait personne. Et puis en voilà assez. Si ma conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici. Je t’héberge depuis trop longtemps; du vivant de Marthe, tu avais une raison d’être; elle est morte: donc, le seul lien qui nous unissait est rompu. Je réclame ma part de l’héritage, et je marche pour moi.
--Contre moi?
--Contre toi.
--Hugh! dit le Mohican.
--Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à Berlin, il y a des juges. Mal blanchi, trotte sec.
Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles de rechange qu’il avait chez X..., jeta un regard féroce à son ancien ami et descendit.
Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai bonne mémoire), X... prit une canne à épée et se rendit rue de Douai. En route, il se répétait: «Je serai calme: une dignité froide, de la fermeté, relevée d’une pointe d’ironie. Si ce Peau-Rouge sans papiers croit me faire peur, il se trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis offert pour l’aider dans ses recherches. Quelle triste chose que l’humanité!»
Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille s’y trouvait déjà et, armé d’un énorme _bowie-knife_, se taillait les ongles. Maubeck, dans le coin opposé, consultait la liste des maisons à vendre. X... prit un indicateur des chemins de fer et combina un voyage de Paris à Constantinople en passant par Haarlem et Skjolwiken; mais de lents nuages d’orage s’amassaient entre ces hommes.
Un clerc ouvrit la porte et proclama: «Quand ces messieurs voudront...» Mais nul ne bougea: chacun voulait laisser aux adversaires la première place; puis, après réflexion, les trois hommes se précipitèrent, en se bousculant, dans le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur désigna leurs places autour de la table verte:
--Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de vous convoquer. Vous n’ignorez pas, sans doute, que le testament de M. de la Ware, dont je vais vous donner lecture, intéressait au même titre que vous une des victimes de la rue Germain-Pilon; il va sans dire que, ladite étant décédée sans héritiers, sa part est réversible sur ses co-héritiers.
--Son co-héritier, voulez-vous dire! déclara X... avec défi.
Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son _bowie-knife_ dans la table.
Le notaire, un peu surpris, déplia le testament, et, quand il en eut terminé la lecture, il s’adressa à X...:
--Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes mort, car M. l’Aiguille, ici présent, ayant présenté votre certificat de décès ces jours-ci, la succession lui est acquise comme dernier héritier.
--Je plaiderai! cria X... Je ne souffrirai pas que le dernier des moricauds...
--Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait encore rien dit.
--Si... Que le dernier des moricauds m’arrache mon bien! On verra...
L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation; mais, à son tour, il s’émut quand le notaire reprit:
--D’ailleurs, en dernier ressort, la succession n’appartient ni à M. X..., ni à M. l’Aiguille. Elle appartient au fils du défunt, à M. Maubeck.
--Ha! ha! ricana l’Aiguille, il faudra voir ça. Que ce monsieur prouve seulement sa parenté.
--Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable prédécesseur était en train d’obtenir...
--Bigorneau était une vieille canaille, prononça l’Aiguille, un individu capable de tout.
--N’insultez pas mon bienfaiteur! rugit Maubeck.
--Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue comme un hanneton!
Et il tira de la table le ci-dessus _bowie-knife_. X... attendait et se demandait de quel côté il se rangerait le cas échéant; pour le moment, il guettait les événements. Maubeck et le Mohican, en arrêt, se regardaient d’une sinistre manière, tout en souhaitant intérieurement qu’une âme charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait à se sauver sans risques. Bref, l’orage était en son plein, quand le saute-ruisseau apparut soudain, blême, hagard, les yeux déments: une entrée à la Mounet-Sully; il bégaya:
--Au... au secours!... Un... un revenant! Il est là! Il m’est apparu!... Il demande à vous parler!...
Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve. Le notaire demanda:
--Qui ça?
--Le mort... M. de la Ware!
La surprise amena un accord entre les compétiteurs. Maubeck, un peu inquiet, se demanda s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait de commettre quelque gaffe. X... bâilla de surprise, et le Mohican, saisi de terreur surnaturelle, se glissa sous la table.
Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire se mit à claquer des dents.
Alors dans le cadre de la porte parut un vieux gentilhomme correct, rasé, basané, un peu grassouillet et souriant, qui parla ainsi:
--Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous aviez succédé à ce pauvre Bigorneau. Enchanté. Excusez-moi de vous déranger tandis que vous êtes en affaires; je n’ai qu’un petit mot à vous dire: ces messieurs me pardonneront.
--Vous! bégaya le notaire... vous! c’est vous!
--J’en suis à peu près sûr, dit le vieil homme, en riant.
--Ce n’est pas une vision... un fantôme?
--Dame! tâtez ce bras; voyez donc ce ressort!
--Alors, vous n’êtes pas mort?
--Mon cher ami, cette facétie est déplacée.
--Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain d’être vivant?
--Parbleu!
--Et moi, suis-je vivant? reprit le notaire inquiet.
--Ripoche, vous perdez la tête, ma parole!
--Enfin, Maître Bigorneau a-t-il reçu une dépêche de votre secrétaire, datée de Levallois, hôtel de Sénégambie? Oui ou non?
--Certes; il y a de cela environ trois mois.
--Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle votre décès?
--Jamais! Rappelez-vous!
--Que diable! dit le notaire, je ne suis pas fou. Il y a quatre mois, sur l’ordre de Maître Bigorneau, je vous avais écrit à Stockholm, votre dernière adresse; je vous signalais une excellente spéculation, pour laquelle vous avez hésité, car j’ai attendu vainement votre réponse. Il s’agissait d’une usine de grains de café. Au bout d’un mois, tandis que je me préparais à vous écrire une seconde fois pour obtenir votre décision, je reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue: «_M. de la Ware décédé._»
--Non, DÉCIDÉ... décidé à acheter l’usine!
Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur. Puis il aveignit un cartonnier, y fouilla et tira un papier bleu qu’il tendit au faux défunt:
--Voyez plutôt!
--Bah! Elle est bien bonne, dit M. de la Ware, en riant. Vous avez raison: c’est une erreur du télégraphe; il y a _décédé_ au lieu de _décidé_. Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles des _e_.
--C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai dérangé en pure perte ces messieurs, à qui j’ai lu vos dernières volontés.
--Oui? Mais je vous reconnais. Vous êtes X... Enchanté de vous voir en bonne santé.
--Croyez que c’est réciproque, dit X... d’un ton navré.
--Bonjour, frère de mon père! dit le Mohican, en sortant de dessous la table.
--Toi aussi, l’Aiguille! dit le vieux monsieur attendri.
Il serra les mains tendues, embrassa les joues offertes. Soudain, il aperçut Maubeck, qui restait immobile à l’écart, et cherchait à gagner la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit, se jeta sur Maubeck et lui demanda d’une voix tremblante:
--Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur vous la croix de madame votre mère?
--Parfaitement, dit Maubeck étonné.
Et il pêcha dans son col une croix d’or très simple attachée à un ruban crasseux. Le vieux de la Ware la regarda avec attention, et, soudain, attirant dans ses bras le pauvre Maubeck, de plus en plus stupéfait:
--Dieu soit loué, s’écria-t-il: j’ai retrouvé mon fils!
JULES RENARD
XXIII
DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT
--Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican, il ne me reste plus qu’à mourir.
C’était facile. Dans une ville aussi capitale que Paris, les occasions ne manquent pas, Dieu soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter d’une mort commune et raisonnable, ce serait déjà fait. Mais notre littérature abondante gâterait le sauvage le plus naturel et du meilleur teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant de se coucher, le roman du jour.
Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y a trop de livres. Les auteurs le disent, les éditeurs le répètent, et le public le prouve. Jamais vérité ne fut plus unanimement reconnue. Chacun voit le mal, et personne ne propose le remède, si aisément applicable: puisque les auteurs écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque les éditeurs éditent trop, qu’ils éditent moins. Et, puisque le public ne peut pas tout acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter rien. De sorte qu’auteurs, éditeurs et public se trouveront enfin dans la nécessité d’être assez aimables pour nous ficher la paix.
Je commence.
Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un héritage sur lequel il ne comptait plus, l’Aiguille se mit à chercher un genre de mort digne de lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda à l’histoire ancienne des exemples de fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui parurent si démodés qu’il les écarta sans les essayer. Mais deux ou trois le séduisirent par leur simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente.
D’abord, il acheta au Terminus une livre de raisins à grosses graines et l’avala gloutonnement. Tous les pépins passèrent droit; aucun ne voulut passer de travers.
Ce premier échec faillit décourager le Mohican. Heureusement, les gens qui se suicident n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa folie le reprit.
Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître chauve, et se promena sur les trottoirs, le crâne à l’air.
Les piétons ne le remarquèrent même pas et les voyageurs des impériales d’omnibus se dirent:
--C’est un homme qui a perdu son chapeau, emporté par le vent.
Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre des choses. Aucun aigle n’imagina de confondre le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y laissa tomber une tortue pour la casser.
--Cette vieille femme a plus de chance que moi, se dit le Mohican.
En effet, la vieille femme poussait devant elle une petite voiture pleine de tortues grouillantes. Mais toutes, quoi qu’en pensât l’Aiguille, n’étaient pas tombées d’une serre d’aigle.
L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi de France Louis XII, qui mourut d’épuisement «pour avoir voulu faire du gentil compaignon avecques sa femme».
Mais Marthe était morte, et les autres femmes parlaient peu au cœur du Mohican inconsolable.
D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV faisait ses affaires dans la huche d’une paysanne, celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos.
Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique.
--Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille, et, je l’espère, d’autre chose que d’ennui, ajouta-t-il mystérieusement.
Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour Maisons-Laffitte et acheta au plus désert du parc quelques mètres de terrain.
Il divisa son lot en deux parties. Dans la première, il tria avec soin les culs de bouteille des mottes de terre qui pouvaient être cultivées, et ce fut le commencement de son jardin.
Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit le temps, car, au lieu de se procurer à prix d’argent les matériaux nécessaires, il préféra les voler. Une à une, il tira ses pierres des jardins du voisinage, et il les colla avec de la boue: il n’entrait pas dans sa pensée de construire un monument plus durable que l’airain.