Part 10
Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie ferrée une pile de rails qui semblaient n’appartenir à personne. Il choisit discrètement le plus rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble. Il se garda de le couper, le bout qui dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à l’extrémité, il suspendit un rameau de verdure, vulgairement dénommé bouchon, et dont le sens n’échapperait à personne. Pour les promeneurs altérés, ce serait une enseigne et, pour le garde du parc, le signe de joie d’un pauvre maçon content d’avoir fini sa bâtisse.
La couverture était une heureuse mosaïque de tuiles, d’ardoises et d’assiettes plates ramassées çà et là.
L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien qu’en oubliant de mettre une pierre.
Il se refusa d’y poser un carreau: c’est inutile de creuser des trous si on les bouche après.
Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une barrique: voilà un puits et sa margelle.
Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste batterie de cuisine.
Comme les lapins se multiplient avec une telle rapidité qu’on ne s’aperçoit jamais de leur disparition, il en ramena trois ou quatre couples par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement comprises qu’une seule targette, tournant autour d’un clou, fermait deux portes à la fois.
Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes, poussées par leur instinct de liberté extravagante. Les poules dédaignent le grain tout prêt et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture que là où elles ne trouvent rien.
Un coq, naturellement, les suivit.
La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet. De temps en temps, il attira un pigeon, d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient, mais chacun se disait: «C’est un garde!»
L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans l’achat de ses vins. Il surveillait les départs des villégiateurs et s’offrant à reprendre les fonds de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter à Paris. Il les chargeait sur une brouette, y joignait des restes de charbon, des litres, des vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs voyages et disait chaque fois:
--Marchez! On s’arrangera. Je paierai ce qu’il faut.
Au dernier voyage, il disait:
--Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. Vous reviendrez nous voir cette semaine. C’est si peu loin! Nous ferons nos petits comptes. Je plumerai un poulet à votre intention. Les pêches de mon pêcher mûrissent. Vous en emplirez vos poches. Hâtez-vous: vous allez manquer le train.
Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange des fonds de tonneaux donnait au vin de l’Aiguille un petit goût qui n’était qu’à lui.
Grâce à son commerce prospère, le Mohican oubliait-il Marthe? Renonçait-il à ses idées funèbres?
Nullement, comme on va le voir. Patience! S’il suivait le chemin le plus long vers la mort, il y arriva pourtant.
Une nuit, on frappa à sa porte.
Le Mohican sourit.
--Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais un chien, il les éloignerait par ses jappements. J’ai eu bon nez de me priver de chien.
Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux.
--Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais.
Pastourelle et Picpante (il faut donner tout de suite leurs noms pour dépister la police) pénétrèrent dans l’humble demeure.
--Peut-on boire une bouteille ici? demanda Pastourelle.
--Deux si vous voulez, dit l’Aiguille.
Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous sur la table:
--Réglez-vous.
L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de laisser rouler à terre une pièce d’or.
--Oh! oh! fit Picpante, vous en avez beaucoup comme celle-là?
--J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille.
Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, non sans résultat. L’Aiguille feignit la candeur et l’inattention.
--Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets? reprit Picpante.
--Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.
--C’est bon à savoir, dit Pastourelle.
Il parla bas à l’oreille de Picpante.
--Demandez-le-lui tout de même, répondit Picpante, pour l’acquit de notre conscience. C’est une formalité!
--Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au Mohican, nous donner votre chaussette économique?
--Donner? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas pour me faire prier, mais l’argent se gagne. Que m’offrez-vous en échange?
Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau de leur poche.
--Ces couteaux vous plairaient-ils?
--C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins, il y en avait une douzaine.
--Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.
--Voyons voir, dit l’Aiguille.
--Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et Pastourelle.
A ces mots, les deux misérables se précipitèrent sur le Mohican, et, l’un par devant, l’autre par derrière, ils lui livrèrent les douze coups de couteau promis.
Le temps de murmurer: «Marthe!» de se rappeler, en une vision suprême, son pays natal, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable fois.
Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner encore un coup de couteau, treize pour la douzaine, Picpante lui retint le bras:
--Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du bien.
TRISTAN BERNARD
XXIV
DANS L’AUTRE MONDE
Je ne sais pas si vous êtes comme moi: je n’ai pas encore pu me consoler de la mort de Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne me préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi une joie inconsciente de sentir à la portée de la main cette grasse fille blonde, pas farouche, toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, le brave capitaine, ne vous manque-t-il pas? C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant toujours déçu.
Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas se débattre en ce triste monde, au milieu de leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X..., cet incolore héros de roman, l’oncle de la Ware, cet Américain d’opérette, et Maubeck, cet ivrogne aux desseins malsains? Suivons plutôt Marthe et le capitaine dans leur vie infra-terrestre. Mais, auparavant, s’il vous plaît, faisons trois pas, trois petits pas en arrière.
On se souvient que la fatale erreur d’un clerc de notaire avait envoyé le capitaine au buffet de la gare de Lyon. Il y passa six heures d’horloge à attendre Marthe, en lisant de bout en bout l’Indicateur des chemins de fer depuis le tarif des abonnements sur la Grande-Ceinture jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint qu’il retrouverait sans doute Marthe au Café du Théâtre, où elle devait, avait-elle affirmé, se rendre le soir même, en compagnie de X... C’est donc là que le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse... et la mort.
Au commandement de «Boum!» proféré par une explosion de gaz, les âmes de Bigorneau, du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book avaient quitté leurs enveloppes périssables. Puis elles s’étaient senti transporter dans une vaste plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve noir.
C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on traversait pour cinquante centimes (soixante centimes les dimanches et jours fériés). L’entreprise n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la main à une société anonyme et faisait maintenant du yachting en amateur sur le Cocyte et sur le Phlégéthon.
Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer le passage erraient sur les bords, ainsi que des pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre, où des poissons blancs se figeaient de place en place, comme les larmes d’argent d’un drap funèbre.
Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après avoir traversé le fleuve que Marthe et ses compagnons durent apaiser par des gâteaux la colère d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes rogues, gardait l’entrée du royaume plutonien.
Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, où on les fit attendre des heures et des heures.
--Je croyais que, quand on était mort, c’était fini et qu’on ne vous embêtait plus, dit patiemment le capitaine, qui tenait à la main son livret militaire.
--C’est pourtant vrai que nous sommes morts! dit Marthe, étonnée.
--Nous sommes morts! dirent aussi Gaspard le Book et Bigorneau.
Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer qu’ils avaient tout l’après-midi pour le promener et pour visiter les enfers. Mais il fallait être rentré sans faute à l’appel de huit heures: c’est à ce moment que leur logement leur serait désigné.
--On va probablement vous mettre dans l’annexe, dit un gardien à Bigorneau.
--Il y a donc une annexe? demanda le capitaine.
--C’est forcé, dit le gardien, avec les cent mille personnes qui rappliquent ici tous les jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été bien compris comme installation. On a ménagé trop d’espace aux Champs-Elysées et pas assez au Tartare. Ce qui fait que, maintenant, on est obligé de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, une bonne partie des feignants du Tartare.
--Il est très bien, ce guide, dit le capitaine à Marthe. Comment vous appelle-t-on, mon ami?
--Virgile, pour vous servir, dit le gardien.
Et il ajouta:
--Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue, rapport à ces vers latins que j’ai faits et que vous n’êtes pas sans connaître.
--Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me souviens.
--Avec votre permission, dit Virgile, je vais vous conduire dans les endroits intéressants à visiter. On va d’abord aller voir les supplices. C’est tout près d’ici, à main droite.
C’était, en effet, tout près. Après avoir marché trois minutes à peine, ils aperçurent une petite montagne qu’un gaillard de forte taille escaladait péniblement, en poussant devant lui un énorme rocher. Son effort faisait saillir de beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book l’examinèrent avec attention.
--C’est Sisyphe? demanda Bigorneau.
Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau cligna de l’œil. Le rocher, poussé par le vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement à Gaspard le Book:
--Cinq louis que la pierre retombe!
--Tenu, répondit le Book.
Au même instant, le terrible rocher, après avoir oscillé sur sa base, s’échappa des bras de Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne avec un bruit épouvantable.
--Quitte ou double! dit le tranquille Bigorneau.
Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un œil anxieux l’effort de Sisyphe, qui gravissait à nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le rocher roula bruyamment vers la terre.
--Bougre de cochon de malagauche! s’écria Gaspard.
--Quitte ou double! dit allégrement Bigorneau.
Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne.
--Aïe donc! criait Gaspard, qui lui eût volontiers prêté la main. Aïe donc! Un bon coup de chien! Tu y arrives! Cale sur la droite! Non: ça s’échappe à gauche! Vas-y vas-y, garçon! Tu y es!... Nom d’un tonneau! Coquin de sort!
Le lourd quartier de roc avait encore roulé dans la vallée.
--Quitte ou double! vociféra Gaspard.
Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le tira doucement par la manche:
--Vous voyez pas qu’on est en train de vous empiler? C’est arrangé d’avance.
Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à Sisyphe.
--Quel dur travail! dit le capitaine.
--Non, dit Virgile: c’est un coup à attraper.
Nos promeneurs visitèrent encore quelques suppliciés classiques, puis ils exprimèrent le désir d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler le séjour des bienheureux.
--Y a-t-il quelques personnages célèbres que ces messieurs et dames tiennent à rencontrer particulièrement? demanda Virgile.
Ils hésitèrent.
--Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le beau Dunois.
Le capitaine s’écria d’une voix mâle:
--Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin et de Joseph Barra, l’héroïque petit tambour!
Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes bleues.
--Montrez-moi... Messaline, dit-il à voix basse.
--Et monsieur? demanda Virgile à Gaspard le Book.
--Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.
--Gustavi? dit Virgile.
--Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est mort voilà six semaines et qui m’erdoit trois francs d’une partie de manille.
On arriva dans une avenue paisible, où habitaient les gens vertueux. Le matin, l’aurore, avant de monter sur la terre, venait se lever devant eux, exprès pour eux. Ils avaient tous de petites maisonnettes et de petits jardins potagers, comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie.
Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent sur une vaste place où s’édifiaient les paradis des différentes conceptions. Un grand mur, derrière lequel il ne se passait rien, portait cette inscription en lettres énormes: «Nirvâna bouddhique.» Une porte, au milieu de ce mur, s’ouvrait sur le néant, et deux grands-prêtres: Pod-Baal et Baal-Hederin, étaient postés à chaque battant.
Le capitaine eut une idée subite.
--Où est le septième ciel? demanda-t-il à Virgile.
Et des préoccupations terrestres rentrèrent sournoisement dans son âme.
Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc où un chiffre 7, de belles dimensions, était peint sur la façade.
--Vous m’assurez que c’est bien? dit le capitaine avec émotion.
--C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous voulez vous en rendre compte, vous n’avez qu’à y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec madame, sur la place.
--Oui, oui, dit le capitaine.
--Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de Mantoue.
Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré dans le bâtiment turc. Le capitaine s’était arrêté à une boutique voisine pour changer une pièce de dix francs contre deux pièces de cent sous. Comme il allait à son tour pousser la petite porte à claire-voie, Virgile lui tapa sur l’épaule.
--Voici justement Annibal, que vous demandiez tout à l’heure.
Et il lui présenta un homme basané, de belle carrure.
--Très heureux de faire votre connaissance, dit Annibal. Si vous voulez prendre quelque chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et César, que je vous présenterai.
Comment refuser? Le capitaine suivit Annibal au mess des grands capitaines.
GEORGE AURIOL
XXV
HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20
Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de neuf heures du matin.
A travers les rideaux mal clos, un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et, n’ayant rien d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à mettre de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table de toilette.
Au dehors, on entendait l’aigu glapissement d’un rempailleur de chaises et la mélancolique ritournelle d’une marchande de mouron.
Une femme qui semblait soudoyée par les princes du pessimisme pour jeter un peu de mort dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un ton lugubre les «chiffons, chapeaux, habits à vendre». Sa mélopée rampante qui sombrait dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche des tramways gueulards, revenait de minute en minute ainsi qu’un glas dans la tempête...
Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les premiers marchands de robinets, et bientôt les flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres pyrénéennes.
Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, effleura d’une main distraite les purs contours de sa gorge et se mit en devoir de quitter le lit.
Mais où diable était sa chemise?
Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé autour d’elle ainsi qu’une mince cordelette, la livrant toute au contact plus âpre des draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant de voile, le défriper minutieusement.
Cela lui rappela le temps, presque lointain déjà, où, toute gamine, à la campagne, elle faisait fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots.
Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni qu’elle fût douée d’une très extravagante imagination, mais parce que, justement, sa chemise était rose, de ce rose pâle généralement adopté par les jeunes papavers.
Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes enrubannées et se dressa sur le lit, qu’elle franchit d’un bond.
Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla la sonorité d’une porcelaine; mais, lorsqu’il lui fallut mettre ses bas, il arriva ce qui arrive presque toujours en pareil cas: elle ne les trouva point.
Les bas ont un instinct de migration très développé, une perpétuelle soif de voyages.
Non contents d’avoir trotté tout le jour sur les mollets de leurs propriétaires et d’avoir parfois impudiquement voltigé dans le demi-jour des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner les peintures symboliques dont s’enorgueillissent ces séjours, les bas éprouvent encore le besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre compte.
Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs las, des attitudes de petites saintes Nitouche exténuées, et, flasques, se laissent choir comme des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé la bougie, voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations, explorant les dessous des meubles, se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les vêtements amoncelés, si bien que, le matin, quand il s’agit de les dénicher, il n’y a absolument rien de fait.
Après un quart d’heure de recherches, pourtant, Odyle aperçut les siens, qui, du fronton de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement, ainsi que deux petits serpents moqueurs.
Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante des jarretières; puis, s’étant rapprochée du lit, elle entreprit d’imiter le cri du jabiru.
«Drôle d’idée!» diriez-vous, si je ne prenais la sage précaution de vous confier qu’il y avait un monsieur emmi le dodo.
Cette révélation faite, je suppose que vous trouverez cela tout naturel. A qui n’est-il pas arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle ou femelle, avec le chant national du jabiru, du choucas ou de tout autre oiselet?
Au gloussement poussé par Mlle de Buthenblant, le gentleman répondit par un petit jappement de chien de prairie; puis, ayant envoyé paître les oreillers qui l’opprimaient:
--Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi qui suis Maubeck le journaliste.
Habitué à parler constamment au public, Maubeck adorait ce genre de plaisanteries.
Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait une anecdote à ses amis, il lui arrivait communément de débuter par ces mots: «Notre excellent confrère Maubeck nous fait parvenir la note suivante, que nous nous hâtons d’insérer.»
Odyle ne fut donc pas autrement surprise de l’entendre apostropher ses lectrices absentes; elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus de son nez, et, comme il cherchait à la retenir pour lui communiquer «sous toutes réserves» quelque document de la plus haute importance, preste, elle se dégagea, en disant:
--Dis donc, mon vieux, pas de blagues, hein? Tu sais qu’il est neuf heures?...
--Ouâ! fit Maubeck. Tu rigoles?
--Pas le moins du monde. C’est sérieux. _Look up!_ Neuf moins quatre au beffroi... Ainsi, tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu veux arriver à temps. Il te faut d’abord aller chez Jules le coiffeur, ensuite chez Barjau, le chapelier, puis chez le tailleur...
--Eh bien, et toi, petite tomate?
--Moi? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière doit m’apporter mes frusques ici, ainsi que la blanche fleur du divin oranger. Quant à la coiffure, macache! Tu ne te figures sans doute pas que je serais assez gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme un toutou? Ah! non, alors! C’est bon pour les pintades de la rue Saint-Denis, ce truc-là! Moi: trois épingles, un petit peigne et un coup de brosse, ça y est!... A propos, as-tu songé aux prospectus?
--Quels prospectus?
--Tu sais bien, les circulaires, quoi!
--Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi!
--Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça s’appelle-t-il donc, ces fourbis-là? les lettres, les billets de faire part?...
--Ah! bon, les billets! Oui, oui! J’y suis allé hier, j’ai porté le texte au graveur. C’est le graveur du prince de Galles, tu sais: ça va être d’un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D’un côté, le blason des de la Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume de faucon et d’un calumet. De l’autre, l’albe écu des Buthenblant, avec sa flèche et sa fière devise: «_En blanc j’y boute ma sagette._»
--Bravo! bravo! cria Odyle à travers les glouglous de l’eau dentifrice. Ce sera tout à fait chouette! Le faubourg en deviendra fol!
Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle poursuivit:
--Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie; à midi, à l’église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres!... Paraît qu’on casse la croûte au Continental et qu’ensuite on va au bois de Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au Jardin d’acclimentation et de grimper sur les chameaux en robe blanche...
--Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus: je te le promets.
--Veine! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi!
--Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons: tu seras mon chou, mon bijou, mon caillou--mon chien, mon bien--mon chat, mon rat, mon fla--tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère, chère petite fiancée...
Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit:
--Comme on s’est bien aimé depuis hier, hein?... Tout de même, c’est bien mieux de ne se marier qu’après la nuit des noces... Qu’en penses-tu?
--Bien sûr! fit-elle, bien sûr que c’est mieux! Comme ça, on se connaît, on n’a pas l’air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorsque arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire...
--Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras cessé d’appartenir au noble clan des Buthenblant: tu seras une de la Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, ma petite squaw chérie, le soleil de ma prairie, la joie de mon wigwam--et, si quelqu’un te regarde de trop près, j’aurai le droit de le scalper!
--Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai ta squaw, dans trois heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite Étoile-du-Matin pour la vie... Dis donc...
--Quoi?
--Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein? Ça sera très drôle.
--Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste.
Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son cigarillo, Odyle se peignait.
Et, soudain, Maubeck appela:
--Chérie!
--Quoi? fit-elle.
--Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée.
--Oui, fit-elle: l’aiguille tourne.
--L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit Maubeck.
Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui craqua, et l’attira entre ses bras.
--Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. Dans deux heures vingt-cinq, tu auras cessé d’être une Buthenblant. Profite du temps qui te reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite fois, ma fiancée!
--Tu n’y penses pas! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts!...
--Si, si! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge...
Derechef, elle voulut parler; mais force lui fut de résorber ses paroles, car il avait glissé sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la targette ardente du baiser.
GEORGES COURTELINE
XXVI
OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE
On se rappelle qu’au même instant où le capitaine s’apprêtait à pénétrer dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait bondi comme un chacal, en s’écriant:
--Ventre du Christ!!!
Je reprends le récit au point où j’avais dû le laisser, faute de place.
Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l’entraînant de force au dehors:
--Vite, s’exclama-t-il. Vite donc!... Arrivez, ou nous sommes perdus!
Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui répétait sans se lasser: «Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis qu’il y va de nos deux existences!» il s’élança par les ténèbres empuanties du passage Piemontesi. Au même instant, répercuté par les échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.
--Que vous disais-je? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c’était fait de nous!
--C’est vrai! déclara le capitaine. Vidame, je vous dois la vie.