Part 2
X..., resté seul, éprouva de nouveau cette impression pénible d’un recommencement après dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant qu’un naufrage de gravure, et le capitaine de sa femme lui parut une fiction à trois galons d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans une terre de mort, n’en retirait que des souvenirs inertes, à qui il tâchait en vain de rendre la vie. Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant de plantes diverses, et réduit, pour se friser les favoris, à chauffer au feu vacillant d’un bois résineux deux baguettes de cocotier. Un soir, dans les broussailles, acculé contre des rochers, il s’était trouvé tête à tête avec une hyène affamée, et tous deux s’étaient regardés, les yeux dans les yeux, pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi, l’hyène affamée, qui ne voyait sans doute dans cette occupation qu’un moyen de tuer le temps, avait simplement quitté la place.
D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis avec les mêmes dispositions, les mêmes ornements. A peine le capitaine avait-il comblé quelques vides par des images de son choix: _Joseph et Putiphar_, _Monsieur Thiers sur son lit de mort_, _Capture d’un jeune sanglier_. Mais X... remarqua que, par une attention touchante, on avait laissé là ses diplômes encadrés, son diplôme de licencié ès-lettres et son certificat de maître nageur. Il ne vit point seulement que, par une autre attention touchante, sa femme avait gratté son nom sur ces parchemins pour le remplacer par celui d’un capitaine usurpateur.
X... avait fait le tour de la chambre et était revenu s’asseoir au coin du feu. Ici se plaça un épisode attendrissant.
Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa un grand chien noir à longs poils. Ce chien, d’un bond joyeux, vint sauter tout autour de X..., qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à force gambades et à force aboiements joyeux, s’arrêtant parfois les pattes droites et, la tête haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé, destiné sans doute à informer tous les barbets du quartier qu’il y avait du nouveau ce soir-là.
X... s’extasia sur cette fidélité canine, que dix ans d’absence n’avaient pu entamer. A son tour, il combla le chien de caresses. «Martin! la belle fille! Oui, c’est elle! Oui, c’était la petite Martin. Elle était contente de revoir son vieux maître! Elle avait trouvé le temps long après son vieux maître! Oui, le beau Martin. Holà! Doucement. Holà! Oui, le beau Martin!»
A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau chargé de victuailles.
--Tu sais, dit X... d’un ton qu’il s’efforçait en vain de rendre dégagé, tu sais, Martin m’a reconnu.
--C’est d’autant plus méritoire à lui, dit Marthe de sa voix douce, qu’il ne te connaît pas. C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans, et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais n’est-ce pas qu’il lui ressemble?
Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures.
--Ça fait minuit moins le quart, dit X..., en levant le nez.
C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard habituel de la pendule.
En causant avec sa femme, X..., la dévisageant, la retrouvait identique (malgré qu’elle fût plus grasse) et charmante du charme des choses recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille de champagne, d’un jeûne assez long et de la tiédeur du logis, sous la simple influence, que diable! de sa naturelle virilité, il brûlait de continuer le cours de ses constatations. Pourtant, avant d’aller plus loin, il fuma une pipe. Et ce fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe bien culottée du capitaine. Il la déclara excellente.
--Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien souvent. Il fumait beaucoup, et même trop pour un homme si peu habitué à se laver les dents.
X... s’était levé, et, insensiblement, il avait attiré Marthe vers un assez large divan placé près de la bibliothèque. L’aventure eut un certain charme.
--Ah! dit Marthe dans l’instant d’apaisement qui suivit cette première rencontre, je ne regrette pas le capitaine. Il était bon, affectueux, mais vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il avait une vilaine maladie, et même je t’avoue que je ne suis pas tranquille.
TRISTAN BERNARD
IV
A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR
Nous avons laissé le capitaine à la porte de la maison. Il tombait une pluie si dense que la rue semblait un vaste aquarium. Heureusement, un cheval, son cocher et un fiacre ruisselants vinrent à passer devant l’officier, qui les héla pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la voiture, il hésita longuement sur l’adresse à donner.
Pendant la scène de rupture, il n’avait eu qu’une pensée en tête. Ce n’était pas une pensée de vengeance, car ce capitaine avait une grande âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée de raccommodement possible, car il était fier autant que brave. Non: il se disait simplement: «Dans un instant, j’aurai rompu toute attache avec Mme X... et je pourrai aller voir les filles.»
Car ç’avait été pendant de longues années le désir toujours inassouvi de cet homme timide et bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été ses fredaines, elles n’eussent point échappé, selon lui, à cette douce compagne, et la crainte d’être soupçonné immobilisait le vieil homme de guerre, lui que rien pourtant n’avait jamais effrayé dans sa rude carrière d’officier d’habillement.
Il était toujours perplexe, quand, se disant tout à coup qu’il ne pouvait quitter ainsi, sans un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au cocher l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un bureau télégraphique encore ouvert.
Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme azur du petit bleu:
«Madame,
«Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui s’est passé tout à l’heure. Veuillez faire descendre demain, à la première heure, chez votre concierge, les six chemises qu’on m’a livrées jeudi dernier, toutes mes bottines, mon costume neuf et la photographie de ma mère.
«LÉON.»
Puis il dit au cocher:
--90, rue Saint-Georges.
C’était là qu’il avait connu jadis une jeune femme, Mlle Ferdinande, et un hasard lui avait appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait toujours à la même adresse.
Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres étaient faiblement éclairées. Le capitaine gravit les vingt marches dans l’escalier sombre et sonna à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois fois, quatre fois. A la fin, des pas glissèrent derrière la porte, qui ne s’ouvrit point, et une voix cria:
--Qui êtes-vous?
Il dit son nom.
La voix demanda:
--Est-ce pressant?
Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait pas, la voix continua:
--Le docteur est malade. Il ne peut pas se déranger.
Et les pas s’éloignèrent.
Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher: 76, rue de Trévise. Chemin faisant, il scrutait toutes les boutiques encore ouvertes, épiant les doubles fonds possibles. Mais rien d’assez précis ne pouvait lui permettre une démarche quelconque.
Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes les fenêtres dormaient. Le capitaine n’osa monter, crainte d’une méprise nouvelle.
Alors il acheta un journal et consulta les petites annonces équivoques de la dernière page: _Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue Montholon._ A l’adresse indiquée, au troisième étage, il y avait une fenêtre éclairée. Le capitaine monta au troisième. Après le premier coup de sonnette, un vieillard vint lui ouvrir.
--C’est bien ici que demeure Mme Paddy?
--C’est bien ici; mais que voulez-vous? demanda le vieillard avec un fort accent allemand.
--Je désirerais prendre une leçon d’anglais.
--Ce n’est pas l’heure. Mme Paddy est en train de se coucher.
--Raison de plus, fit observer le capitaine.
Sans comprendre, le vieillard alla prévenir Mme Paddy. Le capitaine, ému, attendait dans un petit salon. Mme Paddy apparut enfin, avec des tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé.
--Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit le capitaine, avec une impatience toute militaire.
--Je vous en donnerai moi-même, dit la vieille dame; mais le matin, de neuf heures à midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures.
--Ah! fit le capitaine, vous donnez vraiment des leçons d’anglais?
--A votre disposition, dit la vieille dame. Venez demain à neuf heures.
--Je vous remercie, dit sèchement le capitaine. Je sais parfaitement l’anglais.
Il ajouta, furieux:
--On n’annonce pas qu’on donne des leçons d’anglais quand on donne véritablement des leçons d’anglais.
Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un peu surpris.
Le capitaine, en remontant dans sa voiture, était fort désappointé. De guerre lasse, il résolut de se rendre dans une maison publique.
Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments assez convenables dans une petite maison plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse au cocher. «J’aurais dû commencer par là», se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture montait péniblement la rue Rochechouart. Elle prit la rue Turgot, traversa la place d’Anvers et le boulevard extérieur et s’arrêta devant une maison neuve, de belle apparence. La petite maison avait grandi depuis qu’on ne l’avait vue.
En revanche, le numéro avait rapetissé dans de notables proportions. Le capitaine entendit le cocher qui riait dans sa barbe.
--_Il_ est démoli! disait cette brute, _il_ est démoli depuis deux ans.
Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla au hasard, sur le boulevard extérieur. La pluie avait cessé. Des ombres passaient sous les tristes réverbères.
GEORGES COURTELINE
V
OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN NOUVEAU PERSONNAGE
Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue Germain-Pilon, un vieillard blanc, bien que vert encore, allait et venait, d’un pas fébrile. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête, et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans le plâtre d’un mur, au-dessus d’un bureau de tabac, les rares passants pouvaient voir des larmes échappées de ses yeux rouler sur sa barbe de neige en gouttelettes pressées et fines.
--Oh! honte! murmurait-il; oh! cruel attentat, dont mon honneur, après vingt ans, garde encore la brûlure ardente!... Quoi? tu conserveras, cœur déçu, tendre et éternel blessé, le souvenir perpétuellement frais de ton affront?... Quoi? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras couler doucement le sang de ta plaie incurable?...
La neige s’était mise à tomber; mais le vieillard, tout à sa pensée, semblait ne pas s’en être aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un regard de hautain défi:
--Eh bien, cria-t-il, sois maudit! Dieu d’inclémence, Dieu d’injustice! toi que, depuis vingt ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis vingt années, j’implore inutilement le concours et l’intervention toute-puissante, demeure à jamais abhorré! Je jette ton nom en pâture à l’exécration des générations à venir!
Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes, une voix, dans l’éloignement, chanta:
Mon oncle Agénor m’avait bien promis La peau de son derrière pour m’en fair’un habit. I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau; J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau.
Frotte, frotte, Petit pousse-crotte; Frott’-moi l’dos, Petit Dugourdeau.
Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà blanc et vert.
Soudain il devint rouge.
--Si c’était lui!... murmura-t-il.
Puis, avec un affreux sourire:
--Oh! connaître enfin cet Ennemi!... le tenir là, l’écraser de mes genoux écumants, arracher à son épouvante un aveu dans un dernier râle!!!
La voix, qui se rapprochait, reprit:
Mon oncle Ildefons’ devait me donner Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez. Mais il a lâch’ment trompé mon espoir!... Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire.
Frotte, frotte, Petit pousse-crotte; Frott’-moi l’dos, Petit Dugourdeau.
Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer les ténèbres de cette nuit d’hiver.
Un promeneur attardé s’avançait les deux mains enfouies dans les poches. C’était un homme aux puissantes épaules, à la moustache grisonnante achevée en fil de fer. Il était décoré de la Légion d’honneur, et son buste roulait sur ses hanches avec ce mouvement de steam-boat particulier aux personnes qui ont longtemps porté l’uniforme.
--Allons! prononça le vieillard d’une voix que lui seul entendit. Assurons-nous à l’instant même!
Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne d’ombre, coulée du pied des maisons, qui le dérobait aux regards:
--Halte! cria-t-il. Halte-là!
Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu) eut un léger recul effaré.
--Eh! fit-il.
D’une voix où l’irritation le disputait au mépris:
--Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler la quiétude du lieu qui fut témoin de tes crimes? As-tu la mémoire si courte ou le remords pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes pas d’insulter de vociférations incongrues ces mêmes échos qui, il y a vingt ans, retentirent de cris de la victime? SOUVIENS-TOI! AH! SOUVIENS-TOI!... Songe à cette nuit détestable où, dédaigneux des lois sociales, ternissant à la fois l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable d’un nom que ton infortuné père avait porté avant toi, tu imprimas la plus infâme des souillures aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin de t’en dire plus long? Me contraindras-tu à l’horreur de piétiner une fois encore les boues sanglantes du passé?... Dois-je te rappeler de quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité, les mânes glorieux de Thémistocle?
Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus de son front le chapeau haut de forme qui le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées, larges et creuses comme des péroraisons de discours académiques.
--Une simple question, fit-il. Est-ce que vous auriez l’intention de vous payer ma figure?
--Mais... fit le vieillard.
Il poursuivit:
--C’est parce que de deux choses l’une: ou vous êtes ivre ou vous êtes fou. Si vous êtes fou, allez vous faire soigner; si vous êtes ivre, allez vous mettre au lit. Il est minuit et demi; j’ai affaire; et je vous prie de me lâcher le coude.
Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait exprimer l’excès de féroce ironie:
--Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas--et de quelle façon!...--le fantôme du grand capitaine dont s’illustre l’antiquité. Mais ce ne devait être là que le point de départ d’une existence vouée tout entière à la débauche! Pourquoi faut-il qu’aveugle aux larmes de ta mère, sourd aux justes représentations de ton aïeul expirant tu n’aies pas opposé la digue de la pudeur au flot envahissant de ta perversité précoce? Hélas! la soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de damné! Les plus infâmes appétits se jouaient, pareils à des jeunes agneaux, en ton âme, plus immonde cent fois qu’une sentine!... La coupe des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence. Un mouvement eût suffi pour l’écarter de tes doigts!... Ce mouvement, tu ne le fis pas. Ta main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes plus tard, tu avais ajouté à la liste, déjà si longue, de tes crimes, la plus noire, la plus monstrueuse, la plus infâme des turpitudes: TU AVAIS ARRACHÉ MILTIADE A SES DEVOIRS!!!
Il y eut un instant de silence.
--Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement le capitaine. Eh bien! je dois vous en prévenir, je suis un homme très patient, mais il ne faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire.
--Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te replacer sous les yeux la liste de tes forfaits sans nombre.
--Voulez-vous vous en aller?
--Ne me force pas à évoquer ici le visage baigné de larmes du jeune et triste Astyanax, enlevé par ta main criminelle à la plus tendre des mères.
--Voulez-vous vous ôter de là?
--N’exige pas que je fasse revivre, en un tel lieu et à cette heure, les hurlements d’Anadyomède...
--Voulez-vous me laisser passer?
--... les plaintes d’Héliogabale captif...
--Nous allons nous fâcher, mon brave.
--... les cris de vengeance des Thébains...
--Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous...
--... et des lamentations, si légitimes, hélas! des Chiottes que tu massacras!!!
Le capitaine, quand le sang lui montait à la tête, devenait vert comme un poireau.
A ces mots, plus pâle qu’un linceul:
--Vous dites? cria-t-il. Vous dites?
--Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés habitants de l’île de Chio...
Mais il n’en put dire plus long.
--Moi!... j’ai massacré des chiottes! hurla le capitaine, ivre de rage. Moi, j’ai massacré des chiottes!... Ça, par exemple, c’est trop fort!...
Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué de cette extravagante boucherie. Il perdit, du coup, toute mesure, et, envoyant à un demi-mètre derrière soi cette main qui avait tant de fois indiqué aux soldats le chemin de la gloire, il la ramena, grand ouverte, sur le visage du vieillard.
Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna comme un gong.
Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé:
--Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton de la plus extrême politesse: vous n’êtes pas celui que je cherchais. Veuillez agréer mes excuses.
A cette déclaration inattendue:
--Qui donc êtes-vous, homme étrange? questionna le capitaine d’une voix où balbutiait l’angoisse.
L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les yeux de son interlocuteur ses yeux, que les pleurs et les veilles avaient comme enfoncés au fond de leurs orbites:
--Vous voulez le savoir? fit-il.
--Oui.
--Vous l’exigez?
--Je l’exige.
--Prenez garde à ce que vous me demandez!... Dieu ne veut pas qu’on viole ses secrets!...
--Je ne crois pas en Dieu.
--Malheureux!...
--Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je!
--Craignez du moins.
--Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est inconnue.
Le vieillard soupira longuement.
--Soit! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir.
Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont le cœur battait à se rompre:
--Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec une solennelle lenteur: je suis le vidame de Buthenblant!...
--Le vidame de Buthenblant!!!
--Lui-même.
Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit.
GEORGE AURIOL
VI
DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE
Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange vieillard s’éloignait, en fredonnant une chanson anglo-française:
Il commence à se fair’ tard, Twinkle, twinkle, little star! Il commence à se faire tard, Regagnons la ru’ Mouff’tard.
Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à devenir se fut confondu avec les brumes vespérales, le capitaine alluma un demi-londrès et poursuivit sa route dans la direction de la place Blanche.
Il était environ minuit et demi, et,--ne craignons pas de le dire,--le ciel était clair comme une lame de sabre.
Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi rapides que des sylphes, égrenant le long des trottoirs leurs petits grelottements stupides.
Le capitaine atteignit sans encombres le nº 101 du boulevard de Clichy, et, comme il levait les yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être même pour vérifier si la petite étoile persistait à «twinkler» ainsi qu’elle y avait été si galamment invitée, il vit de la lumière aux fenêtres du premier étage.
--Tiens! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas encore couchés.
A ce premier étage du 101 demeuraient, en effet, Tancrède Bigorneau, son ami, notaire de la Compagnie des tramways N.-N.-O.,--et son épouse.
Le capitaine pensa simplement: «Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore couchés»,--et rien d’autre.
C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent sans approfondir.
Il eût pu, évidemment, déduire de cela que, sans doute, les Bigorneau étaient allés se divertir aux _Gaietés de l’Escadron_, ou qu’ils avaient dîné en ville, ou que Mme Bigorneau brodait quelque pantoufle, tandis que Bigorneau achevait un travail pressé.
Mais aucune supposition de ce genre ne lui vint, et il se borna à murmurer:
--Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore couchés!
Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce quelqu’un, à moins d’être sourd, eût pu l’entendre murmurer les paroles en question;--mais, personne n’étant passé, nul ne les entendit.
En ce cas, direz-vous, comment savez-vous qu’il les prononça?
Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une façon ou d’une autre...
Nous autres, romanciers naturalistes, nous avons à notre disposition des procédés spéciaux qui nous permettent de nous procurer sans difficulté les renseignements les plus volatils.
Mais ce n’est pas le moment de parler de cela.
Tout ce que nous pouvons vous confier (à la condition, toutefois, que vous n’en disiez rien à personne), c’est que, ces paroles proférées, le capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge, dont les pourpres tournoyantes semblaient le fasciner, lorsque, soudain, une des fenêtres du premier étage s’ouvrit.
Une dame en peignoir mauve parut sur le balcon, et:
--Psitt! fit-elle.
Elle fit «psitt» une seconde fois, et le capitaine, après un instant d’hésitation, constata que ce «psitt» s’adressait bien à lui--car il était le seul personnage vivant actuellement en scène sur l’Extérieur.
--Eh bien? souffla-t-il.
--Il est parti, répondit la dame mauve, il a pris le train de onze heures quarante-sept. Tu peux monter...
Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois, et, cependant que, l’index de la main gauche sur la bouche, la dame en mauve refermait silencieusement la fenêtre, il sonna.
Il doubla la loge du concierge en poussant un grognement vague et grimpa.
Grimpons, légère, légère, Grimpons légèrement!
La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il fut dans le vestibule, deux bras parfumés et nus entourèrent son cou d’un vivant cache-nez.
L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir ayant provoqué chez lui une légère quinte, la dame murmura:
--Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles!
Il les prit.
Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur ambroisie. L’enivrant cache-nez se dénoua, et la dame demanda:
--Tu as donc fait couper ta barbe, mon chéri?
N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna son hôte dans la chambre à coucher, et, lorsqu’à la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut les traits martials de celui qu’elle avait appelé «son chéri», elle devint pâle comme la nappe sur laquelle nous écrivons ces lignes.
--Vous ici, capitaine? s’écria-t-elle.
--Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici.
Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée, tranquillement il ôta sa redingote.
--Que faites-vous? demanda Mme Bigorneau.
--Je retire ma redingote.
--Pourquoi?
--Parce que, si je ne la retirais pas, il me serait absolument impossible d’enlever ensuite mon gilet.
--Vous avez donc l’intention d’ôter votre gilet?
--Mon gilet et le reste, déclara-t-il.
--Dans quel but?
--Dans l’unique but de ne pas prendre un repos que j’ai cependant bien gagné.
Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa sa montre sur une console et joncha le sol de sa cravate; puis, ayant pris place sur le canapé où Mme Bigorneau s’était assise:
--Un beau temps! fit-il.
Elle ne répondit rien.
Il reprit:
--Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore une partie de pêche, sans doute... Il a pris le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau prendra beaucoup de poisson.
Comme elle ne répondait toujours rien, il leva les yeux au plafond et répéta:
--Quel beau temps!
Mme Bigorneau parut alors émerger de la profonde stupeur dans laquelle elle s’était laissé choir.
--Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en aller... votre conduite n’est pas celle d’un galant homme.
--Comment? fit-il, je passais tranquillement sur la voie publique... Vous m’avez appelé. Vous m’avez dit: «Bigorneau est parti. Viens!» Je suis venu. J’ai pensé que la solitude vous effrayait, que vous ne pouviez supporter l’idée d’être seule dans cet appartement, à la merci des voleurs et des assassins, que le craquement des meubles vous épouvantait... J’ai eu pitié de vous, et, en dépit de mes nombreux rendez-vous d’affaires, je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un galant homme?
--Vous arrangez les choses à votre façon, dit-elle.
--Et à la façon de Barbari, mon ami et mon maître, rétorqua-t-il, en lui entourant la taille de son bras.
Il continua:
--Si ma présence vous ennuie, pourquoi diable m’avez-vous hélé?
--Votre présence ne m’ennuie pas absolument; mais je dois vous dire la vérité. Ce n’était pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau m’a trompée: je vous ai pris pour un autre, et cet autre est mon amant. Vous me l’avez fait rater: il a dû passer quelques minutes après vous, et, ne me voyant pas, il sera rentré chez lui... Voilà pourquoi je suis si furieuse.