Part 4
--Mon frère au visage sombre, dit X..., m’expliquera-t-il par quel prodige il se trouve en ce moment à Paris?
--Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il y a quelques mois, la mort d’un oncle d’Europe qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner ses guêtres de cuir le long de la rivière Hudson. Il s’embarqua comme aide-cuisinier sur un steamer et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris péniblement, en vivant du prix des leçons de tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans les casernes. Arrivé à Paris, il se mit à la recherche de l’hôtel de Sénégambie, où, selon les messages, le vieux Delaware avait brisé son calumet. Pas plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un bison sauvage.
--Amère déception, dit X...
--Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. Les leçons de tatouage se faisaient rares. Je rencontrai, à l’hôtel où j’étais descendu, un Aïssaoua mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils. C’est un charmant garçon, avec qui j’ai passé de bonnes heures.
--Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.
--Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon plus économique qu’un Aïssaoua, mangeur de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à la brasserie, non seulement il ne boit point, mais il mange une bonne partie de mes soucoupes, ce qui me permet de ne payer au garçon qu’une faible partie des bocks consommés.
--Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous être de quelque secours?
--Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille, est un garçon à la coule. Sur ses conseils, ton frère, qui fut toujours agile pour chevaucher sans selle les chevaux sauvages, postula pour entrer comme côtier à la Compagnie des omnibus. Mais on n’y reçoit que des Français. Je me tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations que l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai enfin la position que j’ai aujourd’hui, ce qui me met à l’abri du besoin.
--Quelle position? demanda X...
--Une femme au visage pâle, répondit gravement le Mohican, s’est prise d’une grande passion pour ton frère et lui donne les pièces d’or et d’argent qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles. Aussi ton frère vit-il aussi librement dans ta grande ville que s’il s’abreuvait encore aux eaux du Potomac.
X... garda le silence. Mais, au bout d’un instant, il ne put s’empêcher de dire que la conduite du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être sévèrement interprétée par certaines personnes et que les glorieux ancêtres Delawares, s’ils apprenaient la chose dans l’autre monde, pourraient bien n’être pas contents.
--Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille, en s’inclinant jusqu’à terre. Quant à prétendre qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en se relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon dans une forêt vierge avec des boutons de fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des hommes très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins du wigwam et qui regardaient leurs compagnes comme de simples domestiques. Mais si ces dames leur rapportaient, au retour d’une visite au camp des visages pâles, de l’eau de feu, des pâtés de venaison et des chaînes de montre, ils fermaient, croyez-le bien, leurs yeux intrépides.
--Pourtant, objecta X..., le grave Chingachkook? Et le terrible Uncas?
--C’était tout mecs, dos et marlous, répondit l’Aiguille. On ne s’intitule pas le Grand-Serpent ou le Cerf-Agile quand on a l’intention de mener une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur personne, pas?...
Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en vidant sur la table le contenu d’un portefeuille.
X... et sa femme virent une belle collection de mèches de cheveux noirs, blonds et roux dont quelques-uns, moins fins, se contournaient en volutes.
--Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les femmes au visage pâle aiment beaucoup ton frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même qu’elles l’aiment trop.
Et il fredonna:
L’aut’jour avec Thérèse, Arrivant à son heure, Je vis avec terreur Qu’à s’mettait à son aise.
Pardon, madame.
--Voyons, dit X..., comment as-tu su que j’habitais ici et par quel hasard t’amènes-tu chez moi au moment précis où je réintègre le domicile conjugal après une absence de dix ans?
--Mon frère pâle était tout à l’heure chez le quart-d’œil. Il n’a pas remarqué sur un banc son frère au visage sombre, qui lui faisait des signes d’intelligence, interceptés constamment par les flics?
--J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui se démenait dans l’ombre; mais j’étais trop occupé à ce moment pour y faire attention.
--Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil, continua placidement le dernier des Mohicans. Il lui arrive même parfois de passer la nuit dans ce petit abri que les visages pâles dénomment violon. Ce soir, on m’avait arrêté pour affaires graves; mais faut croire qu’il y avait erreur sur la personne, car j’ai été relâché au bout d’une heure. J’avais retenu ton adresse. Je me suis dépêché de venir te voir, avec un petit détour: le temps d’aller rassurer Irma et d’y faire payer mon sapin...
C’est pas tout ça, mes enfants, continua l’Aiguille. Maintenant qu’on s’est revu, il s’agirait de se concerter pour retrouver l’hôtel de Sénégambie et les pépètes du vieux Delaware.
--Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie n’existe pas à Paris?
--J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait pas de Paris. Il disait simplement: _Oncle de France décédé à l’hôtel de Sénégambie._ Et c’était signé «Bigorneau». Qui peut être ce Bigorneau? Un secrétaire, un homme d’affaires, un domestique?
--Il s’agit donc, dit X..., de chercher dans quelle ville de France ou d’Europe se trouve l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une grande ville.
--Qui sait? dit l’Aiguille, bien que je voie peu, à la vérité, le noble Delaware échouant à Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’ au front).
--Écoute, dit X...: il se fait tard, et je crois qu’il est grand temps d’aller se coucher. Tu viendras déjeuner demain matin.
--Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il amener le mangeur de verre? Vous savez qu’il n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre vide, mon frère pâle en verra la farce.
--Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger est un peu étroite. Nous ferons connaissance avec votre ami plus tard.
--C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille.
Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait trois pas que ses sourcils se froncèrent. Il aspira l’air avec véhémence et poussa un cri rauque, le cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De son index tendu, il désigna une des fleurs du tapis. X... s’approcha et distingua une faible trace de poussière blanchâtre, qui gardait la forme d’une semelle de bottine.
Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à l’empreinte. Il la flaira en silence. Puis il dit à voix basse, en se relevant:
--Le chef aux trois galons d’or a passé par là. Il avait certainement des intentions mauvaises, car la plante est plus appuyée que le talon. Mon frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire que sa femme vivait avec un capitaine?
--C’est juste, dit X... Tu as un beau flair de Mohican. Mais tu te fiches dedans, en voulant nous épater. A preuve que la trace en question est la trace de mon pied.
Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater une concordance irréfutable.
--Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un détail. L’important est de retrouver l’hôtel de Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle qui répond au nom de Bigorneau. Ton frère viendra donc déjeuner demain. En retour, vous lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous emmener au bastringue.
Il prit congé. X... resta seul avec Marthe. Ils avaient, dans un court espace de temps, évoqué suffisamment de souvenirs pour un homme seul et pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au lit et n’évoquèrent pas plus avant.
GEORGES COURTELINE
X
APPARITION DE DEUX INGÉNUES
Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, par une splendide après-midi d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot, en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité des biens de ce monde. Or, comme il tournait le boulevard, il tomba sur un groupe compact de cinquante à soixante personnes, au sein duquel s’agitait et gesticulait une silhouette aperçue de dos, aux cheveux plus blancs que la neige, que coiffait un chapeau de feutre vaste comme le Champ de Mars.
En face de ce personnage, un inconnu aux larges épaules d’hercule rougeoyait d’exaspération et répétait sans se lasser, d’une voix qui voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi:
--Je vais péter comme une chaudière! Je vais péter comme une chaudière!
Le capitaine était d’un naturel curieux.
Il s’approcha; par-dessus la houle des têtes, qu’il dominait de sa haute taille, il jeta un avide coup d’œil.
--Allez-vous me ficher la paix? criait l’homme aux épaules d’hercule. Je vais péter comme une chaudière, je vous dis!...
Mais:
--Tu es le plus infâme des hommes! répondit la silhouette vue de dos.
--Je vais péter!...
--Le plus lâche et le plus vil de tous!
--Je vais péter!!
--M’obligeras-tu à consommer publiquement ta honte et ton déshonneur? Dois-je te jeter, devant tous, à la face l’épithète--l’horrible épithète--que le succube, jusqu’à ce jour, a seul osé disputer au vampire?
--Je vais péter!!!
--Ah! c’est ainsi? Eh, bien, moi, je vais tout dire, vociféra l’homme aux cheveux de neige. Tu as profané les mânes éplorées de l’infortuné Étéocle! Ose dire que ce n’est pas vrai!
A ces mots:
--C’en est trop! Je pète! cria l’hercule, les yeux flambants d’un sauvage désir de vengeance.
Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en arrière de lui sa main, plus large qu’une casquette.
Ce fut un éclair: rien de plus.
Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à l’élasticité d’une bande de billard, la main rebroussa chemin brusquement: elle redescendit le courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire lancée à toute force de rames...
Le vieillard, frappé au visage, rendit un son métallique.
La foule, indignée, n’eut qu’un cri:
--Oh!...
Puis:
Quoi? frapper un vieillard chenu...
(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson)
Quelle lâcheté sans égale! Le visage outragé de ce pauvre inconnu Arbore la rougeur des flammes du Bengale! Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité A jeter un vieillard en pâture à sa rage, Tombons à l’unanimité!... Nous sommes cent contre un! Courage!
Et nul doute que ces paroles eussent été suivies d’un effet immédiat si le vieillard, opposant de ses bras écartés une digue à la vindicte publique, ne se fût écrié:
--Arrêtez!... Cet homme n’est pas celui que je cherche!
La foule devint pâle de surprise.
--Allons! poursuivit le vieillard d’une voix sourde où se plaignait un immense découragement, ce sera pour une autre fois!... Monsieur, ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés que je me suis permis tout à l’heure. C’est à un autre qu’ils s’adressaient.
Du coup:
--Eh! parbleu! se dit le capitaine, je savais bien que cette voix ne m’était pas inconnue!... C’est le vidame de Buthenblant!
C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux demoiselles: Odette et Odyle, deux anges de pureté et de grâce, de qui les yeux étaient quatre bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. Semblablement habillées, elles portaient, l’une et l’autre, la même toque de loutre hérissée d’une plume de pintade, la même jupe à carreaux blancs et noirs, le même mantelet mastic agrémenté par la fantaisie du couturier de petits losanges de frangipane.
L’incident clos et la foule dissipée:
--Eh bien, tu es content, papa? ironisa la plus jeune des deux. Tu t’es encore fait f... une gifle!
--Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une lente gravité. Tu ne sais pas ce que tu dis.
--Ça, par exemple, c’est tapé! déclara aussitôt la seconde jeune fille. Et puis, d’abord, si tu voulais bien être polie avec l’auteur de nos jours? «Tu t’es fait f... une gifle; tu t’es fait f... une gifle!» En voilà une façon de parler!
L’autre se dressa sur ses ergots.
--Pardon. Ce sont des ordres? dit-elle.
--Parfaitement.
--Oui? Eh bien, ma chère, tu peux te les mettre quelque part.
--Je peux me les mettre quelque part?
--Sans l’ombre d’un doute.
--Répète-le.
--Je le répète.
--Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller te cueillir les puces.
--Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller te peser le foie de veau.
Odette blêmit; Odyle s’empourpra d’un lever d’aube.
--Chameau! cria celle-ci.
--Volaille! hurla celle-là.
--Rosse!
--Gueuse!
--Saleté!
--Pourriture!
Le parapluie brandi par le vide des espaces, les deux vierges allaient s’élancer l’une sur l’autre, quand:
--Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être? questionna le capitaine, qui s’était avancé le chapeau à la main.
Le vidame eut un tressaillement de surprise.
--Ah! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté de vous retrouver. Mes filles, en effet!
Le capitaine sourit.
--Elles sont charmantes, déclara-t-il.
Mais il n’en put dire plus long.
--Oh! c’te poire! Oh! c’te poire! s’exclamaient d’une seule voix les demoiselles de Buthenblant. Non, pige-moi la gueule du monsieur!... C’est ce blair, surtout! c’est ce blair! Ah! non! mince de bobéchon! A-t-i une tête!... A-t-i une tête!...
Rouge de confusion:
--Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis, fit le capitaine avec une certaine sécheresse. Je me borne à être de ceux dont on ne dit rien.
Le vidame prit la parole:
--Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites n’ont jamais connu leur mère; elles ont été élevées par moi, en sorte que leur éducation manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert que de la main des femmes.
--Quoi? s’écria le capitaine, qui sentit ses yeux se tremper de larmes, si jeunes et déjà orphelines!
Le vidame hocha la tête.
--Non, prononça-t-il d’une voix sourde.
--Comment? non!... Mais, alors...
--Ah! c’est une sombre histoire! murmura le vieillard, pensif.
Le capitaine s’exclama:
--Une histoire! Contez-moi ça, vidame, je vous prie.
--Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, si l’heure qu’il est et le lieu où nous nous trouvons ne m’interdisaient de le faire.
--Ah?
--Oui... le récit de mes malheurs--les plus cruels, les plus effroyables, peut-être, qu’un homme ait jamais soufferts,--ne peut se faire que de minuit à deux heures du matin dans certains quartiers de Paris.
Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas sa profonde stupéfaction:
--Qu’est-ce que vous faites lundi soir? reprit-il.
--Mais... rien.
--En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi à une heure et demie du matin au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.
--J’y serai.
--C’est bien. Votre main!
--La voici.
--Elle tremble.
--Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur m’était inconnue.
--Regardez-moi dans les yeux.
--Je vous regarde.
--Capitaine, vous pâlissez!
--Je ne pâlis jamais, vidame!
Le vidame épongea son front, baigné de sueur.
--Quel homme! murmura-t-il.
Et, à haute voix:
--Adieu!
--Adieu!
--A bientôt!
--A bientôt... Mesdemoiselles...
Le capitaine s’inclina jusqu’à terre.
Quand il se redressa:
--Ciel! s’écria-t-il.
Il était seul!... LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES FILLES AVAIENT DISPARU!...
Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne put résister à l’inattendu d’un tel coup. Il passa sa main sur ses yeux et s’évanouit pour la seconde fois.
GEORGE AURIOL
XI
OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK DANS DES CIRCONSTANCES ASSEZ SINGULIÈRES
Rue Saint-Vincent.
Il pouvait être minuit ou minuit moins le quart.
La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. Des silhouettes fantasques se dessinaient dans les angles des bâtisses. Par-dessus le mur du cimetière, des bouts de tombe se découpaient, grises sur le ciel noir.
Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta devant un réverbère éteint, et, s’adressant à une personne absente, il cria:
--Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste!... et il y a gros à parier que bien des gens ne pourraient pas en dire autant! Maubeck, le journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne me persuadera le contraire. Voici ma carte, la carte qui me donne accès à la Bibliothèque nationale! Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste--courtier en observations pour le bureau des Longitudes.
Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu qui prétendait avec tant d’énergie s’appeler Maubeck parut céder à un instant d’indécision. Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se laisser choir sur le sol, il hésitait.
Pourtant, après quelques vacillations assez périlleuses, il se remit en marche.
Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, il s’arrêta.
--Je suis gris? vociféra-t-il. Moi? je suis gris? C’est trop fort! Apprenez donc à qui vous parlez! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le journaliste! Voulez-vous voir ma carte? Ah! je sais bien qu’on en veut à Maubeck! On a même été jusqu’à prétendre qu’il était mort!... Oui, oui, je le sais: on m’a tout raconté! Mais Maubeck se moque du qu’en-dira-t-on: Maubeck poursuivra son œuvre en dépit des envieux. Maubeck ne craint rien! Maubeck est un brave, et, s’il y a quelqu’un derrière ce mur, Maubeck le défie! Oui, monsieur! Allons, sortez, émergez, montrez-vous! Combien êtes-vous derrière cette muraille? Je ne me cache pas, moi! Je ne suis pas masqué! Voici ma carte!...
Comme il achevait ces mots, M. Maubeck heurta violemment du crâne une petite porte verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée:
--Tiens! murmura-t-il, c’est bizarre! Je croyais demeurer plus loin que cela!
Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir longtemps tourmenté la serrure, il entra, paraissant avoir oublié tout ce qu’il venait de dire.
Une chandelle brûlait sur la cheminée.
Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier reposait dans le seau à charbon, bien que ce ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara, l’alluma et se jeta dans un fauteuil.
--Ah! ah! fit-il, en développant un gros nuage de fumée, c’est drôle! Le mobilier de Maubeck danse la ronde ce soir! infiniment drôle! Chaque fois que Maubeck boit du genièvre, le mobilier de Maubeck se met à danser! Comment trouvez-vous le bouillon?... Ah! ah! ah! c’est très amusant!
Et, fredonnant un petit air pour accompagner la valse imaginaire de ses meubles, il se mit à ricaner doucement.
Durant quelques minutes, il s’abandonna à la rêverie.
Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta sa pipe dans le seau, se leva, fit deux ou trois fois le tour du salon, tira son portefeuille, examina sa carte, se frappa le front et, finalement, ayant plongé précipitamment sa main dans la poche de son gilet, il se mit à compter.
--Un sou, trois sous, douze sous, cinquante centimes, deux francs; un sou, deux sous, six sous, un franc... Quatre francs cinquante!... Quatre francs cinquante!... répéta-t-il, soucieux, quatre francs et cinquante centimes!... Diable! _l’argent devient rare!_
M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler cette attristante réflexion lorsqu’une voix goguenarde cria derrière lui:
--Menteur!
--Quoi? Qu’y a-t-il? Voulez-vous ma carte?
--Je dis que Maubeck est un menteur, répéta l’ironique voix, Maubeck est gris. Je sais bien que Maubeck est gris comme trente-six grives--et il faudrait être bien malin pour m’enlever cette conviction de la tête. Mais je dis aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est plus grave!
--Qui ose dire cela?
--Moi! répondit la voix, en faisant entendre un bruit de monnaies secouées. Moi! M. Tirelire, ici présent sur la cheminée! J’affirme que M. Maubeck est gris, mortellement gris et que M. Maubeck est un menteur! Et, de plus, j’ajoute cela: Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle, et Maubeck se casse le nez!
La stupéfaction de l’éminent courtier en observations fut telle qu’il ne trouva rien à répondre.
Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée et aperçut son interlocuteur.
C’était un petit bonhomme en terre cuite, vert du haut en bas, ventru comme une pomme et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de hauteur. Le sommet de son tricorne était fendu d’un large trou.
Après quelques minutes de silence, M. Tirelire fit de nouveau sonner les pièces de monnaie qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant à des personnages fictifs, ou peut-être même aux différentes pièces du fringant mobilier de M. Maubeck, il reprit la parole:
«--M. Maubeck est comme les autres! cria-t-il. M. Maubeck est un niais. Je n’ose dire que M. Maubeck est un imbécile; mais, s’il est quelqu’un ici qui prétende m’empêcher de proclamer que M. Maubeck est un superbe niais, qu’il vienne! Je l’attends!
«M. Maubeck croit aux bruits qui courent et aux nouvelles qu’on lance. Il croit à la fin du monde. Il se figure que l’agriculture manque de bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce agonise et que l’argent devient rare!! A qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus piteux des jocrisses? Vraiment la naïveté de M. Maubeck est inouïe!»
Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. Après s’être bruyamment mouché, il reprit:
«--Remarquez bien que M. Maubeck est journaliste: il est donc impardonnable! Ah! ah! ah! la bonne farce! L’agriculture manque de bras! M. Maubeck va sans doute nous apprendre aussi que les capitalistes ne dépensent plus rien! S’il était passé sur le quai Conti, il ne parlerait pas avec autant de légèreté, sans doute!
«M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent, qu’on va frapper des écus en bois des îles et que, dans dix ans, les collectionneurs rechercheront la dernière pièce de cent sous comme un objet de la plus haute rareté! Dans dix ans? Que dis-je? Dans trois ans, dans six mois, demain peut-être, demain, M. Maubeck paiera son boulanger avec des coquillages et son propriétaire avec de vagues verroteries!... Peuple! admire la naïveté de M. Maubeck!
«Évidemment, quelque vertigineux que puisse être le jobardisme de M. Maubeck, évidemment M. Maubeck ne parlerait pas comme il parle si jamais il était passé par la rue Guénégaud et par le quai Conti!
* * * * *
«Foule! tu lapiderais cet homme si, connaissant la merveilleuse organisation de la MONNAIE, il persistait à tenir un pareil langage!
«... Mais cet homme ne connaît pas la MONNAIE. Il ne soupçonne pas l’existence de cet édifice incomparable! Jamais ses pauvres yeux de crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont considéré les dix mille employés qui grouillent dans cet admirable temple! Jamais! Jamais! Ce vil colporteur d’observations météorologiques, ignore le «langage de l’argent», et jamais il n’a entendu parler de la «mise en circulation!»
«Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse moisir les lingots d’or au fond des caves,--et que, là, parmi les champignons sordides et les louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous la mandibule avide des cloportes!
«Académie! tes palmes pour l’illustre Maubeck, qui vient de découvrir la mite du ludovic d’or, le charançon de la thune et le ver blanc des fafiots!
«Triste sire! Pauvre bougre! Méprisable nullité!
«Les dix mille employés, il ne les a jamais vus, ce pauvre individu, ce misérable quidam, ce quelconque et négligeable zéro! Il ne les a pas vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent parmi le peuple, inondant la ville de leurs richesses!
«Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es donc jamais sorti de ta coquille? Tu ne sais donc pas que, selon leur grade, ces employés reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., 100.000 fr., 50.000 fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou 50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer avant le coucher du soleil!...
«Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer intelligemment. Pour distribuer, il faut des renseignements et des notes, il faut du flair, de l’œil, du tact--il faut du génie!
«Le commis qui distribue 50 francs, comme celui qui distribue 50 millions, doit émietter la somme qu’on lui confie en cinquante ou cent achats habilement combinés et rapporter avec lui toutes les factures acquittées, ainsi que les marchandises achetées lorsque la chose est praticable! Sans quoi, notre jeune homme, ayant acquis un diamant d’un million ou une montre de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets et brasseries les quatre francs cinquante qu’il gagne!