Part 12
Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit d’un ceinturon de cuir jaune et sortit en cambrant les reins.
--Quel conquérant admirable que ce César! dit le capitaine à Annibal.
--Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, et ça se répétera peut-être encore. Je veux bien, moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les choses de près l’impression reste la même. Il a battu des barbares avec de bonnes troupes romaines. J’en ai connu d’autres qui ont battu des Romains avec des soldats barbares. C’est une nuance. Enfin, ce qu’on ne peut pas lui refuser, c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment, salaud pour les camarades. Ce que j’en dis n’est fichtre pas pour défendre Napoléon. Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez.
Le capitaine se disait intérieurement: «C’est pourtant vrai, je suis avec Annibal, j’ai parlé à Jules César et je vais voir Napoléon.» Il s’étonnait de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait souffler mot, hasardait, de temps en temps, pour dire quelque chose, une assertion évidente, qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de son noble interlocuteur. Il disait: «Le temps est un peu couvert», ou bien: «Vous avez dû être bien content le jour où vous avez gagné la bataille de Cannes.»
Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices de Capoue, où Annibal avait commis la faute de s’endormir avec toute son armée. Mais il n’en put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. A chacune de ses questions, Annibal clignait de l’œil, souriait mystérieusement, la bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, avec l’air d’un homme qui ne veut rien dire, tout en sachant bien long sur les différentes formes de la rigolade.
Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues plaisirs soldatesques, le capitaine était repris par la hantise de son désir inassouvi. Son orgueil de se trouver avec tous ces grands hommes se blasait. Et, malgré lui, il pensait au grand 7, où Bigorneau et Gaspard le Book lui apparaissaient dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des joies orientales.
--Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. J’ai des amis qui m’attendent près d’ici. Le temps de leur dire deux mots, et je suis à vous.
--Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout notre temps pour causer. Nous avons l’éternité.
Et il monta au premier étage pour faire un billard.
Mais, à la porte, le capitaine se heurta à Jules César, qui ramenait Bonaparte. Les deux conquérants retinrent Napau, qui dut prendre un vermouth avec eux.
--Vous n’allez pas vous sauver comme ça, dit César. On dirait que vous fuyez Annibal. Ce n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais fallait-il que nos généraux romains fussent nuls à l’époque pour se laisser flanquer des tripotées par un idiot pareil! Je n’ai jamais compris le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile.
Le capitaine réussit enfin à prendre congé. Il arriva sur la place, en vue du septième ciel. Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en sortaient.
--Ah! mon cher, s’écria Gaspard, on ne vous dit que ça. C’est rupin, il n’y a pas à dire.
--Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine avec allégresse.
Mais, au moment où il allait franchir le seuil, un garçon en tablier l’arrêta:
--Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il.
--Et pourquoi ça donc? demanda le capitaine.
--Il y a eu du tapage dernièrement, et la maison, sans distinction de grade, est consignée à la troupe.
GEORGES COURTELINE
XXIX
OÙ X... RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ
Cependant, guidés par un sentiment d’économie--bien naturel à des millionnaires sur le point de se mettre en ménage--Odette et X... avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout seuls, en amoureux qu’ils étaient, dans une maison de quinzième ordre. C’est dire qu’ils étaient allés briffer aux «Assassins», une façon d’auberge de mélo, juchée au sommet de la butte Montmartre, à l’angle de la rue des Saules et de la ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le seuil quand l’horloge d’une église lointaine éparpilla dans la brume du soir huit coups espacés, huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le calme délicieux de cette fin de beau jour.
Une mélancolie de rêve dans l’œil:
--L’admirable coucher de soleil! fit X... en stopant sur place.
Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de tristes banlieues, hérissées de hautes cheminées, semées çà et là de bourgades dont les maisons, que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient par petits lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles brebis. Au loin, très loin, des horizons boisés se détachaient inégalement sur un rideau de pourpre aveuglante.
--Très joli! apprécia Odette. Si nous dînions, hein? Je crève de faim.
X..., d’un signe de tête, acquiesça.
Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain où des brocs aux ventres rebondis, mêlés à des bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient des images de capucins pleins de soupe qui vont danser le rigodon avec des demoiselles de l’Armée du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent trois degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils firent jouer le loquet, et demeurèrent abasourdis de la clameur formidable qui saluait leur apparition:
--C’te gueule!... C’te gueule!... C’te gueule!...
Toute une smala, debout dressée, les huait: trente convives au moins, pressés comme des anchois autour d’une table trop petite. Là, régnaient Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme une casserole et nu comme un petit saint Jean: Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé; Chamouillet, aux yeux de souris; Simonet, au visage de roi assyrien; Édouard le Bijoutier; Norès, le gai chanteur; les Gallo, enfin, et leur frère, une espèce d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque, lequel, excessivement saoul, bien qu’on n’en fût encore qu’aux haricots rouges, faisait une vie de patachon, emplissait de tonitruances les échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à la vue d’Odette, qui avait eu le toupet de s’habiller en mariée, de parer ses blonds cheveux de fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de génie: il cria qu’on allait regarder si elle avait un pantalon!... Alors ce fut du joli! La motion avait été accueillie par une acclamation d’unanime enthousiasme. Il y eut un branle-bas général. Des chaises, culbutées, s’abattirent; un litre de vin, renversé d’un coup de coude, tomba comme un héros vaincu et se mit à pisser sur la table un liquide vaguement violâtre, subdivisé en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient, à tribord et à babord, des soulèvements de nappe imbibée, comparables à ces cloches aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel un habile médecin a posé des vésicatoires. En même temps, Odette poussait, sans reprendre haleine, des cris de jeune cochon emmené à la foire. L’effort de dix bras réunis, ligués pour une cause commune, l’avait enlevée comme un fétu, la voiturait par les espaces, à la fois verte de terreur et crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, un pain jocko au bout de la main, agité au-dessus de son crâne, dégotait; mais le plus chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas vanté d’avoir renversé sur ses genoux toute une assiettée de potage, si bien qu’il demeurait navré de montrer un pantalon pâle où des filaments de vermicelle grouillaient comme des asticots sur une tache élargie de bouillon. Et, plein d’une douceur entêtée, il répétait: «C’est du vermicelle; ça ne tache pas! C’est du vermicelle; ça ne tache pas! que madame Gallo, meurtrie jusqu’au vif en ses instincts de ménagère économe, répétait, de son côté: «Tu vois, Charles, comme tu es cochon! Tu vois, Charles, comme tu es cochon!» Elle finit par prendre une carafe et par en inonder les cuisses de son mari, dont les formes apparurent en gracieuses saillies, en reliefs arrondis et discrets, faits pour ravir de contentement les regards des personnes présentes.
Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers l’extrémité de la salle, dont un piano meublait le fond. On y assit la jeune mariée, qui redoublait de hurlements, serrait comme à l’écrou ses jambes, enlacées, menacées de mains criminelles, dont on devinait la triomphante marche en avant au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand les jambes enfin apparurent, blanches, achevées en l’emprisonnement de deux souliers minuscules, blancs aussi, X..., qui était resté en arrière, le visage contrarié et souriant, eut le claquement de lèvres agacé d’un monsieur qui veut bien avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, qu’on ne pousse pas les choses à l’extrême.
--Ah! bien, non, fit-il. Pas de blagues, hein?
Mais il n’en put dire davantage.
--Ta gueule! lui cria le beau-frère de Gallo. Ta gueule on va te sortir!
Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait des aboiements furieux. D’une intelligence supérieure que compliquait un sens très fin de la logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire dépassait sa compréhension, si bien que ce noble animal, n’écoutant que son courage, s’était précipité au secours de l’innocence menacée. Dressé sur ses pattes de derrière, il faisait le tour des assaillants, en un pas sautillant de menuet, braillant à faire saigner les oreilles et tamponnant de ses mains--je dis: «de ses mains»--les fonds de culotte de Norès, de Marsolleau, de Simonet et d’Édouard le Bijoutier, tandis que ceux-ci, impatientés, lui ruaient doucement dans la figure.
Soudain:
--Assez!... Cela suffit! clama X..., abattant un formidable coup de canne parmi la débandade des verres et des assiettes.
--Tu dis?... fit le beau-frère de Gallo, stupéfié d’une pareille audace.
--Je dis, répliqua X..., que la plaisanterie a plus que suffisamment duré et qu’il est temps d’y mettre un terme!
Ainsi s’exprima X..., avec un tel accent d’autorité que les âmes des assaillants défaillirent d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard noir d’effarement et d’inquiétude. La bouche, restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de stupéfaction de l’auteur des _Croquis du vice_, cependant que Norès, une pâleur livide répandue sur les joues, jetait furtivement à l’oreille d’Édouard le Bijoutier:
--Qui est ce mystérieux inconnu?
Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement général. Entre les candélabres, veufs de bougies, fixés à l’avant du piano pendaient les jambes, libérées et inertes, de celle en les veines de qui coulait le sang des Buthenblant. Au milieu du profond silence:
--Quelqu’un, dit X..., vient de demander: «Qui est ce mystérieux inconnu?» Je vais répondre à la question.
Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le coup de clarté du bec de gaz suspendu au plafond, et, là, élevant jusqu’à sa face sa dextre aux doigts chargés de bagues, il arracha l’un après l’autre les favoris d’agent de change qui lui enfermaient les joues: deux crêpés postiches, d’un roux sombre.
--Salut à la majesté tombée! prononça-t-il avec une solennelle lenteur.
Il y eut un cri, un seul:
--Que vois-je?...
Sur les épaules du personnage qui a donné son nom à ce livre souriait le masque vivant, au nez arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné roi dont le sang généreux inonda le pavé de la place de la Concorde le 21 janvier 1793!...
--Louis XVI!... cria Mme Gallo, pétrie d’érudition.
X... eut un sourire plein de tristesse, mais d’une infinie bonté.
--Pas tout à fait, dit-il: son arrière-petit-fils seulement.
Puis:
--Vous voyez en moi le dernier des Naundorff, survivant d’une race qu’on croyait éteinte et héritier direct du trône des rois de France!
Respectueusement, les yeux baignés de douces larmes, les assistants se découvrirent.
GEORGE AURIOL
XXX
LARGUEZ LES AMARRES
La maison était blanche. La porte, verte. C’était une des plus blanches maisons de Pantin. C’était la porte la plus verte du monde. Si verte que les vieux messieurs du pays la venaient contempler chaque matin afin de réconforter leurs pauvres yeux, gâtés par les veilles.
Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque d’assurances, et non loin d’un nid d’hirondelles s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun desquels on pouvait lire l’inscription suivante:
ÉTUDES DE MŒURS
Mais on pouvait également ne pas la lire.
Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta devant cet immeuble.
Seul? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit halte, elle aussi, au seuil du paisible édifice.
Comme il allait sonner, l’homme entendit chanter de l’autre côté de la porte.
Il appuya sur le bras de la femme sa main, ponctuée de longs poils noirs, et dit:
--Écoute!
--Qu’est-ce qu’il y a? fit-elle.
--On chante...
--On chante?
--Oui.
Quelqu’un chantait en effet.
Qui? On. Quoi? Ceci:
Trois petits oiseaux en bas âge, Par un beau matin de juillet, Grignotaient un grain de millet Dans un bosquet du voisinage. Ils trottinaient allègrement Parmi le thym et l’herbe fraîche, Quand, muni d’une canne à pêche, Parut un chasseur allemand! Pa-rut un chasss-eur allle-mand!...
Hérissant ses ailes légères, Lui dit...
... Ce que dit au féroce étranger le plus jeune des trois oiseaux, il fut impossible de l’apprendre, car, soudain, de furieux aboiements éclatèrent, qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements terribles et de sinistres glapissements. A son grand regret, l’anonyme chanteur dut interrompre sa petite rapsodie patriotique.
Sa voix, un instant auparavant plus douce et plus caressante qu’un gargarisme au miel, devint aigre subitement comme trente-six potées de moutarde.
--Ici, Schnaps! vociféra-t-il. Ici, sale cochon! Prends garde à toi, salopiot! Si je te pince, je vais te raboter les fesses, et comme il faut!
On entendit un bruit de chaînes violemment secouées, quelques claquements de fouet, un gémissement de tramway mal graissé qui stoppe; puis ce fut le silence.
Schnaps avait son compte.
--Sonnes-tu? demanda la dame.
--Non, répondit l’homme.
--Pourquoi ne veux-tu pas sonner?
--Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je n’ai aucune raison pour cela. Au moment où tu m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc répondu: «Non.» C’est-à-dire: «Non, je ne sonne pas en ce moment; si tu crois que je suis en train de sonner, tu te trompes.» Mais, maintenant, je vais sonner.
--Tu vas sonner maintenant? Ah!
--Oui. Cela t’étonne ou te contrarie?
--Non, non, pas le moins du monde. Lorsque tu m’as annoncé que tu te préparais à sonner, j’ai tout bonnement répondu: «Ah!» pour te montrer que j’avais bien entendu, que j’avais saisi le sens exact de tes paroles. Est-ce que cela n’est pas correct?
--_That’s correct!_ fit l’homme.
Il tira le pied de biche, et au même instant, la porte verte s’ouvrit. Un jeune mousse vêtu d’une livrée écarlate et nanti d’un visage d’écureuil parut, sa toque galonnée à la main, et dit:
--M’sieur et dame!
--Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara la dame.
--Je ne chante pas bien, répondit le mousse, mais je fais ce que je peux, et ce que je fais, il y en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le faire.
--Mousse, demanda l’homme, est-ce que la chose est prête?
--Quelle chose, Votre Honneur?
--La chose en question.
--Tout est paré, Votre Honneur.
--Et ces messieurs, sont-ils là? Lorsque je dis: «Sont-ils là?» entends-moi bien, mousse: je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette place que nous occupons... Je vois bien qu’ils ne sont pas ici. Je désire simplement savoir s’ils sont dans la maison ou sur le territoire qui l’environne.
--Ils sont sur le bowling-green au fond du jardin, Votre Honneur. Si Votre Honneur veut me suivre, je vais La conduire.
--Va! fit l’homme: nous te suivons.
Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre néerlandais, le jardin anglais et le parc, l’homme, la femme et leur guide entrèrent dans une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait un aérostat.
Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de longues pipes hollandaises en dégustant des bières britanniques. Et il y avait apparemment quelques instants déjà qu’ils avaient entrepris de se rafraîchir, car, si le nombre des bouteilles vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était moins fabuleux que celui des étoiles qui grouillent au firmament, il était quatre fois plus considérable, certes, que celui des petits astres blancs qui constellent l’azur de ton drapeau, libre Amérique.
Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants, les cinq gentlemen se levèrent et saluèrent, avec des gestes parallèles et d’identiques sourires.
L’homme et sa compagne s’inclinèrent également, puis ils furent s’asseoir dans la nacelle du ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à leur apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda et du tabac de la Semois.
Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs amis, l’homme et la femme allumèrent leurs pipes et, doucement, se mirent à fumer.
Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se découvrit.
Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués buveurs, ou plus particulièrement peut-être à celui qui paraissait être le syndic de la bande:
--Camarades! cria-t-il, êtes-vous prêts à m’entendre?
--Camarades! êtes-vous prêts à l’entendre? demanda le président, en se tournant vers ses acolytes.
Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement; sur quoi, le président lança:
--Nous sommes prêts!
L’homme reprit:
--Ma vie était entre vos mains: vous pouviez me noyer, me pendre, me brûler, m’asphyxier, me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner ou me faire lâchement poignarder par des Napolitains de bas étage. Vous ne l’avez pas fait. Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main et ce vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que je le dois. Merci.
--Il n’y a pas de quoi! murmura le chef.
L’homme poursuivit:
--«Ami, m’avez-vous dit, sois _notre homme_: notre homme de bronze et notre homme de paille, notre homme de confiance, notre homme d’affaires, notre homme du monde et, au besoin, notre homme d’équipe! Sois _notre homme_ m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal.» Ai-je été _votre homme_ ainsi que vous l’entendiez?
--Oui.
--Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et me suis-je prêté sans murmurer à toutes vos fantaisies? Nuit et jour, me suis-je tenu à votre disposition? Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je allé? Suis-je revenu d’où j’étais toutes et quantes fois il vous a semblé bon de me rappeler? Ai-je gardé le silence sur ce que vous vouliez céler? Ai-je dit toutes les choses qu’il vous agréait que je disse?
--Oui.
--Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes tics sont-ils constamment restés en accord avec vos désirs?
--Oui.
--J’étais seul. Vous m’avez dit: «Sois deux! Cette femme est pour toi: prends-la.» L’ai-je prise?
--Tu l’as prise.
--Sans hésitation?
--Sans hésitation.
--Êtes-vous contents de moi?
--Nous sommes contents.
--Un mot alors, camarades.
--Parle!
--Maintenant que cette femme est mienne et que j’appartiens à cette femme, suis-je parvenu au terme de ma mission? Ai-je reconquis le droit d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé de vous?
--Tu es libre.
--J’emmènerai donc mon épouse, ce soir même, là-bas, ailleurs ou autre part. J’ai été le jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne veux avoir d’autre guide que le hasard au cours de mon voyage de noces...
--Tes paroles sont-elles la translation exacte de ta pensée? demanda le syndic.
--Oui! fit l’homme.
--Alors, qu’il soit fait selon ta volonté!
En prononçant ces paroles, le président tira de la poche de son gilet une hache d’abordage et, d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat.
Libre de ses entraves, le ballon monta droit dans le ciel pendant environ six minutes, puis, ayant trouvé la route du nord, rapidement il s’éloigna dans la direction de la Norvège.
Il s’éloigna, emportant Odette et X..., tandis qu’avec la joie saine des artisans dont la tâche est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard, Tristan Bernard, Georges Courteline et George Auriol débouchaient gaiement de nouvelles bouteilles.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
Pages. I.--Une situation qui n’a pas de nom 9 II.--La réponse du capitaine et la réplique de X... 17 III.--Comme on se retrouve 24 IV.--A la recherche d’une âme sœur 29 V.--Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau personnage 34 VI.--Dans lequel le capitaine ôte sa redingote 41 VII.--Où le capitaine remet successivement sa redingote et une personne qu’il a connue autrefois 49 VIII.--X... chez les Indiens 57 IX.--L’hôtel de Sénégambie 65 X.--Apparition de deux ingénues 72 XI.--Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck 79 XII.--Maubeck hérite 87 XIII.--Marthe et le Mohican 96 XIV.--Mesdemoiselles de Buthenblant 107 XV.--Où X... éprouve une immense émotion 116 XVI.--Chez le myre Othon 121 XVII.--Une soirée chez les Buthenblant 130 XVIII.--Le duel 139 XIX.--Où la situation semble s’éclairer, mais bien faiblement 148 XX.--Un bouge 157 XXI.--Les naufragés de la rue Germain-Pilon 165 XXII.--Un orage terminé par un coup de tonnerre 173 XXIII.--De plus en plus loufoque, ou le suicide du Mohican par l’assassinat 181 XXIV.--Dans l’autre monde 189 XXV.--Hôtel de Tananarive, chambre 20 197 XXVI.--Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique histoire 205 XXVII.--X... fait une fin 212 XXVIII.--Revenons au capitaine 222 XXIX.--Où X... révèle sa personnalité 228 XXX.--Larguez les amarres! 235
TABLE DES MATIÈRES
PIERRE VEBER: Avertissement; pages 9-16, 49-56, 87-95, 130-138, 173-180, 212-221.
JULES RENARD: pages 17-23, 57-64, 96-106, 139-147, 181-188.
TRISTAN BERNARD: pages 24-33, 65-71, 107-115, 148-156, 189-196, 222-227.
G. COURTELINE: pages 34-40, 72-78, 116-120, 157-164, 205-211, 228-234.
G. AURIOL: pages 41-48, 79-86, 121-129, 165-172, 197-204, 235-242.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3-1927.
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI est tiré de l’acte 2 de _la Reconnaissance de Sacountala_, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le traduit ainsi:
«Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il s’est enfin arrêté à l’expression de cette beauté divine, le chef-d’œuvre de la création.»