Chapter 6 of 12 · 3952 words · ~20 min read

Part 6

--Voilà ce qu’aurait dit un mari d’il y a vingt ans. Mais, aujourd’hui, les idées sont bien changées. Le vent est à l’indulgence conjugale, et le cocuage se soigne par le mépris. Entre nous, mon vieux l’Aiguille, c’est à la vie, à la mort... Oui, expliqua-t-il, qu’est-ce qui peut gâter une vieille amitié? C’est qu’un des amis fasse la blague de séduire la femme de l’autre. Tu as séduit ma femme et je sens que ma sympathie pour toi n’est altérée en rien. Il y a de fortes chances pour que rien ne vienne la gâter désormais... Garde-toi cependant, ajouta-t-il, de choisir, à table, dans le plat de poulet, le morceau que je préfère ou de prendre mon dernier cigare quand les bureaux de tabac sont fermés.

Marthe s’était retirée discrètement pour aller préparer l’omelette et mettre le beefsteak sur le feu.

--Et voilà, dit placidement X..., comme ces cas embarrassants se résolvent, en l’an de grâce 1895, entre hommes civilisés. Jusqu’en 1915 sans doute, le revolver conjugal sera un instrument démodé. Le chiffre de la mortalité restera le même, tout en changeant de rubrique, car les maladies secrètes se propageront avec plus de facilité. Puis, en 1915 ou en 1920, quelqu’un fouillant dans les lieux communs hors d’usage pour y trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte à neuf qu’il est bon d’avoir une femme à soi tout seul et qu’il faut donner carrière à son libre instinct de possession. Alors on retournera chez les armuriers.

--Je dois avoir l’air un peu bête? fit observer l’amant.

--C’est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me gêne désormais, c’est que, si tu deviens riche, la crainte de passer à tes yeux pour un sale monsieur m’empêchera d’accepter tes libéralités.

--Allons, allons, dit l’Aiguille, nous ne sommes pas des gens comme les autres.

--C’est ce que, comme tous les camarades, je finirai sans doute par me dire, dit X...

Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l’héritage, il avait désormais un allié solide.

TRISTAN BERNARD

XIV

MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT

Bien qu’il errât à l’aventure, ainsi qu’un chien perdu, dans les rues de Paris, et qu’il passât pour tout à fait loufoque en certains milieux, le vidame de Buthenblant appartenait à la société la plus aristocratique. Il possédait de vastes héritages dans le Berri, et toutes ses extravagances ne l’empêchaient pas de gérer sa fortune avec le soin le plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses cheveux blancs, lui donner des soufflets et l’accabler d’injures; mais il était radicalement impossible de le taper de cent sous.

L’origine de la fortune des Buthenblant remonte à Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant, qui fut remarquée par Henri IV, et à Fabien-Jean-Anicet de Buthenblant, qui fut distingué par Henri III.

Resté seul, après la disparition de sa femme, avec deux petites filles de dix à onze ans, Louis-Enogat-Norbert de Buthenblant fut d’abord assez embarrassé, car il n’avait pas d’idées arrêtées sur l’éducation des demoiselles. Il finit par essayer de deux systèmes différents. Tandis que son aînée, Odette, menait la vie la plus libre, sortant le soir à sa guise, ayant la clef de la maison et celle de la bibliothèque, où s’entassaient pêle-mêle des traités de médecine et les ouvrages les plus licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée en un couvent, réduite aux romans d’André Theuriet et de Mme Gréville, ne voyait jamais sa sœur et ne sortait qu’accompagnée d’une austère gouvernante.

Le résultat de ces éducations aussi diverses ne se fit pas attendre. Presque en même temps, vers leur seizième année, Odette et Odyle accouchèrent de deux petits garçons.

Ce double incident acheva d’éclairer le vidame! Les deux séducteurs, après avoir pris des renseignements sur la fortune des Buthenblant, se présentèrent successivement chez l’heureux grand-père, dans l’intention avouée de réparer. Le vidame les reconduisit jusqu’à la porte avec son fouet de chasse.

Puis il dit à ses filles:

--Vous avez souffert. Vous voyez ce qu’il en coûte de s’amuser imprudemment. Soyez désormais libres toutes deux et n’attachez pas aux rapprochements sexuels une importance tragique qu’il n’est plus de mode de leur accorder. Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez maintenant de l’expérience. Faites bien attention seulement. Ma fortune n’est pas inépuisable. Un moment d’oubli se paie par de longs mois de nourrice.

La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le firent pas dire deux fois. Elles étaient bien jolies toutes les deux. Le visage d’Odette était doux et candide, car elle avait toujours vécu librement, acceptant la vie comme elle s’offrait sans chercher à savoir trop de choses. Le visage d’Odyle, sous la dure contrainte du couvent, avait pris un air charmant d’obstination têtue. Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que ceux d’Odette: ils paraissaient plus renfermés sous ses sourcils défiants, et son petit menton revêche semblait bien décidé au combat.

Leur maternité précoce leur avait élargi les hanches, et l’œil s’éjouissait au contour de leur corsage loyal, que leurs jeunes formes suffisaient à remplir.

Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de plus en plus libres, car sa manie prenait une tournure assez grave. (On a beau dire: il ne jouit pas de toutes ses facultés, l’homme, si vénérable soit-il, qui se refuse à manger de la viande de conserve sous prétexte que ce sont encore

Les restes refroidis du funèbre repas

que jadis Atrée offrit à Thyeste.)

Pour être issues d’une lignée d’ancêtres particulièrement vicieux, Odette et Odyle avaient dans l’âme une curiosité toujours en éveil, un besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s’amusaient aux plaisirs spéciaux de leur monde, mais elles en souhaitaient d’autres encore.

Leur grande joie était de s’en aller toutes seules aux courses, sur la pelouse, où elles jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel. Elles s’étaient acheté pour ces expéditions des chapeaux à 9 francs 90, des vestes trop courtes en drap marron, bordées d’une ganse noire. Elles montaient dans les tapissières et, bonnes filles, laissaient les genoux voisins fraterniser--non sans intentions borgiesques--avec les leurs.

Ce jeudi d’avril, il y avait des courses au bois de Boulogne. Odette et Odyle, coiffées en chien fou, avaient quitté leur hôtel de l’avenue Kléber et attendaient sur le trottoir de l’avenue Victor-Hugo ces longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers!) qui vont du boulevard Rochechouart aux tribunes de Longchamp.

Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot de leurs cinq chevaux, bondées de voyageurs, insolentes comme tous les omnibus complets. Enfin, dans une tapissière en forme de char-à-bancs découvert, des places vacantes se devinèrent de loin, au cri de racolage que poussait le conducteur: «Les cô-ourses! v’là pour les coûrses!»

Odette et Odyle, se hissant sur les difficiles marche-pied, s’installèrent dans un des compartiments, où restaient encore deux places libres. Puis, au grand contentement des voyageurs, la voiture étant au complet, le conducteur poussa un joyeux: «Allez! roulez!» L’attelage, enlevé d’un coup de fouet, poursuivit sa route à toute allure. Et un chapeau haut de forme déclara d’un air satisfait qu’on arriverait «pour la première».

Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins. Le plus absorbant, le plus autoritaire était un gros homme à moustache rousse, qui se déclara le plus intime ami du jockey Dodge. Il y a ainsi dans chaque voiture de courses le plus intime ami, le dépositaire unique des secrets du jockey en renom.

Auprès de l’ami de Dodge, écoutant ses paroles avec docilité, un jeune homme de dix-huit ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche de brochet affamé entre deux joues pâles qui s’effilochaient en poils blonds. Et, à côté, un vieil homme tendait une face rasée et meurtrie où la Destinée semblait s’être fait les poings.

Sur l’autre banquette, où était assise Odyle, les deux sœurs remarquèrent un personnage assez bizarre, à la figure exotique, aux pommettes saillantes, au teint marron clair. Il avait pour voisins un monsieur à favoris et une dame jeune encore, dont les cheveux étaient teints en blond.

--Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé, a fait dimanche dernier une bien belle course, n’est-ce pas?

--Oui, acquiesça avec condescendance l’ami de Dodge, oui, la bête est bonne. Mais ils ont meilleur que ça dans la maison.

--Ah! dit le brochet.

--Ils ont un poulain qu’ils n’ont pas encore sorti, affirma l’ami de Dodge, et qu’ils ne sortiront, ajouta-t-il d’un ton mystérieux, que lorsque le moment sera venu. Ce poulain-là rend douze livres à Saint-Fidèle et le bat les mains dans ses poches.

--Et que pensez-vous de Filipo-Lippi? risqua encore le brochet.

--J’ai touché ça, dit l’ami de Dodge. J’avais le tuyau depuis quinze jours.

A ce moment, le vieil homme meurtri sortit de sa torpeur et dit d’un ton sentencieux:

--Faut djoë li tchivol di missi Djékminn... Bônn... Bônn tchivol.

--Entends-tu? dit Odette à Odyle, il faut jouer le cheval de M. Jacquemin.

--Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous? demanda Odette.

--Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau vient à la maison.

A ce nom de Bigorneau, l’homme au visage exotique, le monsieur à favoris et la dame aux cheveux teints tournèrent brusquement la tête à droite, du côté d’Odyle, comme trois disques aiguillés simultanément dans la direction de la voie libre.

--Je ne t’ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau était venu après déjeuner, pendant que tu t’habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck, le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité de quatorze millions d’un parent à lui, un vieil Indien d’Amérique, un nommé Delaware.

Ce nom fut le signal d’une nouvelle manœuvre d’aiguillage. La dame aux cheveux teints se tourna vivement vers l’homme roux, qui regarda l’homme aux favoris.

Puis le Mohican se pencha vers X... et vers Marthe:

--Bonne idée que j’ai eue de vous emmener aux courses. Il s’agit maintenant de ne pas perdre de vue ces deux petites garces-là.

Comment «ces deux petites garces-là»?... Comment, les demoiselles de Buthenblant se laissaient prendre le genou dans des tapissières de courses?... Comment, elles avaient eu chacune un enfant?...

Mais pas du tout! Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ça, et je déplore que Tristan Bernard se soit laissé entraîner à ce point par la fougue de son imagination. Certes, nul plus que moi au monde ne rend justice à l’originalité de l’auteur des _Pieds nickelés_; je confesse qu’il a l’étoffe non seulement d’un écrivain, mais encore d’un psychologue; j’admire sa raillerie discrète, son observation plaisante, la finesse toujours heureuse de sa répartie. Mais de là à lui reconnaître le droit d’immoler la Vérité sur les autels de la pure Fantaisie et de dire «ces petites garces-là» en parlant des demoiselles de Buthenblant, il y a un écart.

«Ces deux petites garces-là!... Ces deux petites garces-là!...»

Enfin, voyons, ai-je raison? Je prends la peine de chercher des figures, je les porte dans mon cerveau un laps de temps plus ou moins long, je me soumets, en ma sincérité d’artiste, aux lenteurs laborieuses de la gestation, et, quand, enfin, j’ai réussi à mettre à peu près sur leurs pieds deux jeunes filles au cœur plus candide que ne l’est le lys lui-même, à la pureté plus immaculée que ne l’est la robe de l’hermine, un monsieur vient et dit: «Ces deux petites garces-là.» Non! Ah! non! C’est aller trop loin, et je supplie le lecteur de tenir pour non avenu, du moins en ce qui concerne certains détails, le récit qui a précédé celui-ci. Il est exact sur plus d’un point (je me fais même un devoir de reconnaître que l’origine de la fortune des Buthenblant y est relatée en lignes à la fois succinctes et marquées au sceau même de l’authenticité); mais, quant au reste, pas un mot de vrai!

Entendons-nous une fois pour toutes.

Les demoiselles de Buthenblant constituent les deux types d’ingénues indispensables à tout roman qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse, de leur grâce et de leur sourire les sombres pages de ce livre, telle est la tâche qui leur incombe. Évidemment, têtes un peu folles, cervelles d’oiseaux--d’oiseaux qu’elles sont, puisqu’elles sont femmes, vierges et jeunes--elles apportent dans leur manière d’être une simplicité instinctive, une ignorance de la complication, faites, c’est possible, pour donner le change, égarer sur de fausses pistes l’appréciation des personnes habituées à ne voir des choses que les mensongères apparences. Mais, quoi? qui dit ingénuité, dit le droit, pour tout ingénu, d’aller devant soi sans regarder à ses pieds et de parler comme les moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination, étant enfant, à chantonner devant ma grand’mère, sur de petits motifs mélodiques improvisés tout exprès, des inscriptions lues par moi au passage sur le plâtre pustuleux d’un mur et d’où il résultait qu’un tel était un ci ou un l’autre. Je faisais acte d’ingénuité, rien de plus, et mon aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté et de cochon, témoignait de son manque absolu de clairvoyance.

De même, les petites Buthenblant font acte d’ingénuité en se lançant réciproquement à la figure des épithètes dont le sens précis échappe à leur innocence.

N’est-il pas manifeste que l’outrance même d’un tel langage révèle la pureté sans bornes des deux enfants, qui ne redoutent point d’en profaner leurs jeunes lèvres? Cela est clair comme le jour, et il faudrait être à la fois le dernier des insensés et le plus incurable des aveugles pour ne point demeurer ébloui devant des évidences qui crèvent les yeux.

Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes proportions, je reprends au point où l’a laissé mon honorable prédécesseur le récit des malheurs de X...

GEORGES COURTELINE

XV

OÙ X... ÉPROUVE UNE IMMENSE ÉMOTION

Il était deux heures moins cinq lorsque la tapissière qui transportait aux courses les demoiselles de Buthenblant, notre vieil ami l’Aiguille, Marthe et le héros de cette histoire (j’ai nommé X...) écrasa de ses roues les herbes raréfiées de la pelouse de Longchamp.

Or, comme X... mettait pied à terre:

--Je ne me trompe pas, fit, en s’approchant de lui, un personnage coiffé d’une casquette de loutre, chaussé de souliers de bains de mer et de qui s’entr’ouvrait le gilet sur la double bande vermillon d’une ceinture de gymnastique; c’est bien vous qui êtes M. X...?

--Oui, dit X..., étonné. Pourquoi?

--Ne parlez pas si haut, murmura l’inconnu, jetant autour de soi un coup d’œil d’inquiétude. Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans la voiture qui nous amenait, d’un héritage de quatorze millions?

--En effet.

--Ah! Eh bien, qu’est-ce que vous diriez si je vous disais, moi: «Mon cher, cet héritage vous revient de droit; d’habiles coquins tirent des plans pour le détourner à leur profit; mais dites un mot, un seul mot, et je vous fais entrer en possession de votre dû!»

--Je dirais... hurla X...

--Pour Dieu! ne gueulez pas comme ça! dit l’étranger.

D’une voix à peine perceptible:

--Je dirais, reprit X..., que je vous en aurais une éternelle reconnaissance.

--Bien. Et ensuite.

--Quoi, «et ensuite»?

--Ne faites pas l’idiot, je vous en prie. Vous savez très bien ce que je veux dire.

X... affecta de s’absorber en une profonde rêverie.

Brusquement:

--Ah! pardon! fit-il. Vous voulez, peut-être, parler de la petite commission d’usage?

--Peut-être.

--C’est trop juste. Causons-en. Mon Dieu, nous vivons en des temps où l’existence est hors de prix. Tout augmente!... les loyers, la nourriture, le vin!... Et, après tout, quatorze millions, ce n’est pas la Californie!... Je pense donc qu’en tenant à votre disposition un chèque de deux à trois cents francs...

L’inconnu--nous l’appellerons Z... jusqu’à plus ample informé--eut un pâle sourire d’ironie.

Il apprécia:

--Vous n’êtes pas dur!

Puis, précis comme une règle de trois:

--Je veux cinquante pour cent.

--Combien?

--Cinquante pour cent.

--Cinquante pour cent... Sept millions sur quatorze, alors?

--Oui.

--C’est de la douce démence. Transigeons. Cinquante louis!

--Non.

--Et un tuyau.

--Impossible! mille regrets.

--Enfin, combien?

--J’ai fait mon prix. Sept millions, pas un sou de moins. C’est à prendre ou à laisser.

--En ce cas, je n’hésite pas. Je prends.

--Et vous avez rudement raison, conclut l’homme aux souliers de bains de mer. Mais quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi soir, à onze heures précises, au CAFÉ DE LA POSTE. A bon entendeur salut!

Déjà Z... était loin, enlevé par le tourbillon de la foule.

X... resté seul:

--Qui est ce monsieur? demanda Marthe, qui s’était approchée, intriguée.

--Ne t’inquiète pas, répondit X...: ça n’a aucun intérêt. C’est pour un héritage de quatorze millions.

--Tu vas hériter de...

--On le dit.

--Mazette! j’ai eu bon nez de plaquer le capitaine! Ce n’est pas à lui que ces choses-là arriveraient.

--C’est un fourneau, le capitaine, déclara X... avec un haussement d’épaules. Et, pendant que j’y pense, une question: Connais-tu le CAFÉ DE LA POSTE?

--Ma foi, non.

--Le diable t’emporte. Tu ne seras donc jamais bonne à rien?

--Édouard!... reprocha doucement Marthe.

X... allait répliquer, quand il éprouva tout à coup une singulière impression de pesanteur dans les pans de sa redingote.

S’étant assuré, de la main:

--Tiens!... Qu’est-ce que c’est que ça?...

C’était le bottin de Paris, que, par mégarde, il avait glissé dans sa poche avec sa pipe et son tabac. Cette découverte le fit sourire.

--Que je suis distrait! pensa-t-il. Quel petit étourneau je fais!

Il s’était installé dans l’herbe. A ses cuisses, dressées et écartées devant lui comme une façon de lutrin, il adossa le lourd volume, qu’il se mit en devoir de feuilleter.

--Voyons!... Cafés!... Cafés!... Cafés!...--Ah!

Il avait trouvé.

Soudain:

--Tonnerre de Dieu! Bon sang de bon sort!

--Qu’est-ce qu’il y a? dit Marthe, effarée.

--Il y a, répondit-il, qu’il existe au bottin trente et un CAFÉS DE LA POSTE et qu’avec la meilleure volonté du monde je ne puis me trouver dans trente et un cafés à la fois, le même jour et à la même heure.

--Ah! sapristi!

X... s’était pris les tempes dans les mains; il cherchait, l’œil écarquillé sur le vague d’un rêve.

--Café de la Poste!... Café de la Poste!... Est-il possible d’être bête comme ça?...

D’un large geste découragé, il compléta sa pensée. Mais il y a un Dieu, comme dit l’autre. X..., justement, en profanait le nom sacré quand Z... vint à repasser devant lui, ramené par le même tourbillon qui l’avait entraîné tout à l’heure.

--Ah! s’exclama joyeusement X... Monsieur!... Chose!... Machin!... L’homme à la casquette!...

L’interpellé se retourna.

--Ah! c’est vous?

--Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de la Poste! Il y en a trente et un à Paris.

--Trente et un!

--Pas un de moins.

Z... éclata de rire.

--Étais-je bête! fit-il.

Puis, mystérieusement:

--Rendez-vous, à l’heure dite, vendredi matin, dans la grande seconde salle à droite du Café du Théâtre. Chut!

Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule.

GEORGE AURIOL

XVI

CHEZ LE MYRE OTHON

चित्ते निवेश्य परिकल्पितसर्व्वयोगाः रूपोच्चयेन विहिता मनसा कृता नु । स्त्रीरत्नसृष्टिरपरा प्रतिभाति सा मे धातुर्विभुत्वमनुचिन्त्य वपुश्च तस्याः ॥

En vertu de quelle puissance occulte cette carte de visite adhérait-elle au bois de la porte? C’est ce que nous ne saurions dire.

Aucun clou, aucune vis, aucune punaise.

Et pourtant cette carte était fixée à la porte aussi solidement, aussi étroitement que le coquillage au rocher.

A l’aide d’une planche de cuivre gravée en creux, les mots suivants avaient été imprimés sur ce bristol:

OTHON _Myre, Mage et Théosophe_

X... ayant frappé, la porte s’ouvrit. Un homme parut dont la barbe était noire, la voix blanche et les cheveux poivre et sel.

Il demanda:

--Qui êtes-vous?

--Je suis X...

--Que faites-vous?

--Je suis quidam...

--Entrez!

La pièce dans laquelle X... pénétra était spacieuse, haute de plafond, comme la plupart de celles qui composent les appartements de la place Royale.

Une énorme bibliothèque, farouchement voilée de vert, occupait le fond de cette salle. Près de la bibliothèque, une momie se dressait dans sa gaîne de carton bariolé:

C’était celle d’Achbar, chef des scribes d’Amenhotpou Ier--ce flambeau de la dix-huitième dynastie.

Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas de chats rôdeurs ni de miteux hiboux empaillés au sommet des vieux bahuts.

Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement, quelques lithographies d’Odilon Redon.

Le mage présenta un fauteuil à X... et parla de nouveau:

--J’ai beaucoup entendu parler de vous aux mercredis matins de la comtesse de Zélande, dit-il, et je serais heureux de connaître le but de votre visite. Que puis-je faire pour vous être agréable?... La belle Otero...

--J’estime profondément, répondit X..., l’éminent homme du monde que vous êtes, mais c’est particulièrement avec le mage que je souhaiterais m’entretenir.

L’illustre Othon enleva rapidement le ruban violet dont s’adornait sa boutonnière et:

--Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez votre visage vers l’ouest, ouvrez légèrement la pointe du pied droit et parlez sans crainte. De quoi s’agit-il?

--D’une affaire de la plus haute importance.

--Quelle hauteur?

--Quatorze millions.

--Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage?

--Héritage.

--Bon! Que voulez-vous connaître? L’endroit où le testament a été caché? l’arbre au pied duquel il faut creuser pour le découvrir?

--Non. Je n’ai sur cette succession aucun indice. Tous les renseignements sont détenus par un individu que je ne connais pas et que j’ai rencontré aux courses d’Auteuil. Il m’a donné rendez-vous au café du Théâtre. Or il y a à Paris soixante-six cafés du théâtre... Je désirerais savoir duquel il est question.

Ayant ainsi parlé, X... se mit à explorer fiévreusement les poches de sa redingote.

--Que cherchez-vous? demanda Othon.

--Vous le savez bien, puisque vous êtes mage!

--Oui, je le sais; je ne vous le demandais que pour voir si vous me répondriez franchement, au lieu d’obéir à un imbécile sentiment de politesse...

--Vous êtes trop aimable, vraiment... Eh bien, oui, je cherchais un cigare... mais je n’en ai plus... Lorsque je ne fume pas, je suis le plus malheureux des hommes... Auriez-vous, par hasard...

--Je ne fume pas, répondit Othon: mais il est facile de tout arranger. La lévitation est une force en vertu de laquelle je puis m’élever, moi, mage de première classe, à une hauteur de huit mètres. La moitié de cela suffirait, attendu que le but à atteindre n’est situé qu’à trois mètres cinquante du parquet.

Avec l’aisance cappazzéenne d’un ballon rouge délivré de son fil, le mage s’enleva. Son crâne fit un petit bruit en heurtant le plafond; mais il ne s’en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque un mince paquet blanc et redescendit.

Le paquet était ployé «selon la formule» et contenait des graines. Il les jeta négligemment dans un vase de Chine plein d’humus et prononça quelques paroles inintelligibles.

--Les fakirs des vallées du Gange et de la Djamma se figurent avoir le monopole de la végétation spontanée, fit-il! mais voyez donc!

X... regarda, et, à sa grande stupeur, il vit sortir du vase de Chine un superbe pied de tabac.

Incontinent, la plante se mit à grandir et à fleurir; puis, de verte qu’elle était, elle devint brune et légèrement se recroquevilla comme sous l’action d’un soleil torride.

Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, la roula sur son genou et la présenta à X... en disant:

--_Fina flor de la Vuelta Abajo_, mon cher! Goûtez-moi ça et vous m’en direz des nouvelles!

X... alluma le cigare et le déclara exquis.

--Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon; nous disions donc qu’il s’agissait de découvrir ce vieux café du Théâtre! Or il est indispensable qu’avant de me mettre en communication avec les esprits, je me livre à quelques petites ablutions. Vous permettez...

--Mais, comment! faites donc... Désirez-vous que je me retire?

--Nullement! C’est inutile. J’ai là le _fac simile_ exact de l’anneau de Gygès... Je vais le mettre et, par conséquent, me rendre invisible. Tenez, ça y est!

--Époilant! fit X...

--Époilant, non! répondit l’imperceptible Othon, époilant non, mais pas ordinaire, pourtant! Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas?...

--Sans doute!