Part 5
«O honte! M. Maubeck n’est pas informé de ces choses! Le clair flambeau de la Vérité n’a jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur intellect! Il ignore que l’employé rentrant au bureau avec un reliquat serait impitoyablement révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante centimes.
«Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent d’affaires, l’entomologiste! Maubeck ne voit pas les flots d’or jetés chaque jour sur le pavé de Paris! Au lieu de dire: «L’argent est mal distribué, l’incurie règne à la MONNAIE, il conviendrait de renverser le chef des Argentiers de la R. F. et de renouveler le personnel de la Banque...»
«Au lieu de proposer des distributions d’argent au coin des rues avec le concours de MM. les donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie: «L’argent devient rare!»
«Erreur! Erreur! Erreur!!!... Oblitération! Folie! Gâtisme! Fange dans l’œil! L’argent n’est pas rare! Jamais l’argent ne deviendra rare! Il est mal distribué, mal réparti, et voilà tout!
«Ceci est mon dernier mot! Je n’ai plus rien à dire. Et pourtant si, encore un cri. Je demande la parole:
«Que le diable emporte M. Maubeck!»
Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant de nouveau ses précieux intestins, souffla coléreusement la chandelle.
Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse que les ronflements sourds de M. Maubeck, endormi.
PIERRE VEBER
XII
MAUBECK HÉRITE
Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla.
Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. Ses paupières ne lui permettaient d’émettre qu’un tout petit regard d’abord; puis elles se fermaient. Quelques minutes après, Maubeck arrivait à les soulever et glissait un second regard, plus grand; mais, vite jalouses du soleil, elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck, violemment, se dressait sur son séant, parvenait à écarquiller les yeux, et renaissait à la vie réelle; alors, selon son expression, «il faisait le point», c’est-à-dire qu’il établissait avec précision l’endroit où il se trouvait.
Les réveils étaient pour Maubeck une source perpétuelle de surprises. Jamais, au grand jamais, à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi deux fois de suite au même endroit; non qu’il craignît d’être assassiné, mais la Destinée se plaisait à ballotter cet homme. Cinq nuits par an, il couchait dans son lit, dont deux nuits au moins tout habillé; les autres nuits, il couchait sur la descente de lit, ou sur le paillasson de la porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor, ou au poste, ou sur un banc de boulevard, ou dans le lit d’une personne d’un sexe opposé au sien.
Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée, la tête dans le foyer refroidi. Il dit, sentencieusement:
* * * * *
«Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai revêtu le dur cilice, et j’ai pleuré Jérusalem.»
* * * * *
Puis il ajouta:
«Il me semble que j’ai la gueule de bois. Tout porte à croire que j’ai bu hier... Qu’ai-je accompli?... Été porter la température probable, selon mon habitude, dans les journaux; inspecté mes pluviomètres... noté la dépression barométrique à la tour Eiffel... Dîné chez le vidame de Buthenblant.» (Ici les souvenirs s’obnubilent.)
Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour aveindre le nez hébraïque d’un siphon, but une moitié dudit, et reprit:
«Bon dîner... jeunes filles avenantes, élevées à l’américaine... L’aînée, un beau contralto, a traité sa sœur de _petite morue_... Causerie animée. Je crois qu’au dessert, après les alcools, j’ai demandé au vidame la main d’une de ses filles, celle qu’il voudrait... Je ne m’en dédis pas; mais j’avais déjà bu.
«Qu’ai-je accompli après?»
Il remâcha le goût amer que laissent à la bouche du sage les voluptés humaines et les liqueurs fortes.
«J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à Jonas, au Mallet, à Lapoire, au Rat, à Jules Simon, à l’abbaye de Thélème; là, j’ai dû encore boire.»
Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour lui les contours des objets. Il alla tremper sa tête dans un seau d’eau, y resta le temps que mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle au fond des mers; près d’étouffer, il émergea, prit du souffle et se retrempa; à la quatrième reprise, les idées circulaient de nouveau. Maubeck se peigna, mit du linge, brossa ses habits et présenta à la glace un gentilhomme pas trop ravagé, assez correct: trente ans à peine, un nez un peu gros, une bonne figure noire barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux châtains frisés... un ensemble qui n’eût pas déparé l’intérieur des Buthenblant.
«Au travail! établissons la température pour demain.» Il tira un jeu de zanzibar, agita les dés, les lança sur le tapis vert de la table et compta les points et, prenant sa plume, écrivit: «5 + 3 + 7 = 15. Température moyenne; orages dans le Nord; temps probable: 8 + 2 + 2 + 4 = 16. Pluie mêlée de vent; nuages, éclaircie vers midi, etc.» Il fut interrompu par le concierge, qui lui tendit une lettre.
Maubeck en examina la suscription et s’écria: «Qu’est-ce que cette chère vieille canaille de Bigorneau peut bien me vouloir? M’inviter à dîner? Je refuserai: je n’ai pas pardonné à Élise la nuit blanche qu’elle me fit passer devant sa fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne. Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous! On ne fait pas ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste. Je n’irai chez Bigorneau que quand Élise se sera excusée.» Il décacheta la lettre: «Tiens, ce n’est pas signé! Est-ce que le notaire Bigorneau cultiverait la lettre anonyme?
«Mon cher ami,
«Pourquoi ne vous voit-on plus? Faut-il que j’aille vous relancer chez vous? J’ai besoin de vous parler, au plus tôt, pour une affaire importante qui vous concerne. Passez un de ces matins, rue de Douai.»
* * * * *
Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du soleil sur l’horizon: «Midi moins vingt; j’ai le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant le déjeuner.»
* * * * *
Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole de poche, se coiffa de son chapeau et descendit.
Rue de Douai, à l’étude de Maître Bigorneau, le maître-clerc, à l’aide d’une cisaille, découpait des ombres chinoises dans une vieille boîte d’Albert; deux autres clercs jouaient à qui cracherait le plus haut contre le mur, et le saute-ruisseau guillotinait des mouches avec un vieux coupe-cigares; cela sentait l’étude modèle, solide et bien achalandée. Maubeck demanda:
--Maître Bigorneau, s’il vous plaît.
--Il est en Chine, répondit finement le clerc.
--Il est dans le sieau: il trempe.
--Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu pour que tu ne sois pas si... sot, surenchérit un autre clerc.
--Puis-je lui parler? continua Maubeck sans s’émouvoir.
--Il est en main.
--Un coup de pied quelque part vous ferait-il plaisir? interrogea Maubeck, en ouvrant la porte de la barrière qui séparait les clercs de l’éventuel public.
Le maître clerc comprit soudain que les plus courtes plaisanteries sont les meilleures. Il se leva aussitôt et demanda:
--Qui dois-je annoncer?
--M. Maubeck, journaliste.
Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul, lui serra la dextre dans sa main droite, tandis que la gauche la tapotait à petits coups affectueux. M. Bigorneau avait cette honnête et franche et souriante figure qui est l’apanage des canailles d’affaires; il semblait un vieux magistrat de roman, défroqué et bonasse.
Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque. Bigorneau s’installa dans un fauteuil, approcha une règle de ses yeux, l’examina avec soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel:
--Vous vous êtes demandé ce que je désirais de vous, Maubeck? Je désire faire votre fortune, simplement.
Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu qui ne coupe pas dans les ponts. Bigorneau attendit qu’on le remerciât; Maubeck ne bougea pas. Le notaire poursuivit:
--Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à moi et à ma femme. Élise trouve que vous nous négligez; moi, je veille sur vous et je vous ai trouvé une affaire splendide: vous n’avez qu’à vous baisser pour ramasser. Avouez, mon gaillard, que vous grillez de curiosité, hé?
--En effet, même que ça sent le roussi...
--Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait dans une petite localité près Paris un mien client, M. de la Warre; cet ancien peau-rouge s’était enrichi dans le commerce des cheveux. Oui, il avait apporté d’Amérique tous les scalps de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier; ce millier de chevelures lui avait formé un fonds de boutique, il s’était établi marchand de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré, M. de la Warre se retira des affaires avec plus de quatorze millions de fortune. Il me confia la gestion de cette somme.
--Elle était en bonnes mains!
--N’est-ce pas? dit Bigorneau sans vouloir discerner l’intention ironique de cette interruption... Plus un testament, rédigé naguère dans son pays natal, testament que je devrais ouvrir après sa mort. Le vieux de la Warre n’avait pu se faire à l’existence européenne: il couchait tantôt ici, tantôt là, en vrai nomade.
--Je connais ça...
--Il mourut à l’_hôtel de Sénégambie_, à Levallois-Perret. Prévenu par dépêche, j’ouvris alors le testament. M. de la Warre léguait tous ses biens, en valeurs nominatives:
1º A un nommé Coignet, qu’il avait connu là-bas, chez les peaux-rouges. Ce Coignet est mort dans la catastrophe du _Squale_, bien avant le décès de notre client.»
Jusqu’ici, Maître Bigorneau n’avait pas menti; mais, soudain, il se mit à altérer la vérité d’une prodigieuse façon:
--Restaient les deux autres légataires. Je les ai vainement cherchés. J’ai envoyé télégrammes sur télégrammes au premier, un Mohican nommé l’_Aiguille_; il doit être défunt également; j’ai écrit pour avoir son certificat de décès; je l’aurai dans quelques jours. Le dernier légataire est un militaire gâteux et retraité dans une maison d’asile.»
Maître Bigorneau ne disait pas que ce militaire n’était autre que son bon ami le capitaine Léon Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware; qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre pouvant le prévenir du décès de son oncle. Quelle sale canaille que ce Bigorneau! il me dégoûte, et j’ai presque envie de le tuer.
Il reprit:
--En somme, l’héritier de cette splendide fortune est ce vieux gâteux, qui ne tardera pas à mourir, et c’est encore à l’État que l’argent reviendra. Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck?
--Si, très mal. L’État est mon ennemi intime. Mais en quoi tant cela me concerne-t-il?
--Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en veux pas moins; il m’a trop souvent mis à contribution pour que je ne lui rende pas la pareille. Il ne faut pas, entendez-vous, _il ne faut pas_ que cet héritage tombe en déshérence, quand il y a tant de pauvres bougres qui crèvent la faim.
--A qui le dites-vous!
--Donc, j’ai songé à cette combinaison: vous êtes fils naturel, hein?
--_Je n’ai jamais connu ma mère!_ chantonna Maubeck, et il ajouta:
--Je n’ai jamais connu mon père non plus.
--Vous êtes né en Amérique, je crois?...
--Oui, mais je ne sais où, dans un territoire contesté.
--Eh bien, grâce à des moyens très simples, je fais de vous le fils de M. de la Ware; vous présentez vos titres: le testament est nul, comme antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume des Mohicans, vous entrez en possession de l’héritage paternel... dont vous me donnez la moitié.
--Toujours selon la coutume des Mohicans?
--Enfin, cela vous va-t-il? Je vous donne un père et une fortune! Ça ne fait de tort à personne.
Assurément, Maubeck n’était pas une canaille; mais c’était ce que les moralistes classificateurs nomment _une bonne gouape_; il avait beaucoup de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton de chaise. Il entrevit la possibilité de s’enrichir, de devenir un homme du monde, d’avoir un laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, et une voiture qui le ramènerait chez lui; plus de courses dans les observatoires et dans les journaux; des cigares à bague, des vêtements élégants, un crédit dans les brasseries, et qui sait? Le vidame de Buthenblant lui accorderait peut-être une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si beau contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est que «ça ne faisait de tort à personne». Donc, il demanda:
--Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers?
--Je vous le jure sur mon honneur.
--Vous n’avez pas autre chose à jurer? Enfin, ça me suffit. Eh bien! je puis vous l’avouer en confidence, mon brave Bigorneau... je suis le fils de votre feu client, le vieux... comment donc?
--De la Ware.
--C’est ça même. Donnez-moi mon héritage, et que ça ne traîne pas.
JULES RENARD
XIII
MARTHE ET LE MOHICAN
--Comment, c’est déjà vous? dit Marthe.
--«Déjà!» Quel mot cruel! dit le Mohican.
--Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient de sortir. Il m’embarrassait. Ma bonne est malade, et je suis obligée de préparer le déjeuner moi-même.
--Et vous dites que je n’ai pas de chance! murmura le Mohican.
--Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne peut tarder. Feuilletez la _Revue blanche_. Je retourne à la cuisine.
--Je vais avec vous, dit l’Aiguille.
--Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille? Je n’ai pas besoin de vous.
--Pour que nous brûlions ensemble quelques plats.
--Vous avez une drôle de figure.
--Marthe, il faut que je vous parle.
--C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps d’ôter mon tablier, et je suis à vous.
--Gardez votre tablier, Marthe! gardez vos bras nus, ce teint animé et cette légère sueur qui perle à votre front.
--Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre service?
--Marthe, je veux savoir de vous, de vous seule, comment les Parisiennes, les vraies, celles de votre monde, accomplissent le doux crime d’amour.
--Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, vous auriez trop chaud. Je ne comprends pas très bien.
--Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit l’Aiguille, qui jeta sur une table l’_Amour moderne_. Et ce qui s’y passe diffère tellement de ce qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne vos auteurs de badiner. Je veux des preuves. Et à qui les demander sinon à la femme de mon meilleur ami?
--Je vous remercie de la préférence, dit Marthe.
--Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous rien de neuf en moi, aucune transformation?
--Si: on dirait que votre costume vous va mieux et que vous êtes peigné, lavé, presque propre.
--Et ne vous semble-t-il point que je parle plus simplement?
--Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre nous, votre langage métaphorique manquait de clarté, et ça tenait une place!
--L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue plus docile que le mastic.
--Voilà que vous recommencez, dit Marthe.
--Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je compte que vous achèverez de me former le goût, et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier à la mode, je m’exprimerai comme le ruisseau coule. Déjà je subis l’influence de ce milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques. Je parie que nous sommes ici dans votre _souffroir_.
--Mon souffroir?
--Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire, vous sentez une amertume infinie noyer votre cœur.
--J’ai toujours été heureuse en amour, dit Marthe avec fierté.
--C’est donc votre _aimoir_?
--C’est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je n’aime que dans ma chambre à coucher.
--Quoi? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez aucune pièce qui vous soit privée et dont le nom se termine en _oir_?
--J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux baissés.
--Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment vous vaquez aux soins de votre toilette: que vos pieds veinés de bleu jouent librement dans des mules garnies de duvet de cygne; mettez à vos jambes des bas d’une soie aussi fine que votre peau; lacez votre corset signé par une grande faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur vos épaules nues, tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace.
--Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je femme à donner une leçon de coiffure quand mon rôti est sur le feu?
--J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans ordre. Je débute par la fin. Excusez et permettez-moi de vous attirer dans ce coin. Comme vos poignets sont minces!
--C’est pour que le bracelet qu’on m’offre soit toujours assez grand, dit Marthe.
--Comme cette tête repose sur votre nuque!
--N’importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe.
--Oh! les fines dents blanches!
--C’est pour mieux souper, Mohican!
--Vos yeux brillent d’un vif éclat.
--C’est le reflet de mon fourneau, dit Marthe.
--Je ne peux comparer votre bouche qu’à une fleur.
--Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a longtemps qu’elle dure, et je ne vous cacherai pas que plus d’un homme promena dessus, sans la faner, les chenilles de ses lèvres.
--Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, dit l’Aiguille.
--Ne vous cassez point la tête pour le définir, dit Marthe. Je suis comme ça. Prenez-moi ou laissez-moi.
A ces mots, prononcés par la jeune femme d’une voix résignée, l’Aiguille se rapprocha d’elle de quelques «séants». Il oubliait le livre de l’_Amour moderne_ sur la table, son enquête littéraire, le reste des questions à poser. Et Marthe oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand sauvage la charmaient, et elle ne trouvait pas commune sa peau de souliers de bains de mer. Cependant elle feignit de se lever.
--Je serais horriblement vexée, fit-elle, si vous disiez plus tard qu’on mange mal chez nous.
Mais l’Aiguille la retint:
--Il faut que je vous avoue encore une de mes curiosités, dit-il. Qu’appelle-t-on une _chaise longue_? Il doit y en avoir une ici; où est-elle? Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner.
--Si mon mari surgissait... dit Marthe.
--Par exemple! Je lui conseillerais de se plaindre, dit le Mohican. Ce serait d’une rare ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon hospitalité.
--Je dresse une oreille piquée par la mouche de l’indiscrétion, dit Marthe. Aurait-il offensé madame l’Aiguille?
--Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais j’étais là.
--Le misérable! dit Marthe. Vous les avez surpris?
--Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille, quand une de mes femmes...
--Vous êtes polygame? Vous avez plusieurs femmes?
--Ne m’en parlez pas... J’en suis dégoûté... Lorsque l’une d’elles, dis-je, se jeta à mes pieds, s’arrachant les cheveux, criant vengeance!
--Mon mari l’avait séduite, violée peut-être.
--Mais non: dédaignée! Il lui résistait, elle voulait l’assassiner. J’appelai votre mari et, sévèrement: «X..., lui dis-je, disculpe-toi: cette femme prétend que tu l’insultes.--Frère, me répondit X..., je n’en peux plus. Je demande grâce.--Point de grâce! les femmes sont créées afin qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur de celle-ci? Elle n’est ni la plus vieille, ni la plus laide, ni la moins avide de plaisir.--Frère, elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes femmes, lasses de jaune, aiment trop le blanc. Si tu ne les enfermes, elles me tueront.--Préfères-tu mourir au poteau de guerre?» lui dis-je.
Cette menace, dont je me servais à chaque instant comme d’une scie, produisit son effet. Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita...
--Assez! pacha burlesque, dit Marthe. Ton sérail a mis mon pauvre mari dans un bel état!
--Vous pensez si je vais me gêner à mon tour, dit l’Aiguille.
--Et vous me croyez capable de me prêter à ce libre échange? dit Marthe.
--Une femme contre trois ou quatre cents, c’est flatteur, dit l’Aiguille. Montrez-vous digne d’une pareille lutte.
--Je la refuse, dit Marthe.
--Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le dirai à votre mari, et vous serez grondée. Je le connais; il me doit sa femme: il me la prêtera.
--Sa femme et sa bonne, dit Marthe.
--Je ne me ferai pas prier par la bonne non plus, dit le Mohican.
La deuxième moitié de ce singulier dialogue avait jeté un chaud entre Marthe et l’Aiguille. Ils s’écartaient de l’_Amour moderne_ et de ses formules compliquées. Il n’y avait plus en présence un homme des bois et une femme du monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, qui, les diverses étapes de la conversation franchies, se trouvaient dans l’extrême nécessité de faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes.
Avec une habileté qu’apprécia même notre Mohican inexpérimenté, Marthe saisit le livre sur la table, se cacha comme derrière un éventail et, minaudière:
--Désirez-vous quelque autre explication? lui dit-elle.
D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber le livre par terre.
--Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien ici de ce qu’il faudrait selon ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne sommes pas riches, riches. Les bibelots coûtent trop cher pour que j’en déniche à profusion. A d’autres les vitrines de japonaiseries! Si vous espériez des boîtes de laques, des saxes, des cartels Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, qui devrait être une peau d’ours, c’est une carpette. Jamais je ne trempe dans un encrier à fermoir d’argent un porte-plume d’écaille et d’or. Un tableau de genre ferait sans doute mieux votre affaire que ces vieilles photographies de famille, auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes. Le soleil, nullement tamisé par des étoffes harmonieuses, s’étale comme chez lui sur notre papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô beau guerrier de cuivre, je ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une foule de nuances m’échappent. On traverserait à pied sec mon âme peu profonde. Ne cherche pas le sens de l’imperceptible sourire qui effleure ma bouche. Je souris parce que je veux être gentille, voilà tout. Je ne me replie point sur moi-même: je me développe vers mes amis. Aucune plaie inguérissable ne saigne dans mon cœur. Je suis une bonne petite femme sincère, qui laisse des traces dans le sable, qui pèse sur la chaise où elle s’assied, qui sait son poids et son âge, bref une femme nature et catholique.
Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre franchement ses deux mains au Mohican. Elle s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il remontait en pressant, et que ses pommettes se coloraient d’un rouge noir comme deux œufs de Pâques villageois.
--Qu’avez-vous? lui dit-elle, câline.
--Le sang de mes aïeux court, affolé, dans mes veines, dit l’Aiguille. Mes narines flairent des odeurs suaves; mes tempes...
--Ferme ton phonographe anthologique, dit Marthe, qui lui colla sur le mufle une de ses mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas déjeuner avec ça. Mon mari va peut-être rentrer dans cinq minutes; mais, en cinq minutes une femme comme moi fait bien des choses avec un homme comme toi, viens.
--Où, où, où? hennit le Mohican.
--Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir, dans mon peignoir, cher adoré tout doré, lui dit Marthe.
Le mélange des races s’opéra. La femme de X... et le dernier des Mohicans montèrent au ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était déjà tombé du sommet que Marthe se trouvait encore au milieu de l’échelle.
Bien que meurtri de sa chute et désenchanté, il continuait à sourire complaisamment et, par politesse, laissait encore allumé, passé l’extinction des feux de son âme, le feu de ses regards. Une petite odeur de transpiration, qui l’avait enfiévré tout à l’heure chez sa maîtresse, l’impressionna maintenant désagréablement. Marthe, gisant à ses côtés, lui parut énorme, encombrante, échouée sur une grève d’où la mer de ses désirs venait de se retirer.
Il lui tapotait la joue d’une main distraite et persistait à répéter mécaniquement: «Je t’aime, je t’aime», comme un coucou dit: «Coucou! coucou!»
Soudain, la porte s’ouvrit, et X... livide, apparut dans l’embrasure.
Il tenait à la main un revolver, et s’écria, d’une voix entrecoupée:
--C’est... c’est indigne... c’est... c’est odieux... L’Aiguille!... Toi! Un vieil ami... toi que j’aimais... Ah! c’est mal!... D’ailleurs, je vais te tuer comme un chien! Quant à la misérable, hurla-t-il avec fureur, je la chasse... entendez-vous? je la chasse!
Puis il ajouta, d’un ton calme: